‹ Précis de l'histoire ancienneChapitre 67 sur 103 · R£THÀ1T£ DES DIX MILLE · texte numérisé non relu

R£THÀ1T£ DES DIX MILLE

contre les naturels du pays (Driles, Chalybes, Tibaréniens), ayant pour but de se procurer des vivres et du butin; par des courses de pirates sur le Pont-Euxin ; par des séditions que la prudence de Xénophon réprima avec peine. A Cérasus, le dénombrement ne produisit plus que 8,600 soldats, reste des 12,900 que comptait Cyrus quelque temps avant Cunaxa. Du champ de bataille de Cunaxa à Cotyora les Grecs avaient parcouru G20 parasanges ou. 18, 600 stades, d'après la supputation de Xénophon (1). Ces 18,600 stades feraient environ 744 lieues; mais le relevé le plus exact de la route des Grecs, fait sm^ une carte, donne moins de 500 lieues, même avec tous les détours qu'ils ont été obligés de suivre. Ayant appris que le retour par terre , àcausedu grand nombre de fleuves et de défilés qu'il fallait passer, présentait des difficultés presque insurmontables, ils se procurèrent des vaisseaux. Ils s'embarquèrent à Cotyora, et en longeant les côtes du Pont-Euxin, ils touchèrent bientôt à Sinope, colonie de Milet, où ils trouvèrent Chirisophe . avec des vaisseaux, mais sans argent. Là, voulant faire une expédition productive avant de rentrer en Grèce, ils remplacèrent l'autorité du conseil de guerre qui les avait régis depuis le commencement de la retraite par le commandement d'un seul chef : Chirisophe fut élu.

Sous sa conduite, ils se rendirent par mer, et toujours en suivant Icft côtes, de Sinope à Héraclée, colonie deMégare. Mais, comme il s'opposait à ce qu'ils pillassent les villes grecques placées sur leur passage, et à ce qu'ils4rappassent d'une énorme contribution la ville d'Héraclée, pour prix de la généreuse ho^italité qu'elle leur avait donnée, ils lui retirèrent le commandement. A la suite d'une sédition, ils se séparèrent en trois corps, dont le premier, composé d'Arcadiens et d'Achéens, avait dix chefs, et les deux autres obéissaient à Chirisophe et à Xénor phon. Le corps des Arcadiens et des Achéens partit le premier par mer, aborda à Calpé , à peu près au milieu de la partie maritime de laBithynie occupée par les Thraces. Xénophon suivit aussi la route de mer, mais il débarqua sur les frontières d'Héraclée et des Thraces Bithyniens; Chirisophe se dirigea vers Calpé par terre.

Les Arcadiens et les Achéens , atosi qu'ils l'avaient pratiqué sur tout© la côte de TEuxin, exercèrent d'odieux brigandages sur le territoire des Thraces Bithyniens, enlevant leurs esclaves et leurs troupeaux. Comme i}^ s'étaient divisés en petits corps, pour pénétrer et pour étenjjre le pillag»

ri) Xénophon , Anab., I.V, c. 3 et 5, p. 261 el27i, éd. Didot. napaïd^Ta» é^otxtfcnot m\ etx<xTij rcdîioi jxupiov xol dxTOXWxfXwi xa\ i^(hvA , xp<^vou itT^îiÔoç ôxxo) jiïive?.

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sur plus de points à la fois, les indigènes réunis écrasèrent deux de leurs divisions, leur tuèrent au delà de mille hommes , tinrent les autres assiégés sur une colline, et les auraient réduits à se rendre, s'ils n'avaient été délivrés par le corps que commandait Xénophon , et qui, des frontièresd'Héraclée, s'était avancé dansTintérieur des terresdesThraces Bithyniens. Ils allèrent à Calpé , où Chirisophe était déjà arrivé, et où il mourut bientôt après. Tous les Grecs se trouvèrent alors réunis de nouveau. Ils se dirigèrent par terre de Calpé vers Chrysopolis. Sur la route, ils eurent à combattre deux fois les troupes de Pharnabaze unies aux Thraces établis en Bithynie : d'ans un premier combat ils furent vaincus, avec une perte de cinq cents des leurs; dans un second, ils mirent l'ennemi en fuite. Ils atteignirent Chrysopolis, la dernière ville de Bithynie, sur le Bosphore de Thrace, et se trouvèrent ainsi à l'extrême limite de TAsie Mineure.

