SCENE XIV
GIRAUDEAU, CARPENTIER
carpentier.
Eh bien ?
giraudeau, pleurant.
Eh bien! ça ne m'a pas réussi.
CARPENTIER
C'est étonnant!
GIRAUDEAU
Mais pas du tout... Je suis encore plus malheureux qu'auparavant. Et puis elle pleure ; moi, ça me fait mal.
CARPENTIER
Oh! oui, ces choses-là font toujours de la peine.
GIRAUDEAU
Tiens, vois-tu? je suis fâché de m'être emporté comme ça. Ce sont tes conseils qui m'ont fait faire cette bêtise.
CARPENTIER
Hein?,., qu'est-ce que tu dis?...
GIRAUDEAU
Certainement. Tu es venu ici me monter la tête , me faire un étalage de ton bonheur* de ton autorité. Qu'est-ce que ça me fait à moi que tu sois heureux? Qu'est-ce que ça me fait que ta femme ne te contrarie jamais? La mienne me contrarie , et ça me va , et je suis content.
CARPENTIER
Eh bien ! eh bien !...
GIRAUDEAU
Et tu es un imbéeille!
CARPENTIER
Giraudeau, tu méconnais ton ami.
GIRAUDEAU
Ah! bah ! tu as toujours eu le défaut de te mêler de ce qui ne te regarde pas; c'est un bien vilain défaut, Carpenticr. -
CARPENTIER
Par exemple , c'est trop fort ! N'est-ce pas toi qui, le premier, es venu m'étourdir de tes plaintes? Ne m'as -tu pas poursuivi cent fois, avec tes : Pourquoi ça sepasse-t-il de telle façon dans ton ménage? Pourquoi n'est-ce pas comme ça dans le mien?... Eh bien! veux- tu que je te dise pourquoi? car enfin je ne veux pas me laisser molester de la sorte. Que diable ! tu me pousses à bout!.. .C'est parce que ta femme ne t'aime pas.
GIRAUDEAU
Carpentier...
CARPENTIER
Non, elle ne t'aime pas; j'en ai peur.
giraudeau, d'une voix éteinte.
Oh! cruel ami! tu me fais bien mal... Elle ne m'aime... Mais il faut m'en donner la preuve. La preuve , c'est que tu n'es pas heureux et que je le suis.
giraudeau, avec mélancolie.
Ami, tu as désenchanté ma vie. Enfin, s'il est vrai que ma femme ne m'aime pas... c'est vexant de se dire ces choses-là... ce n'est ni par de la colère ni paroles querelles que je la ramènerai, mais en ayant pour elle des soins, des égards. carpentier.
Oh! si tu manques de soins, je ne m'étonne pas... Moi, jen'en ai pas souvent, mais j'en ai. Par exemple, tiens : madame Carpentier va ce soir au bal. Eh bien ! je vais adroitement envoyer chercher chez madame. .. tu sais... chez madame. . enfin, c'est égal.. . ici à côté. .. la fameuse marchande de fleurs que nous a indiquée M. de Ferrière. Je vais, dis-je, envoyer chercher chez elle un joli bouquet et je l'offrirai à mon épouse. C'est peu de chose, mais ça attache une femme... Où vas-tu, cher ami? giraudeau.
Acheter quelque chose à la mienne.
carpentier.
Quoi donc?
GIRAUDEAU
Je ne sais pas... la première chose venue.. . tout ce que je trouverai. . .
CARPENTIER
Écoute. . .
GIRAUDEAU
Ne me retiens pas. De l'argent. . . j'en ai... bon! d'ailleurs
un me connaît. . . Je reviens tout de suite... J'entre dans une
boutique., .j'envoie tout ici... La première en sortant. Adieu.
CARPENTIER
Giraudeau, prends garde!... c'est un pâtissier!...