‹ Précis d'histoire de la littérature espagnoleChapitre 137 sur 263 · CHAPITRE m LE ROMAN · texte numérisé non relu

CHAPITRE m LE ROMAN

Pendant la grande période classique, la littérature d'imagination revêt, en prose, trois formes principales, en dehors des romans de chevalerie, déjà florissants dans lâge précédent et dont la vogue, nous lavons vu, continue jusqu'aux approches du xvii'^ siècle. La première est celle des Romans pastoraux, continuation de la Diana. — La seconde, beaucoup moins riche, emprunte ses sujets aux luttes, délibérément poétisées des chrétiens et des Maures. — La troisième, qui est la plus originale comme la plus abondante, comprend tous les romans qui visent à la peinture plus ou moins réaliste des mœurs, et qui reçurent le nom de picaresques, lequel ne s'applique très exactement qu'aux plus anciens. Par-dessus toutes ces œuvres, et dans un genre qu'il constitue à lui seul, se place le livre le plus illustre et le plus original de toute la littérature espagnole, le Don Quichotte.

1. Les romans pastoraux. — Les suites de la Diana, de Monteiiiay<ir, fuient nombreuses. Une seule, à la vérité, est digne du iiiiMl<''le : c'est la Diana enamorada du valencien Gaspar Gil Polo (7 l'iOll, (jui parut eu 1564. Les infortunés amants Sireno et Diana, impilovahlcment séparés par Montemayor, sont entin réunis par Polo, grâce aux artifices magiques de la fée Feiicia. Mais le mt''rite du roman n'est point dans la fable médiocrement heureuse: il est

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dans le style, et, surtout, dans les poésies nombreuses et variées qu'il contient. Plusieurs de ces pièces sont, à juste titre, restées classiques [la Chanson de Nerca, le Chant de Turia, etc.). C'est un riche répertoire de toutes les formes métriques alors connues, auxquelles Polo en ajouta de nouvelles, imitées des vers provençaux ou français. Cette Dia7ui fut traduite en latin par Gaspar Barth, en 162"), fait qui prouve aussi hien la réputation de l'auteur que le courage du traducteur.

La Segunda parte de la Diana, du médecin sahnantin Alonso Pérez, ami de Monteraayor, parut la même année, 1564. Malgré le succès immérité qu'elle obtint, elle est aujourd'hui oubliée, et la postérité a confirmé le jugement que portait sur elle le curé du Quijote. — JerdnimodeTejeda, professeur d'espagnol à Paris, publia (en 1587) une nouvelle Diana, qui n'est qu'une imitation à peine dissimulée, ou plutôt un simple plagiat des deux précédentes. Cinq ans avant, en 1582, le moine cistercien Bartolomé Ponce, qui avait connu Monteraayor, avait donné une Clara Diana à la divino, afin d'édilier les lecteurs avec cela même qui était trop souvent pour eux, assure-t-il, une occasion de scandale.

La Galatea, de Cervantes (1384), fut évidemment inspirée par les Dianax. Cette égloga,. comme la nomme l'auteur, ne diffère du moins en rien des autres pastorales. Les bergers qui y figurent, Lauso, Tircis, Damôn, Mendino, Elicio, la bergère Galatea, seraient, respectivement, dit-on. Luis 15arahona, Francisco de Figueroa, Pedro Lai'nez, Memloza, Cervantes lui-même et sa tiancée. Cervantes, il est vrai, a provoqué cette interprétation en déclarant « que la plupart de ces bergers ne l'étaient que par leur déguisement ». Malheureusement (car elles auraient peut-être jeté quelque intérêt sur la fable) la plupart des allusions nous échappent dans le détail : ces bergers manquent trop de personnalité ; ils se ressemblent tous. C'est en vain que l'on essaye de nous intéresser à leurs amours en nous disant que c'est une histoire vraie, celle du mariage de Cervantes. Assertion

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peu vraisemblable, car Catalina de Salazar, qui occupe une place si efTacée dans la vie de son mari, n'avait rien deGalatea. Si c'est d'elle que Cervantes nous parles! longuement dans le roman, il a bien pris sa revanche plus tard, car il n'en souffle plus mot : c'est une inconnue et une anonyme. Tout au plus, laGalatée d'avant la noce nous apparaît-elle, par la suite, comme une bonne bourgeoise de province, très empressée à garder le bien paternel dans sa propre famille, et assez indiiïérente, semble-t-il, aux tribulations comme aux travaux littéraires de son mari. Les événements romanesques de la Galatea n'ofTrent aucune nouveauté dans leur complication fatigante et monotone, et cet ouvrage de début [primicias de mi corto ingenio) serait oublié aujourd'hui, s'il n'était signé d'un tel nom. Ce qu'il a de plus intéressant, c'est le style (dont on a d'ailleurs exagéré le mérite) et les épisodes : l'esclavage de Timbrio chez les Barbaresques, allusion aux propres infortunes de l'auteur, le conte de Silène, l'histoire romanesque de Grisaldo et de Rosaura. — La deuxième partie de la Galatea, plusieurs fois promise par Cervantes, ne fut jamais publiée.

