LAOCOON
lA g. -S. Trchutkn.
Le Grand-Prêtre était debout, fort et majestueux comme un rouvre, et ses deux fils, aux chevelures d'hyacinthe, à trois pas de lui, auprès de l'autel... La lumière bleue, safrance d'or, qui inonde tout l'Olympe quand les Dieux sont en fête, transperçait d'azur la coupole du ciel, et la mer, plus bleue à son tour sous ce bleu doré des sommets de l'Olympe, étincelait
au loin, — arc de cercle immense ! — dans une sérénité qui, ce jour-là, semblait immortelle.
Tout à coup, tout à coup, sans bruit, sans frémissement, sur la coupe d'huile de cette mer sommeillante, sans qu'un seul flot se gonfle et saute, comme saute le saphir du chaton de la bague où il brillait, sans un seul flocon d'écume qui tache cette vaste profusion d'azur et, par un trouble, annonce leur présence.
Deux serpents, d'un bleu aussi doux que celui de la mer et se confondant avec elle, glissèrent, souples, charmants, reployés comme
RHYTHMESOUBLIÉS IJJ
deux bandelettes oubliées et tombées du front d'Amphitrite, et moelleusement roulèrent comme cette mer qui baisait si amoureusement son rivage.
« Les vagues montent jusqu'à l'autel, » pensa le Grand-Prêtre, presque enorgueilli de cette faveur de Neptune, — et les deux vagues vivantes l'avaient déjà pris dans leurs replis terribles, et elles l'étouffaient comme jamais vaisseau ne fut étouffé — par les flots irrésistibles — sur les mers !
Il lutta, ce rouvre, mais ce fut en vain! Les serpents, les traîtres serpents aux écailles lapis, avaient redoublé leurs anneaux autour
de ce torse immobile, dont les bras meurtrissaient les flancs sous la chaîne affreuse qui les étreignait, et c'est de là que, s'élançant vers les deux enfants, accourus pour sauver leur père, ils avaient piqué l'un jusqu'au cœur et dévoré l'autre aux sources inférieures de la vie!
Et repus de ce sang jeune et fort qu'ils avaient bu d'un coup, tachés de ce sang, devenus violets, de bleus qu'ils étaient, dans cette pourpre, ils avaient ramené leurs longs cous, hideusement gracieux, vers le front livide du Grand-Prétre, et de leur spirale lui avaient fait une épouvantable couronne, lui versant dans chaque tempe, ces messagers des Dieux, comme on verse le nectar aux hommes, tout ce qu'ils avaient de venin, de férocité et de morsure!
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Et la tête livide noircissait, et le venin toujours versé de ces reptiles divinement monstrueux était moins cruel pour ce père que le sang dégorgé de ses fils, qui se mêlait au sien, et qui empoisonnait mieux son agonie !
O Laocoon ! Laocoon ! nous te connaissons... Nous avons assez frémi devant ton bronze muet qui crie. Nous te connaissons, Laocoon ! N'es-tu pas encore plus terriblement sculpté dans notre propre chair que dans l'airain des plus forts sculpteurs? Ne sommesnous donc pas tous des Laocoons dans la vie ?. . . N'avons-nous pas tous nos serpents sortant de
la mer bleue et nous saisissant, — comme toi, Laocoon! — au moment d'un beau sacrifice, au pied joyeux de quelque autel?...
Nos fils, à nous, Laocoon, ce sont nos pensées, nos espérances, nos rêves, nos amours, devenus avant nous les victimes de la destinée, la pâture de ces serpents maudits qu'on n'aperçoit se glisser dans la vie que quand ils se glissent dans nos coeurs et qu'il n'est plus temps de leur échapper !
Et à nous aussi, comme à toi, Laocoon, le sang de nos rêves immolés semble plus cruel et plus envenimé que tous les autres poisons
qu'on fait couler dans nos blessures! Nous sommes tous pères de quelque chose qu'il faut voir, devant nous, mourir! Mais, ô le supplicié des Dieux! ne te plains plus de ton supplice. Nos serpents sont plus obstinés que les tiens. Du moins, toi mort, les tiens te laissèrent, Laocoon ! On les vit se détacher de toi et retourner dans la mer bleue. Ils s'y dessouillèrent de leur crime dans la lumière liquide de ses flots. Mais les nôtres ont moins de fierté et un acharnement plus bas... Ils ne retournent pas à l'abîme d'où ils sont sortis. Ils restent, hélas ! sur nos dépouilles, — couronnes de souillures éternelles sur nos fronts morts, que le monde imbécille croit vivants parce que ces horribles serpents s'y agitent encore et font une simagrée de vie avec ce qui Fut la suprême douleur!
s février iSsj.
