‹ Pragmatisme et modernismeChapitre 21 sur 68 · I.i; PKAGMATISMl-, CONTRF, LE RATIOXAI.ISMn · texte numérisé non relu

I.i; PKAGMATISMl-, CONTRF, LE RATIOXAI.ISMn

mieux comprises. Le rationalisme, l'intellectualisme français ont dominé au dix-huitième siècle. La raison abstraite s'est attaquée au dogmatisme traditionnel : les rationalistes ont prétendu construire leurs thé^ories sur une vérité nue, sèche, immuable, révélée par la raison infaillible. Mais, dès la fin du siècle dernier, les penseurs d'Allemagne ont opposé au rationalisme l'idée d'évolution, de transformation, de devenir. Bien loin de considérer le monde comme figé dans la tradition, ou susceptible d'être construit à nouveau, une fois pour toutes, par la raison raisonnable, ils ont entrevu que tout le développement de l'histoire s'accomplit avec une variété imprévue et indéfinie où la logique de l'esprit n'a aucune part. Enfin les Anglais, de Bacon à Stuart Mill, en passant par Locke et par Hume, ont toujours fait appel à l'observation et à l'expérience comme pierre de touche de toutes les théories. Taine, si imprégné d'idées anglo-saxonnes, et qu'on rangerait bien à tort parmi les intellectualistes, dans VAnclen Régime et la Révolution a combattu avec une vigueur, un éclat incomparables le radicalisme rationaliste en politique et en religion si étranger à toute psychologie ; il ne cesse de rappeler à ses concitoyens trop aveuglés par la logique, que les théories abstraites ne peuvent être vérifiées que par les résultats qu'elles donnent dans l'application. Taine doit être rangé parmi les précurseurs du pragmatisme. William James, ce psychologue si pénétrant, au style si clair, si coloré, en est le propagan- 'iste le plus actif aux Etats-Unis. (]r même que

F.-C.-S. Schiller, en Angleterre ; ce courant d'idées commence à gagner l'Italie et la France.

Chacun de nous, c^u'il s'en doute ou non, se fait une philosophie, une conception de l'univers, se donne à lui-même une réponse, plus ou moins claire, sur le sens de la vie, et cette réponse lui est dictée par sa façon de réagir contre la poussée et la pression du monde qui l'environne. Mais la source de notre philosophie doit être cherchée non dans notre intelligence, mais dans notre caractère, dans notre tempérament, dans l'inconscient ou, comme on dit aujourd'hui, dans le subconscient. On peut affirmer que toute philosophie sincère est l'expression d'un tempérament personnel, que les philosophes de profession, en élaborant leurs systèmes, ne font qu'écrire leurs mémoires. C'est dans leur nature profonde qu'il faut chercher l'origine et la teinte de leurs idées. On ne saurait mieux faire que de leur appliquer la méthode de Sainte-Beuve, qui n'a jamais considéré les œuvres littéraires, historiques, religieuses, comme indépendantes de la psychologie de leurs auteurs. De même, en philosophie, le tempérament, la nature intime de chacun, fait pencher la logique et l'évidence d'un côté ou de l'autre. C'est pourquoi toutes les discussions philosophiques. manquent de sincérité. La plus puissante des prémisses n'est jamais mentionnée. Une philosophie délicate, sentimentale ou dure adapte l'univers à ses convenances. Chez les grands penseurs, entre un Platon et un Locke, un Hegel et un Spencer, ces oppositions et ces contrastes apparaissent très mnrqués.

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1res on lelicf. Duidiiuiiit-, nos pliihjsopliios ^unl confuses, parce que nous n'avons pas de tcnipéraincnl inlellectucl très défini, nos idées forment une mixture d'ingrédients opposés. Les mômes différences, tirées de l'organisme, se retrouvent parmi les écrivains, les artistes, aussi bien qu'en matière de gouvernement, de mœurs. Il y a des gens aux manières libres el aisées, tandis que d'autres sont formalistes ; il y a, en politique, des autoritaires et des anarchistes ; en littérature, des puristes et des réalistes ; en art, des classiques et des romantiques. Les philosophics rationalistes, attachées à des principes abstraits, absolus, éternels, et les philosophics empiriques, amoureuses de faits, de réalité crue, correspondent à la même opposition.

Les rationalistes, d'après William James, sont les' natures tendres, délicates, idéalistes, optimistes, inclinées à la religiosité, à la croyance au libre arbitre. Ils planent sur les choses et sur le monde, de haut et de loin, comme s'ils voyageaient en ballon, vivent dans leur rêve, et ramènent tout à l'unité.

