Pourquoi la révolution d'Angleterre atelle réussi?
La révolution d’Angleterre a réussi. Elle a réussi deux fois. Ses auteurs ont fondé en Angleterre la monarchie constitutionnelle ; ses descendants ont fondé, en Amérique, la république des États-Unis. Ces grands événements n’ont maintenant plus d’obscurités ; avec la sanction du temps, ils ont reçu ses lumières. La France est entrée, il y a soixante ans, et l’Europe se précipitait hier dans les voies . que l’Angleterre a ouvertes. Je voudrais dire quelles causes ont donné, en Angleterre à la monarchie constitutionnelle, et dans l’Amérique anglaise à la république, le solide succès ‘ que la France et l’Europe poursuivent jusqu’ici vainement, î» travers ces mystérieuses épreuves des révolutions qui, bien ou mal subies, grandissent ou égarent pour des siècles les nations.
DISCOURS SUR L’HISTOIRE
C’est au nom de la foi et de la liberté religieuse qu’a commencé, au xvi 8 siècle, le mouvement qui, depuis cette époque, quelquefois suspendu mais toujours renaissant, agite et emporte le monde. La tempête s’est élevée d’abord dans l’âme humaine ; elle a atteint l’Église avant l’État.
On a dit que le protestantisme avait été une révolution plus politique, au fond, que religieuse ; une insurrection, au nom d’intérêts mondains, contre l’ordre établi dans l’Église, plutôt que l’élan d’une croyance, au nom des intérêts éternels de l’homme. C’est juger légèrement et sur les apparences; et cette erreur a entraîné dans une conduite à eux-mêmes fatale les pouvoirs, spirituels ou temporels, qui s’en sont laissé abuser. Préoccupés de réprimer l'élément révolutionnaire du protestantisme , ils en ont méconnu l’élément religieux. L’esprit de révolte est certes bien puissant, pas assez cependant pour accomplir à lui seul de telles choses. Ce n’était pas uniquement pour secouer un frein, c’était aussi pour professer et pratiquer une foi que la réforme du xvi e siècle a éclaté et persévéré. Après trois siècles, un fait souverain, incontestable, le démontre avec éclat. Deux pays protestants, les plus protestants de l’Europe, l’Angleterre et la Hollande, sont aujourd’hui les deux pays où la foi chrétienne conserve le plus de vie et d’empire. Il faut ignorer étrangement la nature de l’homme pour croire que la ferveur religieuse se fût ainsi soutenue et perpétuée, après le triomphe de l’insurrection, si le mouvement n’avait pas été, dans son principe, essentiellement religieux.
En Allemagne, au xvi 8 siècle, la révolution a été reli-
gieuse et point politique. En France, au xvm 8 , elle a été politique et point religieuse. Ce fut, au xvn® siècle, la fortune de l’Angleterre que l’esprit de foi religieuse et l’esprit de liberté politique y régnaient ensemble, et qu’elle entreprit en même temps les deux révolutions. Toutes les grandes passions de la nature humaine se déployèrent ainsi sans qu’elle brisât tous ses freins, et les espérances comme les ambitions de l’éternité restèrent aux hommes quand ils crurent que leurs ambitions et leurs espérances de la terre étaient déçues.
Les réformateurs anglais, les politiques surtout, ne croyaient pas avoir besoin d’une révolution. Les lois, les traditions, les exemples, tout le passé de leur pays leur étaient chers et sacrés; et ils y trouvaient le point d’appui de leurs prétentions comme la sanction de leurs idées. C’était au nom de la grande charte, et de tant de statuts qui, depuis quatre siècles, l’avaient confirmée, qu’ils réclamaient leurs libertés. Depuis quatre siècles, pas une génération n’avait passé sur le sol anglais sans prononcer le nom et sans voir la figure du parlement. Les grands barons et le peuple, les gentilshommes des campagnes et les bourgeois desvillcs, venaient ensemble, en 4640, non se disputer des conquêtes nouvelles, mais rentrer dans leur héritage commun; ils venaient ressaisir des droits anciens, positifs, et non poursuivre les combinaisons et les expériences infinies, mais inconnues, de la pensée humaine.
Les réformateurs religieux n’entraient pas dans le long parlement de Charles I er avec des prétentions aussi légales.
4 DISCOURS SUR L’HISTOIRE
L’Église épiscopale d’Angleterre, telle qu’elle avait été constituée, d’abord par le despotisme capricieux et cruel de Henri VIII, puis par le despotisme habile et persévérant d’Élisabeth, ne leur convenait point. C’était, à leurs yeux, une réforme incomplète, inconséquente, incessamment compromise par le péril du retour vers l’Église catholique dont elle restait trop près; et ils méditaient, pour l’Église chrétienne de leur pays, une refonte nouvelle et une autre constitution. L’esprit révolutionnaire était là plus ardent et plus avoué que dans le parti qui se préoccupait surtout des réformes politiques. Cependant les novateurs religieux euxmêmes n’étaient pas tout à fait en proie aux fantaisies de leur esprit. Ils avaient une ancre à laquelle ils tenaient, une boussole à laquelle ils croyaient. L’Évangile était leur grande charte ; livrée, il est vrai, à leurs interprétations et à leurs commentaires, mais antérieure et supérieure à leur volonté ; ils la respectaient sincèrement, et s’humiliaient, malgré leur orgueil, devant cette loi qu’ils n’avaient point faite.
A ces gages de tempérance que trouvaient ainsi, dans les dispositions de leurs propres partisans, les deux révolutions qui commençaient, la Providence ajouta encore une faveur. Elles ne furent point, dès leurs premiers pas, condamnées à ce tort, qui devient bientôt un péril, d’attaquer spontanément, sans nécessité claire et pressante, un pouvoir doux et inoflensif. Au xvn° siècle, en Angleterre, le pouvoir royal fut l’agresseur. Charles I er , plein de prétentions hautaines sans grande ambition, et plutôt pour ne pas
déchoir aux yeux des rois ses pareils que pour dominer fortement son peuple, tenta deux fois de faire prévaloir les njaximcs et les pratiques de la monarchie absolue : d’abord en présence du parlement, et dominé lui-méme par un favori frivole et vain % dont l’inhabileté présomptueuse choquait le bon sens et blessait l’honneur des plus obscurs citoyens; ensuite en repoussant tout parlement et en gouvernant seul, par les mains d’un ministre énergique, habile, ambitieux et impérieux avec grandeur, dévoué à son roi sans en être bien compris ni bien soutenu, et qui apprit trop tard qu’il ne suffit pas, pour sauver les rois, de se perdre noblement soi-même en les servant *.
Contre ce despotisme agressif, plus entreprenant que fort, et qui attaquait également, dans l’État et dans l’Église, les droits anciens et les libertés nouvelles que réclamait le pays, la pensée du pays n’allait point au delà de la résistance légale, et se confiait dans le parlement. La résistance y fut unanime autant que légitime. Les hommes les plus divers d’origine et de caractère, grands seigneurs, gentilshommes ou bourgeois, étrangers ou attachés à la cour, amis ou ennemis de l’Église établie, tous s’élevèrent d’un commun accord contre tant de griefs et d’abus; et les abus tombèrent, les griefs disparurent, comme les murs vieillis d’une place abandonnée s’écroulent aux premiers coups des assaillants.
1 George Villiers, duc de Buckingham.
* Thomas Wentworlh, comte de Slraflford.
DISCOURS SUR L’FHSTOIRE
Dans cette explosion des colères et des espérances nationales, quelques esprits plus prévoyants, quelques consciences plus scrupuleuses ressentaient déjà quelque inquiétude. La vengeance non - seulement défigure, mais altère, au fond, la justice; et la passion, fière de son droit, va plus loin qu’elle n’en a le droit, et même le dessein. Strafford était justement accusé et injustement jugé. Les politiques, qui ne voulaient pas la ruine de l’Église épiscopale, laissaient outrager et humilier les évêques, comme des vaincus qui ne se relèveront point. Les coups , mal mesurés, qui enlevaient à la couronne ses usurpations et ses prétentions illégitimes, la blessaient dans ses justes prérogatives. Des incidents graves révélaient, des voix courageuses signalaient l’esprit révolutionnaire caché sous les réformes. Les avertissements et les traits de lumière sur l’avenir n’ont jamais manqué aux révolutions naissantes. Mais la nécessité et l’éclat de la victoire refoulaient bien loin le sentiment de ces fautes et le pressentiment de leurs dangers.
Quand l’œuvre des réformes fut accomplie, quand les griefs qui avaient soulevé la réprobation unanime du pays furent redressés, quand les pouvoirs, auteurs de ces griefs, et les hommes, instruments de ces pouvoirs, furent abattus, la scène changea; une question nouvelle s’éleva. Comment conserver ces conquêtes ? Comment s’assurer que l’Angleterre serait désormais gouvernée selon les principes et par les lois qu’elle venait de rétablir?
Les réformateurs politiques commencèrent à se sentir
perplexes. Au-dessus d’eux était le roi, qui conspirait contre eux en leur cédant. Si le roi reprenait, dans le gouvernement, le pouvoir que lui laissaient encore les réformes accomplies, il s’en servirait contre les réformes et les réformateurs. Autour d’eux étaient leurs alliés, les novateurs religieux, presbytériens et sectaires divers, à qui les réformes politiques ne suffisaient point, et qui, dans leur haine de l’Église établie, aspiraient non-seulement à secouer son joug, mais à la détruire et à lui imposer le leur. Pour la sûreté de leur œuvre, pour leur propre sûreté, les chefs voulaient rester en armes. S’ils avaient voulu désarmer, leurs soldats ne l’auraient pas permis.
Un seul moyen pouvait, à leurs yeux, garantir le salut : que le parlement retint le pouvoir souverain qu’il venait de prendre ; que le roi fût mis dans l’impossibilité permanente de gouverner contre le vœu du parlement, et de la chambre des communes dans le parlement.
C’est le résultat auquel est parvenue, en Angleterre, la monarchie constitutionnelle; c’est le but que poursuivaient, il y a deux siècles, ses partisans. Mais ils n’avaient, au xvn® siècle, ni les lumières ni les vertus politiques qu’exige ce gouvernement.
Il y a dans le cœur de l’homme tant d’arrogance et de faiblesse réunies, qu’il prétend en même temps à tout l’éclat et à tout le repos que peut lui faire espérer le succès. C’est peu pour lui de surmonter les obstacles, il veut les supprimer, pour n’avoir plus à s’en soucier; et le triomphe même ne le contente pas s’il n’en peut jouir insolemment et
DISCOURS SUR L'HISTOIRE
dans une complète sécurité. La monarchie constitutionnelle ne donne point satisfaction à ces mauvais penchants de la nature humaine. A aucun des pouvoirs qu’elle met en présence elle n’accorde les plaisirs d’une domination sans partage et sans péril. Elle leur impose à tous, même à celui qui prévaut, le travail continu des alliances obligées, des ménagements mutuels , des transactions fréquentes, des influences indirectes, et d’une lutte sans cesse renouvelée avec des chances sans cesse renaissantes de succès et de revers. C’est à ce prix que la monarchie constitutionnelle assure, en définitive, le triomphe des intérêts et des sentiments du pays obligé lui-même à la modération dans ses désirs, à la vigilance et à la patience dans ses efforts.
Ni la royauté ni le parlement d’Angleterre ne comprenaient, au xvu® siècle, ces conditions de leur gouvernement commun, et ils ne s’y résignaient point. La royauté prétendait rester, la chambre des communes voulait devenir directement et infailliblement souveraine. 11 fallait cette satisfaction à leur orgueil et cette garantie à leurs terreurs.
Pour atteindre à ce but, pour retenir et exercer l’empire souverain qu’elle avait saisi , ce n’était plus de la réforme des abus et du rétablissement des droits légaux que la chambre des communes pouvait se contenter. Elle avait besoin d’altérer profondément les anciennes lois , d’attirer dans ses propres mains tous les pouvoirs.
Quand les choses en furent à ce point, un grand déchirement s’opéra parmi les réformateurs. Les uns, plus prévoyants ou plus timides, embrassèrent la défense de l’ordre
légal et de la monarchie menacée ; les autres, plus hardis ou moins scrupuleux, entrèrent dans les voies d’une révolution.
A ce moment prirent naissance les deux grands partis qui, se développant successivement sous des noms et des aspects divers , ont présidé depuis deux siècles aux destinées de l’Angleterre : le parti dévoué au maintien de l’ordre établi, et le parti favorable au progrès des influences populaires, les torys et les whigs, les conservateurs et les novateurs.
La lutte fut vive, mais courte, dans le sein du parlement. Le parti monarchique tenta de s’organiser autour du roi, et de gouverner en son nom. A peine commencés, ces premiers essais de régime constitutionnel échouèrent : par les fautes du roi , inconséquent , frivolement obstiné , et aussi peu sincère avec ses conseillers qu’avec ses ennemis ; par l’inexpérience de scs conseillers eux-mêmes , tour à tour trop exclusifs et trop faibles, et sans cesse déjoués et trahis dans le palais comme dans le parlement; par les méfiances et les prétentions du parti révolutionnaire, décidé à ne se point contenter tant que le pouvoir absolu , qu’il voulait détruire, n’aurait pas passé dans ses mains.
Un jour, à propos d’une nouvelle remontrance à présenter au roi contre les anciens griefs, comme s’ils n’étaient pas déjà redressés, la question de majorité fut nettement posée entre les deux partis. Le débat devint si violent que, dans la salle même des communes, on fut sur le point d’en venir aux mains. Onze voix donnèrent la victoire au parti de la
DISCOURS SUR L’HISTOIRE
révolution. Cinquante jours après ce vote, le roi sortait en fugitif de son palais de Whitehall, où il ne devait plus rentrer que pour monter sur l’échafaud. La chambre des communes ordonna aussitôt que le royaume menacé serait mis sans retard en état de défense. La lutte parlementaire cessa : la guerre civile commençait.
A ce moment solennel, des tristesses patriotiques et des pressentiments sinistres éclatèrent çà et là dans l’un et l’autre parti, surtout dans le parti du roi, moins confiant dans sa force, et peut-être aussi dans sa cause. Mais tel n’était point le sentiment général. La passion et l’espoir du succès dominaient dans la plupart des cœurs. L’esprit de résistance à l’illégalité et à l’oppression a été l’une des plus nobles et aussi des plus salutaires dispositions du peuple anglais dans tout le cours de son histoire. Docile et même favorable à l’autorité quand elle agit en vertu de la loi, il maintient hardiment contre elle ce qu’il regarde comme la loi du pays et son propre droit. Au sein de leurs dissensions, ce même sentiment animait l’un et l’autre parti. Le parti révolutionnaire luttait contre les illégalités et les oppressions que l’Angleterre avait subies dans le passé, de la part du roi, et qu’elle en redoutait dans l’avenir. Le parti monarchique luttait contre les illégalités et les oppressions que, dans le présent, le parlement infligeait au pays. Le respect du droit et de la loi, quoique méconnus et violés chaque jour, était partout aü fond des âmes, et leur voilait les torts et les maux que la guerre civile leur préparait.
Ni dans l’un ni dans l’autre parti les mœurs ne répugnaient fortement à la guerre civile. Les Cavaliers étaient bouillants et rudes , encore livrés à ces habitudes de combat, à ce goût impétueux pour le recours à la force, qui caractérisaient les temps féodaux. Les Puritains étaient âpres et tenaces, nourris des passions comme des souvenirs du peuple hébreu, qui défendait et vengeait son Dieu en frappant ses ennemis. Aux uns et aux autres le sacrifice de la vie était familier, et le sang versé ne faisait point horreur.
Une autre cause, plus cachée, provoquait et aggravait l’explosion. Les partis politiques et religieux n’étaient pas seuls aux prises. Leur lutte couvrait une question sociale, la lutte des classes diverses pour l’influence et le pouvoir. Non que ces classes fussent , en Angleterre, profondément séparées et hostiles entre elles, comme elles l’ont été ailleurs. Les grands barons avaient soutenu les libertés populaires avec leurs propres libertés , et le peuple ne l’oubliait point. Les gentilshommes de campagne et les bourgeois des villes siégeaient ensemble depuis trois siècles, au nom des communes d’Angleterre, dans le parlement. Mais, depuis un siècle, de grands changements étaient survenus dans la force relative des classes diverses au sein de la société, sans que des changements analogues se fussent opérés dans le gouvernement. L’activité commerciale et l’ardeur religieuse avaient imprimé, dans les classes moyennes, aux richesses et aux idées, un prodigieux élan. On remarquait avec surprise, dans l’un des premiers parlements du règne de
DISCOURS SUR L’HISTOIRE
Charles I er , que la chambre des communes était trois \ fois plus riche que la chambre des lords. La haute aristocratie ne possédait plus, et n’apportait plus à la royauté ,
qu’elle continuait d’entourer, la même prépondérance dans la nation. Les bourgeois, les gentilshommes de comté, les fermiers et les petits propriétaires de campagne , alors fort nombreux, n’exerçaient pas, sur les affaires publiques, une influence proportionnée à leur importance dans le pays. Ils avaient grandi plus qu’ils ne s’étaient élevés. De là, parmi eux et dans les rangs au-dessous d’eux , un fier et puissant esprit d’ambition, prêt à saisir toutes les occasions d’éclater.
La guerre civile ouvrait un vaste champ à leur énergie et à leurs espérances. Elle n’offrit point à son début l’aspect i d’une classification sociale exclusive et haineuse : beaucoup | de gentilshommes de campagne , et, parmi les grands seigneurs eux-mêmes , plusieurs des plus considérables marchaient à la tête du parti populaire. Cependant la noblesse d’une part, la bourgeoisie et le peuple de l’autre , se rangeaient en masse, les uns autour de la couronne , les autres autour du parlement; et des symptômes certains révélaient déjà un grand mouvement social au sein d’une grande lutte politique, et l’effervescence d’une démocratie ascendante se frayant un chemin à travers les rangs d’une aristocratie affaiblie et divisée.
L’Un et l’autre parti trouvaient dans l’état de la société, je dirai même dans les lois du pays, des moyens naturels et presque réguliers de soutenir par les armes leurs droits ou leurs prétentions. Depuis le règne d’Élisabeth , la chambre
des communes s’était appliquée avec ardeur à abolir les dernières institutions, déjà chancelantes, du régime féodal. Mais il en restait encore de profondes traces ; et les habitudes , les sentiments , quelquefois les règles de ce régime présidaient encore aux relations des possesseurs de fiefs , soit avec le roi, leur suzerain , soit avec une partie de la population groupée autour d’eux , dans leurs châteaux ou sur leurs terres. Elle se levait à leur voix, pour des fêtes ou pour des combats, comme ils obéissaient eux-mêmes à l’appel du roi quand il réclamait leurs services. C’était l’une de ces époques de transformation où les anciennes lois, honorées quoique vieillies , décident encore des actions des hommes qu’elles n’enchaînent plus. Le dévouement avait remplacé la servitude; la fidélité du vassal devenait la loyauté du sujet ; et les Cavaliers, riches ou pauvres, accouraient auprès du roi , prêts à combattre et à mourir pour lui, et suivis d’une troupe ou d’une poignée de serviteurs prêts à combattre et à mourir pour eux.
De leur côté, les bourgeois, les artisans, le peuple des villes, avaient aussi , sous d’autres formes , leurs moyens d’action indépendante , et même de guerre. Organisés en corporations municipales ou commerçantes, ils se réunissaient librement pour traiter de leurs affaires; ils percevaient des taxes, levaient des milices, rendaient la justice, exerçaient la police, délibéraient et agissaient enfin, dans l’enceinte de leurs murs ou dans les limites , souvent obscures, de leurs chartes, en petits souverains. Et l’extension du commerce et de l’industrie, leurs richesses, leurs rela-
I* DISCOURS SUR L’HISTOIRE
tions , leur crédit donnaient à ces corporations une puissance dont elles usaient, pour le service de leur cause, avec la hardiesse d’un orgueil nouveau et inexpérimenté.
Ni dans les campagnes ni dans les villes, la royauté ne possédait l’empire d’une administration centrale et unique. Les affaires financières, militaires, judiciaires même, étaient plus ou moins complètement entre les mains d’autorités locales et à peu près indépendantes : ici des propriétaires de comté ; là des corps municipaux ou des corporations diverses, qui s’appropriaient de plus en plus les forces administratives dans l’intérêt de leur cause politique, tantôt pour servir le pouvoir central, roi ou parlement, tantôt pour lui résister.
Et là où ces moyens ne suffisaient pas, quand l’action devait s’étendre au delà de la sphère des pouvoirs locaux anciens et reconnus , l’esprit d’association, traditionnel et puissant dans le pays , établissait promptement entre les comtés, les villes, les parties diverses du territoire ou les classes diverses de la société, des liens pratiques, efficaces, en vertu desquels des associations nouvelles, libres et momentanées, levaient des taxes, des troupes, formaient des comités, choisissaient des chefs charges de fournir et de diriger leur part d’action dans la cause générale qu’elles embrassaient.
Ce fut au sein d’une association de ce genre, celle des cinq comtés de l’est unis pour soutenir le parlement, que Cromwell donna les premiers signes de sa force et jeta les premières racines de son pouvoir.
Dans une société ainsi organisée et disposée, la guerre civile n’avait rien d’inouï ni d’impraticable. Elle couvrit bientôt le pays tout entier, tantôt commandée par les agents du roi ou du parlement, tantôt spontanément soulevée par les citoyens, et soutenue des deux parts avec une énergie triste souvent, mais sans hésitation, comme l’exercice d’un droit et l’accomplissement d’un devoir. L’un et l’autre parti avait un sentiment profond de la justice et de la grandeur de sa cause. L’un et l’autre faisait, pour la servir, ces efforts et ces sacrifices qui élèvent les âmes au moment même où elles s’égarent, et qui donnent à la passion les apparences et quelquefois les mérites de la vertu. La vertu même ne manquait point à l’un ni à l’autre parti. Violents et licencieux, les Cavaliers avaient [pourtant dans leurs rangs les plus beaux modèles de ces mœurs grandes et généreuses des anciennes familles, pleines de dévouement sans exigence et de dignité dans la soumission. Les Puritains, orgueilleux et durs, rendaient à leur patrie un service inappréciable ; ils y fondaient l’austérité de la vie privée et la sainteté des mœurs domestiques. Les deux partis se combattaient avec acharnement, mais sans abdiquer, au sein de la lutte, tous les sentiments des temps d’ordre et de paix. Point d’émeutes sanguinaires, point de massacres judiciaires. C’était la guerre civile ardente, obstinée, pleine de violences et de maux, mais sans excès cyniques ou barbares, et contenue, par les mœurs générales de la population, dans certaines limites de droit et d’humanité.
