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LÉSIONS DE L’INNERVATION

Nous venons de parcourir dans les sections precedentes tout le cercle des lésions appréciables par l’anatomie ; cependant par ces lésions nous n’avons pu nous rendre compte de tous les désordres fonctionnels des organes : souvent aussi ces lésions ne nous ont semblé être elles-mêmes qu’un effet ; de telle sorte que placer en elles toute la maladie, c’est dans plus d’un cas reculer la difficulté sans la résoudre. Vouloir expliquer , dans l’état actuel de la science , tous les phénomènes physiologiques et pathologiques par une différence dans l’arrangement de la matière chez les êtres vivants , soit sains , soit malades , c’est donc , en beaucoup de circonstances , se placer dans l’hypothèse. Frappés, de tout ce qu’il y avait d’insuffisant et de conjectural dans cette manière d’expliquer les phénomènes, plusieurs auteurs ont eu recours à une autre explication , tout aussi hypothétique que l’autre , mais qui leur a semblé plus propre à coordonner et à systématiser les faits. Ils admettent que dans toute maladie le premier mobile du désordre réside dans les forces mêmes qui dirigent les actes de toute molécule vivante , forces dont les organes ne semblent être que les instruments , et qui , manifestant dans chaque organe une puissance indépendante, d’où résulte la vie individuelle de chacun, concourent cependant en une seule force , d’où résulte la vie du tout. C’est sur l’une ou l’autre de ces hypothèses que se sont tourà tour appuyés les différents systèmes. A mon avis, ils eussent été plus complets et plus durables , s’ils eussent pris dans chacune de ces hypothèses ce qu’elle contient de vrai et de conforme aux faits. Voyons comment , dans l’étal actuel dé la science, nous pouvons nous servir de la seconde, puisque la première n’a pu nous rendre compte de tous les faits.

Il y a, chez l’homme et chez les êtres placés près de lui dans l’échelle zoologique, un appareil qui paraît spécialement présider aux différents actes vitaux, et dans lequel semble résider le point de départ des différents phénomènes de sympathie et de synergie sans lesquels il n’y aurait plus de vie d’ensemble. Cet appareil est l’appareil de l’innervation; ce- 1 21

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pendant à mesure qu’on descend l’échelle des êtres, on voit cet appareil devenir de plus en plus simple; il disparaît enfin, et cependant la vie persiste, et on observe encore des phénomènes de sympathie et de synergie. Chez ces êtres privés complètement de système nerveux , la vie n’en est pas moins détruite par des agents que nous ne regardons ordinairement comme la détruisant aussi chez l’homme, que parce que chez lui ils nous paraissent porter leur influence délétère sur le système nerveux ; ainsi l’acide hydrocyanique tue un végétal comme un mammifère. Les forces qui développent et entretiennent la vie peuvent donc se manifester en l’absence d’un système nerveux. Supprimez tous les organes, réduisez Cêlre à une molécule amorphe, et dans cette molécule s’accompliront encore des actes vitaux. Toutefois, comme chez l’homme , d’après nos connaissances actuelles en physiologie, l’accomplissement de ces actes paraît être sous la dépendance nécessaire du système nerveux, on peut, par hypothèse , regarder ce système comme le siège et l’instrument de la force vitale. Par hypothèse encore, on peut admettre pour une plus commode explication des faits, que dans les centres nerveuxse forme un fluide qu’on appellera nerveux, vital, électro-vital, etc., et qui représentera la force inconnue par laquelle ces centres tiennent sous leur dépendance tous les organes (1). Le mot d’innervation n’exprime autre chose que l’influence exercée par cette force, toutes les fois qu’un acte vital s’accomplit. Cette

