M. LOUIS BARTHOU
ancien Président du Conseil
Mon cher ami.
Je vous remercie de m'avoir communiqué les bonnes feuilles : — elles sont bonnes dans tous les sens du mot — du livre substantiel et clair que les Mémoires d'Hippolyte Carnot sur son père vous ont si heureusement inspiré. Ces mémoires abondants, riches en documents et en aperçus, ont apporté à l'histoire une contribution précieuse, — qu'elle n'a peut-être pas suffisammentmise à profit, — mais ils sont touffus et l'accès n'en est pas ouvert à tous. Il fallait une main experte, à la fois résolue et délicate, pour pratiquer dans cette forêt immense des clairières et des sentiers. Vous y avez excellemment réussi.
Les Mémoires qui racontent la vie du grand Carnot sont désormais, et grâce à vous, à la portée de tous.
Vous avez écrit un bon livre, dont ne s'étonneront
pas ceux qui connaissent la clarté méthodique de votre esprit, et vous avez fait une bonne action dont s'étonneront moins encore ceux qui apprécient votre loyauté et votre caractère.
L'impartialité que l'histoire exige n'est pas celle de l'indifférence. L'histoire est une résurrection ; elle ne peut donner la vie que si elle la puise dans une p'assion,* dans une opinion ou du moins dans une tendance. Sa neutralité ne peut pas dépasser la sèche nomenclature des faits et des dates, il faut évidemment être exact et loyal, mais il faut aussi aimer ou haïr, estimer ou mépriser, approuver ou blâmer. L'histoire, dès qu'elle sort des limites d'un mémento scolaire, où la vérité matérielle et extérieure suffit^, comporte une critique et un choix. Elle tient de l'art autant que de la science. Elle juge. Or, un jugement ne se réduit pas à la seule constatation d'un fait. 11 a ses considérants et ses motifs. L'histoire, du moment où elle motive ses arrêts, implique une appréciation, donc une préférence. Je sais la vôtre et je la partage.
Vous êtes du côté de la Révolution. Ses excès, que vous condamnez, ne vous détournent pas de ses principes, que vous aimez. Elle n'est pas à vos yeux un bloc dont la masse indissoluble impose une admiration sans réserve. La Convention et Carrier, ce n'est pas tout de même une seule chose. Quand lord Brougham inter^ rogeait Carnot sur les hommes de la Révolution et qu'il prononça le nom de l'assassin de Nantes, l'illustre conventionnel se borna à répondre : « Nous avons parlé
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d' hommes (ï Etat et non de bourreaux. » Un Carrier est la honte d'un régime ; un Carnot en est la gloire. Cette gloire sera désormais mieux connue.
Carnot était trop modeste pour travailler à sa légende ; il ne travaillait qu'au bien public. On sait de lui qu'il fut, dans les années terribles où se joua contre la coalition de l'Europe l'existence de la France, l'organhateur de la victoire. C'est beaucoup, mais ce n'est pas tout. Si grand que fut ce rôle, l'homme le débordait. La puissance de son cerveau, l'étendue de ses connaissances, sa droiture et son sentiment de l'honneur, sa bonté si largement humaine, son génie et son cœur n'occupent pas dans l'histoire la place dont ils sont dignes. Un général s'immortalise par une victoire. Certes Carnot est immortel, mais sa gloire, si pure et si haute, n'a pas le rayonnement que des généraux souvent plus heureux qu'habiles ont usurpé. Vous l'avez mis à sa vraie place. Depuis que j'ai lu votre livre, je le connais et je l'admire mieux. 11 y a dans toute sa vie, qu'elle domine, éclaire et guide, une philosophie dont j'avoue que je soupçonnais peu l'existence.
Les Opinions et les Pensées, que vous avez groupées d'une façon si heureuse sous une rubrique spéciale, ne seront pas pour moi seul une révélation.
L'homme s'y montre tout entier, avec la multiplicité de tous ses aspects et la complexité d'une nature puissante et riche, dont une conscience impeccable et ferme, soutenue et clairvoyante, désintéressée et courageuse, fait l'incomparable unité.
Lazare Gariiot mit toujours la France au-dessus de tout. Il ne vécut et il n'agit que pour elle. 11 n'eut d'ambition que pour elle. Il lui donna les armées qui *| la sauvèrent, mais il donna à ces armées des directions, des instructions, des plans, dont la précision me remplit d'admiration. 11 savait ce qu'il voulait, où il allait, et par quels moyens, dont il ne perdait jamais de vue ni l'ensemble ni les détails. 11 avait le coup d'œil qui découvre les hommes. Jourdan, Hoche et Bonaparte, c'est une belle trilogie qui lui fait honneur. Il savait aussi les soutenir. Le succès n'était pas pour lui l'unique mesure de la valeur. N'est-ce pas à propos de Hoche, déjà guetté par la haine envieuse de Robespierre, qu'il écrivait : « Un revers nest pas un crime lorsqu'on a tout fait pour mériter la victoire. Ce nest point par les événements que nous jugeons les hommes, mais par leurs efforts et par leur courage. Nous aimons qu'on ne désespère point du salut de la Patrie. »
Il ne croyait pas aux improvisations ni à la création soudaine des chefs, mais il n'avait pas la superstition des grades. « Attachez-vous surtout, disait-il, à découvrir le mérite modeste parmi les commandants de bataillon ou même parmi les officiers d'un grade inférieur ». Il donnait à tous l'exemple du travail, de l'endurance et de la confiance. Jamais il ne désespéra de la fortune, mais il savait qu'il faut aider la fortune pour la mériter. Il conduisit nos armées à la victoire parce qu'il ne négligea rien Pour vaincre.
Ces deux mots sont le titre de votre livre. Ils en