JOMINI
Suit le mémoire au ministre duc de Bassano, réclamant contre sa mise en sous-ordre dans les bureaux de Berthier. Suivent encore quelques lettres sur l'incident de 1810, dont voici les deux dernières :
Paris, le 18 décembre 1810.
J'ai reçu, mon cher Monnier, le billet par lequel vous me félicitez de ce que l'Empereur m'a nommé général de brigade: je vous jure que je n'en savais rien. Je suis couru au bureau de la guerre, et j'en ai
460 Appendice.
eu la confirmation. Mais, par malheur, on me laisse attaché à l'état-major du prince de Neuchàtel, et je vais encore être renvoyé à prendre les ordres de M. de Monthion du moins y a-t-il une sorte de consolation dans cet avancement. Pourtant, vous l'avoueraije ? ma nomination, qui m'eût transporté de joie il y a un an, quand on m'arracha à l'état-major du 6® corps, n'est plus aujourd'hui que le résultat forcé d'une démission à laquelle on ne pouvait répondre qu'en l'accordant ou en m'envoyant à Vincennes: cette nomination, dis-je, me cause autant de peine que de plaisir.
J'aurais préféré mille fois que l'Empereur me rattachât directement à sa maison ; parce que c'eût été du moins une preuve qu'il me rendait sa confiance. Dans une armée que l'Empereur accable de faveurs au milieu d'une campagne ou après des victoires signalées, on ne tiendra guère compte d'une promotion faite à Paris au milieu des fêtes, et pour se débarrasser de mes clameurs. Pour qu'elle fît bon effet, il faudrait y joindre une destination qui ressemblât à celles que j'ai eues jusqu'à ce jour.
Vous allez dire que je ne suis jamais content; mais, de bonne foi, convenez qu'un brevet ainsi arraché n'a guère de prix; et je vous jure que j'aurais préféré ma démission, à cause des démarches dont je vous ai fait l'aveu. Je compte aller voir demain le duc de Bassano avec M. Delaborde qui m'a promis de m'y conduire. J'espère vous y voir.
Baron Jomini.
Appendice. 461
Paris, le 28 janvier 1811.
Je me suis présenté deux fois chez vous, mon cher ftjonnier, pour vous communiquer la nouvelle fort bizarre que je viens de recevoir. Après avoir donné ma démission, j'en avais informé l'empereur Alexandre, en lui disant que je ne la recevrais peut-être pas, mais qu'étant Suisse et maître de ma personne, j'insisterais à ne pas reprendre un service où l'on m'accablait d'humiliations; Sa Majesté qui ignorait la réponse antérieure du comte Romanzof, vient de m'envoyer, à Bàle, par l'entremise du prince Bariatinski, un brevet de général-major attaché à sa personne. Me voilà donc, d'un côté, aide-de-camp de l'empereur de Russie ; et de l'autre, employé sous les ordres de M. Bailli de Monthion, qui, sans doute, me réserve l'honneur de commander quelque dépôt d'éclopés, ou de faire dans sa chancellerie des liasses d'ordres du jour. Concevez-vous une destinée plus malheureuse que la mienne ? Ma tête n'y tient plus : on la perdrait à moins.
Plût à Dieu que j'eusse résisté aux ordres du duc de Feltre et aux sollicitations de mes parents! Je l'eusse fait sans la malheureuse lettre du comte de Romanzof. Aujourd'hui, que pensera de moi le généreux Prince qui, sans me connaître autrement que par mon ouvrage, me fait un accueil si flatteur ; et qui, en utilisant directement mon instinct guerrier, me fournirait du moins les occasions de faire quelque chose? Vous sentez que je suis affecté plus vivement
Appendice.
que jamais du malheur d'être enterré chez cet implacable prince de Neuchâtel, qui a juré d'étouffer en moi ce que l'Empereur nomme le feu sacré.
Cependant, aujourd'hui je sens bien qu'il n'y a pas moyen de reculer, et, puisque je suis revenu ici, je remplirai mes nouveaux devoirs, avec le zèle et l'ardeur que vous me connaissez.
Adieu, mon cher: gardez tout ceci entre nous, je vous en conjure. Bien que le Souverain qui m'a fait son aide-de-camp soit encore allié avec le nôtre, cependant vous savez que l'Empereur n'aime pas ces sortes d'affaires, il est exclusif dans ses affections et veut qu'on le soit aussi.
Adieu, encore une fois. — J'ai écrit au 6« corps pour
y recommander le jeune homme auquel vous vous
intéressez. Je m'y suis conduit de manière à y avoir
conservé beaucoup d'amis ; et je pense que, malgré
mon aventure avec le maréchal Ney, il aura égard à
ce que j'écris.
Baron Jomini.
Deux ans s'écoulèrent depuis cette lettre, et quelles années ! Smolensk, la retraite de Moscou, la Bérézina, Lutzen, Bautzen! La lettre suivante de M. Monnier recommença cette instructive correspondance.
Dresde, le 15 juin 1813.
Je profite, mon cher général, de l'occasion que m'offre M. Ab***, qu'on envoie à votre quartier-général, et
Appendice. 465
qui veut bien se charger de cette lettre, pour vous prévenir des dispositions fort diverses qui existent ici à votre égard. Tandis que quelques personnes vous attribuent la présence de vos trois corps d'armée à Wurschen, et vantent avec chaleur ce service à l'occasion duquel elles rappellent les autres, Tétat-major retentit contre vous des plaintes les plus vives. Il ne s'agit pas d'examiner jusqu'à quel point ces plaintes sont fondées, il est vraisemblable qu'elles le sont fort peu ; mais ce dont il s'agit, c'est de tenter à tout prix,, sinon de détruire, au moins d'assoupir les disposi-^ tions qui vous sont contraires , et de les empêcher d'être actives, ne fût-ce que pendant quelques jours. Je ne doute pas que vous n'atteigniez ce but en écrivant au major-général, non pas précisément des excuses (je ne vous en demande pas tant), mais un exposé convenable des causes qui vous ont empêché de faire expédier vos états de situation d'après des modèles qu'on dit vous avoir été donnés; et des motifs qui vous ont fait refuser d'employer des officiers sans troupes, qu'on vous avait envoyés d'ici, et qui sont revenus en se plaignant amèrement. Vous pouvez borner votre apologie à ces deux griefs : ce sont ceux dont on fait le plus de bruit ; et d'ailleurs ce sont les seuls à propos desquels on puisse invoquer, pour vous nuire, le besoin de réprimer Tesprit d'indépendance qu'on reproche à quelques chefs d'état -major des corps envers l'état-major-général. — Cette démarche, si elle ne vous réconcilie pas tout à fait avec le Prince, suffira au moins pour le faire hésiter, et ce moment
464 Appendice.
d'hésitation sera pour vous fort important. — L'Empereur a déjà sous les yeux les états de proposition des chefs de corps, pour la promotion du 15. Votre maréchal vous a porté sur sa liste, et demande pour vous le grade de général de division. Jugez combien il importe que, dans ce moment, il n'y ait point de rapport fait contre vous..
N'hésitez pas à écrire comme je vous engage à le faire. Je trouve entre votre position actuelle et celle où vous vous êtes trouvé après nos premières campagnes, une analogie qui m'effraye. Rappelez-vous dans quel dédale vous entrâtes alors; et encore une fois n'hésitez pas.
Adieu, mon cher général. Je suis fort mal-portant depuis quelques jours. Passer presque toutes les nuits est un métier que je n'ai plus la force de faire. Je vous embrasse de tout mon cœur.
Charles Monnier.
P. S, Envoyez -moi votre lettre au Prince. Je la ferai remettre par Dufresne qui a toujours été bien pour vous. Par ce moyen, elle ne courra pas les bureaux de l'état-major, et on pourra choisir le moment de la faire lire.
Lignitz, le 17 juin 1813.