(1) Admettre, pour expliquer les phénomènes des corps vivants, un fluide vital , c’est procéder comme les physiciens qui ont long-temps désigné sous le nom de fluide électrique l’agent inconnu d’une force qui se manifeste dans la nature par l’apparition d’un ordre déterminé de phénomènes. Que ce fluide vital soit identique avec le fluide électrique ou autre , cela est possible, mais peu importe; car il n’en faudra pas moins continuer à lui donner un nom spécial , tant que, par l’observajtion, on n’aura pas ramené à l’identité les phénomènes qui se passent dans les corps organisés et ceux qui ont lieu dans les corps inorganiques. Ainsi donc on reste fidèle à la méthode newtonienne, qui n’est autre , en définitive, que celle de l’observation, 1° en adoptant, jusqu’à nouvel ordre^, l’hypothèse d’un fluide pour trouver les lois des phénomènes vitaux ; 2° en regardant ce fluide comme ayant une nature spéciale , puisque l’agent qu’il représente manifeste son existence par des phénomènes également spéciaux. Car c’est un principe en physique d’attribuer à des forces différentes des phénomènes d’apparence différente. Certes, long-temps avant que les belles recherches des physiciens modernes eussent démontré l’identité de cause et de nature des phénomènes électriques et magnétiques, on avaiFpu par hypothèse admettre cette identité; mais elle n’était pas démontrée, et, jusqu’à ce que cette démonstration eut été donnée, les physiciens ne s’avisèrent pas de confondre sous un même nom les fluides électrique et magnétique. De même, jusqu’à ce qu’on ait démontré que les forces qui , dans un corps vivant , rompent le jeu des affinités chimiques ordinaires, lui donnent une température propre, ou président aux différents actes de la vie végétative et de celle de relation, sont analogues aux forces admises par les physiciens , nous serons conséquents avec les principes de la science en désignant sous des noms divers ces deux ordres de forces, et en nous occupant de calculer les lois, d’apparence différente, auxquelles elles obéissent.

force vient-elle à être gênée dans son action , nous dirons qu’il y a lésion de l’innervation , et par suite production d’un état morbide. Tantôt cette lésion de l’innervation est suivie de lésions de tissus appréciables par nos divers moyens physiques d’investigation ; de là résultent toutes les altérations qu’étudie l’anatomie pathologique. Tantôt la lésion de l’innervation n’est suivie que d’une lésion des actes mêmes de l’organe ou de ses fonctions. Il est un certain nombre de symptômes qui ne se manifestent que dans le premier cas ; mais il en est d’autres qui peuvent également se produire, étant absentes ou présentes des lésions appréciables d’organisation. De là souvent une parfaite identité de symptômes, bien que les lésions découvertes par l’anatomie soient très-différentes, ou que même on n’en découvre aucune ; de là le peu d’accord qui se montre plus d’une fois entre les désordres fonctionnels d’un organe et les lésions qu’il présente après la mort ; c’est qu’avant que ces lésions ne fussent produites , avait commencé par exister dans l’organe un désordre de l’innervation qui avait suffi pour en troubler profondément les actes.

Ainsi, dans toute maladie que ne produit pas immédiatement une vio lence extérieure , les symptômes qu’elle présente dépendent ou d’une lésion des forces qui animent toute partie vivante (lésion d’innervation) , ou d’une lésion d’organisation. La lésion d’innervation est primitive et constante ; la lésion d’organisation est secondaire, variable dans sa nature, inconstante dans son existence.