Je me hâte de rendro aux partis cette justice, car les
DISCOURS SUR L’HISTOIRE
vertus des partis sont fragiles et courtes quand elles ont à subir le souille et à lutter contre les orages des révolutions. De jour en jour, à mesure que la guerre civile se prolongeait, le respect des droits, les sentiments justes et généreux s’affaiblirent. Les conséquences naturelles de l’état de révolution se développèrent, altérant de plus en plus, dans l’un et l’autre parti, les idées et les habitudes légales et morales. Le roi manquait d’argent : les Cavaliers se livrèrent à un pillage effréné. Les taxes que levait le parlement ne suffisaient point aux besoins de la guerre : il établit, dans tous les comtés, un système de confiscation, plus ou moins déguisée, qui, sous le nom de délinquants, lui livra les revenus, souvent même les terres de ses ennemis, source quotidienne de richesse pour ses partisans. Dans ce désordre général et continu, au milieu des abus de la force et des excès du malheur, les mauvaises passions étaient incessamment provoquées ; des chances s’offraient à tous les mauvais désirs. La haine et la vengeance s’emparaient des âmes énergiques. Les âmes faibles tombaient dans la peur et la bassesse. Le parlement, qui prétendait agir au nom des lois et servir le roi en le combattant, était condamné, dans ses actes les plus violents, h un langage faux et hypocrite. Parmi les royalistes, beaucoup, se défiant des arrière-pensées du roi, appelés à des sacrifices qui dépassaient leurs forces, et chaque jour plus inquiets pour le succès de leur cause, sentaient le dévouement s’éteindre dans leur cœur, et se soumettaient par découragement, ou se dédommageaient à force de licence. Le mensonge, la violence,
l’avidité, la pusillanimité, l’égoïsme sous toutes ses formes, croissaient rapidement parmi les hommes engagés dans la lutte; et la population, qui n’y prenait part ou n’y assistait que de loin, subissant elle-même la détestable influence du spectacle révolutionnaire, perdait peu à peu, ou ne conservait qu’obscures et chancelantes, ses notions de droit et de devoir, de justice et de vertu.
Elle était frappée en même temps et souffrait cruellement dans ses intérêts matériels. La guerre, partout présente et partout désordonnée, ravageait les villes et les campagnes, détruisait la subsistance, ou l’espérance, ou l’industrie du peuple. Les mesures financières du parlement, exploitées par les inimitiés ou les intrigues locales, jetaient dans la propriété territoriale le trouble et la dépréciation. Plus de sécurité pour les affaires du présent ni pour les travaux de l’avenir. La vie civile était atteinte et bouleversée, même au sein des familles les plus étrangères à la lutte politique. Et comme les alarmes vont toujours plus vite et plus loin que les souffrances, le pays, tombé dons une détresse douloureuse, était en proie à une anxiété plus générale et plus douloureuse encore que sa détresse.
L’explosion de ses plaintes et de ses vœux ne se fit pas longtemps attendre. La guerre était encore dans toute sa ferveur que déjà le cri : La paix! la paix! retentissait aux portes du parlement. Des pétitions fréquentes la demandaient. Des rassemblements nombreux les apportaient, si nombreux et si animés qu’il fallut employer la force pour
lesdissiper. Au sein de la chambre des communes, et malgré
DISCOURS SUR L’HISTOIRE
la retraite presque générale du premier parti royaliste, un nouveau parti royaliste se formait au nom de la paix, empressé à saisir toutes les occasions d’en proclamer la nécessité, et d’ouvrir avec le roi des négociations. Tentées plusieurs fois, elles échouèrent par les menées de ceux qui, dans l’un et l’autre camp, ne voulaient pas de la paix, ne voulant pas faire les concessions qu’elle exigeait ; par l’impéritie ou la faiblesse de ceux qui, voulant la paix, n’osaient pas en vouloir les conditions. La guerre civile continua ; mais le parti qui l’avait engagée s’était démembré; la lutte avait recommencé, dans le parlement , pour et contre la révolution.
Au dehors, dans les campagnes surtout, le peuple ne se contenta pas de demander la paix au parlement ; il tenta de l’imposer lui-même, localement du moins, aux deux partis. Des associations se formèrent, des corps armés se mirent en mouvement, déclarant qu’ils ne voulaient plus souffrir que leurs terres fussent ravagées, ni par les parlementaires, ni par les royalistes, et les combattant également quand ils les rencontraient. Sorte de neutralité armée au sein de la guerre civile : tentative bien vaine, mais qui révéla combien les deux partis acharnés à se combattre blessaient déjà les sentiments et les intérêts du pays.
Tant que la guerre fut forte et d’une issue douteuse, ces souffrances et ces impressions du peuple, en le jetant dans une réaction pacifique, ne le ramenaient cependant vers le roi que faiblement et avec hésitation. On l’accusait d’entêtement et de fausseté. On se plaignait amèrement de ses
menées secrètes avec la reine et les catholiques, passionnément haïs et redoutés. On s’en prenait à lui des maux et de la durée de la guerre civile, au moins autant qu’au parlement.
Quand la guerre fut à son terme, quand le roi fut prisonnier entre les mains du parlement, la réaction pacifique devint plus décidément et plus généralement royaliste. Lo roi ne pouvait plus rien et portait dignement son malheur. Le parlement pouvait tout et ne faisait point cesser les maux du pays. Sur le parlement pesait maintenant la responsabilité. A lui s’adressaient les mécontentements, les espérances déçues, les soupçons, les colères, les malédictions du présent, les terreurs de l’avenir.
Poussés par ce sentiment national, éclairés par le péril imminent, les réformateurs politiques, les premiers chefs de la révolution dans le parlement, et à leur suite une partie des novateurs religieux, les presbytériens, ennemis de l’Église épiscopale, mais non de la monarchie, tentèrent un effort suprême pour faire enfin la paix avec le roi, et terminer du même coup la guerre et la révolution.
Ils étaient sincères, passionnés même dans leur désir, mais pleins encore des préjugés et des prétentions révolutionnaires qui, plusieurs fois déjà, avaient rendu la paix impossible. Par les conditions qu’ils imposaient au roi, ils lui demandaient de sanctionner leur destruction de la monarchie et de l’Église, c’est-à-dire d’achever de ses propres mains, en y rentrant, la ruine de l’édifice qui faisait sa sûreté et qui avait sa foi.
DISCOURS SUR L HISTOIRE
Ils avaient proclamé en principe et mis en pratique la souveraineté directe de la chambre des communes; et, contraints à leur tour de résister au flot populaire, ils s’étonnaient de ne plus retrouver la force et l’appui, de rencontrer même la méfiance et l’hostilité de cette haute aristocratie et de cette Église qu’ils avaient décriées et démolies !
Quand iis auraient réussi à conclure la paix avec le roi, la paix aurait été vaine. Il était trop tard pour arrêter la révolution, et trop tôt pour la ramener à son but vrai et national. Dieu commençait seulement à exercer ses justices, et à donner ses leçons. Dès que les premiers chefs du mouvement essayèrent de relever les ruines qu’ils avaient faites, le parti vraiment révolutionnaire se leva, et, traitant avec un mépris brutal leur sagesse nouvelle, les chassa du parlement, condamna le roi à mort, et proclama la république.
Deux siècles se sont écoulés depuis que la république d’Angleterre a fait tomber la tête du roi Charles I er pour tomber presque aussitôt elle-même sur le sol arrosé de ce sang. La république française a naguère redonné au monde le même spectacle. Et l’on entend dire encore que ces grands crimes ont été des actes de grande politique, commandés par la nécessité de fonder ces républiques qui leur ont à peine survécu quelques jours !
C’est la prétention de la folie et de la perversité humaine de sc couvrir du voile de la grandeur. Ni la vérité de
l’histoire , ni l’intérêt des peuples ne peuvent souffrir ce mensonge.
L’esprit de foi et de liberté religieuse avait dégénéré, dans quelques sectes, en un fanatisme arrogant, querelleur, intraitable à toute autorité , et qui ne trouvait sa satisfaction que dans les déchaînements de l’indépendance et de l’orgueil d’esprit. Par la guerre civile, ces sectaires étaient devenus des soldats, à la fois raisonneurs et dévoués, enthousiastes et disciplinés. Sortis, pour la plupart, des classes et des professions populaires , ils jouissaient avidement du plaisir de commander, de dominer, de se croire et de se dire les instruments choisis et puissants des volontés et des justices de Dieu. A la faveur tantôt de l’enthousiasme religieux, tantôt de la discipline militaire, tantôt de l’esprit démocratique , Cromwell avait gagné la confiance de ces hommes et s’était fait leur chef. Après avoir dépensé sa jeunesse dans les écarts d’un tempérament fougueux, dans les élans d’une piété ardente et remuante, et au service des intérêts ou des désirs de la population qui l’entourait, dès que la haute politique et la guerre s’ouvrirent devant lui, il s’y précipita avec passion comme dans les seules voies où il pût se déployer et se satisfaire tout entier : le plus fougueux des sectaires , le plus actif des révolutionnaires, le plus habile des soldats ; également prêt et ardent à parler, à prier, à conspirer, à combattre ; expansif avec un abandon plein de puissance, et menteur, au besoin, avec une hardiesse intarissable, qui frappait ses ennemis mêmes de surprise et d’embarras ; passionné et grossier , hasardeux et
22 DISCOURS SUR L'HISTOIRE
sensé, mystique et pratique; sans limites dans les perspectives de l’imagination, sans scrupule dans les nécessités de l’action; voulant, à tout prix , le succès; plus prompt que personne à en discerner et à en saisir les moyens, et donnant à tous, amis ou ennemis, la conviction que nul ne réussirait si bien et n’irait si loin que lui.
A un tel parti, conduit par un tel homme, la république convenait. Elle donnait satisfaction à leurs passions, ouverture à toutes leurs espérances , sécurité aux intérêts que leur avait créés la guerre civile. Elle livrait le pays à l’armée par le génie de son chef, et l’empire à Cromwell par la complicité disciplinée de ses soldats.
Par respect pour leur sincérité , pour leur génie , pour leurs malheurs , je ne veux pas exprimer toute ma pensée sur quelques hommes d’un nom célèbre, républicains aussi, par système politique et selon les modèles de l’antiquité plutôt que par fanatisme religieux, Sidncy, Vanc, Ludlow, Harrington, Ilutchinson, Milton ; esprits élevés, cœurs fiers, noblement ambitieux pour leur patrie et pour l’humanité ; mais si peu judicieux et si follement orgueilleux que ni le pouvoir ni les revers ne leur apprirent rien; crédules comme des enfants , entêtés comme des vieillards , sans cesse aveuglés par leurs espérances sur leurs périls et sur leurs fautes, et qui, au moment où , par leur propre et anarchique tyrannie , ils préparaient l’avénement d’une tyrannie plus sensée et plus forte, croyaient fonder le plus libre et le plus glorieux des gouvernements.
Hors de ces sectes organisées en régiments et de ees
coteries érigées en parlement, personne en Angleterre ne voulait de la république. Elle offensait les traditions , les mœurs, les lois, les vieilles affections, les anciens respects, les intérêts réguliers, le bon ordre, le bon sens et le sens moral du pays.
Irrités et inquiets de cette aversion manifeste du public pour leurs desseins, les sectaires et Cromwell pensèrent que, pour fonder un régime à ce point repoussé, il fallait, dès la première heure, par un coup terrible et sans recours, prouver sa force et affirmer son droit. Ils se promirent de sacrer la république sur l’échafaud de Charles I er .
Mais la vue des révolutionnaires, même des plus habiles, est courte. Enivrés par la passion ou dominés par le besoin du moment, ils ne prévoient pas que ce qui fait aujourd’hui leur triomphe fera demain leur arrêt. Le supplice de Charles I er livra aux républicains et à Cromwell l’Angleterre frappée de stupeur. Mais la république et Cromwell, blessés à mort de ce même coup, ne furent plus, de ce jour, que des régimes violents et éphémères, marqués de ce sceau d’iniquité suprême qui voue à une ruine certaine les pouvoirs les plus forts et les plus éclatants.
Les juges de Charles I er mirent tout en œuvre pour enlever à leur acte ce fatal caractère , et pour le présenter comme une justice de Dieu, qu’ils avaient mission d’accomplir. Charles avait tenté le pouvoir absolu et soutenu la guerre civile. Beaucoup de droits avaient été violés et beaucoup de sang répandu d’après ses ordres ou de son aveu. On rejeta sur lui toute la responsabilité de la tyran-
DISCOURS SUR L'HISTOIRE
nie et de la guerre; on lui demanda compte de toutes les libertés opprimées et de tout le sang versé : crime sans nom, que sa mort seule pouvait expier. Mais on ne donne pas à ce point le change à 1a conscience d’un peuple, même quand elle est saisie de trouble et d’effroi. D’autres que le roi avaient opprimé et ensanglanté le pays. Si le roi avait violé les droits de scs sujets, les droits de la royauté, anciens aussi, écrits aussi dans les lois, nécessaires aussi au maintien des libertés publiques, avaient été également violés, attaqués, envahis. 11 avait fait la guerre, mais pour se défendre. Qui donc ignorait qu’au moment où il s’était décidé à la guerre, on la préparait contre lui, pour le contraindre, après tant de concessions, à livrer ce qui lui restait encore de droits et de pouvoir, les derniers débris du gouvernement légal du pays? Et maintenant que le roi était vaincu, on le jugeait, on le condamnait sans loi, contre toutes les lois, pour des actes qu’aucune loi n’avait jamais prévus ni qualifiés de crimes, que jamais la conscience ni du roi ni du peuple n’avait songé à considérer comme tombant sous la juridiction des hommes, et punissables par leurs mains. Quelle indignation, quelle révolte de toutes les âmes auraient éclaté si le plus obscur des citoyens eût été traité de la sorte, et mis à mort pour des crimes définis après coup, par des juges prétendus, hier ses ennemis, aujourd hui scs rivaux, demain scs héritiers ! Et ce qu’on n’eût osé tenter contre le moindre des Anglais, on le faisait contre le roi d’Angleterre, contre le chef suprême de l'Église comme de l’État, contre le représentant
et le symbole de l’autorité, de l’ordre, de la loi, de la justice, de tout ce qui, dans la société des hommes, touche à la limite et réveille l’idée des attributs de Dieu !
11 n’y a point de fanatisme si aveugle ni de politique si perverse qui, au moment même de leur triomphe, n’aient vu apparaître, tout près d’eux et dans leurs propres rangs, quelque éclatante lumière, quelque protestation solennelle et inattendue de la conscience humaine. Deux républicains, dont l’un était inscrit parmi les juges du roi, les noms les plus glorieux du parti, Vane et Sidney, soit scrupule, soit prudence, ne voulurent point siéger au procès, et quittèrent Londres pour n’en être pas même les témoins. Et lorsque, maîtresse souveraine, la chambre des communes nomma le conseil d’État républicain, sur quarante et un membres appelés à le former, vingt-deux refusèrent absolument de prêter le serment qui contenait une approbation du jugement du roi; et les républicains régicides, Cromwell à leur tête, durent se résigner à accepter pour collègues ceux qui ne voulaient, à aucun prix, passer pour leurs complices.
Le nouveau régime ne rencontra d’abord que la résistance passive; mais il la rencontra partout.
Six des grands juges sur douze refusèrent absolument de continuer leurs fonctions, et les six autres n’y consentirent qu’à la condition qu’ils continueraient de rendre la justice selon les anciennes lois du pays. Le parlement républicain accepta leur condition.
II avait ordonné que la république fût proclamée dans la
DISCOURS SUR L’HISTOIRE
cité de Londres : le lord maire s’y refusa. Il fut remplacé et mis en prison. Malgré la présence d’un lord maire nouveau, trois mois s’écoulèrent avant qu’on tentât cette proclamation ; et lorsque enfin elle eut lieu , plusieurs des aldermen n’y assistèrent point. On fit appuyer la cérémonie par des troupes , ce qui ne suffit pas à réprimer entièrement les insultes populaires. On réorganisa le conseil commun de la cité; plusieurs des membres désignés n’y voulurent pas entrer. Il fallut autoriser le conseil à siéger en petit nombre. On fut sur le point de se croire obligé à abolir les franchises de la cité.
Quand on voulut frapper la monnaie républicaine , le directeur de la monnaie déclara qu’il ne s’y prêterait point, et se fit destituer.
Un serment de fidélité à la république, aussi simple et inoffensif qu’on put le rédiger , fut demandé aux fonctionnaires civils et aux ecclésiastiques investis de quelque bénéfice. Des milliers abandonnèrent leurs places ou leurs cures, plutôt que de le prêter. Plus d’un an après rétablissement de la république , l’assemblée du clergé presbytérien , réunie à Londres , déclara formellement que le serment ne devait pas être prêté. On l’imposa dans les universités d’Oxford et de Cambridge ; les membres les plus éminents de ces corporations, professeurs et administrateurs, se démirent de leurs emplois.
L’ordre fut donné, dans toute l’Angleterre, de détruire, sur les édifices et monuments publics, les insignes de la royauté. Presque nulle part il ne reçut son exécution. On
le renouvela plusieurs fois, sans plus de succès ; et la république , déjà fondée depuis plus de deux ans, se vit encore contrainte de répéter partout la même injonction , en en mettant à la charge des paroisses la responsabilité et les frais.
Enfin, ce fut seulement environ deux ans après la condamnation du roi que le parlement républicain osa voter formellement que les auteurs, les juges et les exécuteurs de cet acte avaient fait leur devoir , approuver toute la procédure, et en ordonner l’insertion dans les registres du parlement.
Jamais peuple vaincu par une faction révolutionnaire, et subissant sa défaite sans se soulever, ne refusa plus clairement à ses vainqueurs son adhésion et son concours.
A la résistance passive du pays se joignirent bientôt, contre le gouvernement de la république , les attaques de ses ennemis.
Les premières vinrent des républicains eux-mêmes. Au xvii® siècle comme au xix° , ce nom couvrait des idées , des desseins, des partis profondément divers. Derrière les réformateurs de l’ordre politique marchaient les réformateurs de l’ordre social , puis les destructeurs de tout ordre et de toute société. Aux passions et aux prétentions du fanatisme religieux et de l’esprit démocratique , de plus en plus aveugles et effrénées à mesure qu’on descendait plus bas dans les rangs du parti, la république de Sidney et de Milton ne suffisait point. Les niveleurs éclatèrent.* Les communistes apparurent. La république durait à peine depuis
DISCOURS SUR L'HISTOIRE
six mois, et déjà, nutour de Londres et du parlement, quatre insurrections de soldats sectaires, provoquées et soutenues par une explosion sans cesse renaissante de pamphlets, de prédications et de promenades populaires, avaient révélé son anarchie intérieure et mis son gouvernement en péril.
Le parti royaliste tarda plus longtemps à se soulever. Ses longues défaites, l’exécution du roi, la compression violente qui pesait sur lui, le frappaient de stupeur. Les dissensions de ses vainqueurs et le mauvais vouloir évident du peuple pour le régime nouveau le rendirent bientôt à la vie et à l’espérance. En deux années, sept conspirations et insurrections, ourdies soit par des royalistes purs , soit par des royalistes presbytériens, ennemis également ardents de la république, prouvèrent à ses chefs qu’ils n’avaient pas tué du même coup le roi et l’empire de la royauté.
Bientôt, entre les conspirateurs royalistes et les conspirateurs républicains, entre les Cavaliers et les niveleurs, de secrètes intelligences s’établirent. Us conspirèrent de concert. Une haine commune surmonte toutes les autres inimitiés.
Et pendant que l’Angleterre se débattait dans cette anarchie passionnée, l’Ecosse et l’Irlande, toutes deux royalistes, quoique par des motifs et avec des sentiments très-divers, repoussaient hautement la république, proclamaient Charles Stuart roi, appelaient et recevaient, sur leur sol et à leur tète, l’une Charles lui-même, l'autre ses représentants, et faisaient la guerre pour le rétablir.
Dans cette dislocation des trois royaumes, au milieu de ces complots à la fois contraires et unis, aussitôt renaissants que déjoués, et qui tour à tour relevaient ou abattaient, sur tous les points du territoire, les espérances et les craintes, les ambitions et les menées de tous les partis, les liens sociaux se relâchèrent, les ressorts du pouvoir se détendirent rapidement. Dans les administrations de comté ou de paroisse, dans les finances générales ou locales, dans les emplois publics, dans les fortunes privées, pour tous les intérêts de la vie civile , plus de règle ni de sécurité. Sur les routes, autour des villes, les brigands et les voleurs se multipliaient, marchant par bandes, mêlant les passions politiques à leurs crimes, demandant à ceux qu’ils arrêtaient s’ils avaient, ou non, prêté serment de fidélité à la république, et les maltraitant ou les relâchant selon leur réponse. Il fallut, pour les réprimer, placer sur divers points des corps de troupes, tenir plusieurs régiments de cavalerie sans cesse en mouvement; et la répression, bien qu’énergiquement appliquée, ne réussissait que très-imparfaitement, car la désorganisation de la société enfantait plus de désordres que le gouvernement républicain n’en savait étouffer.
Assaillis par tant et de si pressants dangers, les chefs du parlement républicain ne faiblirent point : ils avaient l’énergie et l’obstination, les uns de la foi, les autres de l’égoïsme ; leurs plus nobles espérances et leurs plus vulgaires intérêts, leur honneur et leur vie étaient engagés
dans leur entreprise. Ils s’y dévouèrent avec courage, mais
DISCOURS SUR L’HISTOIRE
CH prodiguant aveuglément, pour la faire triompher, ces moyens de nature vicieuse qui ne sauvent quelques jours yne cause que pour la perdre un peu plus tard.
Dès leurs premiers pas, ils portèrent presque à ses dernières limites la tyrannie politique ; car ils décrétèrent que quiconque, dans le cours de la guerre civile, avait adhéré au roi, ou s’était montré contraire au parlement, ne pourrait ni être élu membre du parlement, ni occuper aucune charge de quelque importance dans l’État. Et peu après, la même incapacité fut étendue à toute fonction municipale , çt jusqu’au simple droit de voter dans les élections : plaçant ainsi d’un seul coup tous les adversaires de la république dans la condition d’ilotes exclus de tout droit et de toute vie politique dans leur pays.
