LA NAISSANCE
fait recidre les têtes pour leur donner de la souplesse au frappage; 8° le façonnear de têtes leur donne une tournure élégante; 9° le décapeur leur donne un premier débarbouillage; 10° le blanchisseur est chargé de les étamer; 11° Yéteigneur leur fait prendre un bain d'eau froide; 12° le polisseur les fait tourner rapidement dans un tonneau rempli de son; 13° le vanneur sépare les épingles du son; 14° lepiqueur aligne des trous sur du papier; 15° le bouteur enfileles épingles dans les trous. — Un grand nombre de personnes concourent à chacune de ces opérations, et j'ai bien passé par plus de cent friains, avant d'être un article pour la vente!
i'ENTREE DANS LE MONDE.
L'EXTREE DANS Ï.E MONDE
Je fus chargée avec quelques millions de mes compagnes sur une voiture rapide, et nous fûmes vendues comme des esclaves discrètes au service des civilisés. La caisse qui nous servait de prison fut ouverte dans un élégant magasin, et nous fûmes disposées avec art dans de vastes coupes de cristal. On vendait aux belles dames des parfums, des gants, des rubans et des épingles pour en relever les nœuds. Une femme de chambre, après une longue conversation avec l'irréprochable commis préposé aux épingles, me prit en riant dans la coupe de cristal, m'attacha à son fichu, et c'est ainsi que je fus transportée dans un hôtel brillant du quartier de la chaussée d'Antin.
GEAKDEUR ET DECADENCE
Quel luxe et quel faste ! en traversant cette cour d'honneur; en examinant l'éclat dé ces peintures, de cet or, de ces riches tentures qui décorent l'hôtel, la splendeur de ces salons, de ce mobilier de prince, je me souviens de ces cent misérables artisans qui ont réuni leurs efforts et leurs veilles pour que je fasse cette entrée triomphale, sur le sein d'une chambrière, dans les salons dorés.
— Vite, Julie! cria une voix perçante du fond d'un boudoir tendu de soie. Et ce ruban, vous l'avez donc fait faire?
— Le voici madame; si vous saviez combien on a de peine à rassortir,
— Taisez-vous, mademoiselle, et donnez-moi une épingle.
GRANDEUR ET DÉCADEiNCE. 9
Julie, en toute hâte, me détache de son fichu et me passe à sa maîtresse, tournée vers la glace avec la plus grande application.
Je fus placée avec art pour soutenir le plus gracieux nœud de rubans, sur le cou de ma belle maîtresse. Elle partait à l'instant; la voiture attendait. Quelle charmante destinée pour une nouvelle débarquée! que de choses curieuses j'allais voir et entendre! Le valet de pied ouvre la portière, et nous partons.
Mais, au milieu de la cour, ma maîtresse se penche pour donner un ordre, et me voilà tombée, oui, tombée entre deux pavés de la vaste cour. Il y avait là un grand mouvement d'allants et venants, et, autant que je pus le deviner, de vastes bureaux où travaillaient de nombreux commis recevant et payant de l'argent, car tous ceux qui entraient portaient de grands sacs d'écus ou des portefeuilles qui paraissaient bien garnis.
Ma tête était restée sur le bord du pavé et je pus voir et observer un jeune homme au maintien modeste, à l'air doux et grave, qui venait d'entrer dans la cour, puis parut réfléchir, puis fit quelques pas en arrière, puis enfin reprit son courage
et s'avança résolument, mais tristement, du côte d'une grande porte vitrée qui portait l'inscription : Bureaux et caisse. Sa contenance m'intéressait, j'aurais voulu être plus près de lui et le mieux connaître, car j'avais remarqué que je possédais ce don étrange de deviner par le contactl'esprit et le caractère de ceux qui me portaient. « S'il pouvait me ramasser, medisais-je, j'aimerais à m'attacher à lui; » mais sa pensée était ailleurs, l'ingrat ne m'aperçut pas.
Je le vis bientôt sortir de cette porte vitrée, et la personne qui le reconduisait exprimait par ses gestes qu'on ne pouvait lui accorder ce qu'il paraissait si vivement désirer. Cependant, sur de nouvelles instances, le chef du bureau lui montra les fenêtres de l'appartement principal d'où je venais de descendre en si brillante compagnie, et consentit même à lui donner un garçon de bureau pour le conduire vers le maître de la maison. Je les vis bientôt tous deux en très-brève conversation, derrière les glaces de la fenêtre du milieu.
— Essayez, paraissait dire le jeune homme, avec une contenance modeste et convaincue.
— Je ne le puis véritablement pas, semblait
répondre par des gestes non moins expressifs le souverain du logis ; et il s'inclinait lentement du ton d'un homme occupé qui donne congé à son interlocuteur.
Jevislejeuneliommeportersonmouchoirsurses yeux et s' éloigner en saluant avec un triste sourire.
