Précis d'un théorie des rhythmes
Je suis heureux de vous offrir cet ouvrage , Monsieur, à vous qui n'avez pas craint jadis de défendre seul contre les ambitions des novateurs littéraires la supériorité du grand siècle, et qui aujourd'hui, au sein du haut établissement que vous dirigez, veillez avec tant d'autorité au maintien de ces belles études classiques ^ faites plus que toute autre chose pour fortifier les traditions des meilleurs et des plus beaux esprits de notre nation. L'antiquité grecque et latine est une des sources vives où se renouvelle incessamment la sève de notre langue vieillissante. C'est pourquoi il importe que les générations à venir soient élevées par des mattres formés à cette saine et forte école.
L'enseignement des langues anciennes ne saurait donc être ni trop complet ni trop approfondi. C'est là votre pensée intime, Monsieur, et j'ai cru aller aunlevant d'elle en vous présentant aujourd'hui la première partie d'un volume, qui traite d'un sujet négligé dans nos lycées et dans nos facultés. Je voudrais démontrer entre autres choses que les odes de Pindare renferment de nobles et magnifiques harmonies, et non pas seulement une prose agréablement cadencée; mais auparavant je voudrais faire connaître mieux qu'on ne l'a fait encore la structure du vers latin, et même celle du vers français. Cette prétention peut sembler outrecuidante de ma part ; cependant, me fussé-je trompé de route, ce que je ne crois pas, j'oserais espérer encore que votre bienveillance me restera acquise : vous savez , Monsieur, que je suis avant tout un homme de bonne volonté et de a bonne foi ».
Vous trouverez dans les pages qui suivent quelques nouveautés
qui pourront vous paraître hardies. Pourtant mon intention n'a pas été de a faire du nouveau )r. Loin de là. Les doctrines que J'expose sont connues en Allemagne, et développées dans bien des livres gros et petits. J'ai essayé d'y mettre, avec quelques-unes de mes idées, un peu de la clarté et de la précision de la pensée française ; la matière étant difficile et compliquée , je ne me flatte pas d'avoir réussi partout. Souvent je n'ai eu qu'à me citer et à me copier moi-même , nécessité fâcheuse à laquelle je n'ai pu assez me isoustraire. Bien des points de la première partie ont été élucidés dans mon Accentuation des langues indo-européennes et dans la Théorie générale de Vaccentuation latine que j'ai publiée avec la collaboration du savant commentateur d'Eschyle^ mon camarade Henri Weil, de Besançon. En général je n'ai emprunté à ce dernier livre que ce qui m'appartenait ; le travail de mon ami m'a fourni huit pages importantes (p. 62-70) que je lui restitue ici publiquement. Dans la seconde partie, qui traite des rhythmes grecs, je reproçluis la substance des .ouvrages de MM. Rossbach et Westphal, et dans la troisième, qui embrasse les rhythmes des peuples du Nord et de l'Asie, j'ai eu aussi recours aux savants les plus compétents. Enfin, je me suis efforcé de faire un livre qui, en comblant une lacune dans notre enseignement, puisse être consulté avec fruit par nos professeurs ^t nos licenciés, et dont les parties élémentaires soient à la portée même de nos bons élèves de rhétorique. J'ai voulu être utile, rien de plus. Un tel livre, je le sens bien, n'est pas fait pour la foule, il n'est pas fait non plus pour ces esprits trop délicats qui jugent naso adunco^ et même rejettent avec dégoût tout ce qui de près ou de loin ressemble à l'érudition. Qu'y faire? Dédaigner tous ces dédains, si je puis espérer votre approbation.
Agréez, Monsieur, l'assurance de mes sentiments les plus respectueux.
Louis BENLOEW.
La question des rhythmes est une question à peu près nouvelle en France. Quoique dans les derniers temps plusieurs savants aient écrit sur la prosodie française, sur la construction des vers grecs et latins (1), il n'existe encore aujourd'hui aucun ouvrage complet et faisant autorité sur ces matières , aussi difficiles que délicates. C'est de cet inconvénient que parut frappé en 1855 feu M. Fortoul, alors ministre de l'instruction publique en France, quand, en examinant les phases parcourues dans notre nays par la poésie et les beaux-arts , il rencontra cette question sur son chemin. Ayant su que je m'en étais occupé beaucoup, et que je l'avais étudiée dans les universités de l'Allemagne sous des hommes tels que Auguste Bœckh et Godefroy Hermann, M. Fortoul me manda à Paris, et me chargea de présenter dans le plus bref
(I) Nous citerons surtout les ouvrages si importants et si considérables de M. Vincent, membre de Tlnstitut.
délai an résumé saccinct de Thistoire des rhythmes. Mais , malgré ma diligence et tout en m'efforçant de condenser dans quelques pages la substance de bien des volumes, le temps s'écoula. Le premier mémoire fat suivi d'un second , le second d'un troisième. Sur ces entrefaites, M. Fortoul mourut. Je fis connaître à Son Exe. M. Rouland le point où en étaient arrivés mes travaux, et, encouragé par lui, je les repris avec ardeur et je terminai l'ouvrage. Cet ouvrage va être livré sous peu à la publicité. Je ne prétends pas en faire aujourd'hui devant cette docte assemblée Tanalyse même sommaire. Je me bornerai à lui soumettre une courte introduction, dans laquelle j'ai essayé d'exposer la nature de la question dont M. Fortoul m'avait demandé la solution.