Le serment de fidélité n’avait été exigé d’abord que des fonctionnaires civils ou ecclésiastiques, et leur refus n’avait d’autre conséquence que la perte de leurs fonctions. Le grand nombre des refus irrita et inquiéta les vainqueurs. Pour assouvir leur colère, et dans le vain espoir de se délivrer de leur inquiétude, ils imposèrent le serment à tout Anglais au-dessus de dix-huit ans ; et quiconque le refusa ne fut plus même admis à paraître devant une cour de justice pour y soutenir ses intérêts ; en sorte que la dissidence politique entraîna l’incapacité civile.
Le séquestre et la confiscation des biens étaient pratiqués contre les vaincus de la façon la plus intolérable et la plus choquante ; sans principe fixe ni général, par des mesures partielles, mobiles, tour à tour aggravées ou atténuées selon
les besoins du moment, l’avidité d’un ennemi puissant, telle ou telle circonstance imprévue, et sur des listes nominatives tantôt très-étendues, tantôt fort limitées et dressées presque arbitrairement ; de telle sorte que nul de ceux qui se sentaient menacés ne pouvait savoir d’avance, ni avec certitude, quelle était sa situation et quel serait son sort.
Depuis 'que la guerre civile avait cessé, une seule arme restait aux vaincus, royalistes ou niveleurs, la publicité, la presse. Ils en usaient hardiment, comme avait fait, dans tout le cours de sa lutte avec le roi, le parti maintenant vainqueur. Ils pouvaient s’en croire le droit, car le dernier censeur de la monarchie, M. Mabbolt, avait donné sa démission, ne voulant plus servir d’instrument à un tel abus, et le premier secrétaire du conseil d’État républicain, Milton, avait éloquemment réclamé la liberté de la presse comme droit essentiel d’un peuple libre. Le gouvernement républicain ne nomma point de censeur nouveau ; mais il rendit, sur l’usage de la presse, une loi dont la plus inquiète vigilance pouvait se contenter. Quatre villes seulement en Angleterre, Londres, York, Oxford et Cambridge, eurent le privilège d’imprimer. Aucun journal ou écrit périodique ne put paraître sans l’autorisation du gouvernement ; les imprimeurs furent assujettis à un cautionnement. Et nonseulement quiconque avait pris part à une publication séditieuse fut incriminé et puni , maïs tout acheteur d’un écrit séditieux encourait une amende s’il ne venait pas, dans le délai de vingt-quatre heures, remettre l’ouvrage au magistrat le plus voisin, et lui en signaler le danger.
DISCOURS SUR l/HISTOIRF.
Une liberté du moins, la liberté religieuse, semblait pouvoir, sous la république , espérer un meilleur sort. Les sectaires républicains l’avaient, dès l’origine, inscrite sur leur drapeau. Non-seulement ils avaient eu besoin de la réclamer pour eux-mêmes , mais leurs principes la commandaient impérieusement, car ils repoussaient tout gouvernement général et obligatoire de l’Église, et reconnaissaient à chaque congrégation isolée le droit de se gouverner elle-même. Mais par un de nos plus tristes égarements , c’est précisément là où elle est le plus inique et choquante, en matière de conscience et de foi, que l’inconséquence humaine se déploie tout entière. Le même parti, les mêmes hommes qui, depuis un demi-siècle, se dévouaient avec une admirable constance pour la cause de la liberté religieuse, et qui faisaient de cette liberté la base de la société chrétienne, ceux-là mêmes, devenus souverains, exclurent absolument de toute liberté trois grandes classes de personnes, les catholiques, les épiscopaux et les libres penseurs. Contre les catholiques, la persécution n’eut point de limites : proscription absolue de leur foi et de leur culte ; pour leurs laïques, des incapacités et des confiscations privilégiées; pour leurs prêtres, la prison, le bannissement en masse, la mort même. L’iîglisc protestante épiscopale, renversée et dispersée par le parlement presbytérien, vit, sous le parlement républicain, son sort encore aggrave ; les sectaires avaient à satisfaire, sur elle, leurs vengeances et leurs méfiances; on alla jusqu’à interdire, dans l’intérieur même des familles, la présence de ses ministres et l'usage
de sa liturgie et de ses prières. Quant aux libres penseurs, moins rares à cette époque qu’on ne le croit communément, s’il s’en rencontrait un qui, par imprudence ou par aversion de toute hypocrisie, manifestât hautement sa pensée, il était poursuivi, emprisonné, exclu du parlement, dépouillé des plus obscurs emplois. Les presbytériens, comme ennemis des épiscopaux , jouissaient d’une certaine tolérance, mais limitée, toujours précaire, et.souvent troublée par les soupçons ou les violences des sectaires, à qui leur organisation ecclésiastique et leurs sentiments monarchiques déplaisaient également. En vain, dans le parlement républicain , quelques hommes d’un esprit généreux essayaient de tempérer ces rigueurs; ils éprouvaient et acceptaient bientôt eux-mêmes leur impuissance. La liberté religieuse n’existait réellement, sous la république, que pour les sectes victorieuses et républicaines à qui leur union dans une même cause politique, toujours en péril, faisait oublier ou tolérer leurs dissentiments en matière de foi.
Pour défendre et maintenir une tyrannie politique si étendue et si dure, la tyrannie judiciaire était indispensable. Le parlement républicain l’exerça sans scrupule. Le procès du roi , cette monstrueuse dérogation à tous les principes et à toutes les formes de la justice, devint le modèle des procédures politiques. Contre les séditions des soldats niveleurs , la loi martiale suffisait ; mais lorsqu’une insurrection ou une conspiration royaliste venait à éclater, une haute cour de justice, dont de parlement nommait lui-
DISCOURS SUR L’HISTOIRE
même les membres, était aussitôt instituée; vraie commission spéciale, placée en dehors, pour elle-même, des règles, et pour les accusés , des garanties de la loi. Craignait-on que la connaissance de ses débats n’excitât la colère ou la pitié du pays, on en interdisait absolument la publication. On se servait de ces cours , non-seulement contre les hommes importants qu’on livrait à leur juridiction , mais aussi contre la multitude obscure qu’on n’eut pu traduire devant elles. Avant que la république fût proclamée , des mariniers de la Tamise avaient demandé qu’on fit la paix avec le roi. Après l’exécution du roi , le parlement envoya leur pétition , avec leurs noms , à la nouvelle haute cour qu’il venait d’instituer pour juger cinq des principaux chefs royalistes; frappant ainsi les petits de terreur en même temps qu’il faisait tomber la tête des grands. Quelquefois les hautes cours ne pouvaient être employées ; elles auraient entraîné trop d’émotion publique, ou trop d’apparat, ou trop de lenteur. Le parlement républicain jugeait alors lui-même , infligeant , par un simple vote , d’énormes amendes, le pilori, le bannissement, tantôt pour abattre un ennemi obstiné, tantôt pour servir les passions ou pour couvrir les fautes de quelqu’un de ses propres chefs. N’y avait-il aucun moyen de poursuivre et de condamner des hommes qu’on redoutait, quelques-uns de ces premiers réformateurs politiques que les républicains n’avaient pu vaincre qu’en les chassant du parlement , on les détenait arbitrairement, on les dispersait dans des prisons éloignées. On bannissait en masse de Londres les cavaliers, les catho-
liques, les officiers de fortune, tous les suspects. Et si quelque écrivain royaliste , au lieu de conspirer en secret , dénonçait bruyamment au pays , par la voie de la presse , les méfaits, réels ou supposés, des meneurs républicains, il était arrêté et mis à la Tour, où il restait et mourait, atten» dant son jugement.
Tant d’oppression au sein de tant d’anarchie semblait d’autant plus odieuse et intolérable qu’elle provenait d’hommes qui naguère avaient tant exigé du roi , et tant promis eux-mêmes en fait de liberté ! et d’hommes parmi lesquels un grand nombre étaient naguère inconnus, obscurs, sortis de conditions dans lesquelles le peuple n’était pas accoutumé à reconnaître et à respecter le pouvoir suprême, n’ayant, à l’empire qu’ils exerçaient si violemment, point d’autre titre que leur mérite personnel , titre contesté tant qu’il ne s’est pas élevé au-dessus de toute comparaison, et la force matérielle dont ils disposaient, litre qui offense et aliène ceux-là mêmes qui s’y soumettent, tant que leur vainqueur ne les a pas complètement abattus et avilis.
Malgré le double enivrement du pouvoir et du danger, plusieurs , parmi les chefs républicains , avaient l’instinct de cette situation et du sentiment public à leur égard. Puissants, iis se sentaient isolés , et souvent dédaignés. Il n’y a point de pouvoir qui rassure contre l’isolement, ni qui rende insensible au dédain. Iis souhaitaient ardemment de se faire, à la domination, d'autres titres que la guerre civile et le régicide , et de s’élever, par quelque acte grand et national , au niveau de leur fortune. Ils méditaient et pré*
DISCOURS SUR L’HISTOIRE
paraient au dedans , sur les lois civiles , l’administration de la justice, les impôts, beaucoup de réformes; mais les plus importantes , d’un mérite fort contestable en soi , étaient énergiquement repoussées par la plupart des hommes considérables du parti lui-même ; et, loin de relever la république, elles n’auraient fait que la plonger plus avant dans les rangs des sectaires et des niveleurs. Évidemment, aucune mesure de régime intérieur ne pouvait donner aux chefs républicains ce qui leur manquait. Leurs pensées se portèrent au dehors. Ils avaient peu d’effort à faire et point de risque à courir pour maintenir, dans leurs relations avec les puissances étrangères, la dignité et les intérêts de leur patrie. Le temps des guerres de croyances religieuses finissait; celui des guerres d’idées politiques ne venait pas encore. Aucun des grands gouvernements européens, bien que détestant la nouvelle république , ne songeait à l’attaquer ; tous au contraire recherchaient son amitié , pour l’enlever à leurs rivaux , ou pour s’en servir contre eux. La simple neutralité assurait à l’Angleterre la paix , une entière indépendance pour ses affaires intérieures et un grand poids dans les affaires du continent. Les chefs du parlement républicain voulurent davantage. Ils étaient en présence de trois puissants États, la France, l’Espagne et la Hollande : les deux premiers, catholiques et monarchiques, adversaires naturels, plus ou moins contenus ou déguisés, de la nouvelle république ; le dernier, protestant et républicain, attiré vers l’Angleterre par toutes les sympathies de la foi et de la liberté. Une idée s’éleva et bouillonna rapi-
dément dans ces esprits hardis et agités. Pourquoi l’Anglegleterre et la Hollande ne s’uniraient-elles pas en une seule et grande république qui ferait bientôt dominer en Europe leur politique et leur foi commune? Il y avait là de quoi charmer les plus pieux, de quoi occuper les plus ambitieux. Quelle reconnaissance ne porterait pas le peuple anglais aux hommes qui auraient donné cet accroissement à sa grandeur, cette satisfaction à sa conscience et à son orgueil ! A ce prix, la monarchie était oubliée, la république était fondée, le parlement républicain devenait un sénat de rois.
L’œuvre fut tentée. Les chefs républicains s’y employèrent passionnément : les uns, par des influences indirectes, et en propageant en tous sens leur idée ; les autres, dans des ambassades solennelles, et en essayant de poser les bases de l’union future des deux nations. Mais les rêves des révolutions sont encore plus vains dans les rapports extérieurs que dans le gouvernement intérieur de l’État. Il plaisait aux républicains anglais de ne pas songer que, dans cette fusion, la république de Hollande serait absorbée par la république d’Angleterre, et qu’elle pourrait bien n’y pas consentir. Elle n’en accepta seulement pas l’insinuation. Les républicains hollandais, éprouvés par un siècle de laborieux succès, étaient trop fiers pour sacrifier leur patrie , et trop sages pour lier ses destinées à cette utopie d’une république naissante et chancelante. La cause des royalistes anglais avait d’ailleurs en Hollande la faveur, non-seulement de la maison d’Orange, mais d’une grande partie du peuple, dont le
DISCOURS SUR L’HISTOIRE
meurtre de Charles I er et les folies des sectaires révoltaient l’équité et le bon sens. Le juste orgueil de la Hollande dissipa en un instant la chimère que l’orgueil ambitieux du parlement anglais avait enfantée. Mais de semblables tentatives ne sont pas faites et n’avortent pas impunément. Il resta de celle-ci, entre les deux peuples, déjà naturellement rivaux, des méfiances et des jalousies profondes; entre leurs chefs , des amours-propres froissés et des rancunes ardentes. La guerre sortit bientôt de ces sources : en sorte que les grandes conceptions diplomatiques du parlement protestant et républicain de l’Angleterre aboutirent à une rupture et à une lutte passionnée avec le seul État républicain et protestant entre ses voisins du continent.
Ainsi, au dehors comme au dedans, les républicains anglais recevaient des événements, ou donnaient eux-mêmes, à leurs idées et à leurs espérances, de tristes et éclatants démentis. Ils avaient promis la liberté; ils pratiquaient la tyrannie. Ils avaient promis l’union et le triomphe du protestantisme en Europe ; ils portaient la guerre dans son sein.
En vain ce gouvernement durait, gagnait des batailles, écrasait ses ennemis : il ne s’affermissait point. Au milieu de leurs succès et de la soumission générale , la république et ses chefs se décriaient et s’abaissaient de jour en jour.
Un homme, le principal auteur du supplice de Charles I er et de l’établissement de la république, Cromwell,
avait pressenti ce résultat, et se disposait à en profiter. Le roi mort et la république proclamée, une métamorphose prodigieuse, mais naturelle, s’accomplit dans Cromwell. Poussé jusque-là, par ses passions de sectaire et d’ambitieux, contre les ennemis de sa foi et les obstacles à sa fortune, il s’était appliqué tout entier à les détruire. Dès que l'œuvre de destruction fut consommée, une autre nécessité lui apparut. La révolution était faite; il fallait refaire un gouvernement. La Providence, qui donne rarement à un même homme une double puissance, avait marqué Cromwell pour l’un et l’autre rôle. Le révolutionnaire disparut, le dictateur se prépara.
En même temps que cette nécessité dominante de la situation nouvelle frappait son esprit grand et sain, Cromwell entrevit que le gouvernement qu’on tentait d’établir n’y réussirait point : ni les institutions, ni les hommes. Dans les institutions, point d’unité, ni de stabilité, ni d’avenir; la guerre intestine et l’incertitude permanente au sein du pouvoir. Dans les hommes, des vues étroites ou chimériques, des passions petites ou aveugles; la lutte révolutionnaire perpétuée entre le pouvoir et le pays. Érigés en souverains, le parlement républicain et ses chefs furent bientôt mesurés et condamnés par le bon sens de Cromwell. Un gouvernement fort et régulier ne pouvait sortir de là.
Une pensée préoccupa dès lors Cromwell : ne point s’associer à la politique ni à la destinée de ces institutions et de ces hommes ; se tenir en dehors de leurs fautes et de leurs revers ; se séparer du parlement en le servant.
C'était peu de se séparer; il fallait grandir pendant que d’autres s’usaient. Cromwell prévoyait la ruine du parlement et de ses chefs; décidé à ne pas tomber avec eux, il voulait s’élever à côté d’eux.
Les grands hommes d’action ne construisent point d’avance, et de toutes pièces, leur plan de conduite. Leur génie est dans leur instinct et dans leur ambition. Chaque jour , dans chaque circonstance, ils voient les faits tels qu’ils sont réellement. Ils entrevoient le chemin que ces faits leur indiquent et les chances que ce chemin leur ouvre. Ils y entrent vivement, et y marchent, toujours à la même lumière et aussi loin que l’espace s’ouvre devant eux. Cromwell marchait à la dictature sans bien savoir où il arriverait, ni à quel prix ; mais il marchait toujours.
Cette situation qu’il cherchait, isolée et en dehors du pouvoir régnant, le parlement vint lui-même la lui offrir. Cromwell à Londres incommodait et inquiétait les meneurs. Ils lui demandèrent d’aller prendre le commandement de l’armée qui devait soumettre l’Irlande, partout insurgée pour Charles Stuart, ou plutôt contre le parlement. Cromwell se fit prier. Il fallut lui accorder beaucoup : d’abord pour ses amis, son patronage était vaste et zélé; puis pour lui-même; il voulait de grands et sûrs moyens de succès, des troupes bien pourvues, des honneurs éclatants, un pouvoir incontesté. On lui donna tout, on était pressé qu’il partit. Son départ fut solennel et magnifique. Plusieurs sermons furent prêchés, pour prédire et demander à Dieu son succès. Cromwell parla et pria lui-même en public, cherchant
et trouvant dans la Bible des allusions pleines d’encouragement à la guerre qu’il allait soutenir. Il sortit de Londres entouré d’une garde nombreuse, formée d’officiers brillamment équipés. A Bristol, où il s’arrêta avant de s’embarquer, le peuple des campagnes environnantes accourut pour le voir. Il ne négligea rien, et rien ne lui manqua pour exciter l’attente et remplir les esprits au moment où il s’éloignait des regards.
C’était l’Angleterre qu’il voulait gagner en lui soumettant l’Irlande. Il était là en présence d’une race et d’une religion ennemies, l’une méprisée, l’autre détestée du peuple anglais. Il leur fît la guerre à outrance, massacrant, dépouillant, expulsant les Irlandais, n’hésitant pas plus devant la cruauté dans les camps que devant le mensonge dans le parlement, couvrant tout par la nécessité, prompt à y croire pour arriver plus vite au succès.
L’éclat de ses victoires et de son nom inquiéta bientôt le parlement. C’était de Cromwell que s’occupaient partout, dans leurs entretiens, le peuple pour l’admirer, les habiles pour pénétrer sa conduite et son avenir. En Écosse, au moment où il était parti pour l’armée d’Irlande, le bruit s’était répandu que ce n’était pas à Dublin, mais à Edimbourg, qu’il voulait la conduire, et toute la population s’en était émue. D’autres disaient qu’à son retour d’Irlande, il méditait de sortir d’Angleterre et d’aller en France, on ne savait pas à quel titre ni dans quel dessein. Des pamphlets furent saisis, intitulés : le Caractère du roi Cromwell. Il arrivait à ce point où les plus frivoles circonstances, les
DISCOURS SUR L’HISTOIRE
moindres démarches d’un homme qui devient grand excitent passionnément la curiosité populaire et la sollicitude de ses rivaux. Les meneurs du parlement crurent pouvoir profiter des quartiers d’hiver qu’il venait de prendre à Dublin pour le rappeler à Londres. Cromwell n’obéit point, ne répondit même pas, rentra brusquement en campagne, poursuivit en Irlande son œuvre de destruction, et ne consentit enfin à retourner en Angleterre que lorsque de nouveaux et plus graves périls pour la république lui ouvrirent à lui-même de nouvelles perspectives d’indépendance et de grandeur.
L’Écosse avait rappelé Charles Stuart. La république et la monarchie allaient se retrouver en présence. Il fallait à la république un champion éprouvé contre le roi : le parlement essaya d’en avoir deux, Fairfax et Cromwell. Fairfax refusa. Le parlement nomma Cromwell seul, désolé mais contraint de lui donner encore, pour sauver la république, un royaume à conquérir.
Cromwell fit la guerre et se conduisit en Écosse tout autrement qu’il n’avait fait en Irlande. Autant envers les catholiques irlandais il avait été violent, dur, impitoyable, autant envers les protestants écossais il se montra modéré, patient, caressant. Il y avait là, autour du parti royaliste et jusque dans scs raDgs, des dissensions profondes : des presbytériens plus fanatiques que royalistes, et qui ne servaient le roi qu’avec des méfiances et des restrictions infinies ; des sectaires aussi ardents, aussi démocratiques que les sectaires anglais, pleins de sympathie pour Cromwell, pour
ses soldats, et plus disposés à les seconder qu’à les combattre. Cromwell ménageait et exploitait ces dispositions, cherchant la bataille contre l’armée du roi, mais plein d’égards pour le pays, négociant séparément avec les chefs qu’il savait incertains ou enclins vers lui, entrant en correspondance, en conférence, en controverse religieuse avec les théologiens écossais, habile à plaire et laissant de lui-même une impression grande et favorable quand il ne parvenait pas à convaincre ou à séduire. Il s’avançait ainsi en Écosse, gagnant chaque jour du terrain par les armes et dans les esprits, détachant du roi des comtés, des villes, des chefs. Charles se sentait pressé, cerné, bientôt atteint. Il prit soudain, avec l’entrainement de la jeunesse, une résolution éclatante et désespérée; il se mit, avec toute son armée, en marche rapide vers l’Angleterre, livrant l’Écosse à Cromwell, et décidé à aller tenter, au cœur de la république, la fortune de la royauté.
Un mois ne s ’était pas encore écoulé depuis que Charles et l’armée écossaise avaient posé le pied sur le sol anglais; Cromwell les avait atteints, vaincus et dispersés à Worcester où Charles venait de se faire proclamer roi. Charles errait d’asile en asile et de déguisement en déguisement, cherchant une barque qui le transportât hors d’Angleterre; et Cromwell rentrait en triomphe à Londres, entouré des membres du parlement, du conseil d’État, du conseil commun de la cité, et d'une foule immense qui le proclamait son libérateur.
La joie qui succède à une grande crainte surmonte un
DISCOURS SUR L’HISTOIRE
moment toute jalousie et toute haine. Le parlement combla Cromwell de faveurs : une riche dotation en terres fut votée pour lui; le palais de Ilampton-Court lui fut assigné pour résidence ; les plus méfiants lui prodiguèrent les marques de reconnaissance et de déférence. L’enthousiasme du peuple républicain était plus sincère et valait davantage. Les révolutions qui ont renversé d’anciennes grandeurs sont pressées et fières d’en élever de nouvelles. C’est leur sûreté, c’est leur orgueil de se voir consacrées dans de glorieuses images, et il leur semble qu’elles font ainsi réparation à la société qu’elles en avaient dépouillée. De là cet instinct qui, en dépit des passions démocratiques, pousse les partis populaires à ces manifestations pompeuses, à ces flatteries démesurées, à cette idolâtrie de langage dont ils se plaisent à enivrer les grands hommes qu’ils voient monter sur les ruines qu’ils ont faites. Sectaires et philosophes, citoyens et soldats, parlement et peuple, tous, de gré ou de force, concouraient à grandir Cromwell, comme pour grandir avec lui ; et les républicains de la cité de Londres, venus au-devant de lui pour le haranguer quand il rentrait dans leurs murs, se charmaient eux-mêmes en lui disant : «Vous étiez destiné à charger les rois de chaînes et à mettre leurs nobles dans les fers. » Aveugles qui ne se doutaient pas que bientôt ces fers pèseraient sur leurs propres mains.
