‹ Précis d'un cours de psychologieChapitre 48 sur 72 · D’UN DISCOURS DE DUGALD STEWART · texte numérisé non relu

D’UN DISCOURS DE DUGALD STEWART

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LA POSSIBILITÉ ET L’UTILITÉ DE LA PSYCHOLOGIE1

Lorsque nous fixons notre vue sur l’une des parties d’un tableau , les autres ne sont plus aperçues par nous que d’une manière confuse. Plus le détail que nous examinons devient pour nous vif et saillant, plus le reste delà toile s’obscurcit à nos yeux et s’efface. Ce qui arrive dans l’inspection d’un tableau se reproduit dans l’étude des sciences. L’esprit, occupé tout entier par l’objet particulier de sa recherche, n’aperçoit plus que vaguement les autres objets de connaissance, et il finit par les perdre de vue. Le pur mathématicien , absorbé dans ses abstractions , séduit par l’évidence des vérités qu’il découvre , retenu par la netteté et la précision des résultats qu’il obtient, répugne aux tâtonnemens des expériences physiques , révoque en doute les faits qui contrarient ses calculs , est souvent tenté de nier le mon de matériel, comme Pythagore etZénond’Elée , ou du moins n’admet de science et d’évidence que pour la sphère de la raison. L’anatomiste ou le physiologiste, préoccupé chaque jour parles nerfs, le cerveau, la colonne vertébrale, le cœur, le sang, le chyle, la bile, etc., ne voit dans le monde que l’homme, et dans l’homme que le corps. Il ne conçoit pas qu’on y distingue quelque autre chose , trouve absurdes les lois politiques ou civiles qui régissent le moral de l’homme , et ramènerait tous les règlemens de mariage, de propriété, d’autorité parternelle, de supério-

1 Voyez Essais philosophiques de Dugald Stewart, traduits par Ch. Huret. Paris , Johanneau.

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rite sociale, etc., à une question de tempérament. Les physiciens, entourés de leurs phénomènes matériels, justement fiers des progrès de leur science, mais concentrés dans Fétude de la nature physique, perdent de vue la marche de leur intelligence, doutent qu’on puisse réduire en lois les phénomènes intellectuels, montrent avec ironie les contradictions des philosophes entre eux, et rabaissent la science de l’esprit de toute l’importance que prend chaque jour la science de la matière.

Blais si l’enfant porte d abord son attention sur les objets matériels, et ne songe que quand il est homme à distinguer son esprit de son corps, l’espèce humaine, qui suit en tout la marche de Findividu, devait s’occuper d’abord d’é tendre ses connaissances sur les phénomènes physiques , et entreprendre plus tard Fétude sérieuse des phénomènes intellectuels et moraux. C’est justement ce qui est arrivé. 11 n’y a pas assez long- temps que les sciences physiques sont parvenues à quelques résultats positifs pour quelles soient en droit de prétendre que la philosophie de l’esprit humain n’obtiendra jamais le même avantage. Ne pourraiton pas citer aussi en riant les contradictions des physiciens entre eux, et signaler, de nos jours mêmes, quelque désaccord entre les savans , par exemple sur les phénomènes électro magnétiques, sur la capillarité, sur les effets que les végétaux éprouvent de la lumière des astres pendant la nuit, sur les propriétés de la tourmaline, sur les rapports de l’aurore boréale avec l’aiguille aimantée, etc.»

Les physiciens, dans la construction même île leur science, emploient les procédés de l’esprit : ils associent leurs idées, ils raisonnent, ils reconnaissent des principes d’évidence rationnelle; ils conjecturent, ils doutent, ils affirment, ils se souviennent, etc.; bien plus, ils se réjouissent, ils s’affligent, ils espèrent, ils craignent, ils ont leurs préférences et leurs aversions. Tous ces phénomènes de l’âme se reproduisent avec des éléinens dont les uns

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varient et dont les autres restent invariables. Ce sont ces caractères eonstans que le philosophe s’occupe de saisir pour arriver à déterminer les lois et à faire la théorie de la perception matérielle , de la comparaison , de l association des idées , de l induction , de la raison , de la mémoire , delà passion , etc. L’étude de l’esprit humain ne mérite donc pas plus de dédain et d’ironie que l’étude delà nature physique.

C’est ce que démontre Dugald Stewart; il établit, que les lois du monde physique ne sont que des phénomènes généraux et simples, auxquels on rapporte comme à des principes la multitude des phénomènes particuliers et complexes, et que par une marche analogue on peut ramener les phénomènes intellectuels les plus compliqués à un petit nombre de phénomènes généraux et simples, qu’on est autorisé à proclamer comme lois de notre constitution morale.

