XX
Le 15 octobre 1917, à la conférence pédagogique du canton de Souilly, qui avait lieu dans le petit village de Saint-André, les instituteurs et les institutrices me confiaient les difficultés de ?:u: vic matérielle et me priaient d'étudier les moyens fra:iques de rmédier à une situation de misère qu’auc: ne mesure souvernementale n’arrivait à améliorer. E: n17em"bre, une petition du personnel enseignant du canton de Pierrefitte, tendant à obtenir un ravitaillement suffisant par l'intermédiaire de l’Intendance, était rejeté comme irrégulière. En décembre, un maitre réfugié dans une autre circonscription m'écrivait : “Le renchérissement de la vie devient tel que je ne puis plus faire face à mes dépenses ; je suis le plus misérable des habitants du village... L'hiver, je suis bücheron ; l'été, je débite, en longueur, des manches d’outils, des cornouilliers pour un marchané de bois: j'ai même moissonné des champs de blé abandonnés. Que dois-je faire encore?”
J'avais répondu, aux uns comme aux autres, en paraphrasant la formule lancée au Sénat par M. Touron, le grand industriel du Nord, dans la discussion sur les allocations des réfugiés : “Encouragez-les à s'associer pour faire de grandes choses.”
“’Associez-vous, leur disais-je, pour lutter victorieusement contre la vie chère, pour préparer même votre vie d'après guerre, et celle du Pays.”
Ce n’est pourtant pas un “grande chose” qui naquit le 27 décembre 1917 dans une des salles de la mairie de Bar-le-Duc. Un rapport préaiable avait soumis aux au-
torités académiques et préfectorales les voeux de nos maitres et proposé une organisation économique. Contre la rareté des produits alimentaires, contre l’exploitation du mercantilisme (le lard, indispensable aux estomacs meusiens, côté o fr. 90 le demi-kilo chez les charcutiers le jour de la mobilisation, était devenu du lard à 1 fr. 25 le lendemain et, depuis, malgré le prix du porc sur pied maintenu à 1 fr. 90, il se vendait 4 fr. 50. Toutes les autres denrées à l'avenant...) je présentai comme un remède une simple association pour achats en commun; il s'agissait d’abord de réduire les dépenses familiales, de chercher à vivre d'économies collectives.
Mais déjà, dans ce premier rapport, je signalais les possibilités d'action étendue que “l'Association pour achats en commun” ouvrait à la coopération économique, à la production, à la consommation et au commerce ; j’escomptais son utilité pour rendre la vie facile aux populations qui seraient arppelées en leurs foyers détruits lors de la aélibération du territoire; avec un peu d’idéalisme, j'y voyais le centre véritable de toute la vie locale en ses formes élémentaires.
Sans envisager des conséquences aussi lointaines, l’assemblée des fonctionnaires de Bar-le-Duc, réunie le 27 décembre 1918, à la Mairie, sur un appel d’un Comité d'initiative qui comprenait, à côté des élus, des instituteurs et des institutrices, le président de la Chambre de Commerce, M. Ulrich, décida la création d’une Association étendue à tous les fonctionnaires du département ; les statuts prévoyaient une cotisation annuelle de 25 francs, l’organisation d’un premier magasin dans la cave de la ville haute ( il fallait abriter ces richesses contre
les bombardements), la vente à des prix inférieurs de 10 à 30% aux prix du commerce local.
Douze sociétaires seulement comptèrent ce dimanche soir leur capital social : 300 francs. Il est vrai que le président de la Chambre de Commerce, qui fut en l’occasion un “Parrain” 1erveilleusement avisé, y ajoutait 1,000 francs, et un crédit quasi illimité. Les sociétaires vinrent peu à peu. A Pâques, nous étions un millier de familles et nous avions déjà 25,000 francs d’affaires. Au Ier août, 2000 sociétaires et 360,000 francs comme chiffre d’affaires. Nous étions sortis de la cave, nous avions deux magasins en ville, six d' ns la zone du front, dont l’un arrivait à faire 5,000 francs de recette par jour.
Des conférences faites à travers le pays avaient rendu l’idée d'association familière aux paysans et aux ouvriers. Des communes entières vinrent à nous pour obtenir immédiatement les avantages du groupement. Car celui-ci s'était ouvert largement dès le mois de mars, à toute la population, à la suite d’une réunion tenue, le 3 mars 1918, au lycée de Bar-le-Duc, présidée par le président de la Cha:abre de Commerce, M. Ulrich, assisté du conseiller général, Pol Chevalier et de l'inspecteur d’académie, Harter. Des,réductions dans la cotisation avaient été accordées aux familles nombreuses, une collaboration avait été engagée avec l’armée, grâce à la bienveillance du général Hirschauer.
M. Pol Chevalier fit remarquer les services incalculables que pourrait rendre l'association : arrêter sürement la spéculation, assurer la stabilité du commerçant honnête en lui garantissant des clients fidèles et des bénéfices réguliers, lutter contre la dépopulation, permet-
tre le retour au pays natal de tous les évacués, favoriser les industries locales, travailler en un mot à la renaissance du pays.
Le Conseil général, dans sa séance du 23 avril 1918, décida d'encourager et de favoriser l'association comme une oeuvre d’une utilité générale départementale, et lui vota une subvention de 100 francs, c’est assez dire qu’on nous tenait pour peu de chose.