Cromwell recevait ces hommages et ces grandeurs avec une humilité calculée, qui pourtant n’était pas dénuée de toute sincérité. « A Dieu seul, disait-il sans cesse, appartient la gloire, je ne suis que son faible et indigne inslru-
ment. » Il savait combien ce langage convenait à son pays, à son parti. Il l’exagérait et le répétait sans mesure, pour complaire aux hommes dont il exaltait ainsi la confiance et le dévouement. Mais c’était aussi l’expression de sa propre et intime pensée. Dieu, sa puissance, sa providence, son action continue dans les affaires du monde et sur les âmes, ce n’étaient point là, pour Cromwell, de froides abstractions ou des traditions usées : c’était vraiment sa foi. Foi peu conséquente et peu exigeante, qui ne gouvernait et ne gênait guère ses actions dans les tentations de la vie et les nécessités du succès, mais qui subsistait au fond de son âme, et inspirait ses paroles lorsque la grandeur de la circonstance ou de sa propre situation venait l’émouvoir fortement. Il en coûte peu d’ailleurs de parler humblement et de se dire l’instrument de Dieu quand Dieu fait de son instrument le maître des nations. Ni la puissance ni l'orgueil de Cromwell n'avaient à souffrir de son humilité.
Aussi plus sa situation devenait grande, plus son ambition grandissait et le portait au-dessus de sa situation. A travers son langage si humble, perçaient quelquefois, dans ses démarches, des éclairs de souveraineté. Sur le champ de bataille de Worcester, le désir lui vint d’armer, de sa main, chevaliers deux de ses plus braves généraux, Lambert et Fleetwood, et il y renonça avec humeur, sur l’observation que c’était là un droit royal. Le jour où il rentra en triomphe à Londres, sur la route, au milieu des acclamations publiques, telle était sa contenance qu’un homme (jui le connaissait bien, le prédicateur sectaire Hugh Peters,
DISCOURS SUR L’HlSTOIRK
dit en le voyant passer : « Cromwell se fera notre roi. » Il venait de sauver la république et de lui soumettre deux royaumes. Il n’avait, au loin et par les armes, plus rien de grand à faire. Il restait à Londres , puissant et oisif, sans cesse visité par ses officiers et ses soldats, centre de tous les mécontentements et de toutes les espérances; en face du parlement républicain , assemblée mutilée où siégeaient à peine chaque jour soixante ou quatre-vingts membres, quelques-uns sérieusement et honnêtement occupés des affaires publiques, de la marine , de la guerre avec la Hollande, des réformes projetées dans les lois, mais la plupart restés petits dans leur grandeur, adonnés à de mesquines passions, à de honteux intérêts, accaparant les emplois pour eux ou pour leurs proches, faisant servir leur pouvoir à leur fortune, à des haines et à des querelles subalternes; coterie de plus en plus égoïste, isolée, décriée, qui ne donnait au pays ni repos, ni liberté, ni avenir, et qui pourtant se montrait résolue à retenir le pouvoir souverain, comme si le salut de l’Angleterre eût pu exiger la perpétuité d’un si misérable gouvernement.
Cromwell hésita et attendit longtemps. Au moment de son triomphe, en reprenant son siège dans le parlement, il avait engagé la lutte. Deux questions, grandes et populaires, étaient ses armes : une amnistie générale qui proclamât que la guerre civile était finie, et une loi électorale qui réglât le mode et l’époque de la convocation d’un nouveau parlement. Ces deux mesures étaient depuis longtemps proposées ; mais elles demeuraient enfouies dans les comités,
sauf à apparaître quelquefois, dans les jours critiques, comme des leurres. Par l’influence de Cromwell, elles furent sérieusement reprises et discutées. L’amnistie fut votée, péniblement, au bout de cinq mois, après de nombreuses tentatives de restrictions, pécuniaires surtout, toujours repoussées , et avec succès , par Cromwell luimême, trop sensé pour se livrer à aucune animosité inutile, et attentif à se créer dans tous les partis des clients et des amis personnels. Mais la mesure décisive, la loi électorale, restait en suspens. Cromwell la pressait, sans ardeur pourtant, plutôt pour faire ressortir l’égoïsme obstiné des meneurs du parlement que pour arriver à une prompte issue. Il était lui-même très-perplexe. Par quels moyens plausibles contraindre le parlement à se dissoudre? Quel serait le résultat d’élections nouvelles? Et même des élections nouvelles suffiraient-elles à relever et à fonder le gouvernement? L’épreuve de la république était-elle heureuse? La monarchie n’était-elle pas toujours plus conforme aux lois, aux habitudes, aux sentiments, aux intérêts permanents du pays? S’il la voulait, s’il en avait besoin, comment la lui rendre? et dans quelle mesure? et quelle monarchie? Cromwell posait ces questions, non-seulement dans des conversations intimes avec quelques hommes importants, mais dans des conférences où il réunissait des officiers de l’armée et des membres du parlement. Il n’en sortait point satisfait : les officiers persistaient à rester républicains ; les politiques enclins à la monarchie n’en admettaient point d’autre que l’ancienne, et conseillaient à Cromwell de traiter
DISCOURS SUR L’HISTOIRE
avec elle pour la rétablir. Il rompait alors la conversation, pour revenir plus tard à la charge, souple en apparence, mais au fond indomptable dans son ambition , tantôt franc jusqu’à l’audace pour entraîner les hommes dans ses desseins, tantôt fourbe jusqu’à l’effronterie pour les leur cacher. Il retirait toujours de ces menées l’avantage de compromettre de plus en plus l’armée dans sa lutte avec le parlement. L’esprit sectaire était encore puissant dans l’armée, et l’esprit militaire s’y était fortement développé. Les passions du fanatique et les intérêts du soldat s’y combinaient et s’y soutenaient mutuellement. Cromwell les exploitait et les excitait sans relâche contre le parlement. Quelle iniquité que la solde des vainqueurs fut si mal payée, et que des hommes qui n’avaient ni combattu, ni souffert, recueillissent seuls les fruits de la victoire ! Quel affront à Dieu que les conseils de ses saints fussent si peu écoutés ! Des pétitions, présentées par le conseil général des officiers, au nom de l’armée entière, réclamaient avec hauteur le payement des arrérages, la réforme des abus du gouvernement, la satisfaction des espérances du peuple de Dieu. Le parlement menacé se défendait, s’irritait, et attaquait à son tour. Il pressait le licenciement d’une partie considérable de l’armée ; il mettait en vente ce même palais de Hampton-Court qu’il avait donné à Cromwell pour résidence. Cette situation si tendue durait déjà depuis dixhuit mois. De part et d’autre, on sentait approcher la crise. Qui en serait le maître? Le parlement prit soudain la résolution de presser lui-même ccttc dissolution qu’on lui
demandait. Il entra vivement dans la discussion et le vote de la loi électorale. Mais sa loi eut précisément pour but de maintenir le pouvoir dans les mêmes mains auxquelles elle devait le retirer. Les membres actuels du parlement républicain restaient de droit, sans aucune réélection, membres du parlement nouveau. Les élections ne devaient que combler les vides de rassemblée, selon le nombre total fixé par la loi. Et pour que rien ne manquât à la sûreté de la combinaison, les anciens membres devaient former seuls le comité chargé d’examiner les élections nouvelles et d’admettre ou de rejeter les élus.
Ce n’était point là une dissolution du parlement; c’était pour lui un bail nouveau. Cromwell n’hésita plus : rompant brusquement une conférence d’officiers réunis chez lui, à Wliitehall, il se rendit à la chambre des communes, prit silencieusement sa place au milieu de la délibération, et au moment où la loi électorale allait être mise aux voix, il se leva soudainement, et, avec une brutalité profonde, profitant du décri où les meneurs du parlement étaient tombés pour les accabler d’insultes grossières, et les insultant grossièrement pour les avilir encore davantage, il leur signifia qu’ils n’étaient plus rien, les fit chasser de leur salle par une compagnie de soldats, comme des intrus trop longtemps tolérés, et mit ainsi tout à coup fin au Long- Parlement.
Personne ne résista, personne n’éleva la voix ; non que le parlement expulsé n’eùt des amis, ardents et fidèles,
quoique peu nombreux ; mais ils avaient contre eux la force
et l’opinion. Tous les autres partis, qu’ils approuvassent ou non l’acte de Cromwell, s’en réjouissaient comme d’une justice et d’une délivrance. Intimidés ou impuissants, les vaincus se soumirent sans bruit; et ces meneurs révolutionnaires qui avaient fait neuf ans la guerre civile, chassé du parlement les trois quarts de leurs collègues, condamné à mort leur roi, et changé tyranniquement la constitution de leur pays, purent reconnaître que le gouvernement des peuples est une œuvre infiniment plus grande et plus difficile qu’ils ne s'en doutaient avant d’y avoir eux-mêmes succombé.
La république s’était établie au nom de la liberté ; et, sous la domination du parlement républicain, la liberté n’avait été qu’un vain mot, couvrant la tyrannie d’une faction. Après l’expulsion du parlement, la république à son tour devint un vain mot, conservé comme un de ces mensonges qui servent encore quoiqu’ils ne trompent plus, et le despotisme d'un seul fut pendant cinq ans le gouvernement de l'Angleterre.
Le despotisme, chez une nation forte qui s’y réfugie dans un accès de perplexité ou de lassitude, ne peut subsister qu’à deux conditions, l’ordre et la grandeur. Cromwell , devenu le maître, déploya toutes les ressources de son génie pour imprimer à son gouvernement ces caractères. Etranger aux passions haineuses, aux préventions étroites et intraitables que les factions portent dans leur empire, il voulait que tous, sans distinction d’origine et de parti, Cavaliers
et presbytériens aussi bien que républicains, pourvu qu’ils se tinssent en dehors des menées politiques, trouvassent, pour les intérêts de la vie civile, protection et sécurité. L’acte qui imposait à tout Anglais le serment de fidelité, sous peine d’incapacité devant les tribunaux, fut abrogé. L’administration de la justice redevint régulière et habituellement impartiale. Cromwell, général de la révolution, s’était toujours ménagé dans tous les partis des intelligences et des créatures. Cromwell , protecteur de la république, s’efforça de rallier à son gouvernement les forces hautes de la société. Trop sensé pour se détacher de ses racines et se livrer à ses ennemis, un instinct supérieur l’avertissait en même temps que, tant que le pouvoir n’est pas accepté et soutenu par les hommes que leur position , leurs intérêts , leurs habitudes rendent ses alliés naturels, rien n’est complètement ordonné ni solidement fondé. Ce chef fougueux des novateurs populaires se montrait plein de respect pour les institutions consacrées par le temps. Dans leur aversion des sciences humaines et des fondations aristocratiques ou royales, les sectaires voulaient détruire les universités d’Oxford et de Cambridge. Cromwell les sauva. Grand par nature, et maintenant placé haut, il prenait le goût de tout ce qui était élevé et grand par les souvenirs, par l’esprit, par le savoir, par la renommée. Il se sentait intéressé à l’attirer vers lui, et se plaisait à le protéger contre des haines grossières et subalternes. Et il employait à soutenir cette politique, à maintenir au profit de tous l’ordre et les lois, à rétablir partout le pouvoir et le respect, oette même
DISCOURS SUR L’HISTOIRE
armée avec laquelle il avait renversé tant d’anciennes grandeurs, et dont la forte discipline et le dévouement qu’elle lui portait ne comprimaient qu’imparfaitement et à grand’peine les passions mal éteintes.
Au dehors, dans les relations extérieures de l’Angleterre, Cromwell, plus libre du joug des partis, porta un sentiment encore plus juste des intérêts de son pays comme de sa propre situation, et obtint un succès bien plus complet.
La paix fut la base de sa politique. Dès son avènement , il se mit à l’œuvre pour la rétablir ou l’assurer partout, avec la Hollande, le Portugal, le Danemark; mettant de côté tantôt ces rêves de fusion républicaine et protestante que naguère il avait conçus ou fomentés lui-même , tantôt les rancunes de religion ou de parti ; pressé de régler les différends, de clore les questions ; quelquefois susceptible et hautain pour bien établir la dignité d’un gouvernement nouveau, mais toujours sensé, ne se livrant à aucune exigence démesurée, à aucune ambition chimérique, ne recherchant au dehors que ce qui convenait à sou intérêt essentiel, la sécurité et la force de son pouvoir au dedans.
Aussi, la paix une fois assurée, la seconde base de sa politique fut la neutralité. C’était alors, en Europe, la crise de la lutte entre la maison d’Autriche et la maison de Bourbon, entre l’Espagne qui déclinait et la France qui montait rapidement. Toutes deux faisaient d’ardents, et quelquefois de honteux efforts pour attirer l’Angleterre dans leur alliance. Cromwell les écoutait toutes deux, donnant à l’une et à l’autre assez d’espérances pour en obtenir ce qui im-
DE Li RÉVOLUTION D’ANGLETERRE. 55
portait à son gouvernement, mais ne s’engageant ni dans l’une ni dans l’autre cause. Tout bien considéré, il jugea que, du côté de l’Espagne, il y avait pour lui moins à espérer, moins à craindre , et bien plus à prendre. Il méditait de donner, à la puissance et au commerce de l’Angleterre, une large base dans le nouveau monde. Il sortit de la neutralité, mais avec tant d’à-propos et de mesure que, pendant que sa guerre avec l’Espagne lui donnait au delà des mers la conquête de la Jamaïque, son alliance avec la France lui valut, aux portes du continent européen, la possession de Dunkerque, sans que pourtant il s’engageât, dans la lutte des deux puissances, assez avant pour compromettre l’indépendance de la politique extérieure de son pays.
Ce fut, sous son gouvernement, le constant caractère de cette politique de n’avoir rien de systématique ni d’emporté, et de ne se mêler des affaires d’autrui qu’autant que ses propres affaires l’exigeaient réellement. Les Stuarts étaient réfugiés en France. La cour les traitait avec faveur, quoique timidement. Les essais de guerre civile de la Fronde troublaient le royaume. Les protestants y étaient , sinon persécutés, du moins inquiétés et mécontents. L’occasion semblait belle et la tentation était forte, pour Cromwell, d’intervenir là contre ses ennemis , et pour la cause religieuse et politique qui avait fait sa grandeur. Le prince de Condé, chef des insurgés, la ville de Bordeaux, leur boulevard, l’en sollicitaient ardemment, entretenant auprès de lui des envoyés, multipliant les instances et les offres pour
obtenir son appui, Cromwell les accueillait , leur donnait
DISCOURS SUR L’HISTOIRE
lieu d’espérer, envoyait à son tour en France des agents chargés de sonder les dispositions et de mesurer les forces des protestants et des frondeurs, inquiétait ainsi gravement Mazarin; puis, ne trouvant, du côté des mécontents français, ni forces réelles, ni conduite habile, ni chance de succès, il écartait toute velléité d’ambition ou de passion, laissait tomber les offres qu’il avait reçues, les espérances qu’il avait laissées naître, et traitait avec Mazarin, mettant à profit les inquiétudes qu’il lui avait fait concevoir.
Qu’une occasion moins tentante, mais moins compromettante, s’offrît ailleurs de soutenir le protestantisme opprimé, Cromwell la saisissait avidement. Pour protéger, contre le duc de Savoie, de pauvres paysans expulsés de leurs vallées, il multipliait les déclarations, les ambassades, les secours d'argent, les menaces, sommait la cour de France d’intervenir si elle ne voulait qu’il intervînt luimême, entraînait dans ses démarches les Provinces-Unies, les cantons suisses, atteignait son but par le seul mouvement qu’il imprimait, et donnait ainsi aux sentiments religieux de l’Angleterre une éclatante satisfaction, sans l’engager dans aucune lutte grave et incertaine.
Quand des intérêts anglais, importants quoique secondaires, étaient en jeu, réclamant protection ou réparation, Cromwell les soutenait énergiquement, en les tenant avec soin séparés des questions générales et passionnées. Il envoyait dans la Méditerranée l’amiral Blake avec une forte escadre, chargé de se porter partout où l’Angleterre avait des réclamations à former ; et Blake se présentait suecessi-
vement devant Livourne, Alger, Tunis, Tripoli, vidant avec éclat, quoique sans les grossir, ces démêlés divers, et ne se retirant que lorsqu’il avait obtenu de gré ou de force le redressement des griefs de son pays.
Tant d’efforts et de succès ne demeuraient point vains, mais n’atteignaient point au véritable et dernier but du vainqueur. Ce gouvernement si actif sans témérité, si habile à flatter les passions nationales sans s’y asservir, qui au dehors faisait grandir son pays sans le compromettre , et maintenait l’ordre au dedans avec les soldats de la révolution, Cromwell était obéi, craint, admiré, mais ne s’enracinait point. L’Angleterre se soumettait h son génie et à sa force; elle n’acceptait pas sa domination. Consommé dans l’art d’attirer à lui les hommes, tous les jours il en détachait quelques-uns des anciens partis, les décidant tantôt à le servir activement, tantôt à cesser d’agir comme ses ennemis. Il obtint, autant que l’ait jamais obtenu aucun autre parmi les maîtres des peuples, tout ce que le bon sens, la fatigue, l’intérêt personnel, la faiblesse, la lâcheté, la bassesse, la trahison peuvent donner à la puissance. Mais les anciens partis subsistaient toujours, Cavaliers, presbytériens, républicains, comprimés mais vivaces, et ne renonçant ni à l’espérance ni à l’action. Dans le cours des cinq années de l’empire de Cromwell, et sans parler d’une foule de tentatives obscures, quinze conspirations et insurrections, royalistes ou républicaines, ou coalisées, mirent son gouvernement en alarme ou sa vie en danger. Il les réprimait énergiquement, sans cruauté et sans pitié, rigoureux ou
DISCOURS SUR L’HISTOIRE
clément selon le besoin, employant tour à tour les lois et l'arbitraire, le jury et les cours d’exception, une police infatigable et une armée dévouée, les arrestations silencieuses et les exécutions éclatantes, le bannissement, l’emprisonnement, la vente des insurgés vaincus comme esclaves dans les colonies, tout ce qui se peut inventer pour frapper des ennemis d’impuissance ou de peur. Rien ne réussit contre lui ; tous les complots furent déjoués et toutes les prises d’armes étouffées. Le pays ne s’y associait point et gardait son repos. Mais il ne croyait ni au droit ni à la durée de ce pouvoir tous les jours vainqueur. Cromwell ne régnait point dans les esprits comme un souverain reconnu et définitif. Au faîte de sa grandeur, il n’était, dans la pensée publique, qu’un maître irrésistible mais provisoire, sans rival mais sans avenir.
Il le sentait lui-même mieux que personne. C’était le caractère de son esprit de voir toutes choses, même sa propre situation, comme elles étaient réellement. Jamais grand homme n’a été plus ardent à l’espérance et plus étranger à l’illusion.
Il avait appris , en renversant la monarchie constitutionnelle, que c’était le seul gouvernement qui convînt et qui pût durer en Angleterre. Maître des ruines de l’édifice, une pensée constante s’empara de lui , le relever pour s’y établir.
Ce fut son désir et son travail continu de parvenir à avoir un parlement avec lequel il pût vivre et gouverner. Il en réunit quatre en cinq ans ; tantôt choisissant lui-
même, de concert avec ses officiers, l’assemblée qu’il décorait hypocritement de ce nom ; tantôt la faisant élire selon le nouveau mode que le Long-Parlement républicain était sur le point d’adopter quand il l’avait chassé ; traitant toujours ces assemblées, à leur début, avec beaucoup de solennité et de déférence; usant, pour s’y créer une majorité, des artifices les plus éhontés, des violences les plus inouïes; et soigneux , au moment même où il rompait avec elles , de ne point donner à croire qu’il renonçât à leur concours.
L’entreprise, de sa part, était chimérique. Les royalistes n’entraient point dans scs parlements. Les presbytériens n’y arrivaient qu’en fort petit nombre. Les diverses fractions du parti républicain y siégeaient presque seules, profondément divisées et irritées. Les partisans de Cromwell étaient peu propres à triompher par la tactique parlementaire et la discussion. Ses ennemis, bien plus exercés dans ce genre de combat , en déployaient, pour lui nuire , toutes les ressources. Il se retrouvait là en présence des hommes qu’il avait détrônés, sincèrement passionnés contre sa tyrannie, obstinés dans leurs idées et leurs habitudes anarchiques, et aussi ingouvernables qu’incapables de gouverner. Lui-même, il leur fournissait, à chaque instant, des griefs et des armes, car il n’avait pas appris , en devenant le maître absolu , à respecter le droit, ni à endurer la résistance et la contradiction. Averti, par son grand instinct, que, dans son isolement despotique, il ne fondait rien, pas même son propre pouvoir, il appelait un parle-
DISCOURS SUR L’HISTOIRE
ment pour s’en aider dans la création d’un gouvernement durable ; mais quand le parlement était là , dépourvu des forces naturelles du parti conservateur, et dominé par des hommes qui ne savaient que détruire, bientôt Cromwell ne pouvait supporter ni leur liberté, ni leur fol aveuglement, et il brisait cet instrument qu’il sentait nécessaire, mais qu’il s’irritait de trouver toujours fatal.
Un jour, il crut avoir enfin réussi à réunir un parlement qui comprit et secondât ses desseins. Il se hâta d’y faire éclater l’idée qui le possédait, le rétablissement complet de la monarchie anglaise , un roi et deux chambres. La proposition en fut faite et débattue dans le parlement, et publiquement négociée pendant plus de deux mois entre le parlement et le protecteur. Cromwell déploya dans la négociation cet étrange amalgame d’ardeur et de retenue , d’habileté profonde et d’hypocrisie grossière, qui était à la fois son art et sa nature. La prudence égalait presque en lui l’ambition. Il ne voulait pas que son avènement à la royauté fût au prix d’une scission dans son parti, base déjà si étroite et si chancelante de son gouvernement. Il prétendait devenir roi sans que le protecteur fût en péril. Il fallait, non-seulement que la couronne lui fût offerte, mais que tous les hommes importants dont il était entouré, sectaires ou politiques, officiers ou magistrats, se fussent décidés et compromis à la lui offrir. Depuis longtemps , avant l’institution du protectorat , avant l’expulsion du Long- Parlement, il les sondait et les préparait à cette fin. Engagé cette fois dans la tentative suprême, son travail, pour agir
sur eux, fut infini et infatigable, tantôt direct, tantôt détourné; il s'adressait tour à tour à leur intérêt, à leur amitié, à leur raison ; il essayait de leur faire comprendre que la révolution qu’ils avaient faite, et leur propre situation à eux-mêmes comme la sienne , demeureraient faibles et précaires tant qu’ils ne se seraient pas établis ensemble dans l'institution sur laquelle se fondaient toutes les lois, à laquelle se rattachaient toutes les habitudes d’obéissance et de respect de l'Angleterre. 11 persuada , ou entraîna , ou séduisit tant de gens, même parmi les officiers longtemps rebelles , qu’il put se croire et se crut vraiment assuré du succès. La proposition fut votée dans le parlement. La couronne lui fut officiellement offerte. 11 ajourna sa réponse. Il voulait vaincre les dernières résistances. C’était auprès de lui, parmi les généraux les plus intimement unis à sa personne , qu'il les rencontrait. Elles furent insurmontables, par sincère passion républicaine, par pudeur de démentir à ce point leur vie, par vengeance de rivaux humiliés. Cromwell se flatta qu’après tout ce n’était que l'humeur de quelques hommes. 11 se décidait à passer outre, et à poser enfin sur sa tète cette couronne mise sous sa main , lorsqu’il apprit qu’à cette heure même une pétition, rédigée par l'un de ses chapelains et signée par un grand nombre d’officiers, était, au nom de l’armée , solennellement présentée au parlement , réclamant la fidélité à la bonne vieille cause et repoussant le rétablissement de la royauté. Cromwell manda aussitôt le parlement à Whitchall, et, s’étonnant qu’on eût ainsi l’air de protester contre
DISCOURS SUR L’HISTOIRE
sa réponse avant qu’elle fût faite, il refusa formellement le titre de roi.
