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Nous ouvrons de nouveau la grande porte vitrée qui donne entrée aux bureaux. On nous conduit au chef de la correspondance, qui lit les ordres -du maitre, regarde avec surprise le nouvel arrivant, comme si la tâche qu'on voulait lui faire essayer était évidemment au-dessus de ses forces. Il le conduit lui-même dans la grande salle des bureaux. Des compartiments en grillage partageaient cette vaste pièce, comme une carte géographique partage le monde en divers États. On passa devant l'Angleterre, l'Allemagne, la Russie, les Indes-Orientales ; on arriva à un bureau spécial qui portait cette inscription : Canada,
Le chef du bureau présenta un fauteuil au candidat et dit à un commis :
— Apportez à monsieur le courrier du Canada.
Vous avez deux heures, monsieur, pour en faire le dépouillement, en extraire tous les ordres, et vous les porterez à une heure précise à M. WolfF.
Je ressentais, par le contact, les impressions de mon digne jeune homme. Je fus contente de lui. n prit place avec simplidté et assurance, en faisant unremercîment. Son premier regard fut pour la pauvre petite épingle qui lui avait servi de laisser-passer. Son souvenir se porta ensuite vers son père et vers les sages conseils qu'il en avait reçus, puis vers sa mère, encore si inquiète de son avenir ; puis sa pensée s* éleva vers la Providence, qui lui offrait peut-être l'occasion d'être utile à ceux qui avaient grand besoin de son secours. Après s'être recueilli et réconforté dans ces réflexions salutaires, il ouvrit bravement le dossier du Canada.
Le Canada, comme je l'ai appris d'ime épingle de ce pays-là, est un pays plein de vie et de séVe, où la civilisation se propage avec une grande rapidité, où tous les yeux se portent vers la France, l'aïeulerespectée et aimée ; un pays où les plus riches produits de la nature abondent. Là des villes
se forment, se développent sur Tancien territoire des Iroquois, avant même que la géographie de notre pays ait le temps de leur donner acte de naissance. On m*a cité le doyen d'âge d'une ville de quarante mille âmes ; ce vénérable est âgé de seize ans et demi. Une telle activité suppose de grands besoins, un appel sans cesse renouvelé aux créations d'une civilisation plus avancée, un échange des produits naturels du sol contre lés produits de l'industrie raffinée du vieux monde ; de là un immense commerce, une correspondance multipliée et fébrile. On est si pressé de vivre ! on est si pressé de jouir ! Les ordres doivent être remplis aussi vite que le vent «qui souffle sur les voiles, que la vapeur qui entraîne le paquebot à toute vitesse.
Le nouveau commis en sut quelque chose quand il ouvrit l'immense dossier de la correspondance du jour. Il tâcha d'apporter beaucoup d'ordre dans le classement de ces lettres si diverses. Il mit d'un côté les traites et valeurs, d'un autre le contentieux, d'un autre les ordres et commandes, car la maison Wolff joignait aux affaires de banque une maison de commission et
d'expédition qui employait un nombreux persont* nel. Il fit un résumé de tous les ordres, une analyse du contentieux, un bordereau des valeurs, et se hâta de se présenter chez M. Wolff.
— Déjà? dit le banquier en souriant.
Et il jeta im rapide coup d*œil sur laniagnificpie écriture du débutant et sur ses chiffres alignés.
— You speak english ?
Et la conversation continua en anglais.
Bien que le Canada ait appartenu autrefois à la France, et que les habitudes françaises se conservent encore dans le bas Canada, Fanglais est la langue du pays, la correspondance se fait en anglais, et la connaissance de cette langue était indispensable pour se tirer avec honneur de cette besogne.
— Vous avez été en Angleterre? dit M. Wolff, étonné de la pureté de Vaccent de son jeune commis.
— No sir; mais ma mère, fort instruite et parlant anglais avec perfection, nous a transmis les premiers éléments; j*ai recherché les occasions de parler anglais, et je n*ai pas cru manquer aux devoirs d'un bon catholique en allant, après la
iS L'ÉPHEUVE.
ïrtesse, au prêche anglais, où j'avais le plaisir d'entendre une excellente prononciation et une bonne . morale.
— Shake hands! dit vivement le banquier, vous êtes des nôtres. — Maintenant, mon cher enfant, dites-moi comment vous vous appelez, et d'où me vient un si aimable garçon, qu'il n a tenu qu'à une épingle que je laisse échapper, malgré ma prétention de ne pas me tromper sur les physionomies.