‹ Précis de l'histoire contemporaineChapitre 58 sur 59 · PRÉSIDENCE DE M. J. GRÉVY · texte numérisé non relu

PRÉSIDENCE DE M. J. GRÉVY

M. Victor Lefranc, rapporteur. Messieurs, la commission nommée par l'assemblée, le 21 février dernier, avait été chargée par vous d'assister vos négociateurs, de recevoir les communications qui pourraient l'éclairer, de donner son avis, et de faire ensuite son rapport à l'assemblée.

Malgré les loyales revendications de responsabilité si nettement exprimées alors au nom du gouvernement, par M. le ministre de l'instruction publique, notre mission n'en demeurait pas moins douloureuse et moins redoutable. Offerte, chacun de nous a fait effort pour la décliner; imposée, nul n'a pu la repousser ; acceptée, nous avions tous à la remplir.

Choisi par la commission pour être son organe, je viens, non sans une profonde émotion, vous communiquer les pensées sous l'empire desquelles elle s'est trouvée unanime.

Cette unanimfté même est un signe de la ,gravité de la situation ; elle est aussi un témoignage du dévouement que cette situation inspire au patriotisme, c'est-à-dire à ce sentiment qui n'est connu tout entier que de ceux qui ont vu souffrir leur pays; car, messieurs, les douleurs de la patrie sont nôtres, bien plus que ses gloires. (Très-bien! trèsbien!)

M. le président du conseil des ministres, chef du pouvoir exécutif, et M. le ministre des affaires étrangères ont, sous nos yeux, conduit les négociations. Ils ont, chaque jour, rendu compte à la commission de l'assemblée des efforts qu'ils ont faits, des difficultés contre lesquelles ils ont eu à lutter, des résultats qu'ils ont successivement obtenus ou subis, des incidents qui ont bien des fois ravivé quelquesunes de nos espérances ou redoublé toutes nos angoisses.

Nous voudrions que l'assemblée tout entière, le pays tout entier eussent, comme nous, entendu ces récits et recueilli ces confidences. Le pays connaîtrait mieux encore les hommes qui le servent, et l'assemblée se raffermirait dans la confiance qu'elle leur a donnée. (Vive adhésion.)

Vos négociateurs ont successivement appelé nos préoccupations sur les deux questions capitales, c'est-à-dire sur les questions de territoire et sur les questions d'indemnité de guerre.

Nous ne devons pas vous communiquer à cette tribune tous les détails que nous avons ainsi recueillis, heure par heure, de la bouche de vos négociateurs; cette discrétion, commandée par les plus graves motifs, comprise à la plus simple réflexion, net pas le moins pénible de notre mission ; chaque conscience a son secret, et quelque unanime qu'ait été notre détermination, il y aurait un certain adoucissement pour chacun de nous à dire à ceux qui pensent d'ordinaire comme lui, ce qu'il a cherché, ce qu'il a sacrifié, et les impulsions auxquelles il a cédé.

Messieurs, l'assemblée, fera comme nous : et la France qui vous a donné sa confiance, le monde qui est attentif à vos malheurs, comprendront et approuveront notre réserve et la vôtre, après le dénoûment de cette lutte dont toutes les amertumes auront été pour nous, mais dont les plus pures gloires ne seront pas pour le vainqueur. (Très -bien! très-bien !)

Vous avez entendu hier la lecture des préliminaires de paix, signés par vos négociateurs, après avoir recueilli et obtenu l'avis unanime de votre commission, et de la convention spéciale qui prolonge l'armistice pour permettre la ratification du traité par cette assemblée.

Le gouvernement vous a soumis en même temps un projet de Toi portant ratification des préliminaires.

L'assemblée a renvoyé d'urgence, pour les graves motifs que vous connaissez, le projet de loi dans ses bureaux, qui, après de longues et vives discussions, ont nommé les mêmes commissaires, ajoutant ainsi à la preuve de confiance qu'ils leur avaient donnée la manifestation de leur assentiment.