Ce fut bien lentement qu'il descendit les trois 'marches de marbre du péristyle ; ce fut bien lentement qu'il traversa la vaste cour, les yeux fixés sur le sol. Un rayon de soleil vint éclairer ma petite tête au moment où il passait. Ses yeux s'arrêtèrent sur moi, et je n'avais pas encore éprouvé Un tel plaisir. Je le vis se baisser, me prendre, jn'essuyer avec soin et me placer sur la manche de son habit un peu étroit et déjà assez usé.
A cet instant même, nous entendîmes ouvrir la grande fenêtre du premier, et une voix forte cria :
— Baptiste! dites à ce jeune homme demontei tout de suite me parler.
Un suisse en livrée vint nous prier poliment de remonter à ce premier étage d'où nous venions de descendre, lui si triste, moi si joyeuse.
Le maître avait une figure fine et intelligente, le front haut et découvert, les sourcils et la barbe
noirs, les cheveux déjà gris, les yeux pénétrants et vifs; il regarda en silence le nouvel arrivant et lui dit d'une voix brève et précise :
— Monsieur, vous vous êtes arrêté dans cette cour, vous vous êtes baissé, vous avez paru trouver un objet précieux, vous l'avez, je crois, ramassé; pourriez-vous me dire quelle était l'importance de cet objet qui a fixé vos regards ?
Le pauvre jeune homme était interdit. 11 ne se souvenait peut-être plus de moi, ou bien n'osait-il dire qu'un motif si futile l'avait arrêté ; cependant, ses yeux s'étant baissés sur sa manche, il me vit levant bravement la tête ; et, me détachant, me montrant piteusement au riche banquier :
— Je vous prie, monsieur, d'excuser une habitude bien puérile, lui dit-il ; mon pauvre père, que j'ai perdu, m'a appris à ramasser une épingle, et je l'ai fait en mémoire de lui, comme une obéissance aux habitudes d'ordre qu'il voulait me donner,
Et il me remit sur sa manche.
— Mon enfant, dit le banquier, il ne faut pas rougir et il ne faut pas croire que ce soit rien de savoir se baisser pour ramasser une épingle. C'est si bien quelque chose, que moi, qui n'avais pas
besoin de vos services, comme j'avais le regret de vous le dire tout à l'heure, à présent je veux les mettre à l'épreuve.
Il écrivit quelques mots, somia un garçon de bureau :
— Conduisez monsieur au chef de la correspondance.
Et il congédia le nouvel initié d un salut de la main.
Le banquier se nommait M. le baron Wolff ;. c'était un homme que son intelligence avait placé au premier rang des affaires de finances ; il avait des relations innombrables dans les deux mondes, une probité irréprochable, une grande prétention à connaître les hommes et à distinguer leurs aptitudes. Une bonne partie de son immense fortune servait à encourager les arts et les entreprises utiles, à secourir les malheureux. La belle chose que la fortune, la belle puissance que l'or, quand il tombe en des mains si libérales et si pures! Aussi le baron, en suivant des yeux jusqu'à la porte son jeune protégé, fit-il des vœux pour que l'horoscope, qui ne reposait encore que sur ma tête d'épingle, fût justifié par lapremière épreuve.
S'EPREU^l
Nous ouvrons de nouveau la grande porte vitrée qui donne entrée aux bureaux. On nous conduit au chef de la correspondance, qui lit les ordres du maître, regarde avec surprise le nouvel arrivant, comme si la tâche qu'on voulait lui faire essayer était évidemment au-dessus de ses forces. Il le conduit lui-même dans la grande salle des bureaux. Des compartiments en grillage partageaient cette vaste pièce, comme une carte géographique partage le monde en divers États. On passa devant l'Angleterre, l'Allemagne, la Russie, les Indes-Orientales ; on arriva à un bureau spécial qui portait cette inscription : Canada.
Le chef du bureau présenta un fauteuil au candidat et dit à un commis:
— Apportez à monsieur le courrier du Canada. Vous avez deux heures, monsieur, pour en faire le dépouillement, en extraire tous les ordres, et vous les porterez à une heure précise à M. Wolff.
Je ressentais, par le contact, les impressions de mon digne jeune homme. Je fus contente de lui. Il prit place avec simplicité et assurance, en faisant un remerciaient. Son premier regard fut pour la pauvre petite épingle qui lui avait servi de laisser-passer. Son souvenir se porta ensuite vers son père et vers les sages conseils qu'il en avait reçus, puis vers sa mère, encore si inquiète de son avenir; puis sa pensée s'éleva vers la Providence, qui lui offrait peut-être l'occasion d'être utile à ceux qui avaient grand besoin de son secours. Après s'être recueilli et réconforté dans ces réflexions salutaires, il ouvrit bravement le dossier du Canada.
Le Canada, comme je l'ai appris d'une épingle de ce pays-là, est un pays plein de vie et de sève, où la civilisation se propage avec une grande rapidité, où tous les yeux se portent vers la France, l'aïeule respectée et aimée ; un pays où les plus riches produits de la nature abondent. Là des villes
se forment, se développent sur l'ancien territoire des Iroquois, avant même que la géographie de notre pays ait le temps de leur donner acte de naissance. On m'a cité le doyen d'âge d'une ville de quarante mille âmes ; ce vénérable est âgé de seize ans et demi. Une telle activité suppose de grands besoins, un appel sans cesse renouvelé aux créations d'une civilisation plus avancée, un échange des produits naturels du sol contre les produits de l'industrie raffinée du vieux monde ; de là un immense commerce, une correspondance multipliée et fébrile. On est si pressé de vivre ! on est si pressé de jouir! Les ordres doivent être remplis aussi vite que le vent qui souffle sur les voiles, que la vapeur qui entraîne le paquebot à toute vitesse.