En étudiant , plus loin , dans cet ouvrage , les maladies des différents appareils , nous aurons occasion de revenir souvent sur ces deux grandes divisions ; partout en effet nous les retrouverons. Combien de fois ne verrons-nous pas diversement troublées la digestion, la circulation, la respiration, les sécrétions, sans que l’anatomie découvre le moindre désordre dans la disposition des organes chargés de l’accomplissement de ces fonctions ! Plus souvent encore, dans des cas où il y aura eu trouble des différents actes de la vie de relation, l’inspection des centres nerveux ne nous en révélera pas la cause. Il est certains états morbides où, avant que la vie n’ait cessé , les lois physiques ordinaires tendent à reprendre leur empire ; alors, chez un individu encore vivant, on observe déjà une diminution notable de la résistance qu’il opposait à la grande loi de l’é quilibre du calorique ; chez lui, les affinités chimiques delà matière inor ganique commencent à s’exercer , et l’on voit apparaître cette série de phénomènes qui ont été long-temps désignés sous le nom d e phénomènes putrides. Nul doute que ce terme, dont on a singulièrement abusé, n’exprime quelques faits réels ; nul doute que, dans certains cas, l’observation n’en constate l’exactitude. Peut-être un jour parviendra-t-on à expliquer par des lésions d’organisation ces remarquables phénomènes qui décèlent dans l’être encore doué de vie une résistance moindre aux lois physiques ordinaires. En attendant qu’on en soit venu là , reconnaissons dans ces

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phénomènes la manifestation extérieure d’une lésion même des forces ■vitales, et appelons-les, dans notre langage , des lésions d’innervation.

Pouvons-nous apprécier les causes sous l’influence desquelles se produisent ces lésions de la fotce vitale ? Oui , dans un certain nombre de cas. Sur elle semblent agir primitivement un grand nombre de substances vénéneuses, les émanations végétales ou animales connues sous le nom de miasmes, diverses modifications des influences extérieures qui agissent sans cesse sur nous (absence d’insolation, humidité trop grande de l’air, alimentation malsaine). Si une très-légère différence dans l’humidité de l’air, par exemple, suffit pour faire varier la manifestation des phénomènes dont l’agent est pour nous le fluide électrique , pourquoi telle influence extérieure ne ferait-elle pas aussi varier la manifestation des phénomènes dont l’agent, aussi inconnu que le fluide électrique, peut être aussi considéré par hypothèse comme un fluide , que nous aimons mieux appeler fluide vital que fluide nerveux, puisqu’il est des êtres chez lesquels ces mêmes phénomènes apparaissent, sans qu’il y ait chez eux de trace de système nerveux.

Ce que peuvent produire les influences extérieures, d’autres influences, qui ont leur source au sein de l’être lui-même , peuvent aussi le déterminer. Ainsi , toutes les fois que , par une des causes précédemment indiquées, le sang est altéré en quantité ou en qualités, toutes les fois qu’un solide quelconque est le siège d’une lésion profonde d’organisation , la force vitale ne se manifeste plus par ses phénomènes ordinaires , et il y a dans l’économie un trouble général , dont aucune lésion particulière ne peut rendre compte. On regarde ce trouble comme un produit de sympathies : mais qu’est-ce que ces sympathies ? Ce trouble se traduit à nous par des phénomènes qu’on peut rapporter , 1 0 à une excitation de la force vitale; 2° à son abaissement au-dessous du type normal; 3° à sa perversion. Delà, dans toute maladie, l’existence de trois dispositions fondamentales, qui, la précédant ou se produisant à son occasion, lui donnent dans tous les cas une physionomie spéciale, lui impriment sa marche, produisent ses complications, déterminent sa gravité, et enfin commandent les indications thérapeutiques. On peutdésigner ces troisdisposilions sous les noms d 'hyperdynamie, A' adynamie, et A' ataxie. Ainsi donc, dans toute maladie , étudier les circonstances nombreuses placées en dehors ou en dedans de l’être, qui, avec ou sans lésion coïncidante d’organisation, font plus particulièrement prédominer l’une ou l’autre de ces trois dispositions; apprécier l’influence que ces dispositions exercent à leur tour sur l’organisme, démêler les modifications qu’elles nécessitent dans la thérapeutique , chercher enfin à ramener à des lois les résultats de cette étude , tel doit être le but du médecin. Qu’il me suffise ici d’avoir signalé ce but, sans essayer de parcourir la route qui doit y mener; car ce serait tout-à-fait sortir du domaine de l’anatomie pathologique.

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