De Chrysopolis à Partkénhim, — Ils passèrent le Bosphore , et arrivèrent sous les murs de Byzance. Ils voulaient piller cette ville riche et. puissante , et s'enrichir à jamais du butin qu'ils y feraient. Xénophon les arrêta en leur représentant que la mort des Lacédémoniens établis à Byzance attirerait sur eux la vengeance de Sparte, alors maîtresse de la Grèce. Il mit leur dangereuse activité au service de Seuthès, dont le père avait régné sur les Thraces des côtes de la Propontide et de VHellespont , et qui avait perdu l'autorité au milieu des factions. Dans l'espace de deux mois, le secours des Grecs réintégra Seuthès dafts les États de son père , lui permit d'étendre sa domination au nord-est jusqu'à Salmydessus, sur le Pont-Euxin, et à l'ouest jusqu'au pays des Odryses, qui devinrent ses alliés ou ses tributaires. Ce roi thrace , qui conservait les plus viles habitudes de la •barbarie, fmstra les aventuriers grec?^ d'une partie de leur solde. Tandis qu'ils séjournaient encore en Thrace, Sparte, qui commençait la guerre contre Artaxerxès, les prit à son service. Xénophon les conduisit par mer de Sélymbrie à Lampsaque : de là ils s'avancèrent juqu'à Pergame, en Mysie ; puis à Parthénium, sur les confins de la Mysie .et de la Lydie, qui fat le terme de leur expédition. Béduits afors à six mille , ils passèrent sous If commandement de Thimbron, l'un des gém^raux de Sparte, en 599. Suivant le relevé de Xénophon, dans l'expédition et la retraite, les Grecs parcoururent 1155 parasanges ou 54,650 stades en quinze mois (1). Non?

(i) Xénopb., Anab., VII, 8, p. 325, éd. Didol. Xénophon rédigeant son travail sur des noies nécessairement fort courtes, après un long espace de temps, s*est-il trompé 'D»»!* fautes se sont-elles glissées dans son texte? CTest ce qu'il est diQicile de décider.

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ZYCms dû repixxlaire ces chiffres, dont plusieurs sont évidemment erronés; la durée de l'expédition et de la retraite, en particulier, fut de deux ans moins quelques jours.

L'expédition et la retraite des Dix milie est rnn des grands faits de l'histoire aa» cienne, et par eUe-même et par ses conséquences. Le caractère des Grecs, à la limite précise du cinquième et du quatrième siècle, s'y révèle d'une manière plus éclatante que nuUe part ailleurs. Ces Dix mille ne sont que des mercenaires avides et pUljurds; mais lis sont doués d'une fermeté de caractère, d'une énergie de volonté, d'une puissance de suivre la même idée jusqu'à ce qu'elle ait reça la pleine exécution, vraiment admirables. Â ces qualités, ils joignent une disciplliie et une tactique qui l'emportent sur celles de tous les contemporains ; une science militaire qui ne s'arrête pas aux généraux, mais qui descend jusqu'aux of&ci^s et qui assure à un corps de troupes grecques l'inappréciable avantage de ne jamais manquer, au milieu du danger et de l'imprévu, d'une direction intelligente. Enfin, le sentiment religieux , demeuré parmi eux dans toute sa puissance , même au milieu de la vie d'aventuriers et quelquefois de brigands, est un principe de confiance et d'enthousiasme. Les. chefs des Dix mille ne commencent pas un^ seule marche, n'engagent pas le plus petit combat, sans avoir persuadé au soldat que les dieux lui seront favorables. Quiconque disposera d'une manière c(mstante d'une armée, même médiocre, composée de pareils hommes, ne trouvera pas un seul peuple dans tout rOricnt qui lui résiste; et, dans l'Occident, il ne rencontrera que les Romains qui puissent arrêter ses conquêtes.

L'expédition et la retraite des Grecs engagés au service de Cyrus fixa les regards de la Grèce avant même qu'elle fût terminée, et, quand elle eut pris fin, de l'Occident tout entier. A la publicité que lui avaient donnée les récits, plusieurs relations contemporaines, entre autres celle de Xénophon, joignirent bientôt l'érlat. Treize mille Grecs avaient, sur le champ de bataille, soutenu l'effort de quatre cent mille Perses , et enfoncé deux fois les corps qui leur étaient opposés. Dix mille Grecs avaient parcouru huit cents lieues de pays persan (1), résistant k la fois à la force et à la perfidie. Et cela était su en Grèce, même des enfants; cela était répété dans tous les discours publics et dans toutes les conversations. La retraite des Dix raille révéla donc le secret de la faiblesse de l'empire perse. S'il y avait eu la moindre intelligence et la moindre énergie dans le gouvernement du grand roi, les événements auraient pris un tout autre cours. Les Cardnques, les Chalybes, les Thraces de Bithynie, étaient trois peuples d'une vigueur corporelle, d'une bravoure et d'une férocité prodigieuses : on pouvait en tirer un parti infini. Il eûtsuiïl à Tissapherne, à Tiribaze, à Pharnabaze, de joindre l'emploi intelligent des forces régulières de l'empire à la résistance spontanée de ces intrépides barbares, pour écraser les Grecs; et, s'ils eussent péri, il ne fût veste de leur

(t) Nous comptons ici de Gunaxa à Ciirysopolis.

