L. B. — ÉcoN. Fol
n LA PRODUCTION DES RICHESSES.
Des trois facteurs de la production, le travail, le capital et la nature, les deux premiers peuvent sans cesse s'accroître. Le travail peut augmenter par l'augmentation même de la population, ou bien encore par Taccroissement de la productivité individuelle du travail; ce dernier résultat peut venir surtout du perfectionnement des connaissances et de l'habileté de l'homme.
Le second facteur de la production, le capital, peut aussi s'étendre presque indéfiniment, tant en quantité qu'en qualité. Il s'accroît en quantité, parce que l'épargne devient chaque jour plus abondante chez des nations oti la prévoyance devient plus répandue; il gagne en qualité, parce que le capital nouveau, grâce aux progrès des sciences, s'incorpore dans des machines plus puissantes et plus ingénieusement combinées que les machines anciennes.
Reste le troisième élément de la production, la nature. Peut il aussi s'accroître? Physiquement, matériellement il ne le peut pas par l'action de l'homme. La nature, comme étendue et comme propriétés, reste semblable à elle-même.
Mais dans le sens figuré, dans le sens relatif plutôt, qui ne laisse pas d'être réel, la nature aussi peut s'étendre, c'est-à-dire qu'elle peut être mieux connue et mieux servir l'homme.
Une chose qui existe, mais dont nous ignorons l'exis tence, est pour nous comme si elle n'existait pas; elle ne commence à exister dans le sens relatif que du jour où nous apprenons à la connaître. L'Amérique n'existait pas pour l'Europe avant 1492, ni l'Australie avant 1787, ni le Congo il n'y a pas encore quarante années.
La nature s'est accrue pour le genre humain civilisé et continue encore de s'accroître pour lui par les explo-
rations et les découvertes géographiques, par les découvertes et les inventions qui servent à maîtriser et asservir les forces naturelles. La force de la vapeur i'existait pas pour le genre humain avant Papin, ni l'électricité avant ^mpère. Beaucoup d'autres forces sommeillent encore sans doute, qui seront un jour réveillées et mises en activité par l'homme.
Ainsi, dans l'état présent du monde, les trois éléments de la production, travail, capital, nature, peuvent s'étendre; mais il y a entre eux cette différence essentielle : les deux premiers, le travail et le capital peuvent s'étendre d'une manière absolue et indéfinie Le troisième élément, la nature, ne peut s'accroître que dans un sens relatif et qui doit aboutir un jour lointam à la limitation et à l'arrêt.
Le progrès économique est sous la menace de cette hmitation que l'on entrevoit dans des perspectives très reculées, au bout d'un gran.l nombre de générations Certains penseurs anglais, Mallhus, Ricardo, Stuart Mill, l'avaient considérée comme existant déjà, ou tout au moins comme prochaine.
Nous étudierons, dans un chapitre postérieur (1), la célèbre doctrine qui a reçu le nom de théorie de la rente de la terre. Qu'il nous suffise de dire en ce moment que, dans tout le courant du prochain siècle la terre ne manquera pas à Thomme ; que, d'ici à un temps ncalculable, les mines de houille ou de métaux ne ront pas épuisées; que le progrès de la science agrile a encore devant lui une ample carrière pour mulplier les subsistances.
Ainsi, d'ici à bien des siècles, la nature ne manquera pas plus à l'humanité (jue le travail et le capital. U
(1) Voir page 18Î.
"Univërii «BUOTHECA
iOO L\ PRODUCTION DES RICHESSES.
production pourra s'accroître longtemps encore du chef de chacun de ces trois facteurs.
Il faut, toutefois, se rendre compte que le progrès économique s'opère par périodes et par séries et qu'il est accompagné ou suivi de certains malaises. Il y a les séries calmes et les séries actives : la période où nous vivons et qui a commencé à la fin du siècle dernier est particulièrement active et féconde.
Si le progrès humain, c'est-à-dire, au point de vue économique, la diminution de la peine pour l'homme et l'accroissement de ses jouissances, peut être regardé comme susceptible encore d'un très grand développement, ce n'est pas d'une façon régulière ni d'une allure constante qu'il s'accroît. ^
Le progrès humain est moindre en réalité qu'en apparence. — D'autre part, et c'est ici une observation des plus importantes, le progrès humain, si notable qu'il soit, est beaucoup moindre en réalité qu'en apparence. Il contient une part d'illusion : cette part d'illusion est une des causes des déceptions qu'éprouvent beaucoup d'esprits et du mécontentement ou de la colère qui anime certains autres.
Les machines, les expositions, les chemins de fer, les inventions diverses, ont grisé un grand nombre de cerveaux et leur font grossir au delà de la réalité les progrès réellement acquis à l'humanité.
