SCENE XVI
GIRAUDEAU, CARPENTIER
GIRAUDEAU
Mon ami , je suis enchanté d'avoir ce journal avant elle. C'est une bonne occasion, et voilà mon idée toute trouvée.
(// ouvre le journal.)
carpentier, à part.
Ce pauvre Giraudeau! il n'a pas de tact, il n'a pas ce qu'il faut, (haut.) Eh bien?... Ah! mon Dieu! comme ta figure se décompose ! Est-ce que tu ne trouves pas ce que tu cherches?
GIRAUDEAU
Au contraire... je trouve... Qu'est-ce que c'est que ça?
CARPENTIER
Le Journal des Modes , je suppose.
GIRAUDEAU
Qu'est-ce que c'est que ça ?
carpentier, qui s*est approché:
Un billet!...
GIRAUDEAU
Ecrit au crayon.
CARPENTIER
Je n'ai pas mes lunettes.
GIRAUDEAU
D'où vient que je n'ose lire ?. . . que je tremble ? Une sueur froide me saisit. Carpentier...
CARPENTIER
Écrit au crayon... (Ils se regardent quelque temps.)
Cette écriture m'est connue.
CARPENTIER
Bah!
GIRAUDEATJ.
C'est celle de M. de Perrière.
CARPENTIER
Oh ! oh ! attends, je vais chercher... (Giraudeau le relient.)
GIRAUDEAU
Et madame Giraudeau voulait avoir ce journal la première!
CARPENTIER
C'est vrai!
GIRAUDEAU
Voyons. [Il lit;) «Je vous ai attendue toute la matinée. » (parlant.) Il nous a attendus en effet.
CARPENTIER
Oui, il vous a attendus.
giracdeau, lisant.
« J'ai craint que vous ne fussiez indisposée. »
CARPENTIER
Hein?
GIRAUDEAU
Indisposé... e.
Au féminin?..
GIRAUDEAU
Au féminin, (lisant.) «Voilà cinq jours passés sans nous voir. La contrainte que vous nous imposez est cruelle : je n'oserai vous parier dans la soirée. »
CARPENTIER
Toujours au féminin ?
GIRAUDEAU
Xjùujuurs. (lisant.) « Et cependant j'ai bien des choc: .•; à vous
dire. Il faut absolument que vous vous rendiez libre demain , ne fût-ce qu'une heure. Vous le ferez si vous m'aimez. »
{Moment de silence. Ils se regardent. Carpentler se jette dans les bras de Giraudeau sans rien dire.)
CARPENTIER
Pauvre ami!. .Giraudeau ! Eh bien ? qu'est-ce que tu as donc? Giraudeau! Ah! mon Dieu! il se trouve mal! une chaise, un fauteuil ! (77 approche une chaise 9 Giraudeau se laisse tomber dedans.)
GIRAUDEAU
Oh!
CARPENTIER
Giraudeau! c'est moi, ton ami.
GIRAUDEAU
Oh! un mouchoir, quelque chose!... [Carpentler lui donne le sien.) quelque chose à déchirer.
carpentier, ramassant les morceaux.
Qu'est-ce que tu fais donc? un foulard superbe.
giraudeau.
Oh! Carpentier! sais-tu te battre ?
carpentier.
C'est possible; je n'ai jamais essayé.
GIRAUDEAU
Tu me vengeras.
carpentier.
Hein ! qu'est-ce que tu dis ?
GIRAUDEAU
Tu me vengeras, si je succombe. C'est un devoir; et je suis en droit de l'attendre de ton amitié.
carpentier.
Allons donc! est-ce que tu irais t'exposer. ..
giraudeau.
Trompé indignement par madame Giraudeau, par cet homme !
carpentier.
Quel bonheur que je ne l'aie pas reçu chez moi !
giraudeau.
J'avais en elle une confiance!., il faut qu'une chose comme ça m'arrive^à moi. Ah! Carpentier!...
CARPENTIEK.
Mon ami , du courage, lu n'es pas le seul.
Air vaudeville de Préville.
GIRAUDEAl».
Non... mais tous deux nés au même pays. Nos premiers ans ta sonl passp?» ensemble Nous vînmes ensemble à Paris:
Plus tard nous avons fait notre fortune ensemble, Le sort toujours qui voulut nous lier Nous rendit amoureux ensemble ;
Ensemble il nous fit marier :
Il nous devait d'être. .. trompés ensemble.
CARPENTIER
Giraudeau , tu vas me faire pleurer aussi.
GIRAUDEAU
Et je ne me battrais pas!.. . Ne m'as-tu pas demandé si je me battrais ?
CARPENTIER
Je te l'ai demandé tout à l'heure.
GIRAUDEAU
Oh! oui ! et à l'épée, et au pistolet, à bout portant, à mort.' C'est donc pour cela qu'elle voulait absolument recevoir M. de Ferrière ? qu'elle tenait tant à aller à ce bal? la voilà la preuve qui va la confondre. (Usant.) « Vous le ferez si vous m'aimez... » et par post- script uni : « Si vous consentez au rendezvous, ayez ce soir, au bal, un bouquet de violetjtes ; j'ai taché de vous en faire remettre un par une main qui ne peut éveiller de soupçons. » L'infâme!
CARPENTIER
Est-ce qu'il y a encore quelque chose ?. . .
GIRAUDEAU
Tiens,, lis!
CARPENTIER
Mais je n'ai pas... (Il cherche d lire te billet que Giraudeau tient toujours.
giraudeau, gesticulant.
Tu vois bien, il y a un signal. Oh! je serai curieux de savoir si elle poussera l'audace jusque là; il me faut cette dernière preuve. .. un signal ! Hein ? qu'en dis-tu ?
CARPENTIER
Je dis qu'il paraît qu'il y a un signal.
GIRAUDEAU
Elle ira au bal.. . Qu'elle y aille sans soupçons ; je serai là.
CARPENTIER
J'entends ces dames, (se jetant sur son ami.) Mon ami, mon bon ami , de la prudence.
GIRAUDEAU
Sois tranquille, (replaçant le billet dans le journal.) Je vais lui remettre moi-même ce journal.
CARPENTIER
Y penses-tu? dans l'état d'exaspération où tu es? Mais tu ne te vois pas , mon ami.
GIRAUDEAU
Laisse-moi.
CARPENTIER
Giraudeau , mon ami, tu vas faire des imprudences : donnemoi ça; je m'acquitterai mieux que toi de cette commission. Je suis calme, moi , je suis froid.
giraudeau, Lui donnant le journal.
Eh bien! oui, tiens...
CARPENTIER
Giraudeau, je t'en prie, va-t-en.
GIRAUDEAU
Viens me retrouver h***® vite, car je me sens capable de faire quelque mauvais coup.
CARPENTIER
Ah! mon Dieu ! mon ami, mon cher ami! je t'en prie, sois bien sage.
Air du siège de Corinthe.
Va-t-en, va-t-en, je t'en conjure , Car ton désespoir me fait peur.,.
On devinera l'aventure; [ Loin d'ici cache ta fureur.
GIRAUDEAU
Ah I la voilà ! celle infâme adultère !. . . Si dans mes mains j'avais le séducteur,
(// prend Carpentier à la gorge,) Dans ma colère...
CARPENTIER
Comme il me serre...
Ce n'est pas lui ; Reconnais ton ami.