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entreprise que la renommée d'une grande témérité punie. Il fallait donc qae la Perse employât jusqu'à son dernier homme et à sa dernière darique pour obtenir ce résultat. Loin de là , les satrapes attaquèrent les Grecs avec mollesse et sans suite: nulle part ils ne se trouvèrent en force pour les charger au passage le plus diûicilei au moment le plus critique. Entre vingt autres, quelle occasion perdue que celle du passage du Centritèsl On voit dans Xénophon que les Grecs devaient y périr jusqu'au dernier. Mais les satrapes , travaillant toujours pour eux et pour leur gouvernement, se ménageant toujours, se rejetèrent l'un à l'autre la tâche de détruire l'ennemi, et se bornèrent à lui faire éprouver des pertes partielles. Ces échecs se perdirent dans une gloire immense qui resta seule. Il demeura comme axiome dans la politique du temps que si dix mille Grecs avaient résisté aux forces de toute la Petse , trente mille Grecs devaient la subjuguer. De là les expéditions deDercyllidas, d'Agésilas, d'Alexandre. A force d'adresse et d'argent, les Perses parvinrent à détourner les deux premiers coups: ils succombèrent sous le dernier, quand la vigueur des rois Macédoniens eut réduit à l'impuissance l'intrigue et la corruption. La conquête d'Alexandre est le produit direct de l'expédiUcm des Dix mille, quoiqu'elle n'en soit pas le résultat immédiat.

Nous avons dû , avant tout , nous occuper de cette expédition dans les rapports qu'elle a avec les intérêts généraux, avec la politique générale de la Grèce et de la Perse. Mais elle peut être considérée encore sous d'autres points de vue, et donner lieu à des remarques importantes , quoique plus particulières.

La retraite des Dix mille est un des faits qui , par quelques côtés , honorent le plus l'humanité et qui la grandissent : dai)s aucune autre circonstance n'éclate davantage la puissance de la volonté de l'homme sur le monde extérieur : dans aucune autre circonstance, les événements ne sont maîtrisés si longtemps par une résolution et une intelligence si continues. Quant à l'art militaire, la retraite est un parfait modèle, un exemple proposé aux généraux , aux officiers , aux soldats de tous les âges. Dans les actes des Dix mille, il y a des qualités de discipline, de tactique, de stratégie, qui seront éternellement imitables, parce qu'elles sont Indépendantes des changements qui surviennent dans les armes et dans Fart militaire.

La retraite fournit les plus curieux renseignements sur lé principe et l'action da gouvernement de la Perse , et sur l'état des peuples soumis à sa loi. Les satrapies ne forment pas les parties d'un grand tout : ce sont des pays juxtaposés, mais non pas unis, qui n'ont entre eux aticun lien de religion, de civilisation, ni même à% gouvernement commun: il n'y a dans l'empire perse ni l'honneur et l'amour de la patrie coinmune, qu'on trouve dans la monarchie et la république ; ni l'unité et la rapidité d'action , comme dans un despotisme bien organisé; ni le robuste isolement, le vital égo'isme , comme dans la féodaUté : c'est le despotisme à l'état d'affoiblissement, de dissolution. Les satrapes servent mal, souvent même se révoltent , sans rien fonder de durable, pour eux ni pour leur famille; sans créer de force, d'indépendance, de résistance locale, à la place du gouvernement central brisé.

£Xp£bition d'agésilas en asib. 309

Quant à Taction du gouYernement perse sur la civilisation, elle est destructive. Les détails relatifs à Larissa et à Mespila, que nous avons rappelés plus haut, prouvent que les Perses avaient fait des déserts de villes qui étaient de grands centres de civilisation, sous la loi des Mèdes et des Assyriens. De plus, en explorant à la suite des Dix mille Pétat des Carduques , des peuples de l'Arménie, des peuples de la Colchide, du Pont, de là Paphlagonie, de la Petite^Phrygie, de la Bithynie, Ton voit que depuis la conquête de Cyrus, c'est-à-dire depuis cent cinquante ans , les Perses avaient laissé ces diverses nations dans l'état , soit barbare, soit même sauvage , où ils les avaient trouvées. Les Taoques et les Giialybes de l'Arménie, qui obéissent à Tiribaze, chantent et dansent à la vue de l'ennemi, massacrent impitoyablement leurs prisonniers, et emportent leurs têtes à la manière des sauvages. De même les Mossynœques du Pont, qui sont compris dans te royaume tributaire du prince Achœménide , parent du grand roi , logent dans des maisons de bois, ne connaissent le blé et le pain que comme un luxe, et les gardent comme des trésors; se nourrissent presque exclusivement de châtaignes; se peignent le corps et y gravent, au moyen du feu, de grossiers dessins; n'ont aucune idée du mariage et des lois de la pudeur (i). Le peu de civilisation que de loin en loin l'on rencontre sur le rivage entier du Pont-Euxin, a été apporté par les Grecs, et est concentre exclusivement dans leurs colonies. La civilisation ne prendra un second développement, une plus grande extension, qu'après la conquête d'Alexandre et de ses successeurs , qui , pour l'Asie Mineure comme pour l'Asie centrale, deviendra une délivrance de la barbarie, une ère nouvelle, une hnportation, par la guerre , des fécondes idées et des institutions de l'Occident.

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