‹ Précis de médecine judiciaire [electronic resource]Chapitre 52 sur 208 · DES SIGNES DE LA MORT · texte numérisé non relu

DES SIGNES DE LA MORT

Malgré le grand nombre de signes de mort qui ont été donnés, il est parfois bien difficile d'affirmer si celle-ci existe réellement1.

C'est qu'en effet il ne faut pas vouloir chercher un seul signe, mais un ensemble. Il faut bien se rappeler que la mort ne frappe pas en même temps tout le corps, mais successivement et progressivement les divers appareils d'après leur importance et pour ainsi dire d'après leur élévation hiérarchique. 11 est bien évident que les manifestations fonctionnelles, qui sont le résultat d'un mécanisme délicat et compliqué, disparaîtront avant celles qui ne sont que le produit d'une existence végétative. L'intelligence disparaîtra avant la respiration et la circulation ; ces fonctions cesseront avant les propriétés du tissu musculaire; ces dernières seront supprimées avant celles des tissus épidermiques, et ce seront précisément les fonctions qui se supprimeront les dernières qui formeront les signes les plus certains.

Nous ne croyons pas qu'il soit utile, selon l'habitude consacrée, d'énumérer successivement les signes plus ou moins certains de la mort; nous pensons qu'il est plus logique et plus conforme à ce qui se passe réellement de grouper les divers phénomènes importants en trois classes distinctes, formées par les trois grandes fonctions dont l'activité constitue la vie elle-même. C'est ainsi que nous allons indiquer les phénomènes qui se montrent lors de la suspension fonction-

1 Voir les publications du Dr F. Gannal, et principalement : Mort réelle et mort appâtante, Paris, 1868.

QUESTIONS GÉNÉRALES

nelle du système nerveux, de la circulation, de la respiration. On meurt par le cerveau, par le cœur, par le poumon.

A. Arrêt fonctionnel du système nerveux.

Il y a perte de V intelligence, de la sensibilité, du mouvement; les organes des sens ne fonctionnent plus.

On voit alors apparaître successivement d'autres phénomènes qui sont sous la dépendance de ceux-ci.

Le 'faciès a un aspect spécial. Hippocrate en a donné la description suivante : « Front ridé et aride; yeux caves; nez pointu, bordé d'une couleur noirâtre; tempes affaissées, creuses et ridées ; oreilles retirées en haut ; lèvres pendantes; pommettes enfoncées; menton ridé et racorni; peau sèche, livide et plombée ; poils des narines et des cils parsemés d'une espèce de poussière d'un blanc terne; visage d'ailleurs fortement contourné et méconnaissable. » (Hipp., de Morbis, lib. II, sect. 5.) C'est là le faciès des individus qui succombent à des maladies chroniques ou douloureuses.

Puis la face devient cadavérique; les traits sont affaissés; une teinte uniforme se répand partout : c'est la pâleur mortelle. La mâchoire inférieure est abaissée; la bouche et les yeux sont ouverts. Camper a remarqué que personne ne meurt la bouche et les yeux fermés.

Ces derniers phénomènes tiennent au relâchement des sphincters, qui se produit d'ailleurs de divers côtés et qui montre la paralysie subite du système musculaire. Les paupières, l'iris, les lèvres, parfois le cardia, l'anus, le col vésical, s'entr'ouvrent et se dilatent en même temps. Et alors il y a sortie ou expulsion de larmes, de liquides contenus dans l'estomac, de matières fécales, d'urine et même de sperme. Quelques auteurs ont surtout insisté sur le relâchement et la dilatation permanente du sphincter anal.

Dès lors, le corps n'obéit plus qu'à la pesanteur. Les membres retombent le long du corps; V attitude est caractéristique. Le décubitus est dorsal, les membres sont à demifléchis, la tête courbée, la pointe du pied est tournée en dehors, le pouce fléchi vers le creux de la main. Les

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mouvements ne se produisent plus, car on ne peut donner ce nom aux changements de l'iris ou aux contractions péristaltiques de l'intestin : ce sont des morts locales ou des changements de position déterminés par les altérations cadavériques.

