Pourqoui on aime la France
EXTRAITS DE DEUX DISCOURS PRONONCÉS L'UN AU CANADA EN JANVIER 1915, BENUMRE EN FRANCE. EN JUIN #92
TX
as
rat »
Pourquoi on aime la France
mes
Les paroles qui suivent furent prononcées à Montréal (Canada) le 21 janvier 1916, à l’occasion de engagement volontaire de l’auteur pour la guerre européenne. Supprimer ce qui dans ces paroles avait trait à l'Angleterre et à la Belgique, ce serait présenter les mobiles du commandant Asselin sous un jour sinon faux, du moins incomplet. Il sera cependant difficile de ne pas sentir que le seul amour de la France aurait suffi à déterminer une décision qui devait valoir à la cause des Alliés, à part le concours de cet ardent journaliste, tout un bataillon d'infanterie levé par ses soins. 2
… Après ce que vous venez d'entendre, il y en a peutêtre parmi vous, Mesdames et Messieurs, qui souri-
ront intérieurement de m'entendre plaider pour les ins-
titutions britanniques. De tous les nationalistes, nul n’a qualifié plus durement que moi cet égoïsme qui est, avec d'admirables qualités, le fond même du caractère anglais, et qui, aux colonies, se traduit le plus souvent par des tracasseries scolaires et administratives. J'en puisais le droit et Ja force dans la manière dont j'avais, en toute circonstance, reproché à mes propres compatriotes leurs défauts et leurs vices. Mais pas plus que M. Laurier, pas plus que M. Casgrain, pas plus que M. Bourassa, je n'ai jamais cherché à diminuer le respect des Canadiens-Français pour les principes de liberté collective et individuelle qui sont à la base de la-
constitution anglaise. Les hommes publics de tous les partis, en notre pays, ont créé une tradition dans la | manière d'envisager ces principes. Lorsque M. Laurier à vient ici même évoquer le souvenir des Sheridan, des Fox, des Wilberforce, des Bright et des Gladstone, il rend à la nation anglaise le même hommage que le chef des conservateurs canadiens-français, M; Casgrain, mais il ne parle pas autrement que ne l'a fait pendant longtemps, et que ne le fait encore, à l’occasion, M. Bourassa. Les murs de cette salle vibrent encore des discours pas- Sionnés où le grand orateur nationaliste nous adjurait, nous autres jeunes Canadiens-Français, de répondre aux provocations et aux persécutions par un attachement toujours plus fort au drapeau britannique. J'ai commencé ma Carrière politique au Canada vers 1900. Je me trouvais sur la route de M. Bourassa; je le suivis. Je voyais comme lui avec horreur le crime sud-africain, C'est lui qui m'enseigua à distinguer, dans le cas de l'Angleterre, entre les aventuriers qui là comme ailleurs se hissent au pouvoir par l'exploitation des aveugles passions populaires, et les hommes courageux qui de génération en génération se sont transmis le mot d'ordre de la résistance à toutes les tyrannies : celle de la plèbe comme celle des rois. Opposant à la démagogie d'un Chamberlain lindomptable courage moral d'un Campbell-Bannerman et d’un Lloyd-George : « Voilà, . disait-il, la véritable Angleterre, C’est de celle-là que nous tenons nos libertés, c'est vers elle que nous devrons toujours nous tourner pour réclamer justice. » Le directeur =" du Devoir n'a pas changé d'opinion sur ce point. Il croit encore qu'il ne faut pas confondre les institutions bri-. tanniques avec les demi-civilisés qui en pourraientavoir. le dépôt sur un point quelconque du territoire britanni- : que. Je le crois avec lui. Il sait que si nous conservons À l’espoir de recouvrer nos droits scolaires en Ontario, c'est par le mécanisme des institutions britanniques. Et moi» aussi, je le sais. Et PÉLRUE que je crois cela, et parce que « je sais cela, je trouve qu’à moins de leur préférer les i institutions allemandes, et ce n'est pas plus mon cas que ge
dim
celui de M“ l’Archevèque de Montréal, il est glorieux dans la guerre actuelle de se battre pour les institutions britanniques.
