PAR LA PRIERE
Oui, six ans j'ai vécu dans le charme et l'ivresse
Paternels, qu'à plein cœur me versaient la caresse
Et le gazouillement de mon petit garçon.
C'était l'hôte enchanteur de ma pauvre maison !
Sa petite âme, si vaillante et si joyeuse,
Exhalait des parfums de fleur délicieuse !
Il croissait si joli, si doux, mon benjamin !
J'étais si lier de lui, quand il tenait ma main !...
Et pourtant chaque soir, humble et tremblant de crainte,
Je Vous priais, mon Dieu, de rester son gardien,
Et de ne point l'ôter, ce fils, à notre étreinte...
— Et Vous nous l'avez pris !... Et je dis que c'est bien !
Vous nous l'avez frappé d'un mal plein de mystère,
Devant qui la science humaine doit se taire.
Et malgré nos efforts, tout un mois, notre amour
A vu le « bel ami » s'en aller chaque jour
Par cent petites morts vers la fin trop certaine !
Et quand, d'une voix d'ombre affaiblie et lointaine,
Pour la dernière fois il dit : « Bonsoir, maman ! »
De longues nuits encor dans notre embrassement
Nous n'avons plus pressé qu'un douloureux fantôme...
— Vous pouviez le sauver, si Vous l'aviez voulu, Seigneur !... Mais je consens, et je Vous chante un psaume, Puisqu'il Vous faut à Vous l'enfant qui Vous a plu !
Et voici la minute enfin, qui vient tout clore,
Du dernier souffle éteint sur sa lèvre incolore,
Du dernier battement de son cœur refroidi...
Mon fils est mort !... Pourtant, Seigneur, c'était midi,
L'heure du grand soleil, où se tient l'assemblée
De la famille humaine à la vie attablée...
Dans ce monde, pourtant, vivaient bien des pervers
A qui Vous laisserez d'inutiles hivers,
Des infirmes, criant après la délivrance.
Par des lèpres rongés, tordus par la douleur...
— Vous avez préféré mon fils, cette espérance !... Que Votre volonté soit contente, Seigneur !
Et tandis que partout ailleurs, dans la lumière,
Tant de petits garçons jouaient près de leur mère,
Dans l'ombre de la fosse ouverte — notre deuil
Vit descendre à jamais l'insensible cercueil...
Et ce qu'avec l'enfant nous couchions dans cette ombre,
C'était toute une race, un grand rêve qui sombre.
Un avenir d'honneur et de labeur sacré.
Mon nom, mon humble nom, que pour lui j'ai paré...
— Et pourtant, dans ce flux amer de pleurs qui monte, Dans ce chagrin si grand que tout paraît fini. Seigneur ! — et de cela Vous me tiendrez bien compte ! ■ J'ai pu Vous dire encor : « Père, soyez béni ! «
Puisque des mains de Dieu j'ai pu tout accepter Pour vous garder Ailleurs et pour vous mériter, Mon fils, céleste dignitaire,
Tous mes désirs s'en vont vous suivre au grand Mystère. Mais comme vous voici changé pour votre père ! Tu n'es plus « mon petit garçon » !
C'est vous qui, maintenant, me faites la leçon, Si haut, que je me mets, avec presque un frisson, A deux genoux, quand je vous prie !
J'ai bien vu, quand vos yeux se sont clos, la patrie Qui nous prenait le lis de votre âme fleurie... Vous partiez si beau, grave et doux !
Que vous êtes soudain devenu grand pour nous ! Quels secrets vous savez, dont je me sens jaloux.
Moi qui ne suis plus qu'un pauvre homme !
Tel vous resplendissez, que je ne sais pas comme Il sied que je vous parle et même je vous nomme ! Tu n'es plus « mon petit garçon » !
Mon coeur, naguère encor, chantait comme un pinson J'étais si riche et tier, t'ayant dans ma maison, Et me voilà si misérable !
J'étais le père, auprès de son fils, vénérable, Et je ne suis plus rien !... Soyez-nous secourable, Cher Ange, mon prince et seigneur !
Votre main dans ma main, c'était tout mon bonheur ! Voyez dans nos sentiers le triste promeneur Qui s'en va, courbé, solitaire !