La joerte de la sensibilité est manifeste dans les régions où pendant la vie elle est exquise. C'est ainsi que des frictions, des sinapismes, des lotions irritantes, des cautérisations, ne produisent plus de réaction dans les régions suivantes : le mamelon (pincement ou ventouses), la plante des pieds, les extrémités des doigts et des orteils, la partie supérieure et antérieure du thorax.

Les organes des sens ne répondent plus à leur excitant spécial; ils ont même perdu toute sensibilité. L'odorat et le goût disparaissent de bonne heure. La bouche devient sèche (en Chine, l'absence de salive est regardée comme un des signes certains delà mort), les narines sont pulvérulentes. Ces deux muqueuses sont insensibles à l'éther, à l'ammoniaque, à toute espèce de titillations ou de stimulations.

L'owieest éteinte. Les anciens pensaient qu'elle persistait plus longtemps, d'où les conclamations, les appels, les instruments de musique, destinés à réveiller ceux qui se trouvaient en état de mort apparente.

L'œil fournit des signes très-importants depuis le moment de l'agonie jusqu'à la période de putréfaction. La vue s'éteint et s'affaiblit. Les moribonds se plaignent que le jour baisse, que la clarté diminue: De la lumière, de la lumière! dit Goethe mourant.

Au moment de la mort, les yeux sont entr 'ouverts, le regard fixe* parfois une larme inonde l'œil et roule sur la joue. La conjonctive et la cornée transparente sont insensibles, la pupille est dilatée, l'iris immobile.

La dilatation de la pupille ne persiste que quelques heures* puis l'iris se déforme, déformation qui exagère de plus en plus l'affaissement de l'œil et l'évaporation de l'humeur aqueuse.

L*examen ophthalmoscopique permet de constater sur la rétine un arrêt de la circulation capillaire. D'après Bouchut, la papille du nerf optique disparaît, l'artère centrale du

nerf optique et de la rétine devient vide, les veines de la rétine renferment de petits caillots sanguins, la choroïde n'a plus le même aspect. Notre ami Poncet (de Cluny) a insisté sur l'opacité de la rétine. La choroïde devenant grisâtre chez les blonds et restant noire chez les bruns, les caillots veineux ont surtout un aspect caractéristique.

Mais, on le comprend, ces signes ne peuvent être constatés que pendant un espace^de temps relativement court. L'arrêt de la circulation modifie bientôt la transparence des milieux. La cornée perd son" éclat, son épithélium tombe et vient former, avec le liquide de transsudation, une toile glaireuse qui se ramollit, puis se plisse. C'est là un ensem ble de signes excellents pour constater la date de la mort (On sait que cet organe est toujours examiné par les marchands de gibier.)

La sclérotique subit des modifications semblables. Elle se dessèche et it s'y forme une tache noire qui a été parfaitement décrite par Larcher. Les milieux internes de l'œil s'altèrent à leur tour ; l'humeur aqueuse et vitrée se troublent ; le cristallin devient opaque ; le globe oculaire s'affaisse et devient flasque, mou, puis se ramollit. Du 3e au 4e mois, le globe de l'œil est détruit, il s'est ouvert et vidé.

B0 Arrêt fonctionnel de la circulation.

Cette fonction fournit la base d'un diagnostic immédiat de la mort. Les signes fournis par le cœur, par les différentes circulations, par le sang lui-même, ont une trèsgrande importance.