De la Belgique, que vous dirai-je, que vous n'ayez déjà entendu ? Que vous dirai-je surtout, que vous n'ayez déjà dans le cœur et sur les lèvres? Il circule bien des sophismes sur les origines et les causes du conflit actuel. Je ne sais pas si je n’ai pas lu dans certains journaux que dans cette guerre comme dans la fable c'est l’agneau qui a provoqué le loup. Mais par le besoin qu’il sent de se disculper, l'assassin s’accuse. Nouveau Macbeth, il fait trop souvent le geste de se laver les mains. La tache resera. Jusqu'à la fin des temps, la Belgique martyre, belle de toute la beauté du droit outragé, se lèvera contre son agresseur, et tout fils de chrétien s'écriera, comme Clovis au récit d'une autre Passion : « Si j'avais été Ia! » Mesdames et Messieurs, nous ne voulons pas être de ceux qui diront dans vingt ans : « Si Javais été là! » Nous avons vu le crime, nous sommes là! Tant que le sang de la Belgique n'aura pas été lavé et l'assassin puni, notre sang à nous, notre vie, jeunes hommes de toutes races et de tous pays qui avons sucé dans le lait de nos mères ou tiré de la lettre imprimée la juste notion du droit, — nous surtout du Canada . français, que les conditions nouvelles de notre existence
rendent frères de tous les persécutés, — notre sang, notre vie, ne nous appartiendront plus!
Et maintenant, avec vous tourné vers d’autres sommets, — les plus hauts que l’âme humaine ait encore atteints dans l'empire sur soi, dans le renoncement, dans le sacrifice, — des mots plus forts, mais des mots forts et tendres à la fois, se pressent tumultueusement à mes lèvres. Dans sa claire robe d’héroïsme, faite de rayons et d’éclairs, et tellement mariée à sa chair que la chair en est diaphane, mère toujours jeune de cette Jeanne d'Arc qu'elle seule a pu porter dans ses flancs, ses beaux yeux tristes illuminés par la sereine conscience
de la vérité, saignante et souriante, et terrible et douce, la France immortelle nous regarde. Je pourrais, m'arrétant sur ces paroles, attendre de votre cœur un jugement que votre raison a peut-être jusqu'ici repoussé. Les colères de la France ont parfois épouvanté votre vieux sang conservateur et catholique (moi, je suis un homme de 93, et avec Péguy je m'en fais gloire); son sourire a souvent scandalisé etirrité votre foi. Aujourd'hui qu'aux veux émerveillés du monde, elle conserve dans sa lutte pour l'existence, sous une sueur de sang, son éternel sourire, votre sang, votre cœur, tout votre: être enfin rendu à lui-même, vous crie que vous l'aimez. Mais je me reprocherais Comme une tromperie de capter par ce moyen votre assentiment. Je veux jusqu’au bout, et pour la France comme j'ai fait pour l'Angleterre, m'en rapporter uniquement à votre raison. |
Mesdames et Messieurs, vous avez parfois oui dire, et peut-être avez-vous parfois lu dans les journaux : € La France officiellement ne fera jamais rien pour les Canadiens-Français, et donc nous ne devons rien à la France ». Ce raisonnement vaudrait contre nous si d'une part nous demandions à nos compatriotes autre chose qu'une contribution personnelle, n’engageant en rien leur jugement sur la politique du gouvernement canadien; si d'autre part il était vrai que la France ne peut activement aider le Canada français que par les
moyens officiels. Mais il se présente immédiatement à
vos esprits deux réponses.
C'est d'abord que le monde ne peut pas se passer de Ia France. D’autres nations, comme l’Angleterre, peuvent ranter aussi justemerit leur attachement à la liberté. D’autres, comme l'Italie, peuvent trouver dans un passé magnifique et dans une renaissance politique sans pareille le motif des plus hautes ambitions, des plus enthousiastes espérances. D'autres, par les réserves de vie neuve et fraiche que nous savons qu'elles nous cèlent, provoquent en nous une attention sympathique, mêlée 1! est vrai de quelque inquiétude; et c'est la Russie. D'autres enfin ont donné jusque dans les œuvres de
mort des preuves, hélas !'irrécusables, de leur esprit mé thodique etorganisateur; et celles-là, Inutile de prononcer leur nom, il s’est tout de suite vomi sur vos lèvres. Mais ce qui fait de la France — supérieure à la Grèce par le sérieux et à Rome par le sens de la justice, — une nation unique dans l'histoire, c'est son culte inlassable et profond des idées. Tant que par spiritualisme il faudra entendre la subordination de la matière à l'esprit, non la poursuite d’un but vaguement spirituel par les voies les plus misérables de la matière, la France sera Ja plus grande puissance spirituelle des temps présents. Nous allons nous battre pour la France comme nos pères, hommes de foi, allaient se battre pour le pape en 1869 : parce que, dans un âge où l'accroissement subit de la richesse économique a partout fait crever comme autant d’abcès la cupidité, l’égoisme, l'envie, la haine, la France victorieuse après l'épreuve qu'elle traverse en ce moment, la France non pas régénérée, la France: recueillie, Ja France grave, sans peur et sans haine, abaissant son glaive et laissant déborder de son sein fécond sur le monde « le lait des humaines tendresses », sera plus que jamais nécessaire à l'humanité.