Mon cher Monnier,
L'obligeante lettre que vous m'avez écrite aggrave le tort que j'ai eu de ne pas vous donner de mes nou-
Appendice, 465
velles depuis notre séparation à Wilna ; mais les horreurs de la retraite, l'inflammation de poitrine qui en a été le résultat, les fonctions multipliées dont on m'a chargé, ne m'ont pas laissé un moment pour vous écrire. Mille remercîments pour l'avis que vous me donnez. Je ne puis mieux répondre à la confiance que vous me témoignez, qu'en vous racontant ma position actuelle, pour vous convaincre du ridicule acharnement que le prince de Neuchâtel met à me poursuivre. Je reprendrai les choses depuis le service que j'ai été à même de rendre à l'Empereur lors du passage de la Bérézina.
(Suit le récit des campagnes de Russie et de Baut-
zen.)
Ainsi, au moment où je me croyais arrivé au
terme de toute mon ambition, me voilà donc rejeté encore une fois bien loin du but, par les persécutions de ce malheureux Prince !... Ma tête n'y tient plus, et je ne me sens pas la force de vous en dire davantage pour aujourd'hui. D'ailleurs le départ de l'estafette me presse ; et je finis en vous suppliant de faire quelques démarches pour me tirer de cette perplexité.
Baron Jomini.
Réponse de M. Monnier.
Je reçois votre lettre, mon cher général, mais malheureusement, quand même vous eussiez pu m'envoyer celle que je vous avais engagé à écrire au major-
466 Appendice.
général, elle me serait arrivée trop tard pour que je pusse en faire usage. On s'est hâté de faire le rapport dont vous étiez menacé, et j'ai lieu de croire qu'on a obtenu un ordre pour vous faire garder les arrêts pendant quelques jours, fondé sur la nécessité de tenir les chefs d'état-major des corps dans la dépendance du major-général. — Ne vous inquiétez pas de ceci : les motifs de cette rigueur ne sont pas assez graves pour vous empêcher d'obtenir le prix de services que l'Empereur lui-môme apprécie, et que personne n'ose contester.
Malgré le désagrément que vous éprouvez, je ne désespère pas d'avoir à vous annoncer, lorsque le travail des promotions sera signé, que vous avez obtenu plus qu'une compensation.
Je vous embrasse tristement, mais de tout mon cœur,
Charles Monnier.
Lignitz, le 24 juin 1813.
Mon cher Monnier,
Je viens de recevoir votre lettre du 20, vous devez juger à quel point j'en suis attéré. Le même courrier qui me l'apportait m'a remis l'agréable épître du prince de Neuchâtel. Il ne s'est pas contenté de me mettre aux arrêts^ il m'a fait mettre à Vordre de V armée ^ comme remplissant mal mes fonctions ;
Appendice, 467
et^ pour donner plus de solennité à cette punition, il me V envoie par un courrier du cabinet^ honneur ordinairement réservé aux princes et aux ambassadeurs^ et que^je serai obligé de payer à mes frais. Vous voyez, mon cher, que le persécuteur n'a rien négligé pour me faire avaler la ciguë jusqu'à la lie. Il n'a que trop atteint son but. Depuis six heures une fièvre ardente me dévore!... Envoyé aux arrêts, mis à l'ordre comme un chef d'état-major incapable, après ce que je viens de faire à Bautzen, et au moment où j'attends une promotion pour prix d'une conduite que peu d'officiers auraient osé tenir!... Ahî mon cher, c'en est fait : jamais je ne supporterai un affront si cruel !... Je me regarderais comme le plus misérable des hommes si j'étais capable de servir un quart-d'heure de plus. Officier étranger, me dévouant à la France et au grand capitaine qui la gouverne; servant l'un et l'autre avec enthousiasme, sans aucun lien ni avantage national, je recevrais pour prix de mon zèle des injures et l'infamie!... Et dans quel temps, grand Dieu ! quand l'armée, habituée depuis six ans à un avancement sans exemple, voit de toutes parts des sous-lieutenants devenus rois et des officiers très ordinaires devenus généraux en six ans !
Je recevrais la mort comme un bienfait du ciel ; mais serais-je assez lâche pour me la donner moimême, et me punir ainsi des sottises d'autrui ? Iraisje, moins grand mais aussi malheureux que Bélisaire, mendier une obole et maudire le souverain ingrat qui me réduit à la mendicité ? Car, vous le savez, au re-
468 Appendice,
lourde Russie, je ne possédais pas de quoi refaire mes équipages, ni donner du pain à mes enfants; bien que j'eusse rempli des fonctions où il n'eût pas été difficile de songer à la fortune.
Ce qu'il y a de plus terrible dans mon affaire, c'est que le misérable état de situation qui en est le prétexte arrivait sans doute à Dresde au moment même ou le courrier, qui vient de me déshonorer aux yeux de l'armée, en partait.
On dit que le courrier prochain nous apportera les^ promotions sollicitées par le maréchal. Puisqu'on me signale à l'armée comme un imbécile, il n'est guère probable qu'on me fasse figurer sur ce tableau, et alors ma perte devient inévitable : je ne pourrai? jamais supporter cette exclusion. Dans deux jours, je saurai si je suis définitivement condamné; car vous pensez bien que, dans cette horrible position, il s'agit d'être ou de ne pas être (to be, or not to be). Et si je ne suis rien après un événement comme celui de Bautzen, quel espoir me restera-t-il ? Il faut un concours inouï de circonstances, pour amener un officiergénéral à rendre un service pareil ; et Dieu sait qu'en dix campagnes, je n'en aurai pas d'occasion (*).
Je vous renouvelle l'assurance de tous mes sentie
ments.
Baron Jomini.
0 J'avais rendu à Bautzen précisément le même service que Grouchy aurait dû rendre à Waterloo : j'avais amené 60 mille hommes au point décisif et au moment opportun : on me flétrissait pour toute récompense ! I (Note de i818.)
Appendice. 469
Ce 13 août 1813.
Enfin, mon cher Monnier, la mesure est comblée: le courrier vient d'arriver avec toutes les promotions : il n'y en a pas moins de 700 pour notre corps d'armée. Tous ont reçu des signes de satisfaction et de gloire : ,^elui seul qui, au dire du maréchal lui-même, avait le plus contribué à la victoire, est récompensé par les arrêts!... Une fièvre brûlante me consume. Demain, hélas ! j'aurai abandonné des drapeaux ingrats où je n'ai trouvé qu'humiliation, et qui ne sont pas ceux de ma patrie î... A quelle affreuse alternative le malheureux m'a réduit ! !
J'écris une longue épître à l'Empereur, pour lui expliquer tous les motifs de ma démarche : il me la pardonnera, car j'ai contribué aussi à l'élever sur le .pavois! !... Et si ma plume a été consacrée à sa gloire Aussi bien que mon épée, il balancera à sévir contre un homme qui lui a été utile pendant treize ans, et qu'une injure insoutenable a poussé à bout. Dans tous Jes cas, j'espère conserver l'amitié et Testime de tous ceux qui ont connu mon dévouement pour lui et mon Attachement pour la France.
Je a'ai pas besoin de vous dire où je vais : le Souverain généreux qui m'a donné asile en 1810, doit disposer dès aujourd'hui de la dernière goutte de mon sang. Là, du moins, je ne serai ni vexé ni humilié, si jamais je trouve des occasions et une position qui me permettent de rendre des services de l'espèce de ceux
470 Appendice.
que je crois avoir rendus. Je désire que ma lettre à l'Empereur parvienne jusqu'à vous : elle ajoutera, j'en suis sûr, aux regrets que vous pourrez éprouver de notre séparation.
Adieu, mon cher : la fièvre me force à vous quitter ; je n'en puis plus. Conservez-moi quelques sentiments de bienveillance. En prononçant ce cruel adieu, mon cœur est oppressé; il me semble que j'aime plus que jamais le petit nombre d'amis que je laisse en France.
