LA TOILETTE DE NOCES
E fut une grande désolation dans le sentier du bois, quand on y apprit que Vincente allait se marier. Et qui donc se désolait ? les petites fleurs, les papillons de soie, et les fils de la Vierge qui tremblent d une branche à l'autre ? vous l'avez deviné. Les petites fleurs se dirent : « Quoi ! cela
est possible? Vincente^ occupée à cuire le pain de son homme et aux autres soins du ménage, ne viendra plus nous cueillir sur la haie printanière ? » « A quoi nous servira, dirent les papillons, d'avoir des ailes plus brillantes que des robes de princesse, si Vincente ne court plus après nous, qui feignions de la fuir ? » Les fils de la Vierge songeaient : « Ce sera bien la peine de frissonner, suspendus, d'une ramille d'acacia à une feuille de citronnelle, si nous n'avons plus l'espoir de nous mêler aux cheveux de Vincente qui passe en chantant sa chanson. » Et là-dessus il fut convenu dans le sentier du bois que l'on emploierait tous les moyens possibles pour empêcher de s'accomplir le malheur que l'on redoutait. Le fiancé n'avait qu'à se bien tenir ; on lui réservait des surprises fort désagréables. Vous pensez que ce n'était point là une conspiration terrible ? c'est en quoi vous vous trompez. En ce temps-là, les fils de la Vierge, les papillons, les fleurettes des bois étaient des espèces de fées; et, d'être brouillé avec des fées, c'est une chose que je ne vous souhaite pas.
Le jour du mariage approchait.
Vincente se dit :
— Il est certain que je suis aussi jolie que la fille d'un empereur, avec ma coiffe de toile jaune et ma jupe de futaine. Mais enfin il serait bon que j'eusse pour le soir de mes noces une parure plus élégante.
Elle avait dans sa tirelire un peu de menue monnaie ; elle s'en alla vers la ville afin d'acheter des hardes convenables.
— Oh ! le joli bonnet ! dit-elle en s'arrêtant devant la vitrine d'une modiste. Comme il me
siérait, tout fleuri d'églantines si fraîches qu'on les prendrait pour des fleurs naturelles. Mais, certainement, il doit coûter très cher; il n'est point fait pour coiffer une pauvre bûcheronne telle que je suis.
— Ma foi, dit la vendeuse, il y a longtemps que je veux m'en défaire ; vous venez fort à propos. Quel prix m'en offrez-vous ?
Vincente dit en rougissant :
— Deux sous. Rien que deux sous. Je ne saurais y mettre davantage.
— Eh bien ! prenez-le. Je ne suis pas une modiste comme les autres ; ce qui me plaît surtout, c'est de vendre ma marchandise à des personnes dont la beauté la fait valoir.
Le bonnet dans un carton, la bûcheronne suivit son chemin, très contente.
Il y avait à l'étalage d'une grande boutique une robe qui parut à Vincente la plus magnifique du monde ; elle était si soyeuse, si chatoyante, si vive à l'œil qu'on l'aurait crue faite de beaucoup d'ailes de papillons l'une à l'autre jointes.
— Ah ! quel dommage que je ne sois point riche ! J'achèterais volontiers cette robe ; mais sans doute une demoiselle de la cour aurait seule assez d'argent pour faire une telle emplette.
— Mon Dien^ dit le marchand, je ne suis point intéressé ; il y a toujours moyen de s'entendre avec moi. Voyons, combien m 'offrezvous de la jupe et du corsage ? Il est vrai qu'on n'a jamais rien vu de pareil ; ils ont été taillés et cousus par une couturière qui a été en apprentissage chez le meilleur faiseur de Paris.
Vinceate dit en rougissant :
— Quatre sous. S'ils étaient en or, je vous les donnerais aussi. Mais ils sont en cuivre, comme vous le pouvez voir.
— Prenez donc la robe ! car elle vous ira à merveille. Seulement promettez-moi que vous me donnerez votre pratique et que vous me recommanderez à vos connaissances.
La bûcheronne promit tout ce qu'on voulut et s'en alla aussi heureuse que possible. Pourtant elle avait un souci. Un bonnet, une robe^ ce sont des choses nécessaires sans doute ; une chemise ne l'est pas moins. Vincente sentait, non sans inquiétude, son petit corps frôlé à même par la futaine de son habit. Que penserait le marié de la voir ainsi dépourvue ? Elle se disait, toute rose de pudeur, qu'il faut bien avoir une chemise, pour qu'on vous l'ôte. Comme elle songeait à cela, elle vit dans un autre magasin
une légère blancheur de batiste et de dentelle, si légère et si blanche qu'on l'eût jurée tissue avec des fils de la Vierge ; comme elle avait pris courage dans ses précédents marchés, Vincente dit à un homme debout près de la porte :
— Elle n'est pas très jolie, cette chemise, et j'en ai de bien plus belles à la maison. Cependant j'en ferais mon affaire si on me la cédait pour trois sous.
Le vendeur parut ébloui.