Le nouveau commis en sut quelque chose quand il ouvrit l'immense dossier de la correspondance du jour. 11 tâcha d'apporter beaucoup d'ordre dans le classement de ces lettres si diverses. Il mit d'un côté les traites et valeurs, d'un autre le contentieux, d'un autre les ordres et commandes, car la maison Wolff joignait aux affaires de banque une maison de commission et
d'expédition qui employait un nombreux personnel. Il fit un résumé de tous les ordres, une analyse du contentieux, un bordereau des valeurs, et se hâta de se présenter chez M. Wolff.
— Déjà? dit le banquier en souriant.
Et il jeta un rapide coup d'œil sur la magnifique écriture du débutant et sur ses chiffres alignés.
— Y ou speak english?
Et la conversation continua en anglais.
Bien que le Canada ait appartenu autrefois à la France, et que les habitudes françaises se conservent encore dans le bas Canada, l'anglais est la langue du pays, la correspondance se fait en anglais, et la connaissance de cette langue était indispensable pour se tirer avec honneur de cette besogne.
— Vous avez été en Angleterre? dit M. Wolff, étonné de la pureté de l'accent de son jeune commis.
— No sir; mais ma mère, fort instruite et parlant anglais avec perfection, nous a transmis les premiers éléments; j'ai recherché les occasions de parler anglais, et je n'ai pas cru manquer aux devoirs d'un bon catholique en allant, après la
i8 L'EPREUVE.
messe, au prêche anglais, où j'avais le plaisir d'entendre une excellente prononciation et une bonne morale.
— Shake hands! dit vivement le banquier vous êtes des nôtres. — Maintenant, mon cher enfant, dites-moi comment vous vous appelez, et d'où me vient un si aimable garçon, qu'il n'a tenu qu'à une épingle que je laisse échapper, malgré ma prétention de ne pas me tromper sur les physionomies.
D'OU NOOS VENONS. 19
Le jeune homme avait, comme nous l'avons dit, une tournure avenante et un aspect qui prévenait en sa faveur. Il paraissait avoir un peu plus de vingt ans. Ses yeux étaient grands et veloutés; de longs cils et de beaux sourcils leur donnaient autant de douceur que d'éclat; son front était large, découvert, blanc, pur comme celui d'une jeune fille; aucune mauvaise pensée n'avait encore terni la pureté de la créature de Dieu ; une chevelure noire, riche et abondante, accompagnait l'ovale d'une figure qui exprimait la simplicité, le calme et une certaine assurance. Une légère moustache ombrageait des lèvres un peu fortes, et une barbe naissante errait sur ce menton de vingt ans. Sa taille était élancée et bien prise, son
costume un peu négligé, il faut le dire, sa contenance naturelle et sans embarras. Très-encouragé par l'aimable accueil du baron, il continua la conversation en anglais, voyant tout le plaisir que son nouveau patron avait à s'entretenir en cette langue, qui est, en Europe, la langue des affaires, comme le français est la langue universelle de la littérature et du bien-dire.
— Je me nomme Georges, j'ai vingt-deux ans, j'appartiens à une famille d'artistes; mon père a succombé à l'excès de travail; ma mère, restée veuve avec plusieurs enfants, habite en province : elle a pourvu avec courage, et sans autre ressource que ce courage, à notre éducation. Elle m'a détourné, avec raison, de la carrière difficile des arts, et j'aspire au moment où je pourrai lui être utile et soutenir à mon tour ma famille. Après avoir terminé mes études, j'ai appris les langues étrangères et le commerce chez un de nos parents en Allemagne; depuis mon retour, j'ai cherché inutilement à employer ma bonne volonté; toutes les portes m' étaient fermées faute de recommandation, et, sans cette épingle que je veux garder toujours comme un précieux talisman, je...
Le banquier l'avait écouté avec la plus grande attention, observant avec une pénétration qui aurait pu embarrasser une nature moins candide l'expression charmante de cette physionomie. C'est si beau, une nature choisie, telle qu'elle est sortie de la main de Dieu, alors que la flamme de la vie n'est ni voilée ni éteinte parles mauvaises passions ! M. Wolff, après avoir feuilleté d'un coup d'œil rapide le travail qui lui était soumis, prenait plaisir à relever les yeux sur Georges et a calculer, comme disent les Américains, tout ce que ce bon regard promettait de franchise et de probité.