Je vous embrasse bien sincèrement.
Baron Jomini.
Paris, le 10 décembre 1817.
J'ai été extrêmement sensible, mon cher Monnier^ à la nouvelle preuve d'amitié que vous m'avez donnée depuis mon retour à Paris : j'en réclame aujourd'hui une plus signalée encore.
Des gens mal instruits, dès ennemis acharnés, m'attribuent des intentions que je n'ai jamais eues, et des choses que je n'ai jamais faites. Je veux bien me soumettre au blâme mérité ; mais je n'ai pas la force de soutenir des injustices si criantes : mieux que personne, vous savez ce qui en est. Outre nos relations, vous avez été dans une position à connaître le moindre détail de tous ces événements. Permettez-moi donc de publier notre correspondance : si elle ne persuade pas les hommes passionnés, elle éclairera du
Appendice. 471
moins le public impartial et l'on me plaindra plus qu'on ne me blâmera.
Je vous envoie ci-joint un exemplaire des campagnes d'Italie et un très beau plan de la bataille de Rivoli. Ces ouvrages, que j'ai publiés en 1815 dans le moment le plus critique de la réaction, vous prouveront que j'ai conservé les sentiments que vous m'avez toujours connus, et que je ne cesserai jamais de mériter ceux qu'on a pu avoir pour moi.
Baron Jomini.
Réponse de M, Monnier.
J'ai reçu, mon cher général, l'histoire des campagnes d'Italie et le beau plan de la bataille de Rivoli que vous m'avez envoyés. Je vous remercie de tout le plaisir que m'a fait ce témoignage de votre souvenir.
Quelle que soit ma répugnance à être cité d'une manière quelconque, je n'ai cependant à vous opposer aucune raison assez forte pour balancer celles qui vous font désirer de publier une partie de la correspondance que nous avons eue autrefois ensemble, puisqu'elle peut contribuer à expliquer les motifs qui vous ont fait passer du service de France au service de Russie. Je n'ai pas à juger si ce que vous avez fait alors était bien précisément ce que vous .deviez faire : mais je suis charmé de vous voir appeler du jugement de ceux qui ont prononcé sur cette époque de votre
472 Appendice.
carrière, en oubliant que vous étiez étranger ; en isolant la résolution que vous avez prise des circonstances qui vous conduisirent à la prendre ; et, surtout, en méconnaissant votre caractère. Tout homme impartial, qui connaîtra les faits, avouera que vous fûtes plus à plaindre qu'à blâmer.
Agréez, mon cher général, les nouvelles assurances de ma vieille amitié : elle a survécu à beaucoup d'événements et elle durera autant que moi.
Le Baron Monnier.
Paris, le 20 décembre 1817.
Commentaires de M, de Sainte-Beuve.
« Cette lettre, dit M. Sainte-Beuve (*), qui touche avec justesse des points chatouilleux et délicats, donne envie de connaître quel était ce correspondant si sage : le baron Monnier. Nous y reviendrons
» La pièce capitale de son apologie, la Correspondance avec le baron de Monnier, publiée en 1819, ajoute Sainte-Beuve, et de laquelle j'ai extrait tant de passages intéressants, m'a, je l'avoue, fort préoccupé, et il y a quinze jours
(*) L'illustre critique parle ici d'une des lettres de 1813, mais son appréciation peut également se rapporter à toutes les lettres du baron Monnier. — F. L.
Appendice, 473
encore j'inclinais à supposer que le correspondant du général pouvait bien avoir été (moyennant une légère faute typographique) le baron Mounier, le spirituel causeur, celui qui est mort pair de France, qui avait été secrétaire du cabinet de Napoléon, et qui me paraissait remplir plusieurs des conditions du correspondant confidentiel.
» Mais toutes mes conjectures et mes doutes ont dû cesser lorsque j'ai reçu de la fille même du baron de Monnier (*), mort en octobre 1863 au château de la Vieille-Ferté, dans l'Yonne, l'assurance de sa liaison étroite avec le général Jomini. Le baron de Monnier, attaché au duc de Bassano dans ses divers ministères et son chef de cabinet à la secrétairerie d'état , puis au département des relations extérieures, chargé de l'administration civile de la Lithuanie à Wilna en 1812, était bien celui qui avait mérité l'entière confiance du général, et qui lui transmettait des indications si justes sur l'intérieur de l'étatmajor impérial et sur les dispositions môme de l'Empereur à son égard (**).
(*) M"' la comtesse de Tryon-Montalembert.
(*•) Le général Jomini. Etude i^9s Sainte-Beuve, é& TAcadémie française. — Paris, 1869. Michel Lévy frères, éditeurs. — Voir pages 132, 189-191.
474 Appendice.
Correspondance de JOMINI avec le baron de CASSAIN6
A M. Cassaing, secrétaire général du ministère de la guerre.
Mon cher Monsieur,
Vous aurez sans doute appris que différents écrivains induits en erreur par les bruits de gazettes , se sont permis de dire que j'avais communiqué les plans de Napoléon aux Alliés. Vous savez mieux que personne combien cela est faux. Ces messieurs, avant de m'attribuer un fait aussi injurieux, auraient dû songer qu'à la veille d'être admis à l'état-major particulier de l'empereur Alexandre, je me serais bien gardé de débuter par une pareille preuve de déloyauté. C'eût été m'y prendre d'une étrange manière pour inspirer de la confiance au Souverain que j'allais servir.
Ceux qui se donneraient la peine de réfléchir à mon caractère bien connu et à mes intérêts, se convaincront aisément que j'étais incapable d'une semblable communication, en supposant
Appendice 475
même que j'eusse connu ces plans. Mais ce qu'il y a de plus positif encore que des protestations, c'est que je n'ai jamais eu connaissance qu'il en ait existé un. J'ai eu pendant dix ans toute la correspondance de l'Empereur avec le maréchal Ney, et je n'y ai jamais rien vu qui ressemblât à un plan de campagne. D'ailleurs chacun sait qu'on ne peut faire de projets pour une longue suite d'opérations, et qu'on doit se borner à la direction générale d'une première entreprise : or, au commencement de la seconde campagne de 1813, je n'ai pas môme su un mot qui eût trait à la reprise des hostilités.
Le bulletin du prince royal de Suède qui a donné lieu à ces bruits renferme une erreur manifeste. Le prince, qui était à cent lieues de là, dit, sur la foi d'une gazette de Breslau, que j'ai donné des "renseignements au maréchal Blûcher relativement à une prétendue marche de Napoléon sur Berlin. Je n'ai jamais écrit ni parlé de ma vie au maréchal Blûcher ou à ses officiers ; j'ai à peine entrevu son état-major six mois après à Francfort. D'ailleurs , si j'avais annoncé, comme on le prétend, que Napoléon voulût diriger ses efforts sur Berlin, j'aurais manqué de tout jugement militaire, et cette circonstance seule suffit pour prouver aux gens du
métier que c'est un conte inventé pour donner de l'importance aux opérations de l'armée du Nord , qui couvrait cette capitale. Si jamais Napoléon manifesta l'intention d'un pareil mouvement au moment où l'orage allait fondre sur lui par la Bohême, je l'ignore ; et ce ne put être qu'une ruse de sa part pour donner le change : il était trop habile pour rien faire contre les règles les plus simples de la stratégie , et je l'aurais bien servi en contribuant à propager un bruit aussi absurde.
Si je me suis laissé entraîner à une démarche violente, personne n'a le droit de l'aggraver par des calomnies ; et mieux que tout autre, vous savez si j'y fus provoqué par d'indignes traitements.
Vous avez été investi à cette époque et durant bien des années de la confiance eptière du maréchal duc d'Elchingen ; jamais il n'eut de secret pour vous, et je vous prie, au nom de la vérité, de dire ce qui en est dans une lettre que je me propose de joindre à des Mémoires sur cette campagne.