C’était en vain qu’éclairé par son génie sur le vice de sa grandeur, il s’efforçait de la transporter sur des bases consacrées par le droit et le temps. Dieu ne voulut pas que le même homme qui avait fait tomber la tête du roi, et foulé aux pieds les libertés du pays , recueillit l’honneur et le fruit du rétablissement de la royauté et du parlement. Puissant contre l’anarchie, Cromwell, en luttant contre les difficultés de sa situation , retombait sans cesse dans le despotisme. 11 avait fait rentrer l’impartialité dans l’ordre civil ; et, poussé par la nécessité de suffire aux dépenses de son gouvernement , il soumit tous les royalistes aux exactions les plus iniques , et tout le pays au régime de la tyrannie militaire , seul moyen d’accomplir les exactions. 11 se faisait gloire d’avoir rendu à l’administration de la justice sa régularité et son éclat; et quand des avocats illustres défendirent contre ses poursuites des accusés, quand des magistrats intègres se refusèrent à les condamner contre les lois, il maltraita, destitua, emprisonna les avocats et les magistrats avec un emportement sans exemple dans les plus mauvais temps. C’était trop d’arrogance que de prétendre rétablir la monarchie légale sans renoncer aux violences révolutionnaires. Cromwell jouissait déjà d’un privilège rare ; il avait passé de la révolution h la dictature ; il ne lui fut point donné de transformer la dictature en un régime de droit et de liberté.
Mais sa prudence, dans cette périlleuse épreuve, ne fut
point perdue. Il ne s’était arrêté qu’au dernier moment, mais il s’était arrêté. L’Angleterre qui avait vu sa retraite, les républicains qui l’y avaient réduit , avaient toujours besoin et peur de lui. Sa situation demeura entière, et le protecteur ne fut pas moins puissant pour avoir échoué à se faire roi. Il n’abandonnait point son dessein. II prenait même des mesures pour préparer la réunion d’un parlement nouveau , se promettant sans doute, comme il avait jadis dompté le parlement par l’armée, de dompter un jour l’armée par le parlement. Mais déjà s’appesantissait sur lui la main qui devait le dompter lui-même. Sa santé était depuis quelque temps altérée. Des douleurs de famille , la perte d’une fille chérie aggravèrent son mal. Il dépérit rapidement. Il ne voulait pas mourir. Tant d’épreuves traversées avec bonheur, les grandes choses qu’il avait faites et qu’il avait encore à faire, la nécessité de sa présence, la puissance de sa volonté , tout le portait à se persuader qu’il n’avait pas atteint le terme de sa vie. Il disait, dans sa plus confiante intimité : « Je suis sûr que je ne mourrai pas aujourd’hui ; je sais que Dieu ne veut pas encore que je meure. » Dieu avait marqué Cromwell pour être un exemple éclatant de ce que peut et de ce que ne peut pas un grand homme. Sa destinée était accomplie. 11 s’était fait, par son seul génie, le maître de son pays et de la révolution qu’il avait faite dans son pays ; il resta, jusqu’à sa dernière heure, en pleine possession de sa grandeur; et il mourut , consumant sans succès son génie et sa puissance à
tenter de refaire ce qu’il avait détruit, un parlement et un roi.
DISCOURS SUR L’HISTOIRE
Dans l’anarchie où la jeta cette mort, l’Angleterre eut l’une de ces bonnes fortunes rares dont on ne saurait dire si elles viennent de Dieu seul, ou si la sagesse des hommes peut y réclamer quelque part. L’anarchie n’eut point de dénoûment factice, ni incomplet, ni précipité. Toutes les ambitions , toutes les prétentions , tous les éléments de chaos et de lutte politique que Cromwell avait comprimés reparurent et rentrèrent en tumulte sur cette scène que naguère il remplissait seul. Son fils Richard fut proclamé protecteur sans obstacle, et reconnu sans hésitation par les puissances étrangères. Mais à peine il essaya de gouverner qu’autour de lui s’élevèrent une foule de conseillers, bientôt ses ennemis et ses rivaux : le conseil général des officiers ; un nouveau conseil de l’armée, plus populaire ; un parlement nouveau, que Richard se hâta de convoquer; l’ancien Long-Parlement mutilé, ou plutôt, comme l’appela le peuple, la queue du Long-Parlement, soutenant qu’à lui seul appartenait le pouvoir légitime, puisqu’il avait reçu de Charles I er , du roi qu’il avait mis à mort, le droit de n’être dissous que de son propre aveu ; enfin ce même Long-Parlement, recruté des membres qu’avant la mort du roi il avait chassés de son sein, et qui maintenant y rentraient de force, comme ils en avaient été chassés. Tous ces fantômes prétendirent à remplacer le maître qui naguère les avait tous domptés; et l’Angleterre les vit, pendant plus de vingt mois, paraître, disparaître, reparaître confusément, s’évoquant ou s’expulsant, se coalisant ou se combattant tour à tour, sans qu’aucun d’eux prît un
seul jour la consistance et la force d’un gouvernement.
Et dans cet interrègne de vingt mois, au milieu de cette explosion ridicule de tant de prétendants chimériques , celui-là seul ne parut point qui était, dans la pensée de toute TAngleterre, soit espérance, 6oit crainte, le seul prétendant sérieux. A peine un ou deux mouvements insignifiants, qui se bornaient à demander la convocation d’un parlement libre, et où le nom de Charles Stuart n’était pas même prononcé, furent-ils tentés en sa faveur, et aussitôt réprimés sans effort.
C’était le souvenir de Cromwell qui retenait encore le parti royaliste dans la crainte et l’inaction. Il avait tant de fois abattu leurs espérances, et si rudement frappé leurs soulèvements ou leurs complots, qu’ils n’osaient plus se promettre le succès. Le bon sens d’ailleurs leur était venu avec les longs revers. Ils avaient appris à ne pas prendre leurs désirs pour la mesure de leurs forces, et à comprendre que, si Charles Stuart devait retrouver la couronne, c’étaient l’intérêt et le mouvement général de l’Angleterre qui pouvaient seuls la lui rendre, non pas une insurrection de Cavaliers.
Richard Cromwell eut la pensée et le désir de mettre lui-même un terme à l'agonie générale et à la sienne propre, en traitant avec le roi. Il ne manquait ni d’esprit ni d'honnêteté. 'Il n’avait ni ambition ni grondeur. Il avait assisté, avec un sentiment de fatigue plutôt que de confiance, à la destinée de son père. Il ne croyait point, pour lui-même, au retour d’un tel succès, et ne se sentait pas
DISCOURS SUR L’HISTOIRE
capable de porter un tel fardeau. Mais il n’était pas capable non plus de prendre, sur de tels intérêts, une résolution souveraine. Il était indécis et faible, criblé de dettes et cherchant de tous côtés l’avenir. Il demeura le jouet d’une fortune dont il sentait 'la vanité, et l’instrument d’hommes moins sensés que lui.
Il fallait arriver au dénoument. Tous les pouvoirs, tous les noms qui avaient fait la révolution, ou que la révolution avait faits, avaient été mis et remis à l’épreuve. Aucun obstacle extérieur, aucune résistance nationale ne les avaient entravés dans leurs efforts pour gouverner. Aucun n’y avait réussi. Ils s’étaient tous entre-détruits. Ils avaient tous épuisé, dans ces stériles combats, ce qu’ils avaient pu conserver de crédit et de force. Leur nullité était à nu. Cependant l’Angleterre restait à leur merci. La nation avait perdu, dans ees longues et tristes alternatives d’anarchie et de despotisme, l’habitude et le courage de régler elle-même ses destinées. L’armée de Cromwell était toujours là, incapable de créer un gouvernement, mais renversant tous ceux qui ne lui plaisaient pas. Un homme de l’armée, placé très-haut dans l’estime et la confiance des soldats, étranger aux partis politiques, qui avaient bien servi le parlement, et Cromwell, et même Richard Cromwell à son avènement, Monk pressentit quel serait le terme nécessaire de cette anarchie, et entreprit d’y conduire sans lutte et sans secousse son pays fatigué. Il n’avait rien de grand, excepté le bon sens et le courage ; nul besoin de gloire, nulle ambition de pouvoir ; point de principes, ni de desseins élevés,
ni pour son pays, ni pour lui-même ; une aversion profonde du désordre et de ces iniquités déréglées que les partis populaires couvrent de belles promesses. Il était attaché sans faste, mais avec force et modestie, à ses devoirs de soldat et d’Anglais. Point charlatan , point déclamatcur, discret jusqu’à la taciturnité, et absolument indifférent au mensonge. Il s’en servit avec une audace et une patience imperturbables pour amener ce qui lui paraissait le seul intérêt essentiel de l’Angleterre, le retour pacifique du seul gouvernement qui pût être stable et régulier. Tout le reste n’était à ses yeux que questions douteuses et disputes de partis. II y réussit. Toutes les fractions du grand parti monarchique suspendirent, pour le seconder, leurs anciennes animosités, leurs impatiences aveugles et leurs prétentions contraires. La restauration s’accomplit comme un fait naturel, seul possible, sans coûter une goutte de sang aux vainqueurs ni aux vaincus ; et Charles II, rentrant dans Londres au milieu d’acclamations immenses, put dire avec vérité : « C’est certainement ma faute si je ne suis pas revenu plus tôt, car je n’ai vu aujourd’hui personne qui ne protestât qu’il avait toujours souhaité mon retour. >»
Jamais gouvernement, ancien ou nouveau, ou relevé après être tombé , ne s’est trouvé dans de meilleures conditions de force régulière et de stabilité.
Charles II remontait sur son trône sans appui étranger, sans lutte intérieure, sans effort même de son propre parti,
par le seul élan de la nation anglaise enfin délivrée de
DISCOURS SUR L’HISTOIRE
l’oppression, et de l’anarchie, et des fluctuations révolutionnaires, et qui n’espérait plus que de lui seul l’ordre légal et un avenir.
La monarchie se rétablissait après l’épuisement complet et la ruine définitive de ses ennemis et de ses rivaux. La république et le protectorat avaient paru et reparu sous toutes les formes, dans toutes les combinaisons qu’ils pouvaient affecter. Tous les pouvoirs, tous les noms issus de la révolution étaient usés et décriés. Le champ de bataille restait vide. Les fantômes mêmes des combattants et des prétendants révolutionnaires s’étaient évanouis.
La royauté n’était pas seule rétablie. En même temps que le roi remontait sur son trône, les grands propriétaires, les gentilshommes de campagne, tous ces citoyens considérables qui avaient soutenu la cause royaliste, reprenaient leur place dans le gouvernement du pays, La république et Cromwell les avaient exclus des affaires publiques, n’y pouvant supporter leur présence. En y rentrant, ils comblaient un grand vide dans l’organisation sociale. C’est l’erreur commune des révolutionnaires de croire qu’ils remplaceront tout ce qu’ils détruisent , et qu’ils suffiront à tous les besoins de l’État. Les républicains anglais avaient pu abolir la chambre des lords et chasser le parti royaliste de la scène politique; ils ne parvinrent point à tenir cux-unêmes sa place, ni pour soutenir le pouvoir contre l'esprit d’anarchie, ni pour maintenir contre le despotisme les libertés de la nation. En même temps qu’elle releva la monarchie héréditaire, la restauration rendit à la propriété foncière, aux
campagnes, aux traditions de famille, à la portion la plus ancienne et la plus élevée de l’aristocratie territoriale du pays, leur rang et leur influence. Le pouvoir retrouvait ainsi à la fois son principe de stabilité et ses alliés naturels ; et la société politique, depuis onze ans mutilée et flottante, rentrait en possession de toutes ses forces et se replaçait sur toutes ses bases.
Le gouvernement de la société religieuse, l’Église épiscopale, se relevait en même temps que la royauté, Certes, l’origine de l’Église anglicane , née à la voix et élevée à l’ombre du pouvoir temporel , a été pour elle une grande infirmité, comparée à l’origine purement spirituelle et à la forte indépendance de l’Église catholique. Mais l’Angleterre en a retiré cet avantage que toute lutte a cessé entre le gouvernement de l'Église et celui de l’État : l’Église anglicane, intimement unie au trône et tenant de lui sa force première, lui a été constamment et loyalement dévouée ; et malgré les taches de son origine et les faiblesses de sa conduite, elle n’a manqué ni de ferveur dans sa foi, ni de vertu dans sa vie, ni de courage et d’éclat dans l'accomplissement de sa mission. Elle a eu scs héros et ses martyrs, indomptables sur l'échafaud et le bûcher, quoique souvent complaisants et faibles envers les rois, Quand elle fut rétablie, en 1660, avec Charles II, elle venait de subir pendant quinze ans toutes les persécutions révolutionnaires, la spoliation, l’oppression de son culte, l’insulte, la prison, la pauvreté. Elle avait tout supporté avec dignité et constance; elle se relevait entourée du dévouement passionné
du parti royaliste et du respect général de la population. Elle mit au service de la royauté une fidélité éprouvée et une autorité grandie par le malheur.
Les dispositions du peuple anglais répondaient à celles de l’Église : non que les sectes qu’elle avait longtemps opprimées, et qui venaient de l’opprimer à leur tour, cessassent de lui être ardemment ennemies ; non que les excès, odieux ou ridicules, du fanatisme et de l’hypocrisie, fissent partout place à une piété sage et vraie. Une réaction d’impiété, de frivolité, de licence et de cynisme, ne tarda pas à éclater. Mais elle ne pénétra guère au delà des régions hautes et superficielles de la société : au milieu des scandales de la cour et des classes qu’atteignait de près la contagion de ses exemples, l’Angleterre restait pleine de chrétiens sincères et fervents ; les uns attachés ou ramenés à l’Église anglicane par le souvenir des maux et l’aversion des désordres qu’avait entraînés sa chute ; les autres engagés dans les sectes dissidentes que l’Église recommença à persécuter assez cruellement pour exalter leur zèle, pas assez pour les frapper de mort. Au sein de leurs luttes et de leurs haines mutuelles, l’Église et les sectes exerçaient les unes sur les autres une influence salutaire ; elles se maintenaient ou se rappelaient réciproquement dans le respect de Dieu et de scs lois, dans la constante préoccupation des intérêts éternels de l’homme, dans la ferveur et l’activité de la foi.
Ainsi, dans la masse de la population, les bases morales ne manquaient point à la monarchie rétablie, et elle retrouvait autour du trêne , dans les classes que les habitudes de
leur vie rapprochent du pouvoir, les appuis politiques dont elle avait besoin.
Deux ennemis redoutables, l'esprit de révolution et. l’esprit de réaction, pouvaient seuls rendre vaines tant de circonstances propices, et compromettre de nouveau la monarchie.
L’esprit de révolution survit longtemps à sa défaite, et même à son impuissance démontrée. Des deux partis révolutionnaires qui avaient dominé l’Angleterre, la république et Cromwell, le dernier disparut complètement, si complètement que les fils du protecteur purent mourir en paix et oubliés dans leur patrie. Le parti républicain subsista, sans rien tenter, presque sans rien espérer pour sa propre cause, mais ardemment mélé à toutes les haines, à tous les complots contre le gouvernement établi, cherchant et trouvant incessamment dans les sectes persécutées, surtout en Écosse, des insurgés et des martyrs. Même dans les partis d’opposition légale, étrangers à tout regret et à tout désir républicain , les idées et les habitudes révolutionnaires demeuraient puissantes : les plus éclairés avaient l’esprit imbu de théories et le cœur prêt à s’émouvoir de passions incompatibles avec les luttes patientes et les transactions obligées de la monarchie constitutionnelle; les plus modérés considéraient la chance et glissaient sur la pente de révolutions nouvelles avec une facilité que repousse tout ordre stable et légal. Le venin révolutionnaire, amorti mais non expulsé, circulait encore dans les veines d’une grande partie de la nation anglaise, et l’entretenait dans un état
DISCOURS SUR L'HISTOIRE
d’intempérance politique plein d’obstacles et de périls pour le pouvoir.
L’esprit de réaction, cette maladie des partis vainqueurs, fomentait incessamment l’esprit de révolution : non que l’on doive accueillir tous les reproches dont l’histoire poursuit, à ce titre, les Cavaliers et l’Église d’Angleterre ; les révolutions longtemps souveraines , et enfin arrêtées dans leur cours , ont cette arrogante prétention que les iniquités qu’elles ont commises demeurent intactes ; il faut qu’on se contente de réprimer désormais leur pouvoir malfaisant ; elles qualifient de réaction toute réparation des maux qu’elles ont faits. Parmi les mesures prises sous le règne de .Charles II pour redresser les torts que les royalistes, laïques ou ecclésiastiques, avaient soufferts pendant la révolution, plusieurs n’étaient qu’un retour naturel et nécessaire au droit violé. Mais ces retours ont des limites que le bon sens indique à la politique des gouvernements et à l’intérêt des partis eux-mêmes. On ne répare pas l’injustice par l’injustice ; on ne met pas un terme aux révolutions par les provocations et les vengeances. Toute réparation qui prend de tels caractères perd son droit, et devient, pour la cause qu’elle prétend servir, un grave péril. La réaction religieuse surtout tomba , sous Charles II , dans ces excès déplorables : ce ne fut point la pure réparation des griefs et des maux de l’Église anglicane ; ce fut une vindicative persécution des sectes dissidentes, un manque de foi envers les plus modérées de ces sectes à qui le roi, au moment de son retour, avait solennellement promis la
liberté. Charles tenta à plusieurs reprises de tenir sa parole et d’assurer aux dissidents quelque tolérance ; la persécution répugnait à son bon sens, à la douceur de ses mœurs, à son indifférence en matière religieuse, à son secret penchant en faveur des catholiques. Mais ces faibles et froides velléités de justice cédaient bientôt à l’obstination des haines ecclésiastiques et à l’emportement des passions populaires. Aveuglé ou entraîné, le parti royaliste, dans le parlement et hors du parlement, s’y associait presque tout entier. Après 1660, la réaction laïque fut limitée et courte; la réaction religieuse, un moment contenue, éclata bientôt avec, violence , se perpétua en s’aggravant, et créa la plupart des périls et des fautes, je pourrais dire des crimes, où tombèrent Charles II et son gouvernement.
Mais ces fautes et ces périls , bien que graves et tristes , n’avaient au fond, pour la monarchie et la société anglaise, rien de vital ni de menaçant. A considérer les choses dans leur ensemble , l’esprit de révolution ne possédait plus et l’esprit de réaction ne domina point l’Angleterre. Depuis sa grande crise révolutionnaire de 4640 à 4660, le peuple anglais a eu ce bonheur, et ce mérite, qu’il a compris l’expérience et qu’il ne s’est jamais livré aux partis extrêmes. Au milieu des plus ardentes luttes politiques, et même des violences où il a tantôt suivi , tantôt poussé ses chefs, il s’est toujours, dans les circonstances suprêmes et décisives, contenu ou replié dans ce ferme bon sens qui consiste à reconnaître les biens essentiels qu’on veut conserver, et à s’y attacher invariablement, en supportant les inconvé-
DISCOURS SUR L'HISTOIRE
nienls qui les accompagnent , ou en renonçant aux désirs qui pourraient les compromettre. C’est h partir du règne de Charles II que ce bon sens, qui est l'intelligence politique des peuples libres, a présidé aux destinées de l’Angleterre. Trois grands résultats , encore confus et incomplets , mais irrévocables, et seuls essentiels aux vœux comme aux intérêts généraux de la nation anglaise, survivaient à la révolution qu’elle venait de traverser.
La royauté ne pouvait plus se séparer du parlement. La cause de la monarchie était gagnée; celle de la monarchie absolue était perdue. Des théologiens et des philosophes, Filmer et Hobbes, pouvaient ériger en dogme ou soutenir en principe le pouvoir absolu ; leurs idées pouvaient exciter, dans les écrits et dans les entretiens, la faveur ou la colère des hommes de science ou de parti. Dans la pensée pratique de la nation , la question était vidée : royalistes ou révolutionnaires , tous regardaient l’intime union et le contrôle mutuel de la couronne et du parlement comme le droit et la nécessité du pays.
La chambre des communes était, en fait, prépondérante dans le parlement. II ne s’agissait plus de sa souveraineté directe ; ce principe révolutionnaire était décrié et maudit ; la couronne et la chambre des lords avaient repris possession de leurs droits et de leur rang; mais elles avaient été trop rudement vaincues et abattues pour retrouver leur ancienne supériorité , même par la chute de leurs ennemis ; et ni les fautes ni les revers de la chambre des communes n’abolirent entièrement scs terribles victoires. Devenu Je
maître , le parti royaliste , dans ses rapports avec la couronne et l’administration de l’État, hérita des conquêtes essentielles du Long-Parlement. La confusion devait être longue, et souvent violente, avant que les partis divers, torys ou whigs, gouvernants ou opposants, eussent appris à bien user de ces conquêtes , à en bien comprendre le sens et la mesure , et à maintenir , entre les grands pouvoirs publics, cette harmonie laborieuse qui fait le mérite comme la difficulté du gouvernement constitutionnel. Mais à travers les tâtonnements de cet apprentissage, et malgré des apparences ou des formes souvent contraires, l’influence prépondérante de la chambre des communes dans les affaires publiques fut, à partir du règne de Charles II, un fait de plus en plus évident et assuré.