Le rapporteur de la première commission s'est vu imposer encore ce nouveau fardeau. Il demande à l'assemblée de le soutenir dans l'accomplissement d'une tâche assurément au-dessus de ses forces et où il ne peut mettre que ce courage dû par les plus humbles aux intérêts de leur pays, à ces moments où les devoirs ne se comptent que par les sacrifices. (Marques générales d'assentiment.)

Vous ne me demanderez pas de relire ici les clauses du traité et de l'armistice, ni le texte du projet de loi portant ratification. Vous les avez eus sous les yeux. Il suffira de les considérer dans leur ensemble.

Il n'en est pas, en effet, d'un traité comme d une loi, surtout quand il est signé dans les circonstances où nous sommes. L'armistice est prolongé jusqu'au 12 mars, mais il peut être dénoncé le 3, et les hostilités, en ce cas, reprendraient le 6, en attendant la ratification, si elle n'était pas intervenue avant cette date. Il faut donc ne pas perdre un instant. De là l'urgence, commandée plus encore par la

situation de Paris et par le souvenir de nos prisonniers. (Mouvement.) De là l'impossibilité d'attendre les rapports et les débats sur les travaux de vos commissions sur l'état de la France. De là la nécessité de vous en remettre, comme toujours, à l'étude de vos commissions et aux résultats que vous connaissez bien, de travaux qui ne peuvent entrer dans le débat actuel que comme documents à consulter, et non comme éléments du débat lui-même.

D'un autre côté, la nature même de ces études n'en permet ni la publication, ni l'analyse. Enfin, les préliminaires d'un traité de paix, laborieusement et courageusement débattus par les négociateurs sont acceptés ou rejetés par le souverain ; ils ne sont pas amendés. Ils le seront dans le traité définitif, non-seulement dans le tracé des lignes territoriales, mais aussi dans les procédés de payement, dans les clauses relatives aux individus, aux propriétés, et surtout dans la marche de l'évacuation, qui ne laissera ni durer, ni s'étendre cet éparpillement des forces ennemies dans les pays occupés, qui peut être un des calculs de l'occupation hostile, qui serait la violation de l'esprit dans lequel doit se maintenir l'occupation après la paix.

Nous ne vous proposons non plus aucun changement au texte ou au préambule succinct du projet de loi. Nous conjurons l'assemblée de le voter tel qu'il est. Le patriotisme l'exige. Et la commission s'expliquerait peu votre confiance, si elle n'allait pas jusqu'à comprendre et accepter ce conseil.

Messieurs, il faut regarder ce qui est soumis à votre conscience en face, de haut et du fond de votre cœur. On souffrira, mais on verra la vérité, et on ira à elle. (Très- bien 1 très-bien !)

Je m'occupe d'abord des préliminaires de l'armistice, et je les examine à la fois au double point de vue des négociations dont nous vous devons compte, et du projet de loi sur lequel nous vous devons notre avis.

En portant votre attention sur les clauses relatives au territoire, la douleur que vous partagerez avec nous ne

vous rendra pas injustes envers les efforts accomplis et les dangers conjurés : ce serait là une faiblesse et une méconnaissance absolue de la réalité des choses.

Sans doute, nos frontières atteintes, notre Alsace, une partie de notre Lorraine, notre Metz arrachés à la vieille patrie, et surtout cet oubli du droit des populations, dont nous ne sommes pas responsables, ce sont là des sacrifices qui brisent le cœur de tout Français, et dont nous avons les premiers senti tout le poids et tous les déchirements.

Mais nous n"avons pu oublier, et vous n'oublierez pas les sinistres prévisions répandues dans le monde entier, les menaces formulées par l'ennemi, les craintes révélées par le cri de douleur de M. Keller ; l'Alsace, la Lorraine entière ; Metz, Belfort, tout était menacé ; vous avez, avec un intelligent patriotisme, refusé de sanctionner, pour ainsi dire, ces craintes dans toute leur étendue, en paraissant les partager, mais aujourd'hui, vous