Je ne vous parle pas de ma reconnaissance, de crainte d'influencer votre témoignage ; je le désire nu comme la vérité.
Agréez, etc., etc. Général Jomini.
Paris, le 10 juillet 1819.
Appendice, 477
Au même.
Mon cher Monsieur,
Vous m'avez dit hier que j'étais dans l'erreur, du moins quant à l'existence d'une espèce de plan de campagne. Vous assurez que, pour la première fois, le maréchal avait reçu sinon un plan complet, du moins un fragment qui expliquait le système général que l'Empereur voulait suivre.
L'ignorance où je suis resté jusqu'à ce jour de cette particularité vous prouverait que je n'ai pu communiquer ce que je ne savais pas, si déjà vous n'aviez eu bien d'autres moyens plus sûrs de vous en convaincre. D'après ce que vous m'avez dit, je réclame de nouveau un témoignage catégorique de ce qui s'est passé à ce sujet ; personne n'est plus à même de le savoir que vous, puisque la lettre du maréchal qui en rendait compte à l'Empereur a été votre ouvrage.
Agréez, etc., etc.
Général^ JoMiNi.
Paris, le ii juillet 1819.
480 Appendice,
la dictée de TEmpereur (*), on lit ce qui suit :
« a. Napoléon parlant de ce général (Jomini) » sur un ouvrage publié en Allemagne au sujet » de la campagne de Saxe, dit :
» C'est à tort que Fauteur de ce livre attribue » au général Jomini d'avoir porté aux Alliés le » secret des opérations de la campagne, et la » situation du corps de Ney. Cet officier ne con- » naissait pas le plan de l'Empereur. L'ordre du » mouvement général, qui était toujours envoyé » à chacun des maréchaux, ne lui avait pas été
(*) Ce volume, le premier des Mélanges, renferme des Noies^ de Napoléon sur quelques ouvrages militaires publiés pendant son règne ou sa captivité. Il débute par un chapitre portant ce titre : « Sept notes sur l'ouvrage intitulé Traité des grandes opérations mUitaireSy par le général baron Jomini (a), 2' édition, 3* et dernière partie, contenant les campagnes de Bonaparte en Italie en 1796 et 1797 », et c'est après le nom de Jomini que se trouve la note a susmentionnée, qui est en sus des sept notes concernant les batailles de Montenotte, Lodi, Castiglione, Bassano, Arcole, Rivoli, et la campagne d'Allemagne de 1797. Ajoutons que l'exposé de ces sept notes est précédé de cette appréciation du Traité des grandes opérations: « Cet ouvrage, dit Napoléon, est un des plus distingués qui aient paru sur ces matières. Ces notes pourront être utiles à l'auteur pour ses prochaines éditions et intéresseront les militaires. »
Evidemment, si Jomini avait été le vil traître que ses détracteurs représentent. Napoléon ne se serait pas tant intéressé aux futures éditions de ses écrits.
Appendice. 481
^» communiqué ; et Teût-il connu, TEmpereur ne » Taccuserait pas du crime qu'on lui impute. Il » n'a pas trahi ses drapeaux comme A..., M..., » B...; il avait à se plaindre d'une grande injus- )) tice ; il a été aveuglé par un sentiment hono- ^> rable. Il n'était pas Français : l'amour de la » patrie ne l'a pas retenu. »
Si Napoléon et le secrétaire intime de Ney .sont d'accord pour justifier Jomini de l'accursation de trahison, on ne voit pas pourquoi d'autres auraient le droit de se montrer plus -sévères et de ne tenir aucun compte des démentis opposés à cette imputation.
F Esquisse biographique du général Jomini C).
Le général baron de Jomini (Henri) est né le »6 mars 1779, à Payerne, petite ville du canton
(*) Cette Esquisse est empruntée en majeure partie à une brochure de la famille du général Jomini en réponse aux Mémoires posthumes du baron de Marbot, brochure publiée en 1892, à Paris (L. Baudoin, éditeur) et signée des noms ci-après :
Baron Nicolas dk Jobhni ; — Baron Eugène de Jomini, lieute-
n« PARTIE 31
482 Appendice,
de Vaud, dont son père était le premier magistrat. Dès son enfance , il désira se vouer au métier des armes ; mais diverses circonstances politiques de l'Europe l'empêchèrent successivement d'entrer comme cadet au collège du princemilitaire de Wurtemberg, à Montbéliard, et au régiment suisse de Watteville, en France.
Se rabattant sur la carrière commerciale, iï en fit un premier apprentissage à Bâle, dans la maison Preiswerk, puis en 1796 comme employé dans la maison Moselmann, à Paris. Il la quitta bientôt pour devenir agent de change.
Au bruit des célèbres campagnes de 1796 et 1797, ses goûts militaires se ravivèrent. Il suivit les opérations avec attention, du fond de son cabinet, annotant les bulletins de victoire, lescomparant avec les opérations des temps de Louis XIV et du grand Frédéric, s'éprenant d'un vif enthousiasme pour le génie du vain^ queur de Rivoli.
Entraîné par le courant politique et militaire-
nant de hussards de la Garde russe; — Comte Maurice de Courville, ingénieur de la Marine française; — Madame de Zinovief, née DE JoMiNi et ses fils ; — Madame Paulmier-Barqncourt, née DS JoMiNi; — Comtesse de Courvillb, née de Jomini; — Madame- Adélaide Youchkoff, née de Jomini ; -^ Madame d*Albenas de Sullens, née Jomini ; — Mademoiselle Mary Cookb, alliée Jomini.
du jour, il se mêla aussi d'une manière très active aux affaires suisses dont on s'occupait beaucoup à Paris. Il fut un des premiers à signer l'appel de F.-C. de Laharpe, qui invoquait la garantie donnée par la France, en vertu des traités, aux droits du Pays de Vaud. Aussi la révolution de 1798 le fit rentrer en Suisse comme lieutenant des troupes helvétiques et adjudant du nouveau ministre de la guerre Keller.
Les services qu'il rendit dans cet emploi lui valurent le grade de capitaine le 17 juin 1799, et de chef de bataillon le 26 avril 1800, ainsi que l'entière confiance des ministres Repond et Lanther, qui succédèrent à Keller.
A l'âge de 20 ans, Jomini était l'âme du ministère suisse de la guerre (*), en même temps qu'un des ardents meneurs de la lutte engagée contre l'oligarchie bernoise qui s'appuyait sur les Impériaux, tandis que le parti helvétique et vaudois se trouvait de plus en plus poussé à faire cause commune avec la France.
La réaction qui suivit la paix de Lunéville, fatale aux autorités suisses , força Jomini de
(*) Le volume de rapports et projets manuscrits de Jomini, soigneusement conservé aux archives fédérales à Berne, en fait foi.
484 Appendice,
quitter sa charge à Berne. Il retourna à Paris, où il espérait trouver de l'occupation ou un emploi selon ses goûts. Il prit d'abord un poste plus commercial que inilitaire dans la fabrique d'équipements Delpont, ce qui le mit en relation avec quelques hommes marquants français et suisses, agitateurs politiques occupés à bouleverser la carte de l'Europe, et qui risquèrent de lui faire faire plus d'un faux pas.
En compensation, ses goûts stratégiques se transformèrent à cet ardent foyer jusqu'à devenir son unique et haute passion. Il méditait le plan d'un vaste ouvrage d'histoire et d'art militaire, qui serait un résumé de principes positifs et fixes sur les opérations de la guerre, principes qui n'avaient encore été formulés méthodiquement dans aucun ouvrage ancien ni moderne. Il les déduirait des campagnes des grands capitaines, entr'autres de Frédéric II et des guerres de la Révolution. C'était son Traité des grandes opérations. Dès 1803, il y travailla assidûment, ayant quitté pour cela la maison Delpont.