C'est ensuite que nous, les Français d'Amérique, nous ne resterons Français que par la France. Voilà, Mesdames et Messieurs, une idée qui n’est pas nouvelle sur mes lèvres. Depuis seize ans que je tiens une plume dans la presse française au Canada, toujours J'ai eu les yeux fixés sur cette boussole. Pendantque d’autres, pour mieux couper de ses sources le Canada français, feignaient de croire tout l'esprit de la France enfermé dans FA vaines formules lexicologiques, je n'ai cessé de crier qu'à moins d’un contact plus intime avec le foyer principal de la pensée française, il n°4 aurait pour nous pas d'existence possible, pas de réaction, pas de lutte possible contre le matérialisme re poison de nos âmes, infection de nos vies. La guerre dure depuis dix-huit mois, et déjà nous sentons autour de nous eten nous, par suite de la disparition graduelle du livre français, une raréfaction de vie intellectuelle. Nous
éprouvons queique chose comme ce refroidissement graduel que les Rosny ont imaginé qui marquerait sur la terre la fin.de la vie. Les plus inintelligents de nos compatriotes — disont le mot : les plus anti-français — ne sont plus fermés à l'anxiété; comme au bravache qui passe de nuit devant un cimetière, il leur faut chanter à lue-tête pour se faire accroire qu'ils n'ont pas peur.
Autrement, comment expliquer ‘leur acharnement à.
vouloir, par exemple, opposer les intérêts de l'Ontario français à ceux de la France? Pour nous qui n'avons jamais douté de la destinée que la défaite de la France ferait à notre race, chaque phase de la lutte nous a tour à
tour remplis de joieet d’angoisse. À chaque matin, en ap-
prochant des affiches des gazettes, nous nous demandions le cœur serré si, Antée cette nuit-là n'avait pas perdu
pied, si l'ange — f: ange exterminateur — n'avait pas, par
un coup de traitrise, terrassé Jacob. Un jour, notre amour magnifiant de simples contretemps en échecs, de simples échecs en désastres, l'angoisse brülant nos artères et faisant éclater nos veines, nous avons dit nous aussi : Nous marchons! Les insensés! ils veulent savoir ce que la France ferait pour le Canada. Et à chaque aurore nouvelle, ils vont voir à la fenêtre si le soleil luira sur leur tâche quotidienne. Et toute leur vie ils demandent au soleil la chaleur, la Joie de leur existence. Et si
on voulait les priver de sa lumière et de sa chaleur, ils :
se battraient pour le soleil, ils verseraient leur sang pour léur part de soleil. Sans doute, Mesdames et Meéssieuts ; Ja France a pu quelquefois nous blesser par son indifférence. Mais parce que sans elle la vie française s’arréterait en nous Comme une eau qui gèle, bénissons-la quand même, défendons-la quand même! C’est la lumière, c’est la chaleur, c’est la vie!
Et donc, nous marchons pour les institutions britan-
niques parce que par elles-mêmes, et indépendamiment des demi-civilisés qui les appliquent aujourd'hui en.
Ontario, elles valent la peine qu'on se batte pour elles.
Et nous marchons pour la Belgique parce que dans
POURQUOI ON AIME LA FRANCE g
cette guerre elle incarne Île droit violé, la liberté des petits peuples foulée aux pieds.