— Very well, dit-il, je ne vous demande pas d'autres répondants que vous-même; vous serez chef du service du Canada, vous ferez la correspondance; votre écriture me plaît, et j'y tiens expressément. Les étrangers doivent mesurer le soin que nous prenons de leurs affaires sur la précision et la clarté que nous apportons dans nos rapports. J'ai perdu un de nos meilleurs correspondants parce que votre prédécesseur n'avait pas une écriture assez tondue, et renversait ses.d comme des saules pleureurs. Parlez peu, écoutez
beaucoup, ne répondez que sur ce que vous savez d'une manière précise, gardez-vous des mauvaises relations, ne formez ici amitié avec personne sans me prévenir, pensez souvent à votre mère : cette idée vous soutiendra dans vos rudes travaux, car la vie ici est un enfer, et nous sommes infatigables. Comme vous êtes ici sans parents, vous aurez votre chambre dans l'hôtel et deux mille francs; nous verrons plus tard. Allez, cher enfant.
Tout cela fut dit en anglais, du ton bref et précis qui était dans les habitudes de M. Wolff. Mais il n'avait pas dit tout ce qu'il pensait de la manière heureuse dont Georges avait su se tirer, en si peu de temps, du travail effrayant qui lui était confié.
. — C'est l'homme qu'il me faut, se dit-il : de l'ardeur et du -calme, de l'instruction et de la modestie, delà simplicité et de l'assurance ; com* bien en voyons-nous passer avant de trouver une telle nature ! Ce garçon fera son chemin.
M. Wolff l'avait bien dit: la maison était un enfer pour le travail. Cet homme charmant, qui recevait beaucoup , qui allait tous les jours dans le monde, qui s'occupait avec amour des beaux arts, avec zèle des affaires publiques, avec cœur des devoirs de la charité, par un problème qu'on ne pouvait résoudre, était toujours là, toujours. Bien avant le jour, il avait écrit plusieurs lettres, avait fait le tour de ses bureaux, donnant un coup d'œil à chaque département de sa maison, jugeant les absents par la disposition de leurs papiers et Fétat de leur plume, ne pouvant sup porter une irrégularité, encore moins une minute de retard.
Dans une de ses tournées matinales, M. Wolff
trouva Georges à son bureau, éclairé par une lampe dont la lumière paraissait épuisée. Georges était tellement absorbé par son travail, qu'il n entendit même pas celui qui entrait.
— Voilà une maison bien gardée ! dit le banquier ; comment êtes-vous entré ici, puisque je viens d'ouvrir le double tour de la serrure de sûreté?
— Je vous prie de m' excuser, dit Georges ; mais une affaire très-grave avec Montréal devait être à jour pour ce matin, et je n'ai pas trouvé d'autre moyen d'être en mesure. Grâce au ciel, ce travail est terminé, et je crois qu'en écrivant ce matin au Havre vos intérêts seront à couvert.
Et il présenta au banquier le dossier d'une créance importante, avec toutes les pièces nécessaires pour en obtenir en temps utile le recouvrement.
— Georges , j e devrais vous gronder, dit M . Wolff ; ce que vous avez fait est d'un mauvais exemple, et votre responsabilité est compromise. Vous ête* donc le maître ici? Encore fallait-il me consulter ! Gomme vos yeux sont fatigués ! Allez vous reposer quelques heures, et ne péchez plus.
Puis, le rappelant avec bonlé, après avoir examiné rapidement le dossier :
— Georges, lui dit-il, vous êtes un brave en* fant ; votre mère est heureuse d'avoir un tel fils. Conservez-vous pour elle. Je tenais beaucoup à terminer cette affaire avec Montréal, car ces débiteurs sont inquiétants, et l'affaire est grave: je venais voir précisément où vous en étiez , et tout retard eût été funeste. Vous avez donc très-bien fait pour moi, et peut-être pour vous.
Malgré ces recommandations, il arriva encore quelquefois à Georges de se faire gronder pour son travail à des heures indues, et toujours il s'excusait sur l'urgence et demandait grâce si simplement, que M. Wolff était chaque jour plus charmé de la capacité et de la modestie de son jeune collaborateur.
M. Wolff remarquait que Georges était toujours vêtu avec la même simplicité et quelquefois avec négligence.
— Georges, lui dit-il un jour, un homme soigneux comme vous doit prendre souci de ses deniers ; auriez-vous quelque objection à me communiquer votre livre de recettes et dépenses? Ne vous formalisez pas, c'est dans votre intérêt que je vous fais cette demande. Je crains que vos appointements ne vous paraissent insuffisants.
— Bien au contraire, cher monsieur, dit Georges ; je puis, grâce à votre libéralité, faire des économies.
— Et il présenta à M. Wolff un carnet relié en toile. M. Wolff le parcourut en «'excusant et le
rendit sans rien dire, car il ne voulait pas laisser paraître l'émotion qui le dominait.
Georges avait envoyé à sa pauvre mère plus de la moitié de ses appointements et avait disposé de quelques écus en libéralités et secours.
Le lendemain, M. Wolff dit à Georges :
— Il faut que vous fassiez honneur à ma maison; je reçois souvent des Américains qui ne savent pas le français; votre secours peut nous être utile au salon : nous vous attendons pour dîner ; mais les frais de représentation sont à ma charge, vous toucherez trois mille francs d'appointements, et le premier trimestre est échu.
