CHAPITRE LXIV
Nombreuses ont été les recherches entreprises pour découvrir l'agent pathogène de la syphilis. On a décrit dans les lésions syphilitiques, dans le sang des sujets qui en étaient porteurs, de multiples germes auxquels le pouvoir spécifique a été attribué ; depuis une dizaine d'années, c’est du côté des protozoaires que les travaux s’orientèrent ; on accusa certains flagellés (Stassano), un hémoprotiste (Horand). Cette orientation nouvelle était déterminée par l’analogie que l’on voulait reconnaître entre la dourine du cheval, produite par un trypanosome, et la syphilis humaine.
En 1903, Romo (de Budapest) décrit des spirilles dans 9 cas de chancres syphililiques, mais sans leur attribuer un rôle dans l’éliologie de la syphilis. En 1905, Siegel voit dans le sang des syphilitiques un protozoaire qu'il nomme Cylorrhycles luis et qu'il croit être l'agent spécifique. Ce protozoaire exislait aussi dans le sang de lapins, cobayes, auxquels il pensait avoir inoculé la syphilis. Schaudinn, la même année, en voulant contrôler les constatations de Siegel, découvre avec Hoffmann un Spirochète qu'il nomme Spirochæta pallida ; plus tard il lui donna le nom de Treponema pallidum, adopté aujourd’hui par tous les auteurs. Ce germe spécial est bien doué de spécificité, car il se trouve presque constamment dans les lésions syphilitiques, et rien que chez elles ; enfin c’est encore lui que l’on découvre dans la syphilis expérimentale du singe, comme l'ont démontré Roux et Metchnikoff.
MORPHOLOGIE
Aspect microscopique. — Examiné à l’état frais, à l’ultramicroscope, le Tréponème, de la syphilis est un fin filament spiralé, d'apparence brillante sur le fond noir de la préparation (fig. 304). IL est doué d’une grande mobilité, qui se manifeste suivant plusieurs modes : ou bien il tourne autour de son axe longitudinal, en avançant ou reculant par saccades, en ligne droite; ou bien, restant en place, il présente des mouvements d'ondulation, de reptation ; ou bien encore il effectue des mouvements de flexion et de torsion, auxquels participe tout le corps du parasite.
Après coloration, les détails morphologiques apparaissent mieux. Le Tréponème est long de 6 à 15 u sur 0u.,25 de large. Les ondulations, au nombre de 6à12 en général, sont régulières, surtout dans
la partie médiane du corps. Les extrémités sont effilées, se continuent par un filament, sorte de cillong comme environ la moitié du
parasite, s’enroulant parfois en boucle.
La section du Tréponème est circulaire; il n'est pas pourvu de membrane ondulante.
Plusieurs Tréponèmes sont parfois accolés bout à bout .et figurent ainsi des formes longues qui sont, en réalité, constiluées par plusieurs éléments. En certains cas, deux éléments placés bout à bout s’écartent suivant un angle plus ou moins aigu et figurent un V, un Ÿ (fig. 305); s'ils
Fig. 304. — Treponema pallidum vu à l'ultramicroscope dans le produit de raclage d’un chancre induré (Gastou),
se rejoignent par les- deux extrémités, ils forment un O. Coloration. — Treponema pallidum est très difficile à colorer: il
Fig. 305. — Divers aspects de Treponema
pallidum (d'après Schaudinn).
exige des colorants spéciaux, et encore ces derniers lui donnent-ils une teinte pâle. La coloration par la méthode de Gram reste négative.
Nous étudierons plus loin les principaux procédés destinés à le mettre en évidence, lors de la recherche du parasite dans les frottis et les coupes.
Pendant longtemps, les essais de culture du Tréponème syphilitique restèrent négatifs. Volpino et Fontana, immergeant dans du sang humain pur ou citraté, du
sérum, de l’ascite, des fragments de tissus syphilitiques, remarquèrent que le liquide des tubes de culture était riche en microbes de souil-
lure, mais ne contenait pas de Tréponèmes ; par contre un développement important de ce dernier s’effectuait au sein même du tissu.
En 1907, Levaditi et Mac Intosh, qui avaient réussi à cultiver plusieurs Spirochètes (Spirochetes refringens, Spirocheles gallinarum) en sacs de collodion, tentèrent l’utilisation de ce procédé pour la culture du Tréponème. Ils introduisirent des sacs de collodion chargés de Spirochètes vivants dans la cavité péritonéale des singes. Ils obtinrent des cultures impures d’un Spirochète analogue à celui de la syphilis, mais non pathogène pour l'animal.
Depuis 1909, plusieurs auteurs réussirent la culture du Treponema pallidum, d'abord impure, puis pure.
Cultures impures de Schereschewky. — Schereschewky place au fond d’un tube contenant du sérum de cheval coagulé un fragment de tissu syphilitique. Après dix jours de séjour à l’étuve à 370, le sérum commence à se troubler autour du fragment et le long de la piqûre, et se liquéfie. Les tubes dégagent une odeur d'hydrogène sulfuré. Le louche produit est formé en grande partie de Treponema pallidum. Cette culture, devenue liquide, réensemencée dans un nouveau tube de sérum, donne, au bout de dix jours, une nouvelle génération. Il fait ainsi plusieurs passages. Mais ces cultures restent impures, associées à des cocci et bâtonnets. IL est vrai que Sowade, puis Tomasczewski ont pu, par des artifices assez délicats, débarrasser les cultures de ces impuretés.
Cultures pures de Mübhlens. — Mühlens prépare des tubes contenant 2 parties de gélose neutre et 1 partie de sérum de cheval inactivé. Une aiguille chargée de produits syphilitiques sert à l’ensemencement, en piqüre, de plusieurs tubes semblables : trois à sept jours après, on voit apparaître dans le tiers inférieur des fubes des colonies sous forme de petits points revêtant, quelques jours après, l'aspect de nuages floconneux arrondis, blanchâtres, dont le centre prend souvent une teinte brunâtre. Ces cultures doivent être effectuées en anaérobiose.
On a beaucoup discuté sur l'identité de ces Spirochètes cultivés, et on à admis difficilement leur nature syphilitique., En effet, ces cultures, mises en présence de sérum de syphilitique, n'étaient ni agglutinables, ni précipitables ; enfin elles ne fixaient pasle complément. Néanmoins, les caractères morphologiques étaient bien ceux du Tréponème ; de plus, fait important, Schereschewky constataque l'inoculation de ces cultures au singe et au lapin leur conférait l’immunité contre l'injection de produits syphilitiques. Enfin entre les mains de Bruckner et Galasesko, puis de Sowade, l’inoculation de ces cultures au lapin reproduisit chez lui une orchite, riche en Spirochètes. Mais, pour certains, cependant, plusieurs Spiro-