ïïaller avait dit : « Cor primum vivens, ultimum mûriens, »

En 1 849, dans le concours pour le prix Maussi, sur les signes de la mort, le docteur Bouchut admittrois signes certains et immédiats delà cessation de la vie : l'absence prolongée des battements du cœur, constatée par l'auscultation, le relâchement simultané de tous les sphincters, y compris celui de la pupille, l'affaissement du globe de l'œil avec perte de la transparence de la cornée. Rayer, comme rapporteur de la commission, dit qu'on ne pouvait attacher une aussi

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grande importance à ces deux derniers signes. « Des trois signes immédiats de la mort admis par M. Bouchut, il en est un seul, la cessation définitive des battements du cœur et de la circulation, dont vos commissaires reconnaissent la. certitude ; et en signalant un signe aussi positif et aussi facile à constater, M. Bouchut a rempli une lacune importante de la science. La cessation définitive des battements du cœur et de la circulation, constatée par l'auscultation, est un signe d'autant plus certain qu'elle entraîne immédiatement la cessation de la respiration et des fonctions du système nerveux, lorsqu'elle n'en a pas été précédée. »

La commission prescrivit d'ausculter pendant un intervalle de cinq minutes, c'est-à-dire pendant un temps cinquante fois plus long que celui qui a été fourni par l'observation des bruits du cœur dans les cas d'agonie jusqu'à la mort. Il faut répéter cet examen après une demi-heure, car, s'il est très-possible que la mort coïncide avec la cessation des bruits, il peut arriver et il est certain que les bruits peuvent être assez faibles pour ne pas être perçus. On possède en effet des observations de cessation complète des bruits du cœur et dans lesquelles les malades ont été rappelés à la vie. C'est ce qui se présente souvent chez les enfants nouveau-nés. On a alors conseillé d'enfoncer une aiguille dans l'organe (Plouviez, Bourgeois) : c'est un moyen peu pratique, il faut l'avouer.

La circulation artérielle est supprimée. Il y a absence du pouls. La vacuité des vaisseaux serait une preuve certaine de la mort. Aussi a-t-on proposé l'artériotomie temporale (Vergne). On s'expose à tuer un individu pour savoir s'il est mort. La circulation veineuse ne se fait plus, les veines ne se gonflent pas après une ligature.

La circulation capillaire est arrêtée, d'où décoloration des tissus et pâleur générale de la peau et des muqueuses. Les parties sur lesquelles le corps repose deviennent blanches et s'aplatissent. Cinq heures après la mort, il commence à se produire des phénomènes d'hypostase, cet sont des lividités cadavériques, très-remarquables, surtout après douze heures. Ces lividités indiquent aussi l'époque du décès et l'attitude dans laquelle le cadavre s'est refroidi. D'àlàcassagne. 10

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près M. Tourdes, on peut, dans les douze ou quinze premières heures, modifier le siège de ces lividités et affaiblir leur couleur.

La peau n'étant plus irriguée, se dessèche et se parcheminé facilement. Par des frictions à l'aide d'un corps dur, on produit une empreinte parcheminée semblable à celle de la suspension. M. Devergie considère ce signe comme très-important : « Ce signe est d'autant plus certain qu'il est positif, quand il apparaît, et que toutes les fois qu'on ne peut pas amener la dessiccation de la peau, on doit douter de la mort ; dès lors on retarde l'inhumation afin de recommencer l'expérience plus tard. »

L 'application de ventouses scarifées à la région épigastrique démontre d'ailleurs l'absence de circulation capillaire. Il en est de même des brûlures : sur le cadavre, il ne se produit ni phlyetènes, ni injections de la peau. Une bougie placée à un demi-centimètre d'un doigt ou d'un orteil donne une phlyetène explosible. Certaines régions du corps, telles que les oreilles, les doigts, etc., perdent, leur transparence. La peau se couvre d'une sueur froide et visqueuse qui augmente le refroidissement; c'est alors que les parasites, poux, etc., s'éloignent des parties qu'ils habitent ordinairement. Ajoutons que, de quatre à six heures après la mort, le sang se coagule dans les vaisseaux, mais ne se coagule pas à l'extérieur. D'après Laborde, une aiguille d'acier poli s'oxyde très-vite, lorsqu'on la plonge dans les tissus d'un vivant; il n'en serait pas de même sur le cadavre.

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