Ce fut sans le moindre embarras que le pauvre Georges se trouva, à sept heures, assis à une table somptueuse, entourée de gens du grand monde dont la position de fortune différait tellement de l'état de gêne dans lequel il avait vécu. Il n'appartient certes pas à un si jeune homme de prendre la parole dans un cercle. Un jeune homme doit être comme la harpe sonore, qui ne donne des sons harmonieux que lorsqu'elle est interrogée par des doigts habiles.
Je pus être témoin de son succès; car, par une
attention à laquelle je fus bien sensible, Georges n'avait pas oublié sa fidèle compagne ; il avait pris soin de me détacher de son habit de travail et de m'attacher solidement sur la manche de l'habit neuf qui, dans sa simplicité de bon goût, relevait l'élégance de sa taille et les agréments de sa personne.
M. Wolff, le travailleur austère et impassible dans son cabinet, devenait, à table, un charmant convive, et, au salon, un brillant causeur. Il avait surtout ce mérite si rare, de faire jaillir l'esprit ou les connaissances de ses interlocuteurs comme la verge de Moïse tirait l'eau du rocher, comme la chaîne électrique produit au loin l'étincelle. Dans les discussions relatives aux courses de chevaux, aux représentations à la mode, aux élégances du jour, Georges sut garder le silence qui convenait, et parut écouter avec intérêt. Mais il fut interrogé bientôt sur des particularités de son voyage en Allemagne; il avait beaucoup observé: les arts, les monuments et les antiquités lui étaient connus, et il put soutenir ses opinions avec une fermeté modeste qui resta sans contradiction.
Madame Wolff était une personne élégante, très-
gracieuse et très-frivole ; elle regardait comme une curiosité ce grave personnage de vingt ans qui discutait en toute conscience des questions d'archéologie tudesque, et qui laissait dans son verre le vin doré des bords du Pihin, que n'oubliaient pas les autres convives.
— Dites-nous donc, monsieur Georges, lui ditelle d'une voix élevée et traînante, comme l'affectent quelques dames à la mode, dites-nous donc l'histoire de cette épingle merveilleuse dont on nous a tant parlé et que vous portez, je crois, encore sur votre manche. C'est donc un talisman bien précieux ?
L'attention de tout le monde se porta sur le pauvre jeune homme et sur ma petite tête, qui brillait en effet sur le parement neuf.
Georges, qui était plein d'assurance quand il s'agissait de ses études, de ses devoirs et de ses affaires, devenait fort timide quand il était question de sa personne, et surtout quand une jeune femme, qu'il ne pouvait s'empêcher de trouver charmante, l'interpellait ainsi devant une assemblée.
— Madame, lui dit-il d'une voix douce et émue
qu'il me soit permis de regarder comme un talisman cette petite épingle qui m'a fait sortir d'une position bien inquiétante pour les êtres qui me sont chers, et qui, grâce à la bienveillance de M. Wolff, m'a donné accès dans votre maison. Je sais les obligations que m'impose une telle faveur. Je veux garder toujours cette précieuse épingle pour qu'elle m'en fasse souvenir si jamais il m'ar* rivait de l'oublier.
Un murmure d'approbation suivit cette réponse mesurée. L'histoire de l'épingle fut alors racontée et commentée par un comité de femmes curieuses, qui regardaient, en parlant à demi-voix, le héros de l'aventure. Georges, pour se soustraire à cet examen, continua avec ses voisins une conversation sur l'école de peinture de Dusseldorff, dont il avait connu les principaux maîtres.
On passa au salon ; une dame se mit au piano ; c'était un de ces talents sympathiques qui s'emparent aussitôt de l'attention et qui touchent les cœurs. Il n'y avait pas là de ces difficultés vaincues qui font ressembler la musique à une bataille, et l'exécutant à saint Georges combattant le dragon. C'étaient des flots d'harmonie, des rêveries si
douces et si vagues, que l'âme se sentait entraînée et charmée.
— Encore! encore! dit l'assemblée.
— Et ce délicieux nocturne de Schubert, dit M. Wolff, avec lequel vous nous avez presque fait pleurer, ne l'aurons-nous pas ce soir?
— Je n'ai pas quatre mains, dit la dame ; voulezvous m'aider?
Il se fit un silence.
— Quel malheur! dit madame Wolff; n'avonsnous personne ici pour vous seconder?
— Si j'osais, madame, dit Georges, je vous proposerais de vous accompagner : j'ai entendu souvent cette mélodie aimée des Allemands, et je crois m'en souvenir.
On applaudit l'homme de bonne volonté, et ce morceau admirable fit une sensation profonde. On redemanda la dernière partie, qui fut exécutée avec un sentiment encore plus expressif, et la dame parut bien étonnée de trouver une méthode si sûre dans l'exécution de son jeune accompagnateur. M. Wolff, qui était un dilettante passionné, était aux anges.
— Vous savez donc faire autre chose que des
chiffres, monsieur le sournois? lui tlit-il en lui prenant familièrement l'oreille,
— Est-ce aussi votre épingle, lui dit madame Wolff, qui vous a appris à nous charmer tous? Vous me la prêterez, au moins.