A côté, ou plutôt au-dessus de ces deux faits politiques, se plaçait le fait religieux également consommé par la révolution, la domination complète et définitive du protestantisme en Angleterre. Jamais, certes, les protestants anglais n’avaient été plus ardemment désunis ; et Bossuet pouvait, à bon droit, se donner le superbe plaisir de contempler et de peindre leurs divisions et leurs luttes. Mais l’unité d’une foi et d’une passion communes persistait dans ces sectes qui s’échappaient en tous sens ; au milieu de leurs propres combats, elles professaient l’Évangile et combattaient toutes le catholicisme avec la même ardeur ; et la liberté de conscience, sans cesse méconnue et opprimée par elles et entre elles, leur était à toutes, contre l’Église romaine, éga« lement chère et irrévocablement acquise.
DISCOURS SUR L’HISTOIRE
C’ctait là, dans sa pensée générale et intime, tout ce que demandait la nation anglaise à celte royauté ancienne dont elle accueillait avec transport le retour, décidée à supporter longtemps les fautes du gouvernement qui la préserverait de toute révolution nouvelle en lui assurant ces trois résultats de la révolution qu’elle venait de subir.
Mais ce fut précisément là ce que ni Charles II ni Jacques II ne surent ou ne voulurent pas accomplir.
En politique, Charles II était trop sensé et trop indifférent pour affecter ou pratiquer le pouvoir absolu. Il ne se souciait que de son plaisir, n’aimait le pouvoir que pour jouir de la vie, et admettait volontiers les ménagements et les transactions pour éloigner les périls des luttes extrêmes, ou pour s’en épargner les ennuis. Mais dans sa pensée, la monarchie absolue avait seule son estime et son goût. Il avait subi les coups et assisté aux égarements et aux mécomptes des institutions de son pays; il avait contemplé de près l’éclat de la cour de Louis XIV et la force de son gouvernement. Là se portaient son admiration et sa confiance. De là sa pente à tomber, envers Louis XIV, dans une servilité vénale ; il le regardait comme le chef du parti des rois, et ne ressentait pas toute la honte qui eût dû l’accabler quand il lui vendait la politique et les libertés de son pays.
En religion, Charles était à la fois sceptique et catholique, ne croyant à rien, et aussi corrompu d’esprit que de -mœurs; mais pensant qu’après tout, s’il y avait quelque vérité dans la religion, elle était dans la religion catholique,
abri plus sûr pour les rois contre les périls du pouvoir, pour les hommes contre ceux de l’éternité.
Ainsi, quoique, dans sa vie, il ne se conduisît pas en souverain absolu et catholique, Charles était, dans son âme, catholique et absolutiste, en sympathie avec les rois du continent, point avec la foi et la politique de sa nation.
Jacques II était catholique et absolutiste avec foi, et, dans sa conduite, conséquent avec sa foi ; de plus, aveuglément entreprenant, avec l’obstination d’un esprit étroit et stérile et la dureté d'un cœur froid et sec.
Tels étaient les deux princes que la restauration mit en présence de la nation anglaise, rentrant avec joie sous la monarchie et maudissant la révolution, mais instinctivement résolue à en conserver les grands résultats.
L’histoire d’Angleterre, dans tout le cours de la restauration, n’est que l’histoire de ce profond désaccord, lentement révélé mais enfin éclatant, entre deux rois et leur peuple, et des efforts persévérants du peuple anglais pour échapper aux conséquences de ce fait, c’est-à-dire à une nouvelle révolution.
Car l’Angleterre, durant cette époque, fut essentiellement conservatrice. Des factions ardentes, des ambitions égoïstes l’agitèrent de leurs intrigues, de leurs complots, de leurs insurrections. Elle fut plus d’une fois entraînée par leurs efforts, ou par ses propres passions, dans des mouvements en apparence révolutionnaires. Mais loin de seconder les hommes qui cherchaient le renversement de la monarchie des Stuarts, elle s’arrêtait et se rejetait en ar-
DISCOURS SUR L’HISTOIRE
rière dès qu’elle entrevoyait cette pente. Les conspirateurs et les insurgés ne furent, sous le règne de Charles II, que des minorités en désaccord avec le pays, même au moment où il leur montrait de la faveur. A mesure que la royauté restaurée faisait plus de fautes et laissait plus clairement percer ses tendances ou ses desseins, le mécontentement public s’aggravait, les chances de rupture entre le prince et le pays devenaient plus fortes ; mais le pays luttait contre ces chances au lieu de les chercher. La nation anglaise a fait pendant vingt-six ans, pour maintenir la maison de Stuart sur le trône sans lui livrer ses lois et sa foi, tous les sacrifices, tous les efforts que pouvait commander l’esprit conservateur le plus patient et le plus soutenu.
Toutes les phases du gouvernement anglais durant cette époque, la conduite et la destinée de tous les partis et de tous les ministères qui ont exercé le pouvoir, n’ont été que des formes diverses et des preuves éclatantes de ce grand fait.
Par la pente naturelle des choses , l’ancien parti royaliste, les conseillers fidèles de Charles I er dans le malheur et de Charles II dans l’exil , furent les premiers en possession du pouvoir. Clarendon était leur chef. Esprit ferme, droit et pénétrant, ami sincère de l’ordre légal et moral, attaché avec courage à la constitution et avec passion à l’Église de son pays, plein de respect pour les droits, écrits ou traditionnels, du peuple comme du prince, il détestait la révolution à ce point que toute nouveauté lui était indistinctement suspecte et antipathique. Premier ministre, il fut plus hau-
tain que fier, manqua de largeur dans les idées et de générosité sympathique dans le caractère , et jouit de sa grandeur avec faste en exerçant le pouvoir avec roidcur. Auprès du roi, qui lui portait une estime pleine de confiance et mêlée de quelque attachement, il était tour à tour sévère et humble, passant des remontrances aux complaisances, disant et soutenant la vérité en honnête homme, mais inquiet de l’avoir dite, et cherchant des appuis contre la cour sans vouloir puiser sa force dans le parlement. Il prétendait maintenir à la fois la couronne dans le respect des anciennes lois du pays, et la chambre des communes dans la modestie de son ancienne situation, et se flattait qu’on pourrait astreindre la prérogative royale à la légalité sans lui imposer, envers le parlement, aucune responsabilité nécessaire. Il échoua dans cette chimérique tentative de fonder, au sortir d’une révolution populaire, un gouvernement qui ne fût ni arbitraire ni limité; et il succomba lui-même après sept ans de prépondérance, odieux aux communes par son arrogance monarchique, aux sectes dissidentes par son intolérance épiscopale, à la cour par sa sévérité dédaigneuse, poursuivi par l’aveugle colère du peuple qui s’en prenait à lui de tous les malheurs publics comme de tous les torts du pouvoir, et indignement abandonné du roi pour qui il n’était plus qu’un censeur incommode et un ministre compromettant.
On a attribué la chute de Clarendon aux défauts de son caractère, et à quelques fautes ou à quelques échecs de sa
politique, au dedans et au dehors. C’est méconnaître la
DISCOURS SUR L’HISTOIRE
grandeur des causes qui décident du sort des hommes éminents. La Providence, qui leur impose une tâche si rude, ne les traite pas avec tant de rigueur qu’elle ne leur passe point de faiblesses, et qu’elle les renverse légèrement, pour quelques torts ou quelques échecs particuliers. D’autres grands ministres, Richelieu, Mazarin, Walpole, ont eu des défauts, et commis des fautes, et essuyé des échecs aussi graves que ceux de Clarendon. Mais ils comprenaient leur temps ; les vues et les efforts de leur politique étaient en harmonie avec scs besoins, avec l’état et le mouvement général des esprits. Clarendon se trompa sur son époque; il méconnut le sens des grands événements auxquels il avait assisté; il considéra et traita ce qui s’était passé de 1640 à 1660 comme une révolte après laquelle il n’y avait qu’à rétablir l’ordre et les lois, non comme une révolution qui, en précipitant la société anglaise dans de funestes égarements, l’avait lancée dans des voies nouvelles, et qui imposait à l’ancienne royauté rétablie de nouvelles règles de conduite. Parmi les grands résultats que celte révolution , même vaincue , léguait à l’Angleterre, Clarendon accepta avec sincérité le concours nécessaire du parlement, et avec joie le triomphe du protestantisme. Il repoussa et combattit obstinément l’influence croissante de la chambre des communes dans le gouvernement du pays, et ne sut ni reconnaître ni pratiquer les moyens par lesquels ce fait nouveau pouvait tourner à la sûreté, et même à la force de la monarchie. C’était là une de ces erreurs que ne rachètent point des talents ni des vertus rares, et qui rendent mor-
tels, dans l’impitoyable destinée des hommes publics, des torts ou des échecs d’ailleurs légers et de peu d’effet.
Apres les honnêtes conseillers de l'ancienne royauté vinrent les roués de la nouvelle cour , Buckingham et Shaftcsbury à leur tète : l’un licencieux, spirituel, léger et présomptueux-, l’autre ambitieux, profond et hardi; tous deux également corrompus et versés dans l’art de corrompre; tous deux prêts à passer sans cesse, pour le besoin de leur fortune ou le plaisir de leur vanité, de la cour à la multitude et du gouvernement à la faction. Ils entreprirent de donner satisfaction au parlement, aux dissidents, à tous les sentiments publics que la politique roide et isolée de Clarendon avait irrités. Mais il ne suffît pas de vouloir plaire et céder pour gouverner. Les téméraires et immoraux successeurs de Clarendon ne soupçonnaient pas quels embarras et quels périls ils étaient près d’attirer sur le pouvoir et sur eux-mêmes en prenant dans la chambre des communes leur point d’appui. Pour qu’une assemblée populaire puisse être un moyen habituel de gouvernement fort et régulier, il faut qu’elle soit elle- même fortement organisée et gouvernée, ce qui ne se peut qu’autant qu’elle contient de grands partis unis par des principes communs, et marchant avec suite et discipline, sous des chefs reconnus, vers un but déterminé. Or de tels partis ne se forment et ne subsistent que lorsque des intérêts puissants et des convictions fermes et longues rallient et retiennent ensemble les hommes. Une certaine mesure de foi aux idées et de fidélité aux personnes est la condition vitale des grands
DISCOURS SUR L'HISTOIRE
partis politiques , comme les grands partis politiques sont la condition du gouvernement libre. Rien de semblable n’existait et n’était près de se former sous Charles II, lorsque le ministère dit la cabale essaya de gouverner de concert avec la chambre des communes et selon son voeu. Après tant de secousses et de mécomptes, et surtout dans les régions voisines du pouvoir, les hommes étaient en proie au doute, à la méfiance, à une mobilité continuelle, 5 un esprit de personnalité tantôt impatiente jusqu’à l’impudeur, tantôt prudente jusqu’à la pusillanimité. La chambre des communes était pleine des débris des partis révolutionnaires; il n’y avait point de partis politiques capables et dignes de soutenir un gouvernement. Et des hommes tels que Shaftesbury et Buckingham étaient incapables et indignes de former de tels partis ; ils ne savaient que chercher et gagner pour eux-mêmes des partisans dans tous les camps, par tous les moyens. Leur politique était effrontément incohérente et contradictoire : tantôt ils unissaient intimement l’Angleterre à la Hollande, tantôt ils livraient la Hollande à Louis XIV, selon qu’ils avaient momentanément besoin de la faveur des zélés protestants anglais ou de celle du grand roi étranger. Ils accordaient la tolérance aux dissidents par respect apparent pour les droits de la conscience , mais en réalité par complaisance pour le roi , qui voulait protéger les catholiques ; puis, sous la pression de la chambre des communes irritée, ils sollicitaient le roi de sanctionner, contre les catholiques et les dissidents, les mesures les plus rigoureuses. Leur poli-
tique, intérieure et extérieure, n’offrait qu’une série de tâtonnements et de démentis ; leurs plus équitables mesures n’étaient que des moyens de corruption et de tromperie insolemment adoptés ou abandonnés tour à tour, et manquaient également de solidité et de sincérité.
Le public, au dedans comme au dehors du parlement, se laissait quelquefois prendre à ces pièges. Rien n’égale l’empressement des passions populaires à croire ce qui leur plaît et à tout excuser de qui les sert. Les roués de la cabale obtenaient par moments quelque faveur ; mais elle se retirait d’eux aussi vite qu’elle leur était venue. Leur vie licencieuse, la perversité affichée de leurs mœurs, la versatilité de leur conduite, la vanité de leurs promesses, choquaient le sens moral du pays, qui conservait, au milieu de tant de scandales et de mécomptes, un fonds solide de foi et de vertu. 11 eût fait plus, à coup sur, que de s’indigner, s’il eût su que son roi, avec la connivence de ses principaux conseillers, concluait avec Louis XIV des traités secrets par lesquels il s’engageait à se déclarer catholique des qu’il pourrait le faire avec quelque sûreté, et vendait en attendant, pour quelques millions, l’indépendance de la politique etdes institutions de son royaume. L’Angleterre ignora longtemps ces actes honteux ; mais quand la méfiance est profonde, l’ignorance publique a des pressentiments qui souvent égarent et quelquefois éclairent merveilleusement les peuples. Sans savoir à quel point les ministres de la cabale abaissaient et trahissaient leur pays, non-seulement la chambre des communes ne se livra point à eux, mais clic
DISCOURS SUR L’HISTOIRE
finit par les attaquer violemment ; et ils tombèrent sous les coups d’un pouvoir qu'ils avaient grandi en le flattant pour s’en servir, mais sans avoir fait faire aucun progrès à l’organisation des partis politiques dans le parlement et à leur action régulière dans le gouvernement.
Leur successeur, sir Thomas Osborne, comte de Danby, eut bien plus de sens politique et plus d’influence sur le développement du régime parlementaire dans son pays. Entré aux affaires sous les auspices des ministres de la cabale, et associé de bonne heure à quelques-unes de leurs mauvaises pratiques, il différait d’eux essentiellement, car il provenait du pays, non de la cour. Simple gentilhomme du comté d'York, les gentilshommes de province étaient vraiment son parti, et la chambre des communes sa patrie politique. 11 soutint ardemment la cause de la couronne et de son pouvoir, mais en l'unissant au parlement au lieu de l’en isoler. II s’appliqua, par toutes sortes de moyens, bons et mauvais, en persuadant les esprits et en achetant les suffrages, à former dans la chambre des communes un parti compacte, permanent, et à établir entre l’administration et son parti cette intimité, cette solidarité qui peuvent seules rendre le pouvoir efficace et fort en ramenant à une même pensée et à une même action politique ses cléments divers. Danby comprenait et partageait d’ailleurs, en matière de religion et de relations extérieures, le sentiment national de l’Angleterre ; il voulait la sûreté du protestantisme et la bonne intelligence du gouvernement anglais avec les États dévoués à cette cause. Il détermina
Charles II à conclure d’abord la paix, puis une alliance avec la Hollande, et à donner sa nièce Marie en mariage au prince Guillaume d'Orange. Danby préparait ainsi au dehors un sauveur à la foi et aux libertés de son pays, en même temps qu’au dedans il commençait à former solidement ce grand parti de la prérogative royale et de l’Église qui, depuis cette époque, a donné tant de force à la monarchie anglaise, et si puissamment concouru à sa stabilité.
Et par une heureuse combinaison de conséquences opposées, pendant que le bon jugement et l’habileté de Danby organisaient le parti tory, ses fautes faisaient prendre au parti whig un énergique et salutaire développement. C’est l’honneur des whigs qu’ils ont puisé leur origine et les premiers élans de leur grandeur dans la défense des libertés et de la moralité politique du pays. Leur parti est né sous l’invocation de principes et de sentiments généreux. Ce fut dans les luttes contre Danby et son armée de Cavaliers transformés en torys qu’il commença à prendre sa physionomie propre et son éclat; luttes encore très-désordonnées et confuses, mais où se manifestèrent clairement deux grands partis parlementaires aspirant l’un et l’autre au gouvernement du pays, pour y pratiquer des politiques réellement diverses, en vertu de principes non pas essentiellement contraires, mais profondément différents.
Soutenue pendant quatre ans, cette lutte aboutit à la chute de Danby, à la dissolution de ce Long-Parlement royaliste qui, depuis dix-huit ans, avec un bizarre mélange de dévouement, de servilité et d’indépendance, faisait la
84 DISCOURS SUR L'HISTOIRE
force de la royauté, et à la formation d’un grand ministère whig où les chefs du parti, Temple, Russell, Essex, Hollis, Cavendish, Powle, avec l’aide du chef des modérés flottants, Halifax, et du hardi renégat de la cour, Shaftesbury, devenu le favori populaire, entreprirent de réformer et de conduire le gouvernement.
La circonstance était grande. Pour la première fois, et malgré la longue résistance de la couronne, l’opposition parlementaire conquérait le pouvoir au nom du sentiment public et de la majorité. Saurait-elle l’exercer et s’y maintenir? Donnerait-elle satisfaction aux vœux réels du pays sans ébranler les bases de la monarchie qu’inquiétait son avènement ?
Les whigs ne réussirent pas à résoudre ce problème.
Soit défaut d’expérience, soit influence des fausses théories politiques dont le Long-Parlement révolutionnaire avait été imbu, leurs idées sur l’organisation et les conditions du gouvernement constitutionnel étaient confuses, peu pratiques, pleines d’hésitation et de contradiction. Ils avaient à la fois des préjugés monarchiques et des préjugés républicains. Ils essayèrent de constituer le cabinet sur de larges bases, comme pour en faire une sorte de corps intermédiaire, capable de contenir la couronne par le parlement et le parlement par la couronne : essai mal conçu et qui avorta en naissant. Ils portaient l’esprit d’opposition dans l’exercice du pouvoir, et en servant la royauté ils étaient plus préoccupés de s’en défendre que de la soutenir.
Ils vivaient mêlés aux débris des factions anarchiques qui avaient survécu à la révolution, et qui ne cessaient d’attaquer sourdement la monarchie. A peu près nul dans les classes élevées, le parti républicain était faible et impuissant pour son propre succès, même dans la multitude : mais il avait des agitateurs et des conspirateurs acharnés, prêts à mettre leur savoir-faire et leur vie au service de quiconque leur faisait ou leur laissait espérer quelque satisfaction à leur turbulence et à leurs haines. Les whigs étaient constamment, sinon en connivence, du moins en contact avec ces révolutionnaires de profession dont ils voulaient faire leurs soldats, mais qui à leur tour espéraient faire de leurs chefs leurs instruments, et les compromettaient sans cesse d’abord auprès du roi, puis auprès du pays, monarchique quoique mécontent, et décidément contraire à de nouvelles révolutions.
Contre ces fautes de leur conduite ou ces vices de leur situation, les whigs avaient une ressource dont ils firent un ample et triste usage, la complaisance pour les passions populaires. L’Angleterre, à cette époque, en avait une générale, souveraine, la terreur et l’aversion du papisme. Avertie par un instinct légitime qu’elle était, sur ce point, trahie par son roi, la nation anglaise s’emporta hors de toute raison, de toute justice, de toute humanité. La persécution politique et judiciaire des catholiques fut, pendant trois ans, le crime d'un peuple furieux dans sa foi et d’un roi lâche dans son incrédulité. Les whigs s’unirent ou cédèrent, comme les torys, à cet emportement. Ils eurent, en
outre, le mauvais sort d’arriver au pouvoir lorsque les premiers accès de la fureur nationale contre les catholiques commençaient à tomber, et faisaient place à un mouvement de réaction en faveur du bon sens et de l’équité. Ils portèrent ainsi, plus que leurs rivaux, la peine de cette réaction et le poids de la colère cachée du roi, qui prit plaisir à se venger sur eux des iniquités auxquelles il n’avait pas eu Je courage de résister.
Leur situation, quant aux affaires étrangères du pays, n’était ni plus simple ni plus sûre. Pendant qu’ils s’élevaient contre la servile intimité du roi avec la cour de France, plusieurs de leurs chefs recevaient eux-mêmes, de Louis XIV, des faveurs et des pensions; quelques-uns par corruption, car le parti populaire avait ses roués comme celui de la cour; d’autres, pleins de patriotisme et d’honneur, dans le chimérique espoir d’employer les moyens d’influence qui leur venaient d’un souverain étranger au triomphe des libertés de leur patrie. C’est une dangereuse tentative de chercher au dehors des forces secrètes pour agir sur les affaires intérieures de son pays ; les plus habiles courent grand risque de servir ainsi les desseins de l’étranger plutôt que leurs propres desseins; et Louis XIV tira bien plus de fruit, pour sa politique, de ses relations avec quelques chefs whigs, qu’ils ne trouvèrent eux-mêmes d’avantages dans l’appui caché qu’il leur prêta pour renverser Danby et pour faire dissoudre le Long-Parlement des Cavaliers.
Au milieu de cette situation chargée pour eux de tant
d’embarras et de périls, les whigs entreprirent de changer l’ordre de succession au trône, et d’en exclure, par acte du parlement, le légitime successeur. C’était faire une révolution par avance, en vertu de conjectures fondées, mais lointaines, et sans que des faits actuels, évidents, en démontrassent l’absolue nécessité. Les whigs pensaient sans doute qu’en pareille affaire il était plus sage de prévoir que d’attendre, et qu’il valait mieux accomplir sur-le-champ, par voie de délibération légale, ce qu’il faudrait faire plus tard par la force, et peut-être au prix de la guerre civile : vue très-superficielle, et qui décèle de leur part peu de connaissance des hommes et des grandes conditions de l’ordre social. Il est plus grave de discuter une révolution que de la faire, et l’État est bien plus ébranlé quand on porte atteinte à ses lois fondamentales, au nom de la raison humaine, que lorsqu’on les enfreint sous le coup de la nécessité. Ce que les whigs demandaient au parlement, c’était d’abolir, par sa seule volonté, et avant que Jacques II eût régné, son droit héréditaire à la couronne; c’est-à-dire de subordonner, en principe, la base de la monarchie à la délibération du parlement. L’instinct public avertit l’Angleterre que c’était ruiner la monarchie même; l’esprit monarchique se réveilla rapidement; la dissidence éclata dans le sein même du cabinet. Parmi les torys les plus modérés, les whigs perdirent tout allié, et se virent réduits aux forces propres de leur parti. Ils se trouvèrent aussi en présence d’un obstacle qu’ils avaient peu prévu, la conscience de Charles II. Ce prince égoïste ne se crut pas en droit de dis-
DISCOURS SUR L’HISTOIRE
poser du droit de son frère, et le défendit à tout risque. A l’honneur de la nation anglaise, la passion populaire s’arrêta devant le respect des pouvoirs légaux; le bill d’exclusion, adopté par la chambre des communes, fut repoussé par la chambre des lords, et rien ne fut tenté pour passer outre et triompher par d’autres moyens.