Murât, gouverneur de Paris, le général helvétique von der Weid, passé au service français, l'ambassadeur russe d'Oubril, à qui il offrit à la fois ses services et ses manuscrits, ne se soucièrent pas plus des uns que des autres. Ses
Appendice, 48lï
prétentions provoquaient le sourire. Le temps n'était pas aux livres. L'ambassadeur russe surtout lui fît un sot accueil qu'il eut à regretter plus tard.
Ney fut plus avenant. Le brave des braves avait l'esprit d'apprécier chez les autres ce qui avait manqué à son éducation première. Il prit Jomini sous son patronage, lui avança des fonds pour l'impression de ses premiers volumes, impression très coûteuse vu les planches, et l'emmena comme aide de camp volontaire au fameux camp de Boulogne.
Heureux d'avoir enfin le pied à l'étrier, Jomini, encore sous l'uniforme suisse, suivit Ney dans la campagne d'Ulm ; il ^ut l'occasion de s'employer utilement aux mouvements de troupes du 6« corps, qui amenèrent la brillante affaire d'Elchingen et la capture du gros de l'armée de Mack. Envoyé ensuite dans le Tyrol, puis au grand quartier-général comme porteur des ra})ports, il l'atteignit à Austerlitz le lendemain de la célèbre bataille. A ses dépêches, il avait joint les deux volumes imprimés du Traité, en marquant le chapitre des lignes d'opérations et le parallèle entre les méthodes de Napoléon et de Frédéric-le-Grand.
Quelques jours plus tard, dans les loisirs de
486 Appendice.
Schœnbrunn, TEmpereur se fit lire ces pages par Maret , plus tard duc de Bassano. Fort étonné, puis courroucé de voir son système de guerre si bien dévoilé, il eut un moment l'idée de faire saisir ce livre (*). Mais il se radoucit en pensant que les vieux généraux qui commandaient contre lui ne le comprendraient pas s'ils le lisaient, et que les jeunes gens qui sauraient le lire ne commanderaient pas de sitôt, et il fit nommer Fauteur adjudant-commandant, charge assimilée au grade de colonel , en l'attachant comme aide de camp au maréchal Ney, qui en avait fait la demande motivée par les bons services rendus au camp de Boulogne et à Ulm.
C'est en cette qualité que Jomini fit la campagne de 1806, non à son corps, mais au grand état-major. Il y fut appelé parce qu'on pensait que sa parfaite connaissance de l'armée prussienne procurerait de bons renseignements, et, dès la première entrevue, l'Empereur, arrivant de Paris à Mayence, put savoir à quoi s'en tenir
(*) Qu'on dise que le siècle ne marche pas ! s'était écrié Napoléon à Maret. Voilà un jeune chef de bataillon, et un Suisse encore, qui nous apprend ce que jamais mes professeurs ne m'ont enseigné et ce que bien peu de généraux comprennent.... Comment Fouché a-t-il pu laisser imprimer un tel livre ? Mais c'est apprendre tout mon système de guerre à mes ennemis!
«ûr le compte de son aide de camp provisoire. Sur Pavis qu'il ferait partie de la maison impériale pour cette campagne , Jomini lui ayant -demandé la permission de retourner aussitôt à son corps prendre ses équipages et de le rejoindre à Bamberg, Napoléon s'écria sur un ton de vif désappointement : « Et qui vous dit que je vais à Bamberg? — La carte d'Allemagne, Sire! » répondit Jomini en s' excusant d'avoir •deviné, par divers indices d'état-major, que l'Empereur voulait faire contre les Prussiens une opération analogue à celle de 1805 contre Mack et de 1800 contre Mêlas, ce qui menait par Bamberg. — « C'est bon, répliqua Napoléon, rassuré sur le secret de ses projets, soyez à Bamberg 'dans quatre jours, mais personne ne doit savoir que j'y vais ! »
Un mémoire : Sur les probabilités d'une guen^e avec la Prusse et les opérations qui auront vraisemblablement lieu, que Jomini venait de rédiger pour le maréchal Ney, à la suite d'intéressantes discussions sur ce sujet, mémoire auquel les événements subséquents donnèrent une complète sanction , contribua à montrer la sagacité de Jomini et la pleine connaissance qu'il avait de la méthode de Napoléon.
La belle combinaison stratégique de 1806 se
488 Appendice.
déroula comme l'Empereur l'avait conçue et comme Jomini Pavait prévue. Sur le champ de bataille, il se comporta non moins bien en courant bravement après Ney, qui se laissait entraîner trop loin par son ardeur bouilllante.
Après léna, Jomini suivit le grand état-major à Berlin, où il faillit tomber en disgrâce par suite d'un autre mémoire, aussi courageux queprophétique, mais très mal accueilli de Napoléon, au sujet de la campagne de Pologne. A la bataille d'Eylaù, il était aux côtés de l'Empereur pendant les chaudes péripéties du cimetière, et il reçut de lui, au moment le plus difficile, uneimportante mission confidentielle. Il devait, à la nuit, et pendant que le gros de l'armée françaisese dégagerait, si Ney attendu ne rejoignait pas,, rester à l'arrière-garde de Grouchy. Il était accrédité auprès de ce général pour lui donner lesdirections de Napoléon sur les opérations à exécuter, cela sans, autre ordre que des instructionsverbales connues de lui seul. Il s'agissait de fairebonne contenance, mais en se préparant à la retraite ; d'assurer éventuellement celle-ci, si elle* devenait nécessaire, tout en s'attribuant la victoire et surtout en évitant de provoquer des^ alarmes.
L'arrivée de Ney, dans la soirée, sur la droite^
Appendice. 489
des Russes, rendit superflue cette mission, qui prouve néanmoins la haute confiance que Napoléon avait dans le coup d'œil de Jomini.
La victoire de Friedland et le traité de Tilsitt ramenèrent l'Empereur à Berlin. Jomini l'y accompagna et travailla activement à ses III^ et IV® volumes du Traité, puis il rejoignit l'Empereur à Paris.
Les difficultés que Jomini avait déjà subies s'aggravèrent par suite de sa position ambiguë et de ses réclamations, trop vives peut-être, pour la faire cesser. En même temps aide de camp du maréchal Ney, dont le corps était en Silésie^ et attaché à la personne de l'Empereur, à Paris, il ne se trouvait régulièrement à sa place nulle part. Puis Berthier, le major-général, tout-puissant en affaires bureaucratiques autant que nul et routinier en matière d'opérations, se montrait peu favorable à Jomini. Soit qu'il y eût antagonisme entre leurs caractères, soit que Berthier eût pressenti un germe de concurrence, il n'épargna dès l'origine aucun déboire au jeune coloneL
Bien que Ney eût demandé pour Jomini le poste de chef d'état-major du 6« corps, en remplacement du général Dutaillis, devenu infirme, et que l'Empereur y eût consenti, il fut nommé seulement sous-chef aux ordres dudit généraL
490 Appendice.
Jomini, blessé au vif, s'étant plaint, par lettre, directement à l'Empereur, il s'ensuivit une scène piquante à la première réception de Fontainebleau : Berthier n'y eut pas le beau rôle et ne le pardonna jamais à l'officier suisse.
A ce moment môme l'empereur Alexandre , alors allié intime de Napoléon, venait de recevoir le Traité des grandes opérations militaires et en ordonnait la traduction en langue russe. Le monarque, instruit aussi de l'étrange accueil fait à l'auteur par M. d'Oubril, lui fit proposer, en sa qualité de Suisse, les plus grands avantages s'il voulait entrer à son service ; le prince Wolkonsky et le comte Nesselrode, en lui apportant une lettre du célèbre Ancillon, lui réitérèrent les mêmes instances. Mais il n'était plus temps. Il refusa ces offres brillantes, car on venait enfin de lui rendre justice. Il partit donc pour la Silésie où l'appelait son nouveau poste de chef d'état-major, et ce fut à Glogau, en décembre 1807, qu'il fit imprimer séparément son maître chapitre des « Principes généraux de l'art de la guerre ».