Les élémens de la science physique sont donnés par 1 observation physique , c’est-à-dire par l’intelligence appliquée à l’étude des faits matériels ; les élémens de la science intellectuelle sont donnés parla conscience, c’està-dire par l’intelligence appliquée à l’étude d’elle-même. Des deux parts, lobservation est la source de certitude; or, tout ce qui dépassera la portée de l’observation dans une étu de comme dans l’autre, devra être rejeté delà science et laissé en dehors des recherches auxquelles on se livrera. Ainsi, en physique on a renoncé à chercher quelle est la nature de la force qu’on appelle gravitation , et l’on se borne à en constater les effets ; de même , en psychologie, on ne s’occupera pas à rechercher, comme on l’a fait si long-temps, quelle est, par exemple, la nature du lien qui attache l’esprit au corps, question qui échappe à la conscience; on se contentera: de noter les effets de ce lien et les actes par lesquels l’esprit se manifeste.

Indépendamment de certaines spéculations sur des problèmes insolubles, le philosophe écossais signale,

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comme l’une des causes qui ont le plus embarrassé les études psychologiques, le désir de ramener toutes les opérations de l’esprit à un seul phénomène. Ce désir est le produit du principe d induction , et il a engendré aussi de fâcheux résultats dans les sciences naturelles, et particulièrement en médecine. Il entraîne les philosophes hors de la route d’une sage observation, et entrave quelquefois au lieu d’accélérer les progrès de la science. Hartley et Priestley ont voulu tout expliquer par l’association des idées, comme Condillac par la sensation. Dugâld Stewart engage les philosophes à se résigner aux lenteurs de la méthode d’observation, à prendre note de toutes les opérations intellectuelles qui leur paraissent différer en quelque point, à ne pas torturer les phénomènes pour les faire rentrer les unes dans les autres, et à craindre de confondre ce qui doit être distingué. Il leur propose pour modèle le docteur Reid. « Nous appelons « lois de la nature, dit ce philosophe, les phénomènes « les plus généraux sous lesquels sont compris une « quantité considérable de faits particuliers. S’il nous ar- « rive quelquefois de donner le nom de loi à un phéno- « mène général que l’observation rapportera plus tard à « une loi plus générale encore, le mal ne sera pas grand. « Ce qu’il y a de plus général reçoit le nom de loi à me- « sure qu’on le découvre, et renferme dans sa compré- « hension ce qui est moins général que lui. »

Dans toute science il faut commencer par noter les dissemblances des faits, sauf à réunir plus tard ce qu’on avait divisé. C’est ainsi que procède la chimie, pour laquelle le temps de la simplification n’est pas encore venu. Tant qu’une science n’est pas riche en faits il faut s’occuper d’analyser, et les momens qu’on emploierait a faire des tentatives de synthèse seraient perdus pour 1 analyse.

La marche à suivre est donc tout -à -fait pour la science de l’esprit la même que pour la science de la

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matière ; cette marche est l’observation jet l’induction. Sous ce rapport Dugald Stewart fait observer que la philosophie de l’esprit humain devrait se ranger parmi les sciences naturelles. En effet, l’esprit est, comme la matière, au sein de la nature observable, et puisque l’esprit est un objet naturel , l’étude de ses opérations devrait se rapporter plutôt à la physique qu’à la métaphysique . Cependant le mot physique est pris maintenant comme synonyme de matériel ; aussi Dugald Stewart tient-il moins à faire prévaloir l’expression de physique de V esprit humain , qu’à faire comprendre que cette étude n’a rien de commun avec ce qu’on appelait la métaphysique dans la philosophie ancienne.

Quelques-uns des adversaires auxquels répond Dugald Stewart, admettent bien que la philosophie de l’esprit hu main peut devenir une science d’observation, mais soutiennent quelle aura toujours un désavantage sur les autres sciences naturelles. En effet, disent-ils, dans ces dernières nous allons au-devant des faits, nous multiplions à notre gré les différentes situations des corps, nous varions les circonstances d’un même phénomène, et c’est par là que nous arrivons à découvrir quels sont les élémens unis par le rapport de cause et d’effet. En psychologie, vous êtes obligé d’attendre la marche de l’esprit; vous êtes réduit à V observation, tandis que le physicien a de plus V expérimentation, instrument bien plus puissant de découvertes; vous ne pouvez pas isoler l’esprit des influences auxquelles il est soumis, varier les différens faits qui accompagnent ses opérations , et ainsi vous ne parvenez pas à déterminer les véritables causes, et ne voyez que des successions de phénomènes. Enfin, poursuit-on, le physicien n’étudie les corps que pour les plier à la puissance humaine; c’est ainsi qu’il a réduit l’eau, l’air, le feu, la vapeur, à devenir les serviteurs de l’homme ; et pour lui savoir c’est pouvoir. Le psychologue

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au contraire doit se contenter d'enregistrer et de coordonner des faits dont il ne peut déranger les rapports ; car nos sentimens, nos perceptions, nos souvenirs ne sont pas déterminés par une volonté spéciale de notre part, et nous n’avons aucun pouvoir sur le mécanisme qui exécute ces fonctions.