— Je n'espérais pas une telle aubaine ! s'écria-t-il. Prenez, prenez, et, si vous en avez fantaisie, je vous donnerai par-dessus le marché deux boucles d améthyste pour retenir les épaulettes.
C'est ainsi que Vincente put s'en retourner dans son village avec un bonnet, une robe et une chemise qui eussent fait envie à la fille aînée d'un roi.
Il va sans dire que, le jour des noces, la bûcheronne fut étrangement jalousée à cause de la belle toilette qu'elle avait. Comment s'y était-elle prise pour se procurer de telles parures? les demoiselles d'honneur se parlaient à voix basse avec un air pincé. Mais le marié, parce qu'il était très amoureux, prit à peine garde au joU bonnet fleuri d'églantines, à la magnifique robe couleur d'ailes de papillons. Ce qui lui importait, c'était ce qui était dessous le bonnet et la robe ; et, laissant les gens converser et boire dans la salle de l'auberge, il entraîna
Vincente, la nuit à peine venue, dans la chaumière qu'il habitait au détour du chemin. Dès qu'ils furent seuls
— Oh ! les beaux cheveux que vous avez, dit-il, blonds comme des épis au soleil et parfumés comme le foin mûr !
Et, pour mieux voir, pour baiser la chevelure d'or, il voulut ôter le bonnet. Mais il n'en put venir à bout. N'était-ce pas une chose singulière ? de leurs tiges, de leurs épines, les fleurettes se retenaient aux frisons de l'oreille et du cou. « Aïe ! aïe ! vous me faites mal, mon ami ! » soupirait la petite épouse. Il n'était point assez brutal pour la faire souffrir, déjà, sachant qu'il faudrait bien qu'elle soupirât, tout à l'heure, pour une plus juste cause ; et il ne s'inquiéta pas davantage du bonnet impertinent. Un autre désir l'occupait à cause du corsage doucement gonflé, comme plein de deux oranges vivantes ; et, la prenant sur ses genoux, il essaya, — elle consentante et détournant la tête, — de défaire la robe. Ce fut bien une autre histoire ! l'étoffe si soyeuse, si chatoyante, si vive à l'œil, résistait, ne quittant point la peau, se défendant de toutes ses agrafes acharnées. Non, quoi qu'il fît, il ne pouvait triompher de cette robe trop bien cousue,
résolue à ne point s'entr ouvrir, — pourtant c'est à Paris qu'on l'avait faite ! — et Vincente ellemême commençait de se montrer quelque peu surprise et inquiète. Mais le marié sourit, car une pensée lui était venue, bien naturelle. Il s'agenouilla devant sa femme, se baissa, et il y eut comme par mégarde une montée sournoise de doigts tendres. Il lâcha un grand juron ! des chevilles aux hanches, une chemise de dentelle, plus solide qu'une armure, bien qu'elle fût si blanche et si légère et comme faite de fils de la Vierge, enlaçait, enveloppait, étreignait inexorablement la mignonne épousée ! Dans un coin de la chaumière le lit nuptial, étroit, à demi ouvert, aux draps couleur de neige, avait l'air de se moquer d'eux.
Après toute une grande heure, — vous imaginez les efforts qu'il fit, — le marié, plein de rage, en sueur, était vraiment dans un état à faire pitié ! N'était-ce pas en effet une bien fâcheuse aventure, étant si près de son bonheur, de n'y pouvoir atteindre ? Je voudrais voir quelle mine feraient en pareille circonstance ceux qui sont tentés de rire de l'embarras où se trouvait le mari de Vincente. Quant à la petite bûcheronne, tout en ne disant mot, elle avait une moue qui exprimait bien qu'elle était fort éloignée d'être absolument contente.
Mais un rossignol, que l'on pouvait voir par la fenêtre ouverte, se mit à chanter dans un buisson de roses, et, chantant, il disait :
— Va, va, pauvre garçon, tu t'y emploies en vain, tu ne viendras pas à bout de la toilette de noces; car elle est faite de fleurettes, de papillons et de fils de la Vierge, qui sont des fées, et qui t'en veulent.
— Eh bien ! je me vengerai ! J'irai dans le sentier du bois ! et j'y mettrai le feu !
— • Bah ! d'autres églantines fleuriront, d'autres ailes voleront, et la quenouille de Marie est inépuisable. Tu ferais mieux de t' accorder avec tes ennemis.
■ — Je crois en effet, dit Vincente, que ce serait le plus sage parti.
— Qu'est-ce donc qu'ils exigent ? demanda le nouvel époux.
— Promets de ne point occuper Vincente à cuire ton pain ni aux autres soins du ménage, et de la laisser chanter sa chanson, comme naguère, dans la forêt.
— Eh 1 j'en fais le serment !
Alors, — les petites fleurs, les papillons et les fils de la Vierge, connaissant le marié pour un honnête garçon incapable de manquer à sa pro-
messe, — le bonnet, tout de suite, comme sous un coup de vent, s'envola, le bonnet et la robe, et la chemise aussi !