Et nous marchons pour la France parce que sa défaite, en même temps qu’elle marquerait une régression du monde vers la barbarie, nous condamnerait, nous ses enfants d'Amérique, à trainer désormais des vies dimi- HUPÉS: : ;
Le 25 juin 1917, le Comité France-Amérique offrait au commandant Asselin, alors en permission à Paris, un dîner en reconnaissance des services qu'il avait rendus à la cause des Alliés. Les paroles qui suivent sont extraites d’un discours qu'il fit à cette occasion :
Je Vous ai, depuis le commencement, parlé de moi, de mes concitoyens, de mes compatriotes. Je veux maintenant vous parler de vous. Ce sera pour me reposer. Ce me sera d'autant plus agréable qu'il se trouve que vous, c’est, au fond, encore nous.
On lit quelquefois chez nous que cette guerre est surtout la guerre de l'Allemagne et de l'Angleterre. Cela serait vrai si l'Allemagne n'avait attaqué la France d’abord et cherché, au contraire, à tenir l'Angleterre hors du conflit. Mais, pour que cela fût vrai, il faudrait aussi que la guerre eût résulté uniquement d’un antagonisme d'intérêts commerciaux. Or, Comment n'y pas voir aussi une guerre philosophique? Je suis très peu philosophe. Sur la métaphysique, je ne suis pas loin de partager l'opinion de ce grand et séduisant coquin de Voltaire. Et je me garderai bien de faire de l'érudition métaphysique devant une assemblée où jusqu'ici tout le monde s'est si bien compris. Mais précisément parce que je sais distinguer entre un peuple qui se comprend lui-même et qui se fait comprendre, et un peuple qui se comprend peut-être lui-même, mais qu'on ne comprend pas, dès avant celte guerre où l'Allemand devait se révéler comme un barbare, je préférais passionnément la
France à l'Allemagne, J'avais, en mon for intérieur,
résumé mes préférences et mes antipathies en ce laconique jugement : l'Allemand sait tout et il ne comprend. rien ;: le Français ne sait rien et il comprend tout. A vrai dire, je me rends parfaitement compte de l'excès qu’il y a à taxer d'ignorance le peuple qui, depuis toujours, a tenu la tête du mouvement scientifique en Europe, et qui, dans son culte pour la science, est allé Jusqu'à en vouloir faire le fondement de sa morale. Ce que je voulais dire, c'est que le Français comprend tout, même quand, selon la prétention allemande, il ne sait rien, el: que l'Allemand ne comprend rien, même quand, selon ses prétentions, il sait à peu près tout.
Sur ce point, ma religion s’est éclairée d’une expérience personnelle. Tous, vous avez lu le livré de M. André Siegfried sur le Canada. Il est telles conclusions de cet ouvrage qui sont très discutables, mais, après deux mois passés chez nous, M. Siegfried a trouvé moyen de condenser en une lumineuse synthèse de 350 pages tout ce qu'il faut — ou du moins tout ce qu'il fallait il y a dix ans — pour se faire sur notre situation politique une opinion juste. À l’aide des faits qu'il a groupés, n'importe qui pourra, s'il le veut, rectifier ses conclusions. Cela, c'est la méthode française. I y a quelques années, un professeur de langues romanes dans une école américaine, avec qui j'élais entré en relations par hasard, me soumit quelques fascicules d’un annuaire de littérature universelle publié chez vos voisins el censé contenir, entre autres choses, un résumé de la production intellectuelle canadienne-française.. Vous connaissez le genre. De cét amas de fiches uniformes, colorées uniformément et sans égard au mérite des ouvrages, et d'où les œuvres les plus intéressantes — celles surtout qui auraient tout de suite frappé un esprit français — avaient été omises, je défierais bien qui que ce soit de dégager une impression quelconque de notre situation littéraire. Cela, c'est la méthode allemande.