Bientôt le & corps fut acheminé sur l'Espagne pour y précéder Napoléon lui -môme, qui l'y laissa quand il se retourna contre l'Autriche.
On sait que Ney ne fut pas heureux dans ses
Apj^endice, 491
campagnes de la Péninsule ; il manqua plus d'un bon coup, et quelques-uns pour n'avoir pas suivi les conseils de son chef d'état-major (*).
Brouillé avec Soult et avec le roi Joseph, il ■envoya Jomini en mission auprès de l'Empereur pour faire un rapport sur ces affaires et justifier l'évacuation de la Galice. Jomini rejoignit Napoléon à Vienne, après la bataille de Wagram ; il le suivit à Paris quand fut conclue la paix de Schœnbrunn (1809).
De son côté, Ney s'était aussi rendu à Paris, par suite des discussions réitérées qu'il avait «ues avec chefs et collègues. Mais Napoléon lui ordonna de retourner promptement à son poste.
De plus en plus aigri contre tout le monde et -contre lui-même, Ney demanda, pour cette reprise de la campagne, le renouvellement de son entourage et entr' autres le remplacement de Jomini, qui devint ainsi, comme il arrive souvent aux chefs d'état-major, le bouc émissaire des fautes des chefs suprêmes. Jomini fut relégué dans la suite de Berthier, aux ordres de son adjudant, le colonel Bailly de Monthion.
(*) Voir à ce sujet le volume Ghuerre ^Espagne, 1808-1814. Extrait des Sctwenirs inédits du général Jomini, par le colonel fédéral Lecomte. — Paris, Baudoin, 1891. Avec une carte.
492 Appendice,
Le coup était rude, d'autant plus que cet étatmajor de Berthier était une sorte de dépôt d'incapables et d'invalides , occupés à faire des liasses de papiers en attendant quelque emploi secondaire. Ayant sollicité en vain son transfert à un commandement d'infanterie, modestement motivé sur son état de santé qui ne lui permettait réellement plus de faire un service pénible à cheval, il ne reçut que des refus humiliants. Un jour, le prince de Neuchâtel, offensé qu'on ne se crût pas heureux de servir sous ses ordres, dans quelque position que ce fût, répondit brutalement à ses plaintes en lui disant : « Donnez alors votre démission! »
Dans le même instant où le malheureux colonel se voyait ainsi vexé et malmené, le général Czernizeff, aide de camp de l'empereur Alexandre, qui avait fait la campagne de Wagram près de Napoléon, venait d'arriver à Paris, et renouvelait les instances déjà faites en 1807, par le prince Wolkonsky et M. de Nesselrode. Le colonel était Suisse et libre ; les deux souverains étaient non seulement en paix, mais en^ core alliés.
Abreuvé de dégoût, Jomini demanda et obtint un congé pour cause de maladie. Il se retira en Suisse, avec l'idée de reprendre, après quelque
Appendice. 493
repos, son ancien projet d'entrer dans Tarmée russe, et, de Baden, le 28 octobre 1810, il écrivait è Berthier pour donner sa démission de l'emploi d'adjudant-commandant. Cette, lettre, à la fois supplique et ultimatum, et dont l'ironie bien masquée sous l'humilité conventionnelle du style hiérarchique, ne pouvait se deviner que des initiés, aurait sans doute terminé tout conflit, si elle eût provoqué quelque mouvement de bienveillance de la part de Berthier, alors colonelgénéral des Suisses, et amené le transfert de Jomini à la tête d'une brigade d'infanterie. Rien de semblable ne suivit ou ne vint à temps. Aussi Jomini donna cours à ses offres de service à la Russie. Elles ne pouvaient manquer d'être bien accueillies ; il fut aussitôt nommé aide de camp de l'empereur Alexandre.
Toutefois Jomini n'avait encore en poche ni son congé français, ni ses diplômes russes, quand Napoléon, ayant eu vent de ses démarches, lui fit transmettre l'ordre impératif par le chargé d'affaires français en Suisse, M. de Rouhières, de rentrer immédiatement à son poste. Après quelques jours de cruelles hésitations, Jomini obéit, et apprenant à Paris par le duc de Feltre, qui d'ailleurs était bien disposé pour lui, qu'il n'avait d'autre perspective que d'être en-
494 Appendice,
fermé à Vincennes ou de se soumettre avec le grade de général de brigade, il se soumit par force, restant relégué à Tétat-major de Berthier.
Ainsi chacun de ses grades ou emplois ne s'obtenait qu'au prix de laborieux tiraillements (*). A cette époque, il publia la seconde édition du Traité et il commença VHistoire des giierres de la Révolution, 15 vol. avec 4 atlas, dont les derniers parurent à Paris en 1824, bientôt suivis, ea 1827, de la Vie politique et militaire de Napoléon racontée par lui-même au tribunal de César ^ d'Alexandre et de Frédéric, en 4 volumes et ua atlas.
En 1812, s'ouvre la campagne de Russie. Jo-^ mini reçoit l'ordre de suivre Napoléon. Répu-^ gnant à tourner son épée contre le prince généreux, qui naguère lui offrait une flatteuse position, il réussit à se faire nommer gouverneur de Wilna, puis de Smolensk et il ne manifesta son activité habituelle que quand la grande armée, subissant tous les malheurs d'une retraite sans exemple, revint en désordre sur ses étapes. En prudent chef d'état-major, il avait fait étudier toutes les routes de la région de son commande-
(*) Voyez sa Correspondance avec le baron Monnier, Pari& 1819. Brochure iIl-8^
ment; il put indiquer, au moment critique, une ligne de retraite par Wasselowo et Gambin sur Molodechno, beaucoup plus courte et moins difficile que celle sur Minsk, que Napoléon voulait suivre, et qui était déjà coupée par Tchichakoff. Ses plans ayant été adoptés, il fut chargé, de concert avec le général du génie Eblé, de jeter le& ponts sur les points indiqués de la Bérézina, et il exécuta courageusement cette mission, malgré une violente fluxion de poitrine. Fort malade au moment du passage, il fut abandonné sur la rive gauche. Le tourbillon affolé des derniers fuyardsle surprit et l'entraîna dans la rivière; il faillit être noyé et ne fut sauvé que par miracle du milieu des flots et des glaçons, ainsi que de la terrible retraite qu'il fit péniblement jusqu'à Stettin. Là, il reçut l'ordre de se rendre aussitôt à Paris;, mais il y arriva si malade qu'il ne put, pendant trois mois, répondre à l'appel de l'Empereur qui l'avait spécialement choisi avec son ami le général Nègre pour travailler auprès de lui à la réorganisation de l'armée.
Ces trois mois d'absence forcée firent sans doute manquer à Jomini la plus belle occasion de faire sa carrière.
Convalescent et ayant rallié l'armée en Saxe, le jour même de la bataille de Lutzen, il fut nommé
496 Appendice,
de nouveau chef d'état-major du maréchal Ney, qui commandait alors quatre corps d'armée. Il rejoignit son chef le 4 mai 1813 à Leipzig, juste à point pour prendre part aux opérations de la bataille de Bautzen. On touche ici au point critique.
Par suite de dépêches égarées et de malentendus, le maréchal Ney reçut à Lûckau Tordre de détacher le corps d'armée de Lauriston sur Hoyerswerda et de marcher avec les trois autres corps sur Berlin. Ne comprenant rien à ce mouvement excentrique contraire à la méthode de Napoléon, Jomini chercha à en dissuader le maréchal Ney, et n'y réussissant pas, il refusa d'y participer comme chef d'état-major et de signer les ordres.