Au contraire, les empiristes sont des gens terre à terre, qui regardent tout de près, dans le moindre détail, à la façon des myopes, ne voient partout qu'opposition, contrariété, dissonance, font tout dériver de la sensation et sont tentés de tout expliquer par le matérialisme. Ils sont pessimistes, irréligieux, fatalistes, pluralistes, sceptiques.

Ce sont là deux conceptions extrêmes, dont chacune se croit supérieure à l'autre. Les différences toutefois ne sont pas aussi tranchées entre les esprits.

L'homme esl ondoyant et di\ers. Il allie parfois un pessimisme pratique et un optimisme métaphysique. 11 passe d'un compartiment à l'autre selon les convenances, les tentations de l'heure présente. N'est-ce pas M. Guizot qui remarquait qu'en une journée nous traversions tous les systèmes philosophiques, sensualistes, spirilualistes, sceptiques, contemplatifs. Ceux pourtant qui réfléchissent recherchent rhanuonie et l'unité. Une pente générale nous entraîne aujourd'hui vers l'empirisme : l'esprit scientifique s'empare des générations nouvelles. L'estime pour les faits n"a cependant pas neutralisé toute religiosité. Cette estime est presque religieuse ellemême : il y a des dévots scientifiques très hostiles aux religions révélées.

Voici par exemple Haeckel, moniste, matérialiste, qui déifie l'élher et se moque du Dieu des dévotes, qu'on ne saurait, d'après sa plaisanterie, se représenter que sous forme d'un vertébré gazeux. Spencer, pour qui l'histoire du monde n'est qu'une redistribution de matière et de mouvement, s'incline devant la religion, bien loin de la railler ; il lui permet d'exister ; mais il la laisse à la porte et ne lui accorde jamais de montrer sa figure à l'intérieur du temple. Depuis cent cinquante ans le progrès des sciences semble signifier l'élargissement de l'univers matériel, et la diminution de l'importance de Thonime : nous assistons à la croissance du sentiment naturaliste et positiviste. Il semble que l'homme n'ait d'autre alternative que de se soumettre à la nature.

L'idéal n'est considéré que comme un produit

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inerte de la physiologie : ce qu'il y a de plus élevé dans l'homme est expliqué par ce qu'il y a de plus bas, de plus inférieur, la rose par le fumier nécessaire à son éclosion. L'esprit dur s'accommode fort liien de l'univers matériel et se trouve très confortable dans l'inhunianisme cl l'irréligion.

De leur côté, les délicats, les tendres cherchent des consolations dans le mysticisme panthéiste, ou dons une philosophie rationaliste et religieuse qui a l'air de combattre une lente retraite, qui est sèche, abstraite, qui perd tout contact avec les faits concrets, les joies et les chagrins de la vie.

A propos de cette philosophie rationaliste et idéaliste, un étudiant écrivait à M. William James : quand nous entrons dans une classe de philosophie, il faut nous familiariser avec un univers entièrement différent de celui que nous laissons derrière nous dans la rue. Le monde des expériences concrètes, personnelles, auxquelles appartient la rue, se compose d'une foule tumultuaire : c'est une colme embrouillée, boueuse, poussiéreuse, pénible, perplexe, haletante. Tout au contraire, le monde dans lequel vous introduit votre professeur de philosophie est noble, luisant, merveilleusement ordonné. Les contradictions et les contrastes de ia vie réelle en sont bannis. Son architecture est classique. Les principes de la raison en forment les assises, les nécessités logiques en cimentent les parties. C'est un temple marmoréen, dressé sur la colline, dont un radieux soleil vient dorer le faîte. Dans ce sanctuaire classique, l'imagination rationaliste se

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icruyie, loin d\x caraclèio gutlii(|uc et confus, loin tli; désordre intolérable que présentent les simples faits. Ce n'est pas une explication de notre univers mouvant et concrel que nous offre le rationalisme, c'est un refuge, un remède destiné à tromper l'appétit de l'esprit pour l'unité. Ces philosophies intellectuelles sont celles qui conviennent aux délicats.