PREFACE
^ poème en prose r^'Amaïdée se rattache à la première jeunesse du maître écrivain qui devait nous donner un jour la Vieille Maîtresse et le Chevalier Des Touches. C'est un fragment , et de brève dimension, mais qui a déjà son histoire. L'unique copie dont les amis de M. Barbey d'Aurevilly eussent connaissance proi'cnait du fidèle Trebutien (qui se fit, comme on sait, par enthousiasme d'af-
fection, Védileur de la Bague d'Annibal, du Dandysme, des Poésies, des Prophètes du Passé, des Rhythmes oubliés, des Memoranda) . Ce dévot d'amitié l'avait communiquée à Sainte-Beuve, lors de la puUication des lettres de Maurice et d'Eugénie de Guérin. A la vente du célèbre critique, un M. Paradis acheta le manuscrit. Ce collectionneur mourut lui-même, et Amaïdée passa dans les mains d'un inconnu. Comme, d'autre part, les papiers de Trehutien ne portaient pas trace de l'original, on croyait ce fragment perdu sans retour.
Un appel fait dans le Figaro au possesseur actuel était resté infructueux, lorsque la nièce du premier dépositaire découvrit, dans un des cartons pieusement coiservés depuis la mort de son oncle, un cahier sans signature, étiqueté de ce nom romaiilique. Elle ^e souvint d'avoir lu dans un journal que M. d'Aurevilly recherchait cette œuvre d'adolescence et lui envoya le mystérieux cahier. Et voilà comment ces pages, écrites avant 1840, paraissent aujourd'hui seulement que leur auteur est
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devenu célèbre et pour des travaux bien différents de ce premier essai.
Il était important de rappeler ce petit fait pour que le lecteur de ce poème pût se replacer, afin de le mieux juger, dans l'état d'esprit où vivait le jeune honvue qui l'écrivit, et qui se cherchait à travers toutes les fièvres de la génération d'alors. C'était l'époque oii l'âme française venait de découvrir la mystérieuse poésie du Nord, — Byron et Jean-Paul, Shakespeare et Gœthe, — l'époque où la prose magique de Chateaubriand, les vers brillants de Lamartine et les rêveries de Lélia enchantaient les dmes, et déjà le siècle qui devait finir par de si cruelles banqueroutes semblait pressentir les futurs désastres par un je ne sais quoi d'angoissé mente dans sa première espérance. Il y avait bien de la confusion dans les têtes d'alors, mais aussi bien de la noblesse. Un peu de toutes les ardeurs troublées de cet dge se respire dans le poème qu'on va lire. Le choix seul des noms siiffirait à en dater la composition. L'auteur, qui s'est peint lui-même tel qu'il se rêvait en ces temps-là, s'est appelé Altaï. Son
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atni de collège, le poète du Centaure, Maurice de Guéiin, est nommé Somegod (Quelque Dieu !), et la femme qui traverse le récit et qui est une «fille de race déchue », comme eût dit le Sainte-Beuve de Volupté, une « Chananéenne », est désignée par le nom qui donne son titre au morceau : Amaïdée. Ajoutons que, d'après les confidences de M. d'Aurevilly lui-même, une aventure réelle sert de hase à ce récit, un de ces essais de réhabilitation, songe naïf de tous les artistes jeunes; mais cette aventure a été poétisée, comme on va voir, avec une telle fantaisie d'imagination, que rien de réel ne s'y retrouve, — que les sentiments de deux amis et la palpitation de leur cœur.
La scène, qui se passe dans un paysage magnifiquement décrit, se trouve donc développée dans des conditions de vie matérielle à faire sourire les analystes d'aujourd'hui. Mais ce qui ne les fera pas sourire, ce qui les rendra songeurs et tristes, c'est le contraste entre les fières aspirations des jeunes gens de cette déjà lointaine époque et la lassitude découragée de ceux d'à présent, — contraste rendu
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comme palpable par les discours que se tiennent l'un à l'autre ce Somegod et cet Altaï. Cela est parfois bien Jtaïf d'exaltation juvénile, mais c'est aussi parfois très beau de vibration profonde, et je ne connais pas beaucoup de morceaux plus éloquents que celui où le Panthéisme de Guérin se trouve expliqué. Lise^ seulement ces lignes : « Posséder! crie du fond « ténébreux de nous-même une grande voix déso- (I lée et implacable. Posséder ! dût-on tout briser de (( l'idole, tout flétrir et d'elle et de soi ! Mais com- « ment posséder la Nature? A-t-elle des flancs pour (( qu'on la saisisse? Dans les choses, y a-t-il un <( cœur qui réponde au cœur que dessus l'on pourif rait briser?... » Ne trouvez-vous pas que le grand écrivain est déjà là tout entier dans des phrases pareilles ? Elles abondent dans Amaïdée. Ne valait-il pas la peine de les tirer de l'oubli, elles et toute cette œuvre si curieusement signiflcative, que je ne déflorerai pas en la commentant ? J'ai voulu seulement inviter les fldèles du maître à regarder cette toile de sa première manière sous son vrai jour. Elle s'expliquera mieux encore si jamais
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M, d'Aurevilly se décide à publier le journal de sa jeunesse, qu'il tient en réserve et qui donne la clef de tous ses livres.