Depuis, l'association est devenue Coopérative départementale avec une souscription initiale de deux mille actions de 100 francs immédiatement libérées ; le ministre de la Guerre a mis à sa disposition, pour assurer la direction technique, un officier en congé, le seul commerçant local capable de lancer l'affaire avec le maximum de chances de réussir ; la banque régionale lui a consenti une avance d’un million et déjà le chiffre de ses recettes,
pendant le seul mois de décembre, a atteint ce chiffre.
Le succès économique de la coopérative est moins remarquable que ce que l’on pourrait appeler son succès spirituel. L'Association, avait eu la bonne fortune de créer. une entente parfaite entre les représentants des différents partis politiques et religieux; toute la presse avait accueilli avec sympathie ses communications ; l'Eglise y avait apporté la précieuse propagande de ses prêtres et toute la force de son appui moral. Pou: le lancement de la souscription initiale de la coopérative, le préfet M. Piette, présidait, avec l’évêque Mgr Ginisty et : le président de la Chambre de Commerce, M. Ulrich, une conférence faite le 15 août 1918 au Foyer du soldat, et nous pouvions y affirmer que toutes les forces vives de ce pays, forces matérielles, forces spirituelles, forces hu-
POUR RÉDUIRE LE COUT DE LA VIE ai
maines, forces divines, unies pour la première fois sur notre terre meusienne, en des années de désespoir et incarnées en Jeanne d’Arc étaient encore là, énergiques, pour en cicatriser les plaies.
Le préfet dit : “Ni le gouvernement, ni les taxes, ni les contraintes administratives ne peuvent régler la vie économique ; il lui faut la liberté de ia concurrence, corrigée par la discipline de la coopération.” L'évêque accorda “son approbation entière à tout ce qui avait été dit, à tout ce qui se dirait, à tout ce qui avait été fait, à tout ce qui se ferait pour assurer la résurrection matérielle et spirituelle du Pays”. Le président de la Chambre de Commerce déclara : “C’est le mouvement : tous ceux qui se refuseront à y entrer seront broyés ou affamés.”
Cependant, rien qu’en suivant notre idée, nous fûmes
conduits à ce que nous n'avions pas prévu. Partis, comme tous les coopérateurs, d’un simple désir de bien-être individuel et familial, en y joignant la volonté démocratique de contrôle, nous en vinmes, pour que l’affaire marchât, à réveiller en nous les sentiments d'honneur personnel et collectif, d'amour de la justice.
Un jour, devant cette assemblée attentive de Lorrains sans bruyant enthousiasme, j'ai provoqué un certain frémissement d’ambition et d’orgueil en lisant ce qu’un étranger, le grand écrivain espagnol Gomez Carrillo, voyageant chez nous, dans une ville qu’on lui avait dit être un cimetière, une ville morte, incapable de résurrection, publiait dernièrement après avoir constaté son activité : O Bar-le-Duc, tourne un instant tes regards vers des villes, royales comme toi, et qui, ayant
cessé de l'être, n’ont pas eu comme toi la force nécessaire pour persister à vivre activement. Compare-toi avec Tolède, ou avec Avila; compare-toi avec Ségovie, et sur le champ, tu sentiras la différence qui existe entre la vie et la mort. Toi, sans tes Ducs, tu continues à palpiter, de même qu'aux beaux jours de la fortune, et tu peux dire avec orgueil que dans ton sein modeste et bourgeois quelque chose de l’avenir du monde s’élabore !”
Rapprochés, sortis de notre petite vie provinciale compartimentée, revenus au contact les uns des autres, nous avons compris que la Société juste, à laquelle beaucoup d’entre nous adhèrent ou aspirent, avec un faible espoir, nous en pouvions être déjà nous-mêmes un noyau, petit, mais vivant.
Pour qu’elle ait chance de survivre, il faut lui préparer des recrues, à qui transmettre ce qu’à présent nous savons.
. Et nous voici conduits à vouloir réformer l’éducation, au moins sous ses formes élémentaires. Il s’agit de professer ce qui, en dehors de nos divergences politiques et professionnelles, peut nous faire à présent une conscience commune : les principes essentiels du travail, et spécialement du travail français, précisjon de l'outil, de la main, et de la pensée, sincérité dans la fabrication, loyauté dans le commerce, perfection et joie du travail fini. Sur ces bases, nous voudrions fonder, très modestement, en artisans que nous sommes, mais fermement, une éducation nationale acceptable par toutes les politiques, par toutes les philosophies, par toutes les religions, qui y trouveront le terrain préparé pour leurs semences
de vie spirituelle. Nous en sommes là. La création d’une école modèle est ce qui nous occupe.
Voilà pourquoi les amis d'Angleterre et d'Amérique s’associèrent à notre coopérative, car dans notre mMsrche rapide de Français, dociles aux leçons de l'expérience, prêts à fraterniser, et préoccupés du droit, ils retrouvaient les aspirations profondes de toute l'humanité civilisée, en route par les terribles voies de la guerre, vers la justice.
(Signé) Emile BUGNON.
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FERMES et PLUS à VENDRE
QUELQUES-UNES à