Dans quelque encyclopédie teutonne, moi qui vous parle, je suis & fiché »., Je suis donc, en quelque sorte,
tenu d'admettre que la fiche a du ‘bon. (Vous comprenez tout de suite que nous restons dans le domaine scienti-
fique.) L'erreur, c'est de croire qu'elle constitue, à elle.
seule, une culture. C'est aussi d'en faire une Lova
Mr nde et d'y voir l'instrument de rénovation de l'esprit français parce que la pensée française, se dis-
trayant dans la musique d'Offenbach, si l'on peut ainsi. dire, avait, dans certains domaines, notamment l’his-! toire et la philosophie, dérogé un instant à ses traditions :
de labeur et de probité. Ce qui est en propre à l’Alle-
magne, c'est le subjectivisme de Kant et les géniales : divagations d’un Nietzsche. Or, la France connaît Kant. et Nietzsche, car la France, contrairement à la lourde.
calomnie allemande, connaît beaucoup de choses; mais elle croit encore, Dieu merci, aux vérités objectives ; et
c'est ce qui fait qu’en face de l'Allemagne, devenue par.
sa conception subjective, partant intéressée, des choses, champion de la force brutale, s’est dressée la France, champion éternel du droit. | Vous avez, dans le cours de votre histoire, rendu au monde d'éclatants services. Hier encore, vous le sauviez
de la barbarie en arrétant sur l'Aisne et devant Verdun
les forces de destruction et de rapine du nouvel Attila.
Mais ce qui vous vaudra surtout la reconnaissance de. l'humanité, c'est de lui avoir fait comprendre, en le : révélant peut-être à un certain nombrè de vos propres: compatriotes, que si le subjectivisme, surhumaniste-ou : autre, peut engendrer de belle musique et produire des.
brutes: incomparables, le chemin le plus sûr vers la
vérilé morale est encore le respect d’une certaine disci-»
pline intellectuelle.
Grâce surtout à l’habileté et à Jmbadene de sa réclame, l'Allemagne a exercé pendant cinquante ans.
sur la pensée du monde une influence excessive. La France, après la guerre
reprendra la suprématie intel-.
lectuelle, et cette fois son hégémonie — nous frissonnons d'orgueil à cette seule pensée — couvrira toute la terre; uen seront exclus que les peuples maudits qui dans la: guerre actuelle auront avec l'Allemagne levé la main
Ed e + AE A Ep
contre la justice. Ceux-là,:pour leur châtiment, ils s'abétiront sous le joug d’une nation arrogante, morne et triste, sans grâce, sans bonté, ou confondant avec la bonté un niais et fade sentimentalisme. A la France incombera le rôle glorieux de présenter aux sociétés nouvelles les fortes disciplines sans lesquelles ne pourra se consolider la victoire du droit. Qu'elle ouvre sans crainte sur le monde ses mains émaciées par la souffrance ; le monde, conquis par son courage, attend d'elle, comme d'une puissance surhumaine, les paroles de vie. er | | ;
Oui, la France à conquis le monde. Mais elle a surtout conquis — ou plutôt reconquis — le cœur de ses enfants d'outre-mer. Je vous disais tout à l'heure que les Canadiens-Français, en 1914, étaient séparés de la France depuis déjà cent cinquante ans. À part, peutêtre, M. Louis Arnouid, qui avait passé deux années chez nous et qui, en outre, apportait à cette tâche la bonté de cœur indispensable, je ne connais pas un Français — tant la tâche était difficile — qui ait pleinement réussi à démêler les sentiments du Canadien- Français envers la France avant la guerre (1). Il a existé entre nous bien des malentendus. Parmi les milliers de braves gens que vous avez envoyés au Canada et qui travaillent si admirablement à la prospérité de leur patrie d'adoption, 1l s’est glissé quelques marchands de pornographie, quelques messieurs de mœurs particulières, quelques demoiselles de mœurs peu particulières, et, chose encore plus grave, beaucoup d'individus qui ne vont pas à la messe. Et comme ces indésirables —
ainsi qu'on dit maintenant en France — se groupent généralement dans les villes, que les gazettes se font
:(1) Cette assertion ne s'applique évidemment qu'aux publicistes. Parmi les Français ‘qui ont séjourné chez nous, il en est (notamment tel consul que nous avons tous connu, et tel autre consul qui, pour avoir moins souvent figuré en public, ne nous observa ni moins attentivement ni avec moins de sympathie, et mM’a chau dement félicité de ce discours), il en est, dis-je, qui n’ont rien écrit, mais qui nousont vus d’une vue à la fois plus pénétrante et plus large que nous ne pourrons jamais faire nous-mêmes: — O. À,
