‹ Pour nos églisesChapitre 4 sur 6 · A CHARLES LE GOFFIG SUR LES CLMETIÈRES BRETONS · texte numérisé non relu

A CHARLES LE GOFFIG SUR LES CLMETIÈRES BRETONS

J'achève de lire,nion cher Le Goffic. (1) la belle lettre que vous m'écrivez dans V Eclair, pleine d'un sens profond sur le rôle des cimetières en Bretagne, sur le souvenir obscur que votre terre semble garder d'avoir été, au fond des âges, notre ossuaire national et le caveau où l'on portait les morts de tous les points de la Gaule. Elle est saisissante, l'interprétation historique que vous nous donnez des champs du repos dans la vie lie Aimorique. « Tout notre patrimoine artistique est rassemblé là, me dites-vous : châteaux d'eau merveilleux, comme les fontaines à vasques de Saint- Jean du Doigt et de Logui-

(1) M. Charles Le Goffic, le poète et l'historien de la Bretagne, avait écrit à Maurice Barrés (dans le journal V Eclair dn 26 août 1911), pour lui signaler les destructions que certaines municipalités de cette province font de leurs beaux cimetières séculaires et pour lui demander d'intervenir... Nous publions la réponse de Maurice Barrés dont une phrase : « Les églises d« France ont besoin de saints », fut accueiUie par un immenst public comme une formule de vérité.

[Note de l'éditeur).

vy-lès-Lannion ; grands calvaires à figuration dramatique, comme ceux de Tronoen, de Guimiliau de Guéhenno, de Plougonven de Plougastel ; chaires à prêcher en plein vent, comme celles de Pleubian et de Plougrescant ; ossuaires magistraux, vastes comme des églises, à la décoration desquels la race semble apporter une volupté sombre, particulièrement sensible dans celui de Saint-Thégonnec : avec ses p'gnons fleuronnés, ses colonnes de Tordre corinth en, ses niches à coquille, les élégantes cariatides de son fronton, vous diriez un palais, — et c'esl la maison de la mort. Ah ! que nous sommes loin des imaginations moroses du rationalisme et de l'obscur boyau où les moris de M. Bartholomé s'engagent avec une si compréhensible répugnance ! C'est par des arcs de triomphe que nos morts à nous entrent dans le repos éternel. »

Ces beaux signes des pensées les plus mystérieuses de votre nation, il paraît qu'on les déplace, qu'on les détruit. Vous m'appelez à l'aide; je voudrais y courir utilement. Je me rappelle le temps où nous avions vingt ans mon cher : mi,

et ce bel été inoubliable de notre jeunesse où vous me guidiez sur les chemins de votre sublime Bretagne. Nous allions à pied par monts et par vaux. Un jour vous me faisiez entrer chez M. Renan, à Rosmapamon, où nous écoutions quelques instants le vieux magicien, et le lendemain nous passions l'après-midi à sommeiller et à rêver dans lekreisker de Saint-Pol-de-Léon. Trente années ont recouvert d'ombre ces heureuses journées, mais nous sommes restés fidèles aux sentiments qu'elles formaient en nous. La leçon du vieux clocher, nous l'entendons toujours, et en défendant les églises, les calvaires et les cimetières contre la honte abjecte ou la morne indifférence, nous sommes d'accord avec le vrai Renan de qui nous sommes allés interrompre les songeries bretonnes ; nous recueillons ce qu*.I y a de plus vivant et de noble, dans ce fils des Celtes chez qui sommeillait, légèrement voilé par les poussières de la vie, le sens du divin, et que dégoûteraient profondément les grossiers iconoclastes et les ennemis de l'Esprit. Mais comment puis-je répondre à votre désir, mon cher Le Goffic, et servir vos cimetières en danger ?

Vous parlez de la Ligue que je préside. Je ne préside rien du tout. Il existe un Comité catholique pour la défense des églises, présidé par le colonel Keller, et qui renferme des jurisconsultes éminents empressés à donner d'utiles consultations de droit. Pour moi, je me suis occupé de favoriser un vaste, je puis dire un immense pétitionnement, qui appuie l'initiative que j'ai prise à la Chambre et qui sollicite du Parlement des mesures de sauvegarde en faveur de tous les monuments de la vie spirituelle aujourd'hui menacés par la fureur antireligieuse. Aucune ligue, aucun président ; on se reconnaît au secours que l'on se donne dans la plus noble des batailles contre le plus infâme des ennemis. Vous avez vu que dans le Figaro Joséphin Péladan a entrepris de dresser la liste des églises, chefs-d'œuvre de Fart, négligées, abandonnées par les commissions de classement du ministère des Beaux-Arts. Péladan rend par là un service de grande importance. Merci et honneur pour lui et pour vous, mon cher compagnon de jeunesse, qui venez à votre tour donner à cette cause de la civilisation votre précieux appui.