Les statistiques et le lyrisme de certains économistes au sujet des machines contiennent, par exemple, avec jne part de vérité solide, une part d'erreur et de déclamation.
Exemple d'illusions sur le progrés économique. — Nous allons donner un exemple de ces illusions qui, au point de vue social, sont très dangereuses. On calcule qu'en 1907 l'ensemble des machines à vapeur existant
em France représente une force de 11,293,909 chevauxvapeur, marine militaire non comprise. Or, chaque cheval-vapeur déploie autant de force que vingt hommes environ. On en conclut qu'outre les dix millions de travailleurs en chair et en os qui représentent la partie adulte et masculine de la population française il y a chez nous 220 millions de travailleurs de fer ou d'acier. On ajoute que chaque travailleur humain possède à son service plus de vingt-deux esclaves de fer qui travaillent pour lui, sous sa surveillance; d'où l'on conclut encore que la production de la France aurait dû s'accroître dans la proportion de 1 à 22 depuis un siècle.
Ces tableaux enchanteurs jettent l'enthousiasme chez beaucoup de gens, mais aussi l'aigreur dans un grand nombre d'esprits.
Des hommes dont la situation s'est sans doute améliorée, mais modestement, se croient victimes de la civilisation parce qu'ils s'imaginent que le progrès de l'humanité a été plus rapide que leur propre progrès à eux. Il leur semble qu'avec ces merveilles de l'industrie, ces 11,293,909 chevaux-vapeur, représentent une force égale à celle de 220 millions d'hommes environ, chaque Français devrait pouvoir travailler vingt fois moins.
Les descriptions exubérantes de certains économistes ont entretenu cette erreur. Le tableau de ces 11,293,909 chevaux-vapeur, dont la force équivaut à celle de 220 millions d'hommes environ, n'est qu'une simple équivoque ou une fantasmagorie.
D'abord plus de 8 millions 800,000 de ces chevauxvapeur sont employés simplement aux transports par terre et par eau, c'est-à-dire qu'ils déplacent les personnes ou les produits, mais ne produisent pas directement (7,564,373 chevaux-vapeur représentent la puissance des locomotives employées sur les chemins de fer
et le« tramways et 1,255,690 la puissance des machine motrices sur les bateaux de transport et les remorqueurs marine militaire non comprise). Il en résulte que la divi sion régionale du travail dont nous avons parlé plu; haut se trouve accrue : tel pays ne produira plus que di vin, tel autre que du bétail, etc., et ils échangeront L superflu de leur production; les grandes villes s'accroî tront; les déplacements seront beaucoup plus fréquents ; mais il s'en faut que l'augmentation de la production des objets que l'homme consomme soit proportionnelle à l'accroissement de la circulation sur les voies ferrées ou sur les voies navigables.
Il reste 2,473,846 chevaux-vapeur sur lesquels 2,311,743 sont employés dans l'industrie manufacturière et 162,103 seulement dans l'industrie agricole. Ainsi la production des subsistances n'a jusqu'ici été que peu influencée par tout ce machinisme. ,. Il y a une observation plus capitale encore : tous ces 11,293,909 chevaux-vapeur dont on nous parle représentent âans la pratique beaucoup de doubles emplois. Un grand nombre de ces machines servent simplement à faire d'autres machines ou des instruments qui ne sont pas directement consommables. Ainsi les marteaux-pilons et les chaudières des ateliers métallurgiques servent à faire des parties de locomotives ou de rails.
Tous ces chevaux-vapeur, en outre, il faut les nourrir avec de la houille, qu'environ 200,000 ouvriers extrayent de la terre et qu'un nombre égal transporte; ces chevaux-vapeur, il faut les loger et leur construire des bâtiments, et une foule de maçons y sont occupés; ces chevaux-vapeur encore, il faut les entretenir et les renouveler; des milliers d'ouvriers cherchent le fer, les métaux, les huiles, les graisses qui
loivent servir à cet entretien et à ce renouvellement- Ces 11.293,909 chevaux-vapeur, équivalant à 220 mil J lions d'êtres humains, représentent donc une forcebrute, non une force nette; il en faudrait déduire les trois quarts, sinon les quatre cinquièmes, pour éviter les doubles emplois et avoir la force nette.
Il paraît, en outre, exagéré qu'un cheval-vapeur représente la force de vingt hommes.
Ainsi beaucoup des dithyrambes des économistes et des statisticiens donnent des idées fort exagérées de la réalité du progrès industriel. L'accroissement de la production a été sans doute très considérable depuis un siècle; mais le résultat vraiment utile en est beaucoup moindre que ne le ferait croire un examen superficiel. Il importe de rétablir la vérité, parce que la vérité est toujours bonne à connaître et bonne à dire et que, dans le cas présent, elle peut calmer des impatiences, adoucir des douleurs et diminuer des ressenti méats,