ji POURQUOI ON AIME LA FRANCE
aussi dans les villes, et qu'au surplus nous n'échappons pas à la faiblesse très humaine qui consiste à toujours se croire meilleur qu'autrui, même quand en secret l'on s'accommode assez bien de ses vices, les Francais eurent parfois — dans les Journaux ou ailleurs, peu importe, — une mauvaise presse. Il Y eut aussi, vos lois républi- ‘aines de laïcisation. Pour de multiples raisons, je me garderai bien de les apprécier ici; et ces raisons ne sont peut-être pas toutes celles que vous croyez. Mais nous fümes du coup réportés à l'époque où notre: clergé chantait des Te Deum pour fêter la chute de Napoléon, héritier des principes de 89... Certes, quand je dis nous, il faut s'entendre. De tout temps il y eut chez nous, et dans le clergé comme ailleurs, des esprits assez éclairés pour savoir aimer la France indépendamment de ses formes de gouvernement et de ses préférences électorales. Le sentiment du peuple envers la France avant Ja guerre, c'était celui de paysans qui compteraient dans leur famille une grande actrice. Nous étions au fond très fiers de vous, mais vous nous scandalisiez. Et je ne suis pas sûr s'il n'entrait pas aussi dans nos âmes un peu d'envie, un peu de Ja jalousie du parent pauvre. Ah ! que vos souffrances, que votre vaillance ont parlé éloquemment à notre cœur! Du jour où il éclata aux yeux élonnés du monde que celle que, sur la foi de racontars intéressés, nous avions prise pour une grande cascadense, était, à tous les sens du mot, la plus brave des femmes, nous avons rougi de nous-mêmes, nous n'avons plus songé qu'à nous faire pardonner nos ridicules bouderies. Nous avons éprouvé, à l'égard de notre pays d'origine, cette lransformation de sentiments que subit le voyageur qui connut Paris avant la guerre et qui le revoit aujourd'hui. Alors, la Française authentique était invisible, À moins de pouvoir pénétrer dans la famille, on eût passé des mois entiers à Paris sans voir d'autres femmes que celles de Montmartre ou de chez Maxim. Mais rien qu'à voir aujourd'hui partout — dans les ascenseurs, dans les tramways, dans le Métro — la figure souriante, patiente, ferme, intelligente et
PA
propre des vaillantes petites femmes qui ont remplacé dans l'organisme économique les hommes partis pour. la tranchée, on se sent pris d'une admiration attendrie pour un peuple qui sait allier, jusque dans ses classes les moins favorisées, tant de grâce à tant de vertus. Vos malheurs vous auront au moins forcés à vous montrer Sous votre jour véritable. Ne souriez pas : le Métro parisien est à l'heure actuelle un des foyers de raÿonner ment des plus belles qualités françaises.
Nationalistes pour la plupart, les jeunes Canadiens- Français des classes plaisamment appelées supérieures se sont enrôlés en très petit nombre. Quelques-uns mavaient précédé, plusieurs m'ont suivi. Mais depuis plusieurs années j'étais — pour employer le vocabulaire à la mode — un nationaliste minoritaire, et j'eus beau répondre, à la jeunesse qui m'objectait nos ipropres misères, que les plus beaux sacrifices sont ceux que l’on se fait entre malheureux, je vis accourir peu de fils de famille sous mes étendards. Nos troupes se sont donc recrutées presque exclusivement dans le peuple. Or, nous avons assisté en France à un spectacle à la fois imprévu et réconfortant. Français d'Amérique et Français de France, qu'on croyait devenus étrangers lun à l'autre, et que, la veille encore, séparaient profondément leurs dissentiments religieux, se sont mis tout de suite à fraterniser.
Il est bien parfois arrivé que les {ommies canadiens. français abusassent légèrement du crédit que leur faisaient leurs cousins d'outre-mer. Mais nos gars sont avenants, ils ont la langue bien pendue, le cœur chaud et bon, et sur la main : il n'en faut pas davantage pour gagner le cœur du Francais. Partout où ils ont passé, ils ont laissé des amis. Mais en retour ils subissent le charme de votre douceur, de votre humanité. Ils admirent votre industrie, volre persévérance, vos solides vertus domestiques (1). [ls disent souvent, en parlant
(4) Tant qu’il sera vrai qne l'autorité paternelle est de fondement de la famille et que la famille est le fondement de la société, la