Ney prit alors un moyen terme : il demeura vers Lubben, puis ayant appris par une malle interceptée que les Russes de Barclay se portaient sur Bautzen, il prit alors sur lui de changer son mouvement; il eut le bonheur, on le sait, d'arriver assez tôt à Bautzen, le 21 mai 1813, pour écraser la droite alliée et décider la victoire, ayant reçu en route des ordres attardés qui l'y appelaient, cela en parfaite conformité avec les prévisions de Jomini.
Héros de la journée de Bautzen, le maréchal
Appendice. 497
Ney fut vivement félicité dans le camp français, 6t, avec une grande noblesse de caractère, il reportait franchement une bonne partie de ces félicitations sur son chef d'état-major. Il raconta comme quoi, sans lui, il eût été trop engagé sur la route de Berlin, pour avoir pu, à la réception des derniers ordres, se rabattre à temps sur Bautzen. Aussi mit-il de sa propre main le nom de Jomini en tête du tableau d'avancement et des récompenses, le proposant pour général de division.
Jomini s'attendait donc à une récompense publique de ses services, qui consacrerait la réputation que lui avaient faite ses livres, quand il reçut de Berthier, au lieu de la promotion si vivement désirée, les arrêts I oui, les arrêts avec mise à l'ordre du jour de l'armée comme incapable, le tout pour n'avoir pas envoyé de misérables états de situation, dits de quinzaine, qui avaient été retardés par les pertes de la bataille dans quelques corps provisoires.
En voyant se renouveler tous les affronts subis en 1807 et 1810, Jomini, abreuvé d'amertumes, résolut, exaspéré par l'injustice, de quitter à jamais des drapeaux qui, en définitive, n'étaient pas ceux de sa patrie et où il tï'ouvait tant d'humiliations.
498 Appendice,
Que ne s'est-il borné à cette résolution, en rentrant simplement en Suisse, au moins pen-^ dant quelque temps!
La fatalité des circonstances l'entraîna plus loin. Homme de guerre avant tout, désintéressé politiquement dans la lutte en cours, dilettante passionné d'art militaire, il ne sut se résigner à assister oisif, du fond de la paisible Suisse neutre, aux opérations se déroulant autour d'elle. Pouvait-il d'ailleurs oublier la bienveillance que lui avait montrée l'empereur Alexandre, qui n'avait pas révoqué ses diplômes en sa faveur, et qui se retrouvait en état de trêve avec son ancien allié Napoléon, grâce à la conclusion de l'armistice de Parschw^itz.
Profitant de cet armistice, Jomini se rendit au quartier général russe, où il fut reçu avec distinction et promu au grade de lieutenant général et d'aide de camp de l'empereur Alexandre. Loin d'avoir, comme ses détracteurs l'ont annoncé, porté aux Alliés des plans de campagne qu'il ne pouvait connaître, il résista à toutes les instances qui furent faites pour obtenir de lui quelques détails, même très futiles et connus, sur l'organisation de l'armée française. Par le même sentiment de loyauté, avant de quitter le maréchal Ney, il lui avait donné d'utiles conseils pour ga-
rantir l'armée française en cas de reprise des hostilités et il avait ordonné lui-même, chemin faisant, des mesures à cet effet. Il n'a donc pas trahi, ainsi que le disent ses calomniateurs qui, méconnaissant totalement son caractère, passionné autant que généreux, trouvent bon de le représenter comme un vulgaire traître de mélodrame.
Au reste, pour ceux qui pencheraient encore à croire à la fable des états de situation et du plan de campagne porté aux Alliés, rappelons que de nombreux démentis lui ont été donnés, dont ceux ci-dessus, dûment imprimés en leur temps et non contestés (*).
En fait l'armistice de Parschw^itz aurait pu aboutir à la paix au dernier moment ; en ce cas, le transfert de Jomini du service de France à celui de Russie eût passé sans grand bruit.
Comme général russe, Jomini remplit ses nouvelles fonctions avec le même zèle militaire que celles qu'il venait de quitter ; on comprend que pour lui, Suisse et initiateur dans l'art de la guerre, le sentiment de cet art relevé et cosmo-
(*) Voir plus haut, pages 414 et suivantes, la Lettre à M, Capefigue, la Lettre à M. Thiers, la Correspondance avec le baron Monnier et avec M. Cassaing,
500 Appendice,
polite, joint à celui des devoirs du service, allait avant toutes choses.
Quand les Alliés rédigèrent, à Trachenberg, leur fameux plan primitif de reprise des hostilités, lequel comprenait une marche de flanc sur Leipzig devant Dresde, Jomini y fit apporter d'importantes modifications, sans lesquelles leur armée eût été compromise entre TElbe, le Rhin et la mer du Nord, modifications qui eurent plus tard le plein assentiment du célèbre archiduc Charles, disgracié en 1813. Bien que ses avis n'aient pas été suivis ou aient été mal suivis par l'état-major coalisé, soit en attaquant Dresde trop tard et trop mollement alors que Napoléon n'y était pas encore, soit en ne se repliant pas sur le bon champ de bataille de Dippodiswalde, quand on apprit son arrivée à Dresde, soit enfin en se retirant trop tôt et trop loin, jusque derrière l'Eger, après les échecs des 26 et 27 août, Jomini n'en eut pas moins l'occasion de rendre encore de bons services dans les principales journées de cette grandiose campagne, à Dresde, à Culm, à Leipzig.
De nouveau ses services furent mal récompensés. La jalousie et l'intrigue, dans le grand aréopage militaire et politique de la coalition, avaient beau jeu contre cette nature franche et ardente, délicate et susceptible, intraitable en outre dès
Appendice. 501
qu'il s'agissait des bons principes de la guerre qui étaient le dernier souci des courtisans. Trop au-dessus des mesquines et cupides vanités qui tiennent tant de place dans les affaires de ce monde, trop peu soucieux de ses intérêts personnels et de ceux de ses camarades, ainsi que de leur amour-propre, il se laissa parfois entraîner à des propos vifs et inconsidérés, qui remontaient jusqu'aux souverains auprès desquels il exerçait ses hautes fonctions, et qui furent exploités à son détriment. Dès les premiers jours, d'intempérantes mais justes critiques l'avaient brouillé avec plusieurs de ses collègues qui n'étaient pourtant pas sans mérite, avec Radetzky et Toll entre autres, dont il avait rudement apprécié les projets et les plans. A propos de leur projet de retraite derrière l'Eger, il s'était môme écrié devant tout l'état-major : « Quand on fait la guerre de cette façon, il vaut mieux s'aller coucher ! »
On comprend qu'il n'en fallait pas tant pour que la bienveillance d'augustes monarques à l'endroit du général étranger et naguère ennemi s'en trouvât altérée.
Après la bataille de Leipzig, Jomini aurait préféré rester à Weimar, en dehors de l'invasion d'un pays qu'il servait naguère encore ; mais il
502 Appendice.
rejoignit l'empereur Alexandre à Francfort, pour veiller de plus près à ce qui allait se passer en Suisse. S'il ne réussit pas à préserver sa patrie de l'entrée des armées alliées, qui se fît frauduleusement par une intrigue oligarchique bernoise et autrichienne, contraire aux intentions de la Russie, il fut assez heureux pour contribuer à faire écarter les projets qui menaçaient l'indépendance et l'intégrité de la Suisse, et pour assurer les droits des cantons de Vaud et d'Argovie, conformément, cette fois, aux promesses solennelles que lui avait faites l'empereur Alexandre, dès le surlendemain de la bataille de Leipzig.
Des écrivains malveillants ou mal renseignés lui ayant imputé, à cet égard, des démarches absolument opposées à ses actions, il adressa à l'historien Capefigue une lettre imprimée qui jette un grand jour sur ces événements et sur la part réelle qu'il y prit(*). Il n'était pas non plus partisan de l'écrasement de la France. Par un reste d'attachement à ses anciens drapeaux, autant que par une sage politique au point de vue
C) Voir plus haut, page 414, celte Leitre du général Jomini à M, Capefigm sur son histoire de V Europe pendant le Consulat et rEmpire. Paris, 1841. Brochure in-8* de 2i pages.
russe et européen, il estimait que la France ne •devait pas être trop amoindrie et il aurait voulu •qu'on lui laissât, pour contrebalancer la prépondérance de l'Angleterre et de l'Allemagne, la forteresse d'Anvers et la ligne du Rhin. Il fit la <îampagne de France, en 1814 et 1815, sans prendre part aux opérations, sj ce n'est par quelques conseils qu'on vint lui demander aux heures de perplexité où les généraux alliés croyaient tout perdu. Il assista au congrès de Vienne en 1815, d'Aix-la-Chapelle en 1818, de Vérone en 1823, parmi les conseillers de l'empereur Alexandre.
Nommé général en chef en 1826, à l'occasion du couronnement de l'empereur Nicolas, il accompagna ce souverain dans la campagne de Turquie en 1828. On lui doit entre autres les mesures principales qui .amenèrent la prise de Warna, et de sages directions pour la campagne de 1829. La Russie lui est aussi redevable de la création de son académie militaire, excellente institution qui, mieux dirigée qu'elle ne l'a été dans son application, eût donné de précieux résultats.
En 1837, chargé spécialement de l'instruction militaire du grand-duc héritier, il rédigea dans ce but les divers chapitres de son Précis de l'art de la guerre, résumé dogmatique de ses écrits
504 Appendice,
didactiques, devant servir de guide au répétiteur du jeune prince. Lui-même, ensuite, ajoutait les développements nécessaires.
La même année, ainsi qu'en 1843, époque où il habitait Paris, il fut appelé à rédiger deux mémoires restés inédits sur la Défense de Ih Russie par un bon système de forteresses et sur la Politique militaire de la Russie.
Plus tard, il y joignit un intéressant cahier de vues politiques et administratives intitulé Rêveries, où il recommandait plusieurs des réformes qui s'effectuèrent peu à peu et en partie, y compris l'émancipation des serfs.
Sa constante idée de politique générale était de se prémunir contre la prépondérance de l'Angleterre et contre le monopole de la puissance maritime qu'elle tendait à s'attribuer. Il voyait dans une alliance de la Russie et de la France les meilleures garanties d'un équilibre des mers,, sans lequel l'équilibre européen n'était qu'un leurre. Navré par l'alliance anglo-française et par la guerre de 1854, il se rendit à St-Pétersbourg, malgré ses 75 ans et l'état déplorable de sa santé, pour assister à quelques conseils de guerre, où ses avis ne furent, comme d'habitude,, que tardivement écoutés. Ils lui méritèrent néanmoins la confiance et l'affection de l'empereur
Appendice. SOS'
Nicolas et un rescrit très flatteur avec le collier de St-André, de la main d'Alexandre IL
Quatre mois plus tard, il repartit très malade pour le Midi, séjourna à Bruxelles jusqu'à la fin de la guerre» puis retourna à Paris. Il en sortit quelquefois encore pendant l'été pour séjourner en Bretagne ou dans le Loiret, chez ses enfants, ou aux eaux d'Evian, et en Suisse en 1858 et 1859. V
A Lausanne, il reçut un accueil empressé, bien différent de celui qu'il y avait trouvé, malgré les services rendus à la Suisse, trente ans auparavant, époque où l'opinion qu'il avait trahi Napoléon était encore accréditée. Les autorités vaudoises le fêtèrent. Le Conseil d'Etat lui offrit un dîner officiel, fit faire son portrait, pour le musée de Lausanne, par son compatriote Gleyre, habitant alors Paris ; portrait peu réussi par parenthèse, et où, à part le haut front aux pli& soucieux et la bouche fine et narquoise, tout à fait dignes d'un illustre pinceau, rien ne rappelle la tournure élégante, élancée, la tète bien portée de l'original (*). La Société militaire fédérale des
(*) On assure que Gleyre, qui aimait à passer pour républicain accentué et pour « refuser la croix », répugnait à ce portrait d'un compatriote sous uniforme russe, trop couvert de croix et de cordons.
:|$06 Appendice,
officiers le nomma l'un de ses membres honoraires (*) ; il fut si touché de ces témoignages de sympathie qu'il eut un moment l'idée de se fixer à Lausanne et d'y finir ses jours.
Mais Paris l'emporta ; c'était son séjour de prédilection, auquel le rattachaient de nombreux liens de famille, par sa femme d'origine parisienne et par deux de ses filles mariées en France. Disons, en passant, qu'une autre de ses filles et ses deux fils étaient Russes et fort bien établis en Russie ; de sorte que l'alliance qui faisait le fond de sa haute politique se trouvait déjà réalisée dans son intérieur et pouvait bien être qu'un des échos de sa charmante retraite de Passy ; les deux nationalités manquaient
(•) Le brevet, du 26 juin 1858, est signé du colonel fédéral Ch, VeUîan comme président, et du major Favejs comme secrétaire. A cette occasion je ne veux pas manquer d'exprimer ici toute la reconnaissance que je dois à mon ancien divisionnaire Ch. Veillon, ainsi qu'à mon ami le colonel fédéral en retraite Constant Borgeaud, pour m'avoir vivement engagé, dès 1848, à lire et relire avec soin les ouvrages de Jomini en vue d'une étude plus sérieuse que celle que j'avais faite précédemment et qui m'avait plutôt laissé froid. Inutile d'ajouter que par le vif plaisir intellectuel et les avantages de toute sorte qui résultèrent pour moi de cette nouvelle étude, y compris la mission de publier cette nouvelle édition du Précis, je me suis trouvé largement récompensé d'avoir suivi les bons conseils de ces deux ^hefs distingués de notre armée suisse. — F. L.
Appendice, 507
rarement de s'y rencontrer en nombre aux principaux anniversaires, notamment au 6 mars, luttant de soins attentifs et de tendre respect autour du vénéré patriarche. C'est là, rue de la Tour 129, que quelques jours après son quatrevingt-dixième anniversaire, Jomini fut atteint d'une dernière crise qui l'enleva le 22 mars 1869.
Bien que depuis longtemps accablé de maux de toute espèce : fièvre, catarrhes, gastrite, surdité, puis cécité presque complète, maux dont il se plaignait constamment en les mettant sur le compte de son bain de la Bérézina, l'esprit resta lucide et actif jusqu'aux derniers moments. Deux mots de stratégie lui redonnaient sa vivacité de trente ans.
Retenu sur son fauteuil de misères, son plaisir était d'avoir des nouvelles des travaux militaires de tous genres : publications, camps de manœuvres, armements, etc., qui se faisaient en Europe, de causer des éventualités de guerres ou des guerres présentes, en les comparant aux siennes. Alors il s'étendait sur le récit des opérations auxquelles il avait pris part, passant légèrement sur les batailles pour appuyer sur les mouvements préparatoires et décisifs. Sa mémoire était sûre et inépuisable, sa diction claire, animée ; ses digressions, nombreuses et pleines d'à-pro-
§08 Appendice.
pos, ramenaient toujours l'auditeur à des conclusions d'une grande justesse sur le fond du sujet lui-même. Voyant peu de monde depuis qu'il était octogénaire , il recevait cependant volontiers quelques visites d'officiers français ou étrangers, russes, belges, suisses, américains, qui se faisaient un devoir et une fête, passant à Paris, de lui présenter leurs hommages. Il entretenait aussi avec plusieurs d'entre eux une correspondance suivie, souvent signée « Moribondus », se préoccupant sympathiquement de leurs travaux, ne manquant jamais l'occasion d'encourager leurs- efforts et de leur donner de salutaires conseils et renseignements.
Ainsi se maintint cette puissante intelligence, cette esthétique et forte nature militaire, jusqu'à quelques semaines avant sa mort , qui fut douce et le trouva calme et résigné, au milieu de tous ses proches.