Mais la question demeura haute sur l’horizon. La chambre des communes, qui avait voté l’exclusion de Jacques II, fut dissoute. Dans celle qui lui succéda, le bill fut proposé et voté de nouveau. Les deux grands partis qui s’étaient progressivement formés dans le cours du règne étaient résolus, les whigs à écarter le monarque futur, les torys à maintenir intacte la monarchie. Charles II prit aussi sa résolution ; il prononça la dissolution de la chambre des communes, renvoya les whigs, forma son conseil de torys seuls, et gouverna quatre ans sans parlement. Années lugubres, que l’Angleterre passa à entendre gronder les prochains orages. Rentrés dans l’opposition, les whigs conspirèrent à des degrés et dans des desseins divers : les uns pour ressaisir légalement le pouvoir; les autres pour contraindre le roi, fut-ce par l'insurrection et la guerre civile, à subir ce qu’ils regardaient comme le droit et le vœu du pays ; quelques-uns, soldats inférieurs et désespérés du parti , voulaient se défaire à tout prix, même par l’assassinat , du roi et de son frère, seuls obstacles au succès de la cause. Ces complots, tantôt exagérés, tantôt confondus par une publicité incomplète et dans des procès conduits avec une subtile iniquité, jetaient le pays dans des troubles con-
traires; le parti conservateur s’indignait et s’alarmait pour la sûreté du trône et de l’ordre établi ; le parti populaire s’irritait de plus en plus en voyant toutes scs tentatives vaines et ses plus nobles chefs livrés à l’échafaud. La réaction monarchique et l’hostilité destructive grandissaient parallèlement. Les chartes des villes et des principales corporations, dernier rempart du parti populaire, étaient judiciairement attaquées et abolies. Les conspirateurs, dans leur impuissance et leur péril, quittaient le pays, et allaient en Hollande conjurer le prince d’Orange de sauver la foi protestante et les libertés de l’Angleterre. Évidemment, entre les trois grands résultats de la révolution que l’Angleterre avait à cœur de conserver, les deux résultats politiques, l’influence du parlement dans le gouvernement et la prépondérance de la chambre des communes dans le parlement, étaient suspendus et gravement compromis: le résultat religieux, la domination du protestantisme, demeurait encore intact; c’était l’Église anglicane elle-même qui soutenait invariablement la couronne et frappait d’anathème toute tentative de résistance. Forts de cet appui, les torys ardents, dirigés par Rochestcr, se groupaient de jour en jour plus étroitement autour de Jacques , oubliant son dévouement à l’Église catholique pour ne voir en lui que le représentant et l’héritier de la monarchie. Mais un tiers parti se formait autour d’Halifax, combattant les mesures violentes , demandant la convocation d’un parlement, et prédisant les périls extrêmes si l’on ne rentrait dans cette voie. Charles hésitait et ajournait , promettant aux torys
DISCOURS SUR L’HISTOIRE
ardents une inébranlable persévérance à soutenir le droit de son frère, aux modérés le respect de la constitution du pays, à TÉglise le ferme maintien de l’établissement protestant; perplexe et fatigué, employant tout ce qui lui restait d’adresse et de prudence à éluder la nécessité de choisir entre ses promesses. Il mourut avant que les événements vinssent lui imposer cette nécessité ; mais arrivé au terme de sa vie mondaine , et sur le seuil de la vie éternelle, les inquiétudes du mourant l’emportèrent sur les précautions du roi ; il se refusa aux instances des évêques anglicans, fit appeler un moine bénédictin caché dans son palais, et mourut dans le sein de l’Église catholique, confirmant à sa dernière heure son pays dans les soupçons dont il s’était constamment défendu , et son frère dans la résolution de vivre dévoué à cette Église hors de laquelle, malgré sa sceptique indifférence, Charles lui-même n’osait pas mourir.
Pendant son règne de quatre ans, Jacques II n’eut pas une autre pensée. Ce n’était point par l’entraînement d’une nature forte et dominante, ni pour satisfaire à une ambition passionnée , c’était par un fanatisme inintelligent et intraitable qu’il prétendait au pouvoir absolu. Le principe qui fait la base de la constitution de l’Église romaine , l’infaillibilité et l’indépendance du pouvoir suprême, était pour lui une maxime de gouvernement aussi bien qu’un article de foi. Dans son esprit étroit et roide, l’ordre spirituel et l’ordre temporel étaient aveuglément confondus; et il se croyait, comme roi, en droit d’exiger de ses sujets, dans
l’État , cette même soumission absolue que, comme catholique, il était lui-même, dans l’Église, tenu de pratiquer.
11 avait vu, depuis son enfance, ceux qui partageaient sa foi, et lui-même à cause de sa foi, cruellement opprimés. Devenu roi, il regarda la délivrance de l’Église catholique en Angleterre comme son devoir et sa mission; et il ne comprenait nulle autre manière d’accomplir sa délivrance que de lui rendre la domination.
Triste enchaînement des erreurs et des iniquités humaines! Elles s’appellent et s’engendrent l’une l’autre : au lieu de reconnaître et de respecter à la fois leur droit mutuel, protestants et catholiques ne savaient que se persécuter et s’asservir tour h tour.
Soit dans l’espoir sincère de réussir, soit pour se mettre plus tard à l’abri de tout reproche, Jacques essaya d’abord de gouverner légalement. Le jour même où il monta sur le trône, il promit de maintenir les lois établies dans l’Église comme dans l’État. Il convoqua peu après un parlement, et y renouvela solennellement scs promesses.
Quelques actes importants, bien qu’isolés, ne tardèrent pas à les démentir. 11 continua de faire percevoir des taxes que le parlement n’avait pas votées. En même temps que, pour plaire à l’Église anglicane, il redoublait de rigueur contre les dissidents, il commença à suspendre l’exécution des lois contre les catholiques, cl «à porter, au régime politique et religieux de l’État, de graves atteintes.
Son langage était encore plus inquiétant que ses actes. Tout en protestant de la légalité de ses intentions, il faisait
DISCOURS SUR L’HISTOIRE
toujours entrevoir son droit au pouvoir absolu, et sa résolution d’en faire usage si l’on ne savait pas lui tenir compte de sa modération et s’cn contenter.
C’est la prétention tantôt des rois, tantôt des peuples, les uns au nom du droit divin, les autres au nom de la souveraineté populaire, de s’intimider mutuellement en se montrant par avance les coups mortels qu’ils pourraient se porter. Prétention insensée autant qu’insolente, qui énerve et ébranle tantôt le gouvernement, tantôt les libertés du pays. Aux rois et aux peuples il convient également, dans leurs rapports, de ne mettre en lumière que leurs droits légaux, et d’ensevelir dans un profond silence les mystères et les menaces des coups d’Etat et des révolutions.
Les promesses de Jacques et ses essais de gouvernement légal furent reçus par le pays avec faveur, presque avec enthousiasme. Plus les craintes sont vives, plus les espérances sont empressées. Les torys dominaient dans le parlement. L’Église anglicane s’efforçait de lier le roi aux engagements qu'il prenait envers elle en se montrant de plus en plus monarchique et dévouée. Les dissidents entrevoyaient des chances de tolérance et de liberté. Les bons et les mauvais penchants, les motifs honnêtes et les motifs honteux concouraient pour assurer au roi la soumission patiente et presque servile du pays. A la cour et dans le parlement, la plupart des hommes importants, sceptiques et corrompus, étaient prêts à faire à leur fortune, dans une mesure inconnue, le sacrifice de leurs opinions et de leur honneur. Dans la nation, un sentiment
encore profond de lassitude se joignait à l’esprit monarchique et à la discipline religieuse pour réprimer l’explosion des mécontentements et des alarmes. Jacques n’était plus jeune} scs filles, seules héritières du trône, étaient dévouées à la foi protestante : il valait mieux subir quelque temps des maux dont le terme était certain que risquer de nouvelles révolutions.
Les factions ardentes, les conspirateurs de profession, les ambitieux désespérés , les proscrits réfugiés en Hollande, n’étaient pas si résignés ni si patients. Malgré les conseils du prince d’Orange qui les protégeait et les contenait à la fois, ils tentèrent en Écosse et en Angleterre, sous la conduite du comte d’Argyle et du duc de Monmouth, deux insurrections simultanées. Le peuple en fut ému; une sympathie marquée pour les insurgés se répandit rapidement dans les classes populaires, mais elle n’éclata point. Le parti whig ne soutint point la rébellion; le parti tory aida fortement le roi à la réprimer. Les deux tentatives échouèrent : les deux chefs portèrent leur tète sur l’échafaud : leur sort excita la compassion publique; ni leurs personnes ni leurs vues ne répondaient au sentiment national.
Mais l’apparence du succès est fatale aux princes faibles engagés dans une lutte contre leur peuple. Jacques , vainqueur de scs ennemis et obéi de ses sujets, s’abandonna aux vices de sa nature. 11 prenait plaisir à l’exercice dur et même cruel du pouvoir; il trouva dans Jcffreys un ministre hardi et cynique de ses vengeances. Les rigueurs
94 DISCOURS SUR L'HISTOIRE
judiciaires exercées contre les partisans d’Argyle et de Monmouth, avec un mépris grossier des garanties légales et des sentiments humains, excitèrent dans le public, élevé ou humble, et soit qu’il eût ou non approuvé la révolte, une indignation et un dégoût profonds. Jacques donna en même temps un libre cours à scs desseins; il attaqua à la fois l’Église anglicane dans ses droits vitaux, et les plus fidèles parmi ses propres serviteurs protestants dans les derniers replis de leur conscience. Les universités d’Oxford et de Cambridge eurent ordre de nommer des catholiques pour chefs à des établissements protestants. Rochester reçut de la bouche du roi la déclaration que, s’il ne se faisait catholique, il perdrait tous ses emplois. Dans le sein même du parti catholique, des menaces si évidemment illégales et extrêmes étaient combattues ; deux coteries, l’une honnête et prudente, l’autre intrigante et emportée, se disputaient auprès du roi l’influence, et lui montraient chaque jour, pour le retenir ou pour l’exciter, l’une le péril où il se précipitait, l’autre le but auquel il aspirait. Rien ne manqua pour éclairer Jacques, ni la loyauté et la longue patience des protestants, ni la modération et les sages conseils des catholiques eux-mêmes. Tout échoua contre son aveugle et sincère entêtement. Il appela officiellement un jésuite, le père Petre, dans son conseil, et ordonna au clergé anglican de lire dans toutes les chaires du royaume la déclaration par laquelle, en vertu de son seul pouvoir, il abolissait définitivement les statuts rendus en parlement contre les dissidents et les catholiques. L’archevêque de Cantorbéry et
six évêques se refusèrent à l’exécution de cet ordre, et présentèrent au roi une pétition. Il les fit arrêter, conduire à la Tour, et poursuivre devant la cour du banc du roi , comme auteurs d’un libelle séditieux.
Au même moment , contre l’attente et au milieu des soupçons, mai fondés mais naturels, de toute l’Angleterre, un fils naquit au roi Jacques : la coterie dominante fit éclater sa joie, se promettant d’élever et de dominer le fils comme le père ; et ce régime, jusque-là toléré à raison de son terme prochain , devint la perspective indéfinie de l’avenir.
Aucun désordre n’éclata; le pays demeura immobile; mais les chefs du pays changèrent leurs résolutions. Poussée à bout, l'Église anglicane entrait dans la résistance passive ; les partis politiques firent un pas plus décisif. Whigs et torys le firent également. L’expérience avait appris aux whigs que seuls ils ne pouvaient ni rallier la nation, ni fonder le gouvernement ; leurs conspirations avaient échoué comme leurs cabinets. Us eurent la rare sagesse de reconnaître qu’ils ne suffisaient pas eux-mêmes à leurs desseins, et que leur intime union avec leurs anciens adversaires pouvait seule assurer leur succès. Les torys, à leur tour, comprirent que tout principe a sa limite, tout engagement ses conditions, tout devoir sa réciprocité. Ils avaient, depuis quarante ans, soutenu les maximes de non-résistance à la couronne, et gardé à leurs rois une scrupuleuse fidélité. Appelés à une épreuve nouvelle, ils sentirent que leur patrie aussi avait droit à les trouver fidèles, et qu’ils
DISCOURS SUR L'HISTOIRE
n’étaient pas tenus, pour demeurer conséquents dans leur langage, de livrer servilement à un prince insensé leurs libertés et leur foi. Des noms glorieux, des hommes considérables dans les deux partis, Russell, Sidney et Cavendisli, Danby, Shrewsbury et Lumley, se concertèrent et s’unirent. Sondé par eux, le chef du tiers parti, Halifax, déclina toute part active dans leur dessein, mais ne les en détourna point. Et le 30 juin 1688. au moment même où l’acquittement solennel des sept évêques remplissait Londres d’acclamations passionnées, l’amiral Herbert, déguisé en matelot, partit pour la Hollande, portant au prince d’Orange, de la part et sous la signature de ccs six chefs des deux partis et de l’évêque de Londres, Compton, l’invitation formelle de venir au secours de la foi et des lois de l’Angleterre, et leur engagement de le soutenir, à tout risque, de tout leur pouvoir.
Guillaume n’attendait que cette démarche. « Ou maintenant, ou jamais, » avait-il dit à son confident Dykevelt, en apprenant le procès intenté aux évêques et leur résistance. Dès qu’il eut reçu le message, avec un habile et hardi mélange de franchise et de réticence, il annonça et prépara publiquement son dessein. 11 n'allait point, dit-il, faire une conquête et usurper une couronne ; il allait, à la demande des Anglais eux-mêmes, intervenir entre eux et leur roi pour protéger les lois de l’Angleterre et la foi protestante menacées. Il discuta, avec les états généraux de Hollande, la convenance de l’entreprise, demandant leur aveu et leur appui. 11 en informa non-seulement les princes pro-
testants, mais l’empereur d’Allemagne et le roi d’Espagne, défenseur, auprès des uns, du protestantisme, auprès des autres, de 1 équilibre européen. Jamais entreprise semblable ne fut, à ce point et par avance, avouée, débattue, expliquée, justifiée. L’Europe entière sut et comprit. La conspiration et l’ambition personnelle disparurent dans la grandeur de la cause et de l’événement. Et moins de quatre mois après l’arrivée du message whig et tory, Guillaume j partit pour l’Angleterre, à la tète d’une escadre et d’une armée, emportant l’adhésion secrète et les vœux de la plu- , part des rois, protestants ou catholiques, et du pape Innoi cent XI lui-même, à qui les procédés hautains de Louis XIV avaient inspiré un vif ressentiment, et la folle témérité de Jacques II un profond mépris.
Jacques seul ne comprit et ne crut point. En vain il recevait de Louis XIV des informations précises et l’offre de secours efficaces ; en vain ses propres agents, à la Haye et à Paris, lui rendaient compte de tous les préparatifs et de tous les progrès de l’entreprise. Il se refusa à toutes les propositions, à toutes les lumières. Par un reste d’orgueil anglais et royal , il ne voulait pas être publiquement soutenu par les soldats du roi étranger dont il avait, sans rougir, accepté en secret les dons : par une crainte cachée au fond de son âme, c’était dans le pressentiment de son impuissance qu’il écartait l’idée de son danger. Ce pressentiment ne le trompait point. Plus de six semaines s’écoulèrent entre le débarquement de Guillaume en Angleterre et son triomphe à Londres; il avançait lentement à travers le
Dlgilized by GoogI
DISCOURS SUR L’HISTOIRE
pays, attendant également la résistance et l’adhésion. La résistance ne se montra nulle part ; pas un effort ne fut tenté, pas une goutte de sang ne coula pour la défense de Jacques. Aussi abattu dans le péril qu’obstiné naguère à ne pas le prévoir, il essaya de regagner par ses faiblesses ce qu’il avait perdu par ses témérités : il rétracta tout ce qu’il avait fait, accorda tout ce qu’il avait refusé, rendit aux villes leurs chartes, aux universités leurs privilèges, aux évêques sa faveur, renvoya le père Petre de son conseil, tenta de négocier avec Guillaume. Les faiblesses furent aussi vaines que les témérités avaient été impuissantes. Jacques, enfermé dans son palais, apprenait chaque jour quelque nouvelle défection de ses généraux, de ses conseillers. Sa fille, la princesse Anne, s’évada et alla rejoindre les quartiers du prince. Whitehall devenait une solitude et risquait de devenir bientôt une prison. Jacques s’enfuit à son tour. Reconnu dans sa fuite, et ramené à Londres par une multitude inintelligente, après quelques jours encore de perplexités inutiles, il s’enfuit de nouveau, et pour toujours. Le 18 décembre 1688, il avait à peine quitté Londres depuis trois heures, six régiments anglais et écossais y entrèrent, bannières déployées, au nom du prince d’Orange. Guillaume lui-même, évitant, par goût autant que par calcul, toute apparence de triomphe, arriva le soir au palai3 de Saint-James; et cinq semaines après, le 22 janvier 1689, un parlement, extraordinairement convoqué sous le nom de Convention, se réunit à Westminster pour consacrer et régler la révolution.
Là éclatèrent, entre les partis et dans le sein de tous les partis, les dissidences que le danger commun avait jusque-là contenues. Parmi les torys, tous les scrupules monarchiques se réveillèrent. Parmi les whigs, toutes les tentations révolutionnaires reparurent. Les plus timides des torys disaient qu’il serait sage de rappeler le roi Jacques, en obtenant de lui quelques garanties. Les plus fougueux des whigs par-
laient de fonder une république gouvernée par un conseil d’État dont le prince d’Orange serait président. Entre ces opinions extrêmes flottaient les opinions modérées, diverses aussi et troublées. Beaucoup de whigs, monarchiques d’intention, mais encore imbus des maximes du Long-Parlement républicain , voulaient qu’on déposât formellement le roi Jacques, et qu’on n’offrît la couronne à Guillaume qu’après avoir, par des lois souveraines, organisé la république dans la monarchie. De leur côté , les torys dévoués à l’Église demandaient qu’en déclarant le roi Jacques incapable de gouverner, on respectât les bases de la monarchie, et qu’on se bornât à instituer une régence. D’autres , plus hardis, mais subtilement scrupuleux dans leurs principes monarchiques, reconnaissaient, avec les whigs, que Jacques, par sa conduite et par sa fuite, avait abdiqué le gouvernement ; mais ils soutenaient que, par ce seul fait, le trône, qui ne pouvait être un seul jour vacant, appartenait de droit à sa fille aînée , la princesse Marie , et qu’il n’y avait qu’à la proclamer reine. A mesure que ces divers plans se produisaient , ils étaient expliqués , commentés , discutés avec ardeur dans le public comme dans les deux chambres ; les
DISCOURS SUR L’HISTOIRE
esprils s’échauffaient; les partis se dessinaient ; les ambitieux prenaient en main le drapeau dont ils espéraient leur fortune ; la division naissait entre les lords et les communes. La révolution , à peine accomplie, était déjà en péril.
Mais le même grand sens politique qui avait uni les chefs des partis dans la résistance les dirigea dans les premiers pas du gouvernement. Us écartèrent les théories absolues, les questions pratiquement inutiles, réduisirent les actes et les termes, par lesquels le pouvoir nouveau devait être fondé, à ce qui était strictement nécessaire pour lui donner une forte base, et ne s’inquiétèrent que de conclure promptement et de rallier à leur conclusion les grands intérêts du pays. Guillaume vint en aide, d’abord par sa réserve, puis par sa fermeté, à la sagesse des chefs de partis. Il laissa à tous les systèmes, à tous les projets, un libre cours, ne témoignant ni déplaisir ni désir, et se tenant en dehors de tous les débats. Mais quand il sentit que la crise approchait, il réunit les hommes considérables des deux chambres, et leur déclara, en termes simples, brefs et sans réplique, qu’il était plein de respect pour le droit et la liberté du parlement, mais que lui aussi il avait sa liberté et son droit, et qu’il n’accepterait jamais ni un pouvoir mutilé, ni un trône sur lequel sa femme siégerait au-dessus de lui. La démarche fut décisive : les deux chambres se mirent d’accord ; une déclaration fut adoptée qui proclamait à la fois le fait de la vacance du trône, les droits essentiels du peuple anglais, l’élévation de Guillaume et Marie, prince et
princesse d’Orange, au trône d’Angleterre; et le 15 février 1689, dans les principaux quartiers de Londres, les acclamations publiques accueillirent la proclamation officielle de l’acte du parlement*
C’est le salut des peuples, aux jours de crise de leur destinée, de comprendre et de mettre en pratique, tour à tour par la soumission et par l’action, les conseils que Dieu leur a donnés dans les événements de leur vie. L’Angleterre avait appris, par ses premières épreuves, qu’une révolution est, en soi, un désordre immense et inconnu, qui inflige à la société de grands maux, de grands périls, de grands crimes, et qu’un peuple sensé peut être un jour contraint d’accepter , mais qu’il doit redouter et repousser jusqu’à l’heure de l’absolue nécessité. L’Angleterre s’en souvint dans ses épreuves nouvelles. Elle supporta beaucoup, elle résista longtemps pour échapper à une nouvelle révolution, et ne s’y résigna qu’à la dernière extrémité, quand elle ne vit plus nul autre moyen de sauver sa foi, ses droits et son honneur. C’est la gloire de la révolution de 1688 d’avoir été un acte de pure défense, et de défense nécessaire : là est la première cause de son succès.
Défensive dans son principe, cette révolution fut en même temps précise et limitée dans son objet. Dans les grandes secousses des sociétés, une fièvre d’ambition universelle, souveraine, impie, saisit quelquefois les hommes; ils se croient en droit et en pouvoir de porter la main sur toutes choses et de réformer à leur gré le monde. Rien
DISCOURS SUR L’HISTOIRE
n’est plus insensé ni plus vain que ces vagues emportements de la créature humaine qui , traitant de chaos le grand système au sein duquel sa place est marquée, tente de s’ériger en créateur, et ne réussit qu’à porter, partout où elle touche, le désordre de ses propres rêves. L’Angleterre, en 4688, ne tomba point dans cet égarement; elle n’aspira point à changer les bases de la société et les destinées de l’humanité; elle revendiqua et maintint une foi, des lois, des droits positifs, dans lesquels se renfermaient ses prétentions et ses pensées. Elle accomplit une révolution fière à la fois et modeste, qui donna au pays de nouveaux chefs et de nouvelles garanties, mais qui, ce but une fois atteint, se tint pour satisfaite et s’arrêta, ne voulant rien de moins mais ne prétendant rien de plus.