La Foi, aujourd'hui, n'est pas à même, à elle toute seule, de sauver les églises ; alors il faut que tous les esprits se tournent vers ces grandes murailles menacées et se groupent sous elles ; il faut que la pensée tout entière vienne au secours des églises. Ce faisant, la pensée se protégera elle-même, car si l'on diminue, si l'on ruine les puissances de vénération dans notre France, c'est la civilisation même qui s'y va dégrader.

Certaines personnes, d'ailleurs de bonne volonté, persistent à croire que nous défendons les beaux « vestiges du passé )). Quelle vue étroite ! quelle conception étriquée ! Nous défendons moins le passé que l'avenir. Parlons clair et net, nous défendons l'éternel.

Ceux qui conspirent contre les églises, les calvaires et les cimetières, contre tous les monuments de la vie spirituelle sur notre terre, se proposent sciemment de jeter bas les principes et certaines lois de l'âme dont découle toute notre vie. Ces conspirateurs seront eux-mêmes épouvantés par l'abaissement de la dignité et de la raison dans les régions où ils parviendront à démolir les églises. Rien ne sert d'objecter que Mes-

sieurs X..., Y..., Z..., et Madame Trois-Etoiles, qui ne sont ni pratiquants ni croyants, font voir d'admirables vertus de sacrifice et le plus beau sens de l'honneur. Est-ce que l'on songe à le nier ? Le fait ne va pas contre ce que je dis. Ces incroyants vivent dans une société toute formée par le catholicisme ; ils sont eux-mêmes compris et interprétés par une société catholique ; ils bénéficient de l'atmosphère, et c'est de l'église m.ême qu'ils reçoivent leurs noblesses morales que des observateurs superficiels seraient tentés de prendre pour des qualités naturelles.

Au fond de cette question des églises, mon cher Le Goffic, ce qui nous préoccupe, c'est le problème de l'éducation de l'âme.

A la formation de quelles âmes voulons-nous travailler ?

Nous voulons répéter, faire revivre les plus beaux types qu'a produits notre pays.

Comment ?

En maintenant à la disposition de chacun ce qui a toujours répondu aux aspirations du cœur et aux besoins de l'intelligence française.

Si quelqu'un sur les ruines de l'église du

village est en mesure de dresser un temple nouveau ou je ne sais quelle chaire qui, dans toutes les circonstances de la vie, suppléent l'église, nous sommes prêts à voir ses plans. Mais je connais la littérature de notre époque, j'écoute avec un grand soin mes collègues à la Chambre ; je ne vois pas un constructeur, mais seulement des démolisseurs. Démolir ! quelle abjection !

Maintenant, mon cher Le Goffic, que pouvons-nous pour la sauvegarde des églises de France et des autres monuments de notre vie spirituelle ? Mon distingué collègue, M. Dubarle, à la rentrée, va déposer son rapport sur la « Pétition pour les églises )) dont je vous parlais plus haut, et la Chambre et le Gouvernement auront à nous dire s'ils sont d'accord avec l'élite des penseurs et des artistes de notre pays. Je crois que la Chambre et le Gouvernement répondront affirmativement. Mais qu'en résultera-t-il de positif ? Si vous voulez que je vous confesse toute ma pensée, je dois vous dire, Le Goffic, que nos églises et vos cimetières ne peuvent être sauvegardés pleinement que dans la mesu.e où la vie religieuse se maintiendra au

village. Les jour où les églises deviendraient des objets respectés à cause de leur passé, des monuments curieux, quelque chose comme des dolmens, des peulvans ou des cromlec'hs, bref de gros bibelots sur la colline, elles seraient per dues, et le reproche d'ingratitude ne suffirait pas à convaincre les générations de les maintenir. La solidité physique des églises, c'est d'être moralement fécondes, et vos cimetières bretons mériteront d'être conservés dans la mesure où les ombres des morts qui y flottent sauront encore parler aux vivants. Qu'ils soient aussi persuasifs que ces ossuaires que je visitais pieusement l'autre jour à Metz et qui sont les lieux du monde les plus propres à susciter des héros !