Comme Cervantes, Lope de Vega voulut avoir sa pastorale. Comme lui, il dissimula, sous des noms et des aventures idylliques, des événements de sa propre vie ou de celle de ses amis, et particulièrement du duc Antonio de Alba (Anfriso). Lui-même y prend le nom de Belardo, sous lequel il sera souvent désigné par la suite. Comme lui enfin, il écrivait au moment où il allait se marier, et épouser Isabel de Urbina. L'Arcadm parut en 1598. EUedoitbeaucoupà celle de Sannazar, ainsi qu'aux Dianas, et peut-être à la Galatea : elle témoigne, comme cette dernière, du faux goût alois régnant, et elle prouve, à son tour, que le génie n'hésile pas à lui payer tribut. Le succès qu'obtint l'Arcadia récompensa alors ce sacrifice inconscient, que nous apprécions mal aujourd'hui. La fausseté des sentiments, l'invraisemblance des événements, où la magie et les incantations jouent leur rôle obligé, la longueur du récit, l'abus de l'érudition classique et de la mythologie, sont mal com-

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pensrs |i,ir ijiit'hjuos passages iicacieux et par l'Iialiitui'lle éli'iîaiii'f ilt> railleur dans les poésies.

'■i. Autres pastorales. — Oi'i C.civantf's cl [.npe devaient '■choinT, le . soldat sanle" Antonio deLofrassouou LoFrasso avait |>eu de chances de réussir. Et en effet, les IHcz Lihrns (le fortuna (le .{mo7\ publiés en 1573. constituent, au jugement du curé de Cervantes, liin des ■ livres les plus sols qui aient tHé composés », et aussi mal imaginé (|ue mal écrit. Il n"a guère d'intérêt que par les détails qu'il fournit sur la Sardaigne, où i! y avait une nombreuse colonie catalane, là .\lguer), et sur Barcelone, dont il célèbre b-s dames et décrit les beautés.

Nous pouvons mettre — ou peu s'en faut — sur le même rang et le Desei^gafio de ceins (1586), de Lôpez de Enciso, r-l |ps MiifiK y J'asiorcK de llcnaics ilo87), du canarien Bernardo Gonzalez de Bobadilla.et les l'astorea de Iherla, du cbanoine péruvien Bernardo de la Vega i l.i'.M .

Hieu supérieur à ces pauvres livres est ci'Ini di^ Luis Gâlvez de Montalyo lo'iO, f en 1591?;, El Pastor de Fllidn I5s:2;. C'esl encore une pastorale à clef Siralvo = Montalvo, Mendino ^=. Enrique de Mcndoza y .\rag('in, Cœlio = le peintre .'^ânchez Coello, Arciobi =^ Ercilla, Tirsi = Figueroa, etc.i. Quant à Fîliila, la bergère amie ib- Siralvo, et à Elisa, celle de Mendino, elles n'ont pu encore être identilit'es. Toutes ces intrigues de salon plnt(')l que de bocages, sous lesquelles on metlait alors les vrais noms, ces aventures écriles d'un style facile et rbàtié, agrémentées de vers dans le goût conceptiste du Jour, mais aussi de mètres courts et nationaux, analogues à ceux de Castillejo, ces louanges des dames de la cour (dans le Canto de Erion , mêlées h des paysages dont ipicbiues notes exaetes relevaient l'élégance conventionnelle, tout cela plut fort aux

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contemporains, ainsi quen témoignent les éloges de Cervantes et de Lope.

Le Prado de Valcncia ', de Gaspar Mercader 1600 , est une autre- pastorale à ciel', dont les personnages déguisent les principaux poètes valenciens de Fépoque. De là. le nombre considérable de vers empruntés à ces derniers, et que l'intrigue, qui se déroule sur les bords du Turia, n'a d'autre but que d'encadrer. C'est une curieuse anthologie locale.

Deux pastorales méritent encore de figurer en bonne place dans cette abondante série romanesque. Dabord le Sigh de oro en las selvaa de Enfile (1608), de Eernardo de Balbaena 1568-1627;. Le livre, divisé en douze '<Eglogues", promet " une agréable et rigoureuse imitation de Théocrite, Virgile etSannazar « ; il ne paraît avoir eu, malgré la riche imagination de l'auteur, qu'un médiocre succès. — Quelques années après (1614), Suàrez de Figueroa, bien préparé à la bucolique par la traduction dn PnstorFido, de Guarini (1614), publiait sa Constante Amaritis, d'après les recettes classiques du genre. — Les ouvrages qui suivirent (de Jacinto de Espinel Adorno, Los Pu stores de Sierra Bermeja, 1620; — du portugais Miguel Botelho, El Pastor de Clcnarda, 162-2: — (le EnrîquezdeZûniga, Amor con vista, 1625; —de Francisco de las Cuevas. E-rperiencias de amor y Fortuna, 1(126; — df Gabriel de Corral, la Cintia de Aranjuez, 1629; -- de Gonzalvo de Saavedra, Los PaMores del Beth. 16.3.3) ne méritent pas plus d'une mention.

La pastorale avaH; décidément fait Sun temps: on était rassasié de bergers et de bergères. Déjà lacriti(iue du genre se trouvait dans le Don Quijote I, 6; II, 67 et 73:, ainsi que dans le Coloquio de los perron: le roman de moMirs avait remplacé le roman champêtre dans le goùl du public.

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