Cette révolution fut accomplie, non par des soulèvements populaires, mais par des partis politiques organisés : organisés longtemps avant la révolution, dans des vues de gouvernement régulier, non dans un esprit révolutionnaire. Ni le parti tory, ni le parti whig lui-même, malgré les éléments révolutionnaires qui s’y mêlaient, ne s’étaient formés pour renverser l’ordre établi. C’étaient des partis de politique légale, non de conspiration et d’insurrection. Us furent conduits à changer le gouvernement du pays ; ils n’étaient pas nés pour ce dessein, et ils rentrèrent dans l’ordre sans effort, après en être sortis un moment, non par habitude, ni par goût, mais par nécessité.
Et ce ne fut point l’un de ces grands partis longtemps opposés qui eut seul le mérite et le fardeau de la révolu-
tion; ils se rapprochèrent et se concertèrent pour l’accomplir. Ce fut, entre eux, une œuvre de transaction et de nécessité commune, non une victoire ou une défaite. Whigs et torys la virent approcher et l’accueillirent avec des sentiments divers; tous l’acceptèrent et y prirent part.
On a dit souvent en France, et même en Angleterre, que la révolution de 4688 avait été une œuvre essentiellement aristocratique, point populaire, accomplie par les combinaisons et au profit des classes supérieures, non par l’impulsion ni pour le bien du peuple entier.
Remarquable exemple, parmi tant d’autres, de la confusion dans les idées et de l’oubli des faits qui président si souvent à l’appréciation des grands événements.
La révolution de 4688 a fait, dans l’ordre politique, les deux choses les plus populaires que connaisse l’histoire : elle a proclamé et garanti, d’un côté les droits personnels et universels des simples citoyens, de l’autre la participation active et décisive du pays dans son gouvernement. Toute démocratie qui ne sait pas que c’est là tout ce qu’elle a besoin et droit de réclamer, méconnaît ses plus grands intérêts, et ne saura ni fonder un gouvernement, ni garder ses propres libertés.
Dans l’ordre moral, la révolution de 4688 eut un caractère plus populaire encore; elle fut faite au nom et par la force des croyances religieuses du peuple, pour leur sécurité et leur domination. Dans aucun pays et à aucune époque, la foi des masses n’a exercé plus d’empire sur le sort de leur gouvernement.
Populaire dans ses principes et dans ses résultats, la révolution de 1688 fut aristocratique dans l’exécution; elle fut conçue, préparée et menée à fin par des hommes considérables, représentants fidèles des intérêts et des sentiments de la nation. L’Angleterre a eu ce rare bonheur que des liens puissants et intimes s’y sont établis et perpétués entre les classes diverses de la société. L’aristocratie et la démocratie y ont su vivre et prospérer ensemble, se soutenant et se réprimant mutuellement. Les chefs ne se sont point isolés du peuple, et le peuple n’a point manqué de chefs. C’est surtout en 1688 que la nation anglaise a recueilli le fruit de cet heureux mélange de hiérarchie et d’harmonie dans l’ordre social. Pour sauver sa foi , ses lois, ses libertés, elle fut réduite à la redoutable nécessité d’une révolution ; elle l’accomplit par des hommes d’ordre et de gouvernement, non par des révolutionnaires. Les mêmes influences qui tentèrent l’œuvre furent aussi celles qui la continrent dans de justes limites et qui se chargèrent de la fonder. La cause du peuple anglais triomphant par les mains de l’aristocratie anglaise, ce fut là le grand caractère de la révolution de 1688, et, dès ses premiers pas, le gage de son avenir.
Ce n’était pas trop de tant d’union et de puissance ; car tel est le vice naturel de toute révolution que la plus nécessaire, la plus légitime, la plus forte, jette dans de grands troubles la société qu’elle sauve, et reste longtemps elle-même menacée et précaire. Deux ou trois ans s’étaicut
à peine écoulés ; déjà le sauveur de l’Angleterre, le roi Guillaume, y était profondément impopulaire. Ses manières à la fois simples et hautaines, son froid silence, son peu de goût, qu’il cachait peu, pour les mœurs de l’aristocratie anglaise, son intimité réservée et ses faveurs prodiguées à quelques anciens amis hollandais, tout, en lui, le rendait etranger et peu agréable au milieu de son nouveau peuple. Il était, en matière de liberté civile et religieuse, bien plus éclairé que les Anglais, et peu enclin à devenir l’instrument des rigueurs de l'intolérance épiscopale et des animosités de l’esprit de parti aristocratique. Il avait peu d’égard pour les exigences du régime constitutionnel, comprenait mal le jeu des partis parlementaires encore confus et à peine formés, se montrait choqué de leur égoïsme, jaloux de leur empire, et défendait contre eux son propre pouvoir, quelquefois avec plus de vigueur que de discernement. Dans son gouvernement comme dans sa pensée, la politique générale de l’Europe était sa grande, presque sa seule affaire : c’était surtout pour disposer, dans sa lutte contre la domination européenne de Louis XIV, de toutes les forces de l’Angleterre, qu’il avait aspiré à son trône; les passions protestantes du peuple anglais s’accordaient avec ses desseins. Cependant Guillaume compromettait l’Angleterre dans les combinaisons et les guerres du continent plus qu'il ne convenait aux habitudes, aux goûts et aux intérêts de la nation. Elle se fatiguait de se voir de plus en plus engagée dans des efforts et des périls lointains, par ce même prince qu’elle avait appelé pour la délivrer des
106 DISCOURS SUR L’HISTOIRE
périls intérieurs ; et Guillaume s’indignait à son tour de trouver, dans ce même peuple, dans ces mêmes partis qu’il avait délivrés sur leur propre sol, si peu de dévouement et d’ardeur pour la grande cause à laquelle se rattachaient si évidemment, à ses yeux, leur sûreté et leurs libertés. De là naissaient, entre le roi et le parlement, des mésintelligences, des amertumes , des conflits , qui troublaient et ébranlaient le gouvernement nouveau. Guillaume savait sa force et en usait fièrement : il alla jusqu’à dire qu’il pourrait bien abdiquer et se retirer en Hollande s’il n’était pas mieux compris et mieux soutenu. Quand le péril devenait pressant, le parlement, les partis, l’Église, le peuple sentaient à quel point Guillaume leur était nécessaire, et l’entouraient des plus vives démonstrations. Mais les aigreurs mutuelles renaissaient bientôt; les partis retournaient à leurs rivalités, le peuple à ses préjugés et à son ignorance, le roi à sa politique européenne, à ses exigences de guerre, à ses susceptibilités de pouvoir. Les jacobites avaient repris l’espérance : battus en Irlande et en Écosse, découverts et condamnés en Angleterre, ils n’en renouvelaient pas moins leurs tentatives de guerre civile et de complot. Dans le conseil même de Guillaume, le roi Jacques avait des correspondants qui ménageaient cette chance de l’avenir. Durant tout le cours de ce règne, malgré le facile succès de la révolution, le ferme génie du roi et l’adhésion sincère du pays, l’établissement de 1688 fut sans cesse attaqué et chancelant.
Le même mal subsista sous la reine Anne. Les whigs et
les torys, de plus en plus désunis, se disputèrent le pouvoir avec acharnement. Dans la lutte européenne pour la succession d'Espagne, les deux partis poursuivirent d’abord également la politique d’intervention et de guerre continentale du roi Guillaume. Entraînés par la routine et par le succès, les whigs voulurent pousser la guerre sans mesure et au delà de la nécessité. Les torys prirent en main la cause de la paix. C’était le vœu de l’Angleterre; la reine leur était favorable. Ils mirent fin, par le traité d’Utrecht, à la situation tendue et précaire de l’Europe. Mais les torys tenaient de près aux jacobites ; malgré sa fidélité protestante, les sentiments de famille se réveillèrent dans le cœur de la reine Anne ; les intrigues intérieures se mêlèrent aux complications extérieures : les Stuarts bannis purent de nouveau se croire des chances ; l’établissement de 1688 parut remis en question. La mort de la reine Anne et l’avénement paisible de la maison de Hanovre le raffermirent. Sous les règnes de George I er et de George II, les esprits prirent un autre cours : la politique étrangère cessa d’être leur principale affaire ; l’administration intérieure, le maintien de la paix, les questions de finances, de colonies, de commerce, le développement et les luttes du régime parlementaire devinrent la préoccupation dominante du gouvernement et du public. Cependant la question de révolution et de dynastie n’était pas éteinte; la nation anglaise ne se sentait aucune affection pour des rois allemands qui ne parlaient point sa langue, se déplaisaient au milieu d’elle, saisissaient avec empressement tous les prétextes de s’en
408 DISCOURS SUR L’HISTOIRE
éloigner pour aller vivre dans leur ancien petit Etat, et la compromettaient sans cesse dans leurs affaires continentales, pour elle sans importance et sans attrait. Les querelles domestiques de la famille royale, les mœurs grossièrement licencieuses de la cour offensaient le pays. La domination mobile, les rivalités égoïstes, les passions factices , les exagérations et les intrigues des partis parlementaires choquaient son honnêteté et son bon sens. En Écosse, en Irlande , en Angleterre même, les conspirations et les insurrections jacobites se reproduisaient obstinément, toujours réprimées, mais trouvant toujours des adhérents passionnés , et n’excitant plus dans le pays aucune ferveur de crainte ni d’antipathie. Au milieu de ces attaques continuelles contre l’ordre établi , l’indifférence , l’inertie, l’humeur critique, la désaffection, devenaient des dispositions générales ; le public semblait se séparer d’un pouvoir dont il ne se souciait plus. Cinquante-sept ans après l’élan national qui avait porté Guillaume III sur le trône , le petit-fils de Jacques II , à la tête des montagnards écossais, put pénétrer presque sans résistance jusqu’au centre de l’Angleterre ; et déjà on se demandait partout s’il n’entrerait pas, sous peu de jours, dans Londres même, aussi facilement que Guillaume y était entré en en chassant son aïeul.
Mais l’Angleterre et son gouvernement n’étaient pas à la merci d’un accès d’humeur populaire, ou de la défaite de quelques régiments , ou d’un coup de main de quelques factieux. Les mêmes forces sociales qui, en 1688 , avaient
fait la révolution , défendirent et sauvèrent en 1745 l’établissement qu’elle avait fondé. Quand le péril devint évident, les ennemis de cet établissement rencontrèrent devant eux la forte organisation des partis aristocratiques, le bon sens d’une démocratie disciplinée et la foi d’un peuple chrétien. Les chefs whigs et beaucoup de chefs torys regardaient leur honneur et leur fortune politique comme liés à cette cause. Les partis furent fidèles à leurs chefs. Les classes moyennes oublièrent leurs mécontentements, leurs déplaisirs et le peu de sympathie personnelle que leur inspirait le gouvernement, pour ne plus se préoccuper que des intérêts essentiels du pays et de leurs propres intérêts. L’Église et les dissidents se montrèrent animés du même dévouement. Devant cette intelligente union de l’aristocratie et du peuple, de l’esprit politique et de l’esprit religieux , le succès des jacobites s’évanouit aussi rapidement qu’il avait éclaté. Le plus grand péril qu’ait couru la nouvelle monarchie anglaise fut en même temps le dernier. A peine , depuis cette époque, quelques desseins secrets, quelques tentatives aussitôt avortées que conçues, révélèrent encore l’existence de ses ennemis. Il fallut, à l’établissement de 1688, soixante et dix ans de laborieuses et douloureuses épreuves pour surmonter les vices naturels de toute révolution, ramener dans la société la paix, et devenir un régime incontesté. En 1760, quand George III monta sur le trône, l’œuvre était accomplie. J’ai dit par quels moyens et à quel prix.
George III régnait depuis seize ans lorsque, à quatorze
HO DISCOURS SUR L’HISTOIRE
cents lieues de sa capitale, plus de deux millions de ses sujets rompirent le lien qui les unissait à son trône, proclamèrent leur indépendance et entreprirent de fonder la république des États-Unis d’Amérique. Sept ans de lutte suffirent pour amener l’Angleterre à reconnaître cette indépendance, et à traiter d’égal à égal avec l’État nouveau. Soixante-sept ans se sont écoulés depuis cette époque ; et sans effort, sans événements extraordinaires , par le seul développement de leurs institutions et d’une prospérité pacifique , les États-Unis ont pris glorieusement leur place parmi les grandes nations. Jamais grandeur si rapide n’a été si peu chèrement achetée à son origine et si peu troublée dans son progrès.
Ce n’est pas seulement à l’éloignement de tout rival puissant et aux espaces immenses ouverts devant eux que les États-Unis d’Amérique ont dû cette fortune rare. Des causes moins fortuites et plus morales ont fait aussi la rapidité et la sérénité de leur grandeur.
Ils sont entrés dans la vie sous la bannière de la justice et du droit. Pour eux aussi, la révolution qui a commencé leur histoire a été d’abord un acte de défense. Ils réclamaient des garanties et des principes écrits dans leurs chartes et que le parlement d’Angleterre, qui les leur refusait, avait jadis réclamés lui-même et fait triompher dans la mère patrie, avec bien plus de violences et de désordres que n’en entraînait leur résistance.
Ils ne tentaient point, à vrai dire, une révolution. Leur entreprise était sans doute grande et périlleuse j ils se don-
naient, pour conquérir leur indépendance, la guerre à soutenir contre un ennemi puissant, et un gouvernement central à fonder pour remplacer le pouvoir éloigné dont ils secouaient le joug. Mais ils n’avaient, dans leurs institutions locales et quotidiennes, point de révolution à faire; chacune des colonies était déjà, pour ses affaires intérieures, librement gouvernée, et ne trouvait, en devenant un État, que peu de changements à apporter dans les maximes et l’organisation des pouvoirs publics. Point de vieil ordre social à craindre, à détester et à détruire ; rattachement aux lois et aux coutumes anciennes, le respect affectueux du passé étaient au contraire le sentiment général; le régime colonial, sous le patronage d’une monarchie lointaine , se transformait sans effort en régime républicain, sous le lien d’un gouvernement fédéral.
De tous les systèmes de gouvernement , le républicain est, à coup sûr, celui auquel l’assentiment général et spontané du pays est le plus nécessaire. On peut concevoir et l’on a vu des États monarchiques fondés par la force; mais la république imposée à une nation, le gouvernement populaire établi contre l’instinct et le vœu du peuple , cela choque le bon sens et le droit. Les colonies anglaises d’Amérique n’eurent point, pour devenir la république des États-Unis , une telle difficulté à surmonter ; elles étaient bien volontairement républicaines ; en adoptant le gouvernement républicain , elles ne firent qu’accomplir le vœu national, et développer, au lieu de l’abolir, leur régime % antérieur.
L’ordre social ne fut pas plus troublé que l’ordre politique. Point de lutte entre les classes diverses; point de déplacement violent des influences. Quoique la couronne d’Angleterre conservât, dans les colonies, des partisans, le même esprit, le même dessein dominaient à tous les degrés de l’échelle sociale; les familles riches et considérables étaient même, en général, les plus fermement résolues pour la conquête de l’indépendance et la fondation du régime nouveau. Le peuple marchait et l’événement s’accomplit sous leur direction.
11 n’y avait pas plus de révolution dans les âmes que dans la société. Les idées philosophiques du xvin° siècle, son scepticisme moral , son incrédulité religieuse pénétraient et circulaient sans doute dans les États-Unis d’Amérique; mais elles n’envahissaient pas complètement les esprits mêmes qu’elles atteignaient; elles ne s’y implantaient pas avec leurs principes fondamentaux et leurs dernières conséquences; la gravité morale et le bon sens pratique des vieux puritains persistaient chez la plupart des Américains admirateurs des philosophes français ; et la masse de la population américaine demeurait profondément chrétienne, aussi attachée à ses dogmes qu’à ses libertés, soumise à Dieu et à l’Évangile en même temps qu’elle se soulevait contre le roi et le parlement d’Angleterre, et gouvernée, en luttant pour son indépendance , par cette même foi qui avait amené ses ancêtres sur celte terre pour y poser les fondements sur lesquels s’élevait le nouvel État.
Les idées et les passions qui, au nom de la démocratie,
emportent et désorganisent aujourd’hui les sociétés, sont répandues et puissantes dans les États-Unis d’Amérique; elles y fermentent avec tout ce qu’elles contiennent d’erreurs contagieuses et de vices destructeurs. Mais elles ont été jusqu’ici efficacement contenues et épurées par la foi chrétienne, par les excellentes traditions politiques et les fortes habitudes de légalité qui gouvernent la population. En même temps que les principes d’anarchie se déploient audacieusement sur ce vaste théâtre, les principes d’ordre et de conservation y subsistent, solides et énergiques, dans la société et dans l’homme lui-même : on reconnaît partout leur présence et leur influence, au sein même du parti qui se qualifie du nom de parti démocratique par excellence ; ils le tempèrent et le règlent, et souvent le sauvent, à son insu, de ses fougueux entraînements. Ce sont ces principes tutélaires qui ont présidé aux origines de la révolution américaine, et ils lui ont donné le succès. Fasse le ciel que, dans la lutte redoutable qu’ils ont aujourd’hui à soutenir partout, ils continuent de prévaloir au milieu de ce puissant peuple, et qu’ils le détournent toujours à temps des abîmes qui sont si près de ses pas!
Trois grands hommes, Cromwell, Guillaume III et Washington, restent dans l’histoire comme les chefs et les représentants de ces crises souveraines qui ont fait le sort de deux grandes nations. Par l’étendue et l’énergie des talents naturels, Cromwell est peut-être, entre les trois, le plus éminent : il avait l’esprit merveilleusement prompt,
ferme, juste, souple, inventif, et une vigueur de caractère
JM DISCOURS SUR L’HISTOIRE
qu’aucun obstacle ne rebutait, qu’aucune lutte ne lassait, qui poursuivait ses desseins avec une ardeur et une patience également inépuisables, tour à tour par les voies les plus détournées et les plus lentes, ou par les plus brusques et les plus hardies. Il excellait pareillement à gagner ou à dominer les hommes dans les relations personnelles et intimes, à organiser et à conduire une armée ou un parti. Il avait l’instinct de la popularité et le don de l’autorité, et il sut, avec la même audace, déchaîner et dompter les factions. Mais, né dans le sein d’une révolution, et porté de secousse en secousse au pouvoir suprême, son génie était et demeura toujours essentiellement révolutionnaire; il avait appris à connaître les nécessités de l’ordre et du gouvernement ; il n’en savait ni respecter ni pratiquer les lois morales et permanentes. Que ce fût le tort de sa nature ou le vice de 8a situation, il manquait de règle et de sérénité dans l’exercice du pouvoir, recourait sur-le-champ aux moyens extrêmes comme un homme toujours assailli par des périls mortels, et perpétuait ou aggravait, par la violence des remèdes, les maux violents qu’il voulait guérir. La fondation d’un gouvernement est une œuvre qui exige des procédés plus réguliers etplus conformes aux lois éternelles de l’ordre moral. Cromwell put asservir la révolution qu’il avait faite, et ne parvint point à la fonder. Moins puissants peut-être par les dons naturels, Guillaume III et Washington ont réussi dans l’entreprise où Cromwell a échoué : ils ont fixé le sort et fondé le gouvernement de leur patrie. C’est que, même au milieu d’une révolution, ils n’ont jamais accepté ni pratiqué
la politique révolutionnaire ; ils n’ont jamais recherché ni subi cette situation fatale d’avoir d’abord les violences anarchiques pour marchepied , puis les violences despotiques pour nécessité de leur pouvoir. Ils se sont trouvés, ou se sont placés eux-mêmes, dès leurs premiers pas, dans les voies régulières et dans les conditions permanentes du gouvernement. Guillaume était un prince ambitieux; il est puéril de croire que, jusqu’à l’appel qui lui fut adressé de Londres en 1688, il fût resté étranger au désir de monter sur le trône d’Angleterre, et au travail depuis longtemps entrepris pour l’y porter. Guillaume suivait pas à pas les progrès de ce travail, sans en accepter la complicité, mais sans en repousser le but, sans y encourager, mais en en protégeant les auteurs. Son ambition avait en même temps ce caractère qu’elle s’attachait au triomphe d’une cause grande et juste, la cause de la liberté religieuse et de l’équilibre européen. Jamais homme n’a fait, plus que Guillaume, d’un grand dessein politique la pensée et le but unique de sa vie. Il avait la passion de l’œuvre qu’il accomplissait, et sa propre grandeur n’était pour lui qu’un moyen. Dans ses perspectives de la couronne d’Angleterre, il ne tenta point de réussir par la violence et le désordre ; il avait l’esprit trop haut et trop bien réglé pour ne pas connaître le vice incurable de tels succès, et pour en accepter le joug. Mais quand la carrière lui fut ouverte par l’Angleterre ellemême, il ne s’arrêta point devant les scrupules de l’homme privé ; il voulait que sa cause triomphât et recueillir l’honneur de son triomphe. Glorieux mélange d’habileté et de
DISCOURS SUR L’HISTOIRE
foi, d’ambition et de dévouement, Washington n’avait point d’ambition ; sa patrie eut besoin de lui ; il devint grand pour la servir, par devoir plutôt que par goût, et quelquefois même avec un pénible effort. Les épreuves de la vie publique lui étaient amères ; il préférait l’indépendance de la vie privée et le repos de l’âme à l’exercice du pouvoir. Mais il accepta sans hésiter la tâche que lui imposait son pays ; et, en l'accomplissant, il ne se permit, envers son pays ni envers lui-même, aucune complaisance, pour en alléger le fardeau. Né pour gouverner, quoiqu’il y prit peu de plaisir, il disait au peuple américain ce qu’il croyait vrai, et maintenait, en le gouvernant, ce qu’il croyait sage avec une fermeté aussi inébranlable que simple, et un sacrifice de la popularité d’autant plus méritoire qu’il n’en était point dédommagé par les joies de la domination. Serviteur d’une république naissante, où l’esprit démocratique prévalait, il obtint sa confiance et assura son triomphe en soutenant ses intérêts contre ses penchants, et en pratiquant cette politique à la fois modeste et sévère, réservée et indépendante, qui ne semble appartenir qu’au chef d’un sénat aristocratique placé à la tête d’un État ancien. Succès rare, et qui fait un égal honneur à Washington et à son pays.
Soit qu’on regarde à la destinée des nations, ou à celle des grands hommes, qu’il s’agisse d’une monarchie ou d’une république, d’une société aristocratique ou démocratique, la même lumière brille dans les faits ; le succès
définitif ne s’obtient qu’au nom des mêmes principes et par les mêmes voies. L’esprit révolutionnaire est fatal aux grandeurs qu’il élève comme à celles qu’il renverse. La politique qui conserve les États est aussi la seule qui termine et fonde les révolutions.