Mais considérez sérieusement ce colossal univers de faits concrets qui nous déroutent à chaque pas, constatez ses surprises, ses cruautés, ses sauvageries, et dites si le mot « raffiné » est bien l'adjectif inévitable qui monte aux lèvres pour le qualifier. Les constructions artificielles ne sauraient satisfaire la tournure d'esprit empirique. Sou\enez-\ous de Tembarras où se trouve Candide de concilier logiquement l'imperturbable optimisme de son maître de philosophie, le Icilinilzien a\arié Pangloss, et la série de ses mésa^"entures personnelles.

Tandis que Leibnitz et les rationalistes à sa suite nous montrent une perfection éternellement complète, les esprits observateurs réagissent contre ce léger et creux optimisme de la philosophie religieuse courante. Ils n'y voient qu'un vide monumental : ils engagent les théoriciens optimistes à lire chaque jour les gazettes, dussent-ils se borner aux faits diAcrs. Au rationaliste qui lui offre ses consolations, l'empiriste tire son chapeau, en répondant : « Merci bien ! » Le rationaliste lui apparaît comme un somnambule pour lequel les choses actuelles n'existent pas.

C'est ici qu'une solution commence à apparaître.

U: l'H.VGMATIS.ME CONTHE LL HA 1 luNAl.lS.MK. < . j

Le praginalisme csl un syslcmc médialcur <nii prcloiul salisfaîrc à la fois l'esprit de religiosité, conimo le rationalisme, tandis qu'autant que l'empirisme il conserve la plus cordiale hit imité avec les faits : « Le bruit îles faits résonne à travers tous ses chapitres. »

Le pragmatisme n'a rien de commun avec l'éclectisme. Ce n'est pas un système, c'est une méliiode pour résoudre les ({ucslions philosophiques : le monde est-il un ou multiple, fatal ou libre, matériel ou spirituel ? Le pragmatisme cherche à inlcrpiéter chaque notion, en examinant ses conséquences pratiques. S'il n'y a pas de différences pratiques, toute dispute est vaine. Combien de discussions philosol^liiques tomberaient dans l'insignifiance si on les mettait à la simple épreuve de l'expérience concrète ! Cela revient, en dernière analyse, à vérifier les théories par l'action, à renoncer aux idées abstraites, à proclamer l'insuffisance des solutions verbales, des raisons a priori, des principes fixes, des systèmes fermes, prétendus absolus, à se tourner \ers les faits concrets, vers l'action, vers l'effort pour niodifier les réalités existantes.

Aucuns résultats spéciaux, prévus d'avance, ne sont impliqués dans le pragmatisme, mais ce changement de méthode, cette attitude, cette orientation, ont pour conséquence des changements énormes en philosophie : les rationalistes deviennent désormais sans emploi, au même titre que les courtisans dans une République, ou les prêtres ultramontains, dans les pays prolestants. On s'éloigne des premiers prin-

cipes, des catégories, pour ne regarder que les résultats, les fruits obtenus. A ce dernier point de vue. science, religion, métaphysique se trouvent rapprochées.

Toute théorie de l'absolu procède de l'ancienne magie des mots, des formules d'incantation. L'univers apparaît comme un Sphinx dont il faut deviner l'énigme pour posséder la formule magique, le Sésame ouvre-toi, le dernier mot des choses. Tout à l'opposé, le pragmatisme pèse la valeur pratique de chaque idée, et la jette dans le torrent de notre expérience. C'est moins une solution qu'un programme et une indication sur le moyen de modifier les réalités existantes. Ce qu'il cherche dans les théories, ce n'est plus une réponse aux énigmes, mais des instruments d'action.

N'étant rien de neuf, il se rapproche des vieilles tendances nominalistes, en faisant toujours appel au particulier, non au général, — des utilitariens, en exaltant les aspects pratiques, — des positivistes, dans son dédain pour les solutions verbales, les questions inutiles et les abstractions métaphysiques.

Cette méthode implique une définition de la vérité. Au début, les lois scientifiques étaient envisagées comme la pensée du Très-Haut. Nous n'y voyons plus aujourd'hui que de simples approximations sujcllcs à revision, l'oujours soumises aux rectifications des faits, les hypothèses scientifiques se font et se défont sans cesse. A plus forte raison en est-il de même des vérités philosophiques, qui ne sont que des Aérités psychologiques relatives. A bas la

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logique, vive la psychologie ! Telle est la devise du pragmatisme.

Il nous rcï^^lc à appliquer l'esprit pragmalisle aux principaux problèmes de la philosophie, et à préciser ce qui signifie exactement la vcrilê, du point de vue pragnialique,

21 janvier 1908

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