Dugald Stewart nie d’abord que la philosophie soit réduite à la simple observation, et démontre que la vie entière du philosophe n’est qu’une longue suite d’expériences sur ses facultés. Parmi les phénomènes intel leetuels qu on soumet le plus ordinairement à l’expérimentation , il se contente de citer l’a ttention , l’association des idées, [imagination , et surtout l’emploi du langage considéré comme instrument de la pensée et du raisonnement. Quant à l’esprit de nos semblables, si nous ne pouvons pas aussi facilement le soumettre à des expériences préméditées, le professeur d’Edimbourg fait remarquer qu’à peine pouvons-nous imaginer une expérience qui n’ait été réalisée d’avance par la nature elle-même, dans l’infinie variété des caractères quelle nous présente, dans les phases successives de civilisation qu elle étale à la fois sur le globe , depuis la société des Eskimaux jusqu’à celle des dandies de Londres, dans la multitude de professions, dans la diversité des âges, des opinions morales et politiques, et enfin dans ces trésor de la pensée humaine dont nos bibliothèques sont dépositaires. « N’est-ce pas là, dit-il, une vaste expérimenta- « tion que la nature a faite elle-même, et n’a-t-elle pas « ainsi, pour notre instruction, disposé sur une échelle et immense les degrés divers des facultés intellectuelles de <t l’homme? »

Maintenant est-il vrai que nous soyons sans pouvoir sur la constitution morale de l’homme, et que la connaissance la plus approfondie ne doive aboutir qu’à satisfaire notre curiosité sans augmenter notre puissance? Les

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siècles ont répondu à cette question. Les effets de l’éducation prouvent, depuis le commencement du monde, que les facultés de l’homme donnent prise à qui sait les manier. Peut-on douter qu’une analyse plus savante de ces facultés ne conduise à un système perfectionné d’éducation? N’est- ce pas par l’étude de l’esprit humain qu’on saura dans quelle proportion il faut exercer les forces diverses de l’intelligence ? qu’on décidera si la mémoire trop cultivée m’énerve pas l’imagination ? si celle-ci n’arrive pas à un degré où elle étouffe le raisonnement? si les connaissances positives doivent exclure l’étude de l’art? etc.

Par l’éducation on prépare le bonheur des générations à venir, et puisque évidemment la science de l’esprit humain perfectionne l’éducation , on a droit dédire qu’en psychologie aussi savoir c’est pouvoir. D’ailleurs, la connaissance des facultés intellectuelles peut également influer sur le sort des générations qui ne sont plus dans les écoles. C est sur cette connaissanceseulement que peuvent être fondées les bonnes théories de la division du travail , du repos et de l’action , de l’encouragement et de l’émulation, des peines et des récompenses, etc., enfin, de toutes les questions vitales de la société.

Mais , disent les critiques , tous les hommes connaissent les fonctions de leur esprit* sans faire de psychologie , tout le monde sait ce que c’est que percevoir, sentir, se souvenir. Un valet qui n’a jamais entendu parler de l’association des idées , fait manger au bruit de la trompette le cheval qu il destine à la guerre.

Cette objection tomberait aussi bien sur les sciences physique^ que sur l’étude de l’esprit. Le sauvage se place sur un lieu élevé pour augmenter l’effet d’un projectile. Il pousse le rivage avec une perche pour lancer son canot à la mer; il fait tourner sa fronde, et tout cela sans connaître la force de gravitation , ni la troisième loi du mou

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vement décrite par Newton , ni la théorie des forces centrifuges. L’enfant , qui de ses lèvres presse le sein de sa nourrice, met en œuvre sans le savoir toute la théorie sur le vide , l’élasticité et la compression de l’air. Mais ce n’est pas une raison pour rien faire perdre à la pneumatique de l’importance qn’on y attache.

Une science d’observation n’invente rien ; elle imite ce qu elle a observé ; et c’est là sa puissance. Ainsi la physique a reproduit dans les pompes le phénomène de l’aspiration. L’homme devient par là le rival de la nature, ou plutôt il devient son maître tout en lui obéissant ; car, comme l’a dit Bacon : Naturæ non imperatur nisi parendo. La psychologie agit comme la physique. L’homme n’a pas créé le phénomène qu’on désigne sous le nom àeX association des idées ; mais il imite ce phénomène, et devient créateur à son tour. Par exemple , l’enfant associe les revenans et la nuit , qui figurent toujours ensemble dans les contes qu’on lui fait, et la nuit lui fait peur. Rousseau remarque cette association ; il ne parle pas de revenans , et joue avec l’enfant dans les ténèbres : celui-ci n’a plus peur de la nuit , et le voilà délivré d’un grand mal. Rousseau n’a pas corrigé la nature , il l’a imitée en changeant les élémens du phénomène : parendo imperavit.

En résumé , l’étude de l’eprit humain ne mérite pas l’oubli où veulent la jeter certaines gens préoccupés par d’autres sciences ou égarés par des préjugés. Elle est , comme la physique , une science d observation et d’expérimentation ; et dans l’une comme dans l’autre les découvertes , loin de demeurer inutiles , augmentent la puissance et le bien-être des hommes.

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