Parlons, écrivons, plaidons, projetons le plus de lumière que nous pourrons sur la noble église du village. La plus belle louange que nous en pourrons dire n'est rien auprès du service que lui rend le prêtre s'il la remplit de fidèles. Nos raisonnements iront bien difficilement émouvoir les conseillers municipaux qu'il s'agit pourtant que nous persuadions ; nous rejoin-

drons plus péniblement encore leurs électeurs de qui tout dépend en dernier ressort. Ne ménageons pas notre peine ; nous en sommes abondamment dédommagés par l'honneur de servar une telle cause, mais faisons des vœux pour que chaque église trouve un prêtre exemplaire. Tout est là, comme au temps des grandes invasions. Il y a des hommes qui, en dehors du Credo qu'ils confessent, par la qualité de leur être, s'imposent au respect, persuadent, arrêtent les Barbares, s'en font des auxiliares. Aux heures où l'esprit politique est vicié, semble anéanti, et quand le retour à la barbarie s'annonce par le discrédit 011 tombent les idées élevées, la vertu qui se fait reconnaître à ses œuvres devient une puissance. C est elle, mieux qu'aucune page d'aucun écrivain, qui ramènerait les esprits à l'église.

Quand je vois des Français ni meilleurs ni pires que leurs pères, en somme des êtres d'une excellente matière humaine, tirer gloire de dévaster ces beaux édifices de lumière et de charité qu'ils sont impuissants à remplacer, je dé sire de tout mon cœur pouvoir causer avec chacun d'eux et je ne doute pas que je parviendrais

â les convaincre, tant la cause est aisée ; mais où les joindre et comment m'assurer en eux un peu de cette bonne volonté sans laquelle tout discours est vain ? Alors devant ces églises, ça et là demi-désertées, demi-écroulées, je me sur prends à murmurer la grande vérité, le mot décisi-' : « Les églises de France ont besoin de saints. »

Étrange époque, crise inouïe, où tel doit être, en dernière analyse, le vœu ardent de ; philosophes el des artistes, l'appel inattendu des Renan et des Théophlie Gautier et de leurs disciples, saisis par le flot qui monte de la grossièreté destructrice.

Août 1911.

... Tai adressé, il y a quelques mois, une lettre publique à M. le Président du Conseil.

Cette lettre^ la voici :

« Charmes, le 4 janvier 1910.

« Monsieur lé Président du Conseil^

« M. le Maire de Grisy-Suisnes vient de mettre en adjudication l'église de sa commune. On va la démolir. C'est le commencement. D'année en année^ nous allons voir les édifices religieux s'écrouler^ d'un bout à l'autre de la France.

« Allez-vous assister^ les bras croisés, à cette transformation de la face de notre pays ?

« Je vous entends^ vous me répondez que c'est la faute du pape. Je ne veux pas entrer dans ce débat. Vous êtes au pouvoir pour sauvegarder toutes les richesses et tous les intérêts français. Nos églises sont au premier rang de nos richesses de civilisation. Nous les avons reçues de nos aïeux, nous devons les transmettre à nos fils^ nous n'avons pas à nous laisser

étourdir par ceux qui les déclarent inutiles. Tous les hommes de culture en France et à l'étranger refusent d'admettre qu'il se trouve un gouvernement assez barbare pour détruire ces sources de vie spirituelle. N'allez pas me dire que vous sauvegardez les églises les plus précieuses. Qui donc peut juger de leur prix^ et la plus modeste n'est-elle pas infiniment précieuse sur place ? Que m'importe que vous conserviez une église plus belle à Toulouse, si vous jetez bas l'église de mon village ?

« Je ne veux pas croire que vous acceptiez avec indifférence ces débuts d'une ère de vandalisme. Il n'est pas possible que de si grandes choses, qui intéressent l'histoire et l'âme de la France, soient sacrifiées ignoblement au cours d'une querelle politique.

« Je vous demanderai à la rentrée de la Chambre ce que le gouvernement entend faire pour protéger la physionomie architecturale, la figure physique et morale de la terre française. »

... Des conseils municipaux, non contents de refuser tout argent pour réparer les églises, vont jusqu'à interdire aux catholiques de faire, à leurs frais, ces travaux.

Ces cas de sectarisme semblent plus fréquents chez, les radicaux que chez les socialistes.

M. Germain Périer (Saône-et-Loire). — Vous êtes mal renseigné en ce qui concerne cette commune ; car la municipalité n'est pas du tout hostile à la réparation de l'église.

Que M. Germain Périer se renseigne mieux encore. Il saura que le maire de Saint-Gervais en effet n'est pas un adversaire des catholiques^ mais que c'est un •faible ou un négligent et que le curé n'a pu obtenir de lui qu'il fît procéder à une visite d'architecte. Je le répète : que faut-ii faire quand un maire se désintéresse de provoquer une visite d'architecte ? Rien dans la loi ne nous répond. C'est là un des nombreux problèmes de détail qui nous prouvent la nécessité de donner à nos églises une position légale et définie...

M. le Curé de Saint-Gervais écrivit deux lettres à son Conseil municipal pour demander une visite d'architecte. Ses deux lettres restèrent sans réponse. Voici la seconde de ces lettres :

Décembre 1908.

« Monsieur le Maire, Messieurs les Conseillers^

« Vous connaissez comme moi le mauvais état, la situation même inquiétante de notre vieille église. « J'ai eu l'honneur souvent verbalement, et même

une fois par une lettre restée sans réponse, de vous faire connaître mon opinion personnelle et celle d'architectes compétents.

« J'ai fait refaire une partie de la toiture restée plusieurs années découverte^, mais je ne puis^ malgré ma bonne volonté et Tintérêt que je porte à ce vieil édifice religieux et aux nombreuses personnes qu'il abrite très souvent, empêcher totalement sa désagrégation.

« Ne sommes-nous pas menacés d'un effroyable accident ?

« Les poutres ne sont plus suffisamment assujetties.

« De nouvelles fentes se sont fait jour. « Du côté du cimetière : des deux soutiens il n'en reste plus qu'un dans un état pitoyable.

« Je vous avais prié de demander une visite d'architecte. — Pas de réponse. — A qui donc m'adresser ?

« Ma demande est-elle indiscrète^ et mes terreurs des illusions.

« Je vous renouvelle ma prière, et vous demande avec instance de vous souvenir de notre vieille église, l'orgueil de notre pays et de parer aux tristes éventualités dont elle nous menace.

« Veuillez agréer, Monsieur le Maire et Messieurs les Conseillers, l'expression de mes salutations et de mon dévouement sincère. »

M. Lenoir. — Il faudrait que quelqu'un prît la défense du maire,

M. le Président du Conseil^ à côté de qui se trouvaient les Directeurs du Ministère^ était tout désigné pour prendre cette défense (soit en m'interrompant, il ne s'en privait pas^ soit le lendemain dans sa réplique). Cette défense, il ne Ta pas prise parce que les faits que j'apportais étaient à la fois injustifiables et rigoureusement exacts.

M. Briand. — Il n'y a eu ni acte illégal, ni œuvre sectaire.,. Depuis 1898, l'édifice ne sentait plus au culte,,.

Que M. Briand se renseigne et il saura que depuis 1898 on n'a jamais cessé complètement d'utiliser Tédifice de Brue-Auriac pour la célébration du culte. Et d'ailleurs, quittons ce bas argument de basochien. Pour mesurer l'attacliement des catholiques de Brue-Auriac à leur Eglise et la méchanceté de da municipalité, qu'on lise le document officiel sur lequel s'appuie mon affirmation ; qu'on lise cet extrait d'une lettre écrite par Mgr de Fréjus à M. ie Sous-Préfet de Brignoles (Var) en date du 18 décembre 1909 :

« Monsieur le Sous- Préfet^

« Vous avez bien voulu déjà porter intérêt au cas étrange de la commune de Brue-Auriac, canton de Barjols^ qui par le fait d'une désaffectation illégale — avis préalable n'ayant pas été donné aux intéressés et le décret n'ayant pas été rendu en Conseil d'Etat^ ce qui est expressément prescrit par la loi du 9 décembre 1905 — se trouve peut-être la seule en France privée à jamais d'église paroissiale.

t Une famille nullement hostile aux institutions actuelles et très attachée à la population en presque totalité favorable à ce généreux projet, a offert au maire de Brue de se charger de la restauration de l'église (coût sur le devis des architectes : 6.300 frs) et poussant la générosité au delà même de ce que peut permettre une honnête aisance, offre 2.000 frs en sus à la commune pour l'installation d'un bureau de poste.

« ... M. le Maire, sur les bonnes dispositions duquel on avait lieu de compter, car on l'a gracieusement avisé au préalabe, vient d'informer les donatrices par lettre du 27 décembre que le Conseil municipal, à l'unanimité, n'accepte la proposition des demoiselles Bon qu'à la condition qu'elles ajoutent à la remise en état de l'église — 6.300 francs — un don de 5.000 francs pour la construction d'un bureau de poste.

« De la sorte^j on ne rend à la population son droit au culte que par un marché que je vous laisse à qualifier^ tant il blesse à la fois et toutes les convenances administratives et la plus vulgaire équité... »

M. Maurice Barres. — Mon cher collègue, je cous indiquerai ceux qui rapportent le fait.

Voici la lettre que j'ai reçue de M. Latouche^ rédacteur à VEclair, le 5 décembre 1910 :

« Monsieur et cher Maître^

« Je reçois votre lettre, de retour d'un court voyage en Bourgogne^ et je m'empresse de vous répondre. Les propos du Sous-Préfet de Clermont^ que j'ai rapportés dans V Eclair du 27 juin, m'ont été répétés et certifiés par plusieurs habitants de Cinqueux où je suis allé faire une enquête sur place. Une délégation de quatre ou cinq habitants avait été le voir pour lui dire : « Nous avons réuni des fonds pour tirer parti, t moyennant certaines réparations, de ce qui reste « encore de l'église. » Le sous-préfet, peu pressé, peu désireux d'autoriser et de permettre les travaux leur répondit agacé : « De quoi vous plaignez-vous ? Je vous ai fait des ruines curieuses. Mettez un tourniquet. Les étrangers viendront les voir. Faites payer un droit et vous aurez de l'argent. »

« Vous pouvez hardiment maintenir l'exactitude de ces paroles entendues par pulsieurs personnes et répétées dans le village de Cinqueux. 11 y a des gens qui en témoigneraient... ^)

... Je sais à quel monstre de souplesse j* ai ccf faire...

M. Briand ! Dans les deux lettres publiques qu'il m'a écrites et dans sa réplique à mon discours^ il s'enveloppe de clartés éblouissantes au travers desquelles on distingue mal sa solidité. Est-ce un esprit qui se forme chaque jour^ qui en faisant la séparation a appris à connaître la raison d'être de la religion et qui veut ménager à l'Eglise sa place ? E^t-ce un ennemi de la;religion et de l'Eglise qui, après un tempfi d'arrêt, reprendra le cours de ses destructions, un habile ennemi qui veut procéder petit à petit, en évitant des heurts trop durs ? Je ne le sais pas et peut-être que lui-même Tignore. Peut-être n^est-il ni cet homme entêté, ni cet homme éclairé, mais un troisième personnage qui fera selon les circonstances...

Du reste, n'allons pas trop compliquer Ténigme. Une chose est claire et nous avons le secret de cette insaisissable faiblesse. Avec la plupart des radicaux, radicaux-socialistes et socialistes, M. Briand nei&e doute pas de ce qu'est la vraie religion. Ces mes-

sieurs croient de jjonne foi que c'est lui ensemble de superstitions ; ils ignorent, ils ne voient pas qu'elle correspond à des besoins réels.

... Voilà quelques-uns des mille épisodes du grand fait qui est çoulu^ préparé par quelques-uns : la démolitioji de nos églises.

Nos maniaques, dans leur fureur, ne s'en prennent pas aux seules églises : une chapelle, un cloître, un calvaire, un reliquaire du Moyen âge leur soulèvent le cœur. Quand on a lu Nos églises sont en danger, l'excellent exposé de situation qui a été dressé par MM. Auvray et Roger Duguet, il faut le compléter par le vigoureux réquisitoire que Georges Grosjean publie sous ce titre : Pour l'art contre les vandales. Voilà deux appels à Tintelligence française. Puissent les intellectuels feuilleter ces recueils de documents inouïs. Ils ne pourront pas plus que nous se soustraire à rhorreur que tout homme civilisé ressent devant certaines municipalités sauvages. Et, par exemple, Grosjean nous donne à respirer une lettre que je ne veux pas garder sous mon nez. Je lapas^ au lecteur. Tâchons de rire de cette sottise puante.

Dans une commune du Sud-Est, il y avait une chapelle romane d'un joli style que la municipalité

voulait abattre. Le Comité des sites et monuments pittoresques;, désireux de conserver au pays et aux touristes ce gracieux édifice, fit une démarche auprès du maire, qui lui répondit : « Monsieur, j'ai Thonneur de vous informer qu'en effet... les dispositions sont prises afin de faire s'effondrer la vieille chapelle avec quatre cartouches de dynamite... Elle est, comme vous le dites, un patrimoine de nos ancêtres, mais elle nous rappelle des époques où nos pères ont dû subir le joug d'un clergé autoritaire et cruel. Songez donc I Elle date, paraît-il^ du xii^ s. ; elle a vu l'époque de l'Inquisition^ de la Saint-Barthélémy et des Dragonnades... »

Seigneur, pourquoi les faites-vous si bêtes ?

Je me demandais si l'honneur de défendre les églises^ je ne devais pas le laisser à ces collègues qui appât' tiennent à un parti confessionnel»

La défense des églises est d'intérêt national et même d'ordre universel.

A cette heure, « ranticléricalisme vulgaire des réunions publiques » soulève le dégoût de toutes les intelligences. Le Socialisme (journal que dirige Jules Guesde) le constate très nettement : a Le scandale des liquidations^ écrit un de ses rédacteurs^ M. René Cabanes^ ce scandale où les francs-maçons notoires

se sont enrichis, n'est pas fait pour attiédir le zèle des anticléricaux sincères et simples. Dans Topinion publique^ il a provoqué une détente dont bénéficient les persécutés d'hier. »

J'entends bien que le Socialisme, quand il dénonce ce scandale des liquidations^ n'y cherche qu'un argument contre « la stérilité de l'effort anticlérical bourgeois » et qu'il ne songe pas à prendre l'Eglise sous sa protection. Mais je continue de feuilleter ce même numéro du Socialisme et j'y lis une nécrologie d'une révolutionnaire russe^ qui se termine par ces mots : « Ce qui est mortel de notre amie repose dans le cimetière Montparnasse. » Mots saisissants et qui donnent à réfléchir. Comment n'y pas sentir une conception de la vie et de la destinée étroitement apparentée avec les notions de sacrifice et de sainteté que l'on prêche depuis dix-neuf siècles dans nos églises ?

Je suis sûr qu'une heure viendra où des hommes^ qui ont cru qu'ils favorisaient les œuvres de la raison en humiliant les œuvres de la foi^ s'apercevront que la raison et la foi ne peuvent être séparées. Ils diront : « Nous ne faisons rien de bon si nous diminuons les puissances de vénération dans ce pays ; toute civilisation a besoin^ pour vivre et sauvegarder ses plus hautes idées, que la notion du respect demeure dans les âmes. »

A de certains instants, cette pensée, comme une phrase musicale qui se montre et se dérobe, apparaît

au milieu de Timmense symphonie orchestrale que Jaurès, à lui tout seul, déchaîne sur une assemblée dont il se charge monstrueusement d'exprimer les thèmes les plus divers. L'autre jour, il m'a reproché assez drôlement de paraître croire que j'ai un droit de pensée, un privilège sur les cathédrales. Il se pique des les admirer. Nul ne s'en étonne. Mais alors, qu'il fasse ce qu'il faut pour qu'elles subsistent, et pour qu'elles susbistent avec leur contenu, avec leur culte, car une église désaffectée, sans fidèles, sans prières, sans l'eucharistie, se meurt et bientôt ne sera plus qu'un coûteux embarras.

Je m'adresse aux artistes, sculpteurs, peintres, verriers, orfèvres, qui furent toujours les collaborateurs, les décorateurs du catholicisme. Laisseront-ils mépriser, ruiner leurs modèles et leurs propres ouvrages? Je m'adresse aux écrivains, Déjà,du royaume de la littérature pure et d'un monde éliogné de toute politique, certaines voix dispersées s'élèvent : un Péladan qui lance un appel aux maires de France et leur dénombre les raisons laïques qu'ils peuvent avoir d'aimer leur clocher ; les frères Tharaud, qui ne veulent pas qu'on détourne Solesmes de sa destinée naturelle ; un Emile Bernard, dont la revue La Rénoi^ation esthétique, s'est justement donné pour mission de glorifier les attaches de notre art avec notre sol et qui pèlerine en Bourgogne d'église en église menacée, pour nous signaler leur péril. Que

demain ils soient légion^ ces défenseurs de Téternel ; qu'ils disent que nos églises sont au premier rang de nos richesses de civilisation ; qu'ils défendent que les Barbares détruisent ces sources de vie spirituelle.

Il s'agit d'obtenir que l'intelligence française réagisse sous des coups qui, sans la viser directement, l'atteignent. C'est aux intellectuels, à cette heure, de prendre garde et de défendre l'Esprit contre la Bête. Ils doivent faire tout haut leur examen de conscience, se demander et dire s'ils veulent rester seuls au village en face du café de l'Univers.

Ces mêmes jeunes troupes désintéressées qui auraient, à d'autres moments, combattu, rejeté un catholicisme oppressif, s'irritent, sont écœurées des insipides déclamations de l'anticléricalisme. Elles n'acceptent pas que l'on travaille à tarir les vieilles sources de la France. Elles se rassemblent d'instinct pour faire face à la Barbarie.

Que de signes favorables dans la plus récente production littéraire ? Que de livres où je trouve, s'élevant plus ou moins haut, la grande flamme spirituelle que le café de l'Univers ne voit pas et que nous serions bien imprévoyants, nous autres, artistes et gens de lettres, de ne pas protéger, car c'est dans son rayonnement que nous pouvons le mieux poursuivre toua nos songes. C'est autour de cette flamme que la tribu primitive s'étendait pour dormir : elle irrite la Bête, mais la tient à distance.

C'est cotre thèse que l'homme a droit à l'épanouissement de toutes ses facultés.

Dans nos communes, telles que nous les ont faites les siècles^ Tindividu trouve sa nourriture complète. Toutes les parties de son âme y sont cultivées. Pour nous en convaincre, allons au village. C'est un milieu assez simple et que chacun de nous connaît bien. L'être humain y est formé par les exemples du foyer^ par les habitudes du travail, par les leçons de Técole^ par renseignement et l'atmosphère de Téglise. Rien de tout cela n'est mauvais. Si je me remémore les bruits qui nous sont familiers;, les bruits qui montent du village;, il n'en est aucun qui ne me paraisse salubre. J'écoute le bruit de la forge, le raclement de la chaîne sur la mangeoire, le piétinement du troupeau, les mélopées de l'école, les causeries du foyer, le son de la cloche, et je ne fais pas fi du tintement des verres au cabaret, ou, dans le Midi, du choc des quilles renversées par la boule sur la promenade. Tous ces bruits d'inégale importance montent, se réunissent, se confondent. C'est la rumeur du village français. Je l'accepte dans sa totalité. Pour moi, c'est une harmonie. Tout y est vrai, créé par le temps, chargé de sens. C'est la somme des expériences accumulées des générations. Mais l'église y

gêne quelques-uns, ils veulent la détruire. Ils croient pouvoir la remplacer par Técolclls disent : « L'Eglise, c'est la foi ; Técole c'est la science. )> Et ils ajoutent que la science peut suffire à former Tliomme. Erreur essentielle. Connaissez mieux la nature humaine^ celle des simples et celle des plus grands : il y a dans Tâme un fond mystérieux et qui ne trouve sa satisfaction que dans ce phénomène^ mystérieux luimême^ qu'on appelle la croyance.

Uécole de demain complétée...

Parfois^ quand j'écoute M. Buisson nous faire le tableau de cette école de l'avenir, j'en arrive à me dire avec admiration : « Ah ! quel bonheur ! d'ici peu nous aurons élevé tous les Français à l'élite ! »

Le gémissement d'une vieille femme agenouillée,,, est du même accent,,, que la méditation du sa^>ant ou du poète.

Les plus grands artistes, les plus profonds philosophes ne peuvent rien faire de mieux que d'atteindre, chacun dans leur ordre, à cette même soumission, à cette même paix du cœur devant les lois

de Tunivers ou devant les volontés de Dieu (c'est tout un).

Ces grands états d'émotwité religieuse, cous croyez pouvoir les dédaigner.

Et ce dédain^ peut-être^ vous gonfle de satisfaction. On m'affirme que le Moujick russe éprouve encore cette joie quand il se dégage de ses croyances rudimentaires. Cette joie, j'ai pu la vérifier^ par mon expérience propre^ il y a vingt-cinq ans, chez des étudiants en médecine de première année.

On m'assure qu'à la Martinique, le jour du Vendredi-Saint, les nègres crucifient un cochon et que le dimanche de Pâques ils donnent la chasse au pachyderme ressuscité. Ils en éprouvent, dit-on, une immense ivresse de libre-pensée. Je songeais à ce trait de mœurs exotiques en contemplant, depuis la tribune, certaines bamboulas qui coupaient mon discours et par exemple la joie radicale que suscita l'honorable M. Beauquier en me répondant, le 17 janvier 1911, au matin : « Puisque Dieu est toutpuissant, il peut bien réparer ses églises... »

Où troui>eronS'nous, si l'Eglise est fermée, cette satisfaction quelle donnait à l'inquiétude mystique.,.

J'entends bien qu'un certain nombre des adversaires de l'église ne pouvant pas nier qu'il y a dans rhumanité un besoin religieux nous disent : Soit ! nous aurons une religion, mais une religion nouvelle. Dès maintenant, il y a chez nous, déclare M. Jaurès, aux applaudissements de la majorité, autre chose que la survivance des anciennes croyances ; il y a dans notre effervescence démocratique Tattestaticn d'une croyance nouvelle... Mais M. Augagneur^ dans le banquet annuel de TAssociation Nationale des Libres-Penseurs, affirme que « désormais la guerre est entre ceux qui croient et ceux qui ne croient pas » et qu' « il faut s'attaquer à l'idée religieuse ellemême ».

Sur cette question de la nécessité de tenir compte du sentiment religieux, les radicaux, radicaux-socialistes et socialistes sont profondément divisés. II faudra qu'ils s'expliquent ; il faudra que nous sachions ceux qui ont reconnu en eux et dans rhumanité le sentiment du divin et ceux qui nient l'y découvrir. Et ceux qui ont reconnu la réalité de ce sentiment, il faudra qu'ils nous disent comment ils entendent le satisfaire... En tout cas, ces derniers se rendent bien compte qu'une pareille entreprise, si elle doit aboutir, sera l'œuvre de plusieurs générations. Rappelez-vous le temps, les travaux, les laboratoires nécessaires pour établir une loi d'ensemble en physique. Que sera-ce pour établir un ordre im-

mense qui doit régner sur toutes les puissances religieuses de notre être ? Ah ! nous ne sommes plus au temps où Ton pouvait^ comme un Michelet^ comme un Quinet, croire que la maison allait être en rien de temps reconstruite ! Eh bien I en attendant ce nouvel et problématique édifice, allons-nous laisser plusieurs générations exposées à toutes les intempéries ?

... Le simple fait que ces murailles chargées de sensibilité orientent la pensée est un élément inappréciable de la philosophie du village.

Le plus souvent, l'église satisfait un besoin senti. Ne fût-il pas senti, ce besoin existe. Et s'il n'y a plus d'église, le village, presque à son insu, va travailler à la rebâtir... Vous me dites que l'église se meurt, que vous avez entendu ses derniers chants et que vous ne les avez pas compris. Erreur ou mensonge. Mais ne restât-il qu'un fidèle, il faudrait la maintenir. N'en restât-il plus, il le faudrait encore, car elle revivra demain.

Ce n'est pas un argument que de dire : Ainsi l'a voulu la majorité d'un conseil municipal. Il n'est pas permis à une génération de détruire les richesses^ les ressources du sol où elle est campée, pas plus qu'il n'est permis à une caravane de souiller ou de com-

hier le puits auprès duquel elle vient de passer la nuit et qu'elle quittera à la prochaine aurore.

M. Jacques-Louis Dumesml. — C*est absolument inexact.

Voici le témoignage d'un journaliste de talent, M. Jean Clair- Guy ot, qui a vu, de ses yeux vu les faits scandaleux qu'il rapporte ;

« Les faits scandaleux de Grisy-Suisnes rapportés à la tribune par M. Barrés sont rigoureusement exacts. J'en ai été le témoin. Je les ai rapportés moimême fidèlement dans l'Echo de Paris, L'administration s'en est émue. Il y a même eu un début d'enquête. Et quelle enquête ! On a commencé par le curé ; on a voulu l'intimider en lui faisant déclarer qu'il était mon informateur. Quant on a su dans Grisy que c'était bien moi qui de mes yeux avais vu on s'est gardé de me convoquer^ et l'enquête ert*est restée là ! »

Prenez garde... que i^ous ne i^ous laissiez aller dam un stérile esprit de lutte et de rancune...

Que leur reprochez-vous à ces hauts murs qui se dressent au milieu du village ? Supposons qu'à une

époque^ qui est pourtant bien lointaine, leur ombre ait été trop grande sur le village... Aujourd'hui qm^ de bonne foi^ peut prétendre qu'elle le gêne ?

A cette défense des églises^ il faudra, je le pressens, revenir bien des fois. C'est successivement que nous en traiterons les divers aspects, et c'est après avoir fait comprendre et sentir le péril où la loi de séparation a jeté notre admirable et immense floraison d'églises que nous pourrons, appuyés sur toute l'opinion, obtenir du gouvernement des garanties et des précautions qui rendent impossible, la dévastation systématique.

Nous n'avons rien fait par notre in.tervejition qu« jeter de la lumière pour les plus aveugles sur 1^ réalité du péril où sont les églises de France. Tout reste à faire et tout dépend de la force, de la clarté et de la continuité avec lesquelles les Français, amis de leurs églises, exprimeront leurs angoisses et leur volonté.

Il iaut que nos églises obtiennent ce que nos maîtres leur refusent : une position légale et définie^ la sécurité. Continuons donc et redoublons. Ce que l'on a bien vu au cours de mon discours et dans la réplique de M. Briand, c'est l'effort du Président du Conseil pour contester la signification et le nombre des cas exemplaires que j'apportais devant la Chambre à titre d'échantillons et qui prouve»! les haines barbares ameutées contre les églises <ïe

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