Georges salua, rempli d'une confusion qui le rendait plus intéressant, et s'effaça dans un groupe de causeurs.
Georges se trouvait dans le cabinet de M, Wolff, après une longue et grave conversation commerciale.
— Assez d'affaires pour aujourd'hui, dit le banquier. Dites-moi, Georges ; je vous écoutais l'autre jour au salon : vous avez la prétention de vous connaître en peinture,
— Pas la moindre prétention, dit Georges ; mais j'ai vu beaucoup de tableaux, et les belles choses me font plaisir. Que de fois, avec mon excellent père, nous avons passé d'heureuses journées dans les galeries du Louvre! Nous jouissions en gourmets ; nous formions quelquefois la résolution de ne regarder que trois tableaux, mais alors de les si bien voir ! Dans ce cas, nous nous avancions pru-
demment, baissant la tête (il suivant les longues lignes du parquet brillant, comptant les travées par les piédestaux des colonnes. « Nous y sommes, » disait mon père. Et alors nous levions les yeux devant un Corrége, un Raphaël, un Léonard de Vinci. Notre attention toute neuve se portait sur les mérites de ces incomparables chefs-d'œuvre. J'étais assis dans ce palais, sur un large divan, près d'un être chéri, en contemplation devant ces œuvres excellentes. Mon père m'expliquait en artiste, en connaisseur et en érudit, les différences qui caractérisent les écoles, les anecdotes curieuses qui se rattachent aux peintres célèbres, dont la vie est devenue, comme la vie des saints, une légende dorée. L'heureux temps ! Ces beaux jours ne reviendront plus ! . . .
— Et pourquoi?
— Parce que, dit Georges, le temps du plaisir est passé; le malheur, qui doit venir toujours, est venu de bonne heure pour moi. J'ai dû faire le sacrifice de mes goûts, et je vous assure que je trouve encore un plaisir dans ce sacrifice; car le travail près de vous, monsieur, qui avez ao cueilli un inconnu avec une bonté si paternelle,
le travail m'est bien doux et bien salutaire.
— Eli bien, aujourd'hui dit M. Wolff, puisque vous êtes si soumis à mes volontés, monsieur le philosophe, il me plaît qu'au lieu de faire de la correspondance vous fassiez aussi de l'art. Le jour est magnifique; suivez-moi, et regardez, si vous voulez, les lignes du parquet brillant, puisque c'est votre manière de mieux voir les musées.
11 lui fit alors traverser quelques salons, et, ouvrant avec une certaine emphase une porte à double battant et la lourde tenture qui était derrière :
— Que dites-vous de ceci, monsieur le connais* seur ?
Il faut dire que la collection du baron Wolff était célèbre et connue de tous les amateurs de l'Europe. Georges se trouvait dans une longue galerie d'un style sévère et excellent, éclairée par une lumière douce et bien ménagée qui descendait des voûtes de l'édifice. Là, rien de médiocre, rien de douteux, rien de superflu ; des spécimens de chaque école représentée par les maîtres, et de chaque maître un seul tableau, un chef-d'œuvre. Les tableaux ne se touchaient pas, ne s'écrasaient pas, comme des voyageurs marchant de côté dans un
omnibus trop complet ; un large intervalle étaif ménagé entre chaque peinture, qui se détachai' sur un fond vert, et dans ces intervalles régnaient des statues de marbre, les unes rapportées d'Italie, d'autres dues à notre charmante et féconde école française. Georges fut d'abord ébloui. L'authenti cité de chaque peinture était aussi évidente que si le peintre était encore là pour la signer. Il n'est pas besoin de dire que l'école italienne régnait en souveraine dans ce palais: l'école romaine y brillait par l'idéal, l'école de Florence par la pureté, l'école de Venise par la couleur enflammée. Un Murillo, que les souverains du monde se seraient disputé avec fureur au feu des enchères, et un Velasquez de grand goût, représentaient l'Espagne. Téniers, Rubens et Van Dyck transportaient le spectateur au plus beau temps de l'école flamande. Quant aux Hollandais, quel choix irréprochable de ces maîtres si amusants et si variés qu on ne peut se lasser d'admirer ! Un Intérieur de Gérard Dow, un Paysage de Ruysdaël, un Bouquet de fleurs de Van Huysum ; rien n'y manquait.
Pour l'école française, l'heureux possesseur de cette galerie ne s'était pas fait faute d'y inlro-
duireles maîtres les plus aimés; c'est dire que Claude Lorrain, Greuze, Prudhon, resplendissaient entourés des satellites de cette lumineuse et féconde constellation qui s'appelle l'école française.
Georges était distrait et rêveur. Il avait remarqué dans un angle un petit tableau qui l'avait vivement frappé; mais il ne voulait pas laisser voir son émotion.
— Vous ne dites rien ! lui dit M. Wolff ; cette collection ne vous parait-elle donc pas digne d'intéresser un amateur?
— Tout y est sublime, dit Georges ; je ne vois rien à y changer ; on ne peut faire un meilleur choix. Je dirais le nom de chaque peintre en faisant le tour de cette galerie; ils sont vrais. On passerait sa vie dans ce paradis, à admirer cette nature poétisée par l'art, à implorer la bénédiction de ces vierges saintes ! La belle chose que la fortune, qui permet de posséder à soi seul de tels trésors ! Je voudrais devenir riche !
— Yoilà, dit M. Wolff, mon philosophe déjà en défaut. Ne voyez-vous pas, monsieur l'envieux, qu'il manque un diamant à cette couronne? Cher-
chez donc ici le grand maître de Parme, le régénérateur de l'art. Il me faut un Corrége.
— Vous en aurez un ; mais je ne sais si c'est d'avoir contemplé à la fois tant de belles choses, moi qui ne sais en voir que trois, dit Georges en riant, j'éprouve une grande fatigue, et je puis à peine voir et parler; je suis indigne de demeurer ici plus longtemps ; pourtant je serais bien heureux s'il m'était permis d'y revenir.
M. Wolff était charmé d'avoir sous la main un connaisseur.
— Non-seulement vous y reviendrez, lui dit-il, mais ce sera votre devoir d'y venir et d y travailler. J'ai cherché ce moyen de vous détourner de vos autres occupations, auxquelles vous vous livrez avec trop d'ardeur. Voulez-vous être le conservateur de mon musée? Si vous savez jouir des choses sans les posséder ; si, pour un artiste comme vous, voir c'est avoir, ces tableaux seront à nous deux. Monsieur le conservateur, vous avez deux mille francs d'appointements. Vous serez en relation avec les artistes, les marchands de tableaux, les amateurs ; le premier travail que je vous demande, c'est un catalogue raisonné de ma collection. Je
le désire depuis longtemps, et le temps me manque. Je vous donne carte blanche.
Quelle bonne aubaine pour notre Georges ! C'était une nature d'artiste ; tous ses instincts le poussaient dans cette voie ; la raison et la nécessité l'avaient ramené à des occupations plus positives. Il en avait souffert, et il s'était résigné; mais c'étaient là ses plus agréables souvenirs ; il avait beaucoup dessiné, et avec succès : rien n'était plus de son goût qu'une telle proposition.
Il entra aussitôt en fonctions, et apporta dans ce nouveau travail l'esprit d'ordre et de méthode qu'il s'était accoutumé à mettre en toutes choses. Les tableaux étaient disposés presque au hasard dans cette galerie, ou plutôt comme la dimension ou l'effet de chaque toile l'exigeait. Il les classa dans son travail par écoles, en donna les dimensionsprècises, écrivit une courte notice sur chaque peintre, et une description exacte du tableau, se gardant des expressions exagérées qui ont cours dans les catalogues des experts, mais appuyant sur les particularités qui attestaient l'authenticité de l'œuvre. Quand son travail fut terminé) revu, avec un soin minutieux et recopié avec cette pré-
cision qui était du goût de M. Wolff, il le déposa sur le bureau de son cabinet.
M. Wolff parcourut le cahier avec curiosité et donna des signes d'approbation. Toutefois il ajouta :
— Monsieur l'homme universel, je vous prends en défaut: « Allegri, dit le Corrége, le Malheur, tête de femme. » Vous avez mal lu la signature; l'erreur vous était permise; c'est une charmante étude d'Allori; la ressemblance des noms vous aura trompé. Je croyais bien cependant vous avoir dit que le Corrége était dans mes plus regrettables desiderata.
— Je crois aussi vous avoir répondu, dit Georges, que vous auriez un Corrége.
— (!ommentrentendez-vous,monsieur?Croyezvous que je me prête à ces interprétations? Sachez, mon jeune ami, que tout ce qui est dans ce sanctuaire de l'art est pur comme l'or le plus pur, et que la fraude n'y pénétrera jamais.
— Loin de moi toute idée de fraude ! dit Georges. Je n'ai pas, je l'avoue, examiné attentivement la signature ; mais j'ose affirmer que c'est un délicieux Corrége. Ayez la bonté de lire les quel-
ques lignes qui suivent la désignation du tableau.
— Voyons donc, dit M. Wolff.
Et il lut : « Antonio Allegri, dit le Corrége ; le Malheur, tête de femme. »
— Le croyez-vous sincèrement, Georges?
— Lisez, dit celui-ci.
« Une jeune fille, dans l'attitude de la méditation, ramène sur sa poitrine découverte une légère draperie noire ; une pâle étoile brille sur son front. L'expression idéale de la tête, l'exécution irréprochable des mains, font reconnaître le maître. Le ton harmonieux de la draperie sombre fait valoir cette blanche épaule, sur laquelle de légères veines bleuâtres font deviner et circuler la vie. Une bonne copie de cette peinture est conservée au musée de Munich. Le précieux original dont nous donnons la description faisait partie de la célèbre galerie de Dusseldorff, et y était admiré sous le titre du Malheur, que nous lui avons conservé en souvenir des infortunes du maître. »
— Est-ce bien possible? dit M. Wolff, mon fils ■ mais il faut le prouver. Venez, venez!
Et il entraîna Georges dans la galerie, avec une vivacité passionnée.
Par opposition, la belle figure poétique du Malheur montrait ce calme divin, cette inspiration du génie qui survit aux siècles. La main qui avait créé cette œuvre charmante s'était glacée et était devenue une poussière que le vent avait dispersée ; la pensée survivait. M. Wolff décrocha le tableau avec précaution.
— Allegri ! s'écria-t-il en déchiffrant le nom à demi effacé.
Georges regardait de l'autre côté du tableau, peint sur un vieux panneau de bois, cherchant encore quelque indice à l'appui de son assertion.
Il lut, presque sous la bordure : Parma, 1525.
— Allegri! Parma! s'écria M. Wolff: Georges, je suis trop heureux ; embrassez-moi, mon fils !
Et il se jeta dans les bras de Georges dès qu'il eut replacé le tableau avec le plus grand soin.
— Un vieux juif de Francfort me Ta vendu, il y a vingt ans, cinq cents florins, pour un Allori. Je ne l'ai pas marchandé, trouvant le tableau délicieux. Je ne le donnerais pas aujourd'hui pour dix fois cette somme. Mais quelle humiliation! j'ai possédé si longtemps un tel trésor sans en savoir tout le prix, et il faut qu'un enfant vienne m' ou-
vrir les yeux! Il y a là quelque sorcellerie. Georges, je finirai par croire à votre talisman.
— C'est l'histoire la plus simple du monde, dit Georges : vous avez remarque mon émotion en entrant dans votre galerie. Cette jolie tête m'était bien connue, et j'ai été tout surpris delà retrouver ici encore plus belle. Elle est la compagne de mes jours et de mes nuits.
Et, ouvrant son portefeuille, il montra au banquier confondu un dessin très-finement touché de cette peinture. On lisait au-dessous : D'après Corrige, Munich, mai 18...
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Une fut question dans le salon que delà découverte de M. Georges, et du bonheur de M. Wolff de posséder le Malheur du Corrége. 11 n'y avait plus à en douter; les preuves étaient certaines. Georges raconta comment son oncle, négociant en Allemagne, l'avait fait voyager pour les affaires de son commerce, comment son goût pour les beauxarts l'attirait toujours dans les musées, où il recueillaitdes notes intéressantes,àDresde, à Vienne, a Munich. Dans cette ville, la cité des arts, il reçut la nouvelle de la mort de son père. 11 tomba dans une affliction profonde et dans un découragement qu'il ne pouvait vaincre. Le sentiment du devoir et le souvenir de la tâche qui lui restait à remplir
envers sa famille le soutinrent cependant, et il essaya de reprendre des études qui étaient sa seule distraction.
Ce fut dans cette disposition d'esprit qu'il s'était assis unjour dans une des salles splendides du musée de Munich. Mais il ne pouvait encore rien voir ; sapensée se reportait vers ce bon père qui lui avait témoigné une affection si douce, si égale ; il se reprochait tous les jours passés loin de lui; encore s'il avait pu entendre ses dernières paroles, recevoir ses adieux suprêmes, sentir cette main vénérée se poser sur sa tête avant de rentrer dans l'éternel repos !
Après avoir été absorbé dans cette méditation, il leva les yeux avec insouciance ; une apparition était devant lui, se perdant dans le demi-jour. C'était une jeune fille dont l'expression était plus belle que la beauté. Une douleur amère avait passé sur son front; mais son front était resté pur, et son regard limpide, pénétrant, défiait la souffrance, comme la vierge martyre entrant dans le cirque défiait César en disant d'une voix vibrante : c? Je **ns chrétienne.)) Cettebelle figure, ramenant avec simplicité et pudeur une draperie noire sur son
sein découvert, semblait s'adresser à lui de la voix dune sœur aimée et lui dire : « Et moi, Georges, n'ai-je pas souffert? N'ai-je pas perdu ce que j'avais de plus cher? ne suis-je pas sans appui, seule au monde? J'ai confiance pourtant ; je vivrai de mes souvenirs. Mais vous, Georges, vous avez plus que des souvenirs ; vous avez des devoirs. Vous avez une mère qui vous attend pour essuyer ses pleurs, des sœurs dont vous serez le soutient, des amis qui vous consoleront. » Elle lui disait tout cela, cette fée bienfaisante, et bien d'autres choses !
lise leva pour l'entendre encore, mais l'illusion disparut; il s'était réveillé de ce demi-sommeil, il était devant le Malheur du Corrége.
Ilrevintbien souvent s'asseoir devant cette confidente de ses peines. Il avait trouvé l'expression qui ressemblait le plus à sa douleur. Toute conversation lui était pénible ; ces entretiens muets avec le Malheur le reposaient. — Il fallut partir. H obtint la permission de faire un dessin d'après cette peinture, qui n'était qu'une admirable copie exécutée par un peintre allemand du dix-septième siècle. Il emporta ainsi et porta toujours sur son cœur l'image qui répondait à ses plus intimes pen-
sées, et ce fut ainsi qu'il put faire connaître à M. Wolff tout le prix du trésor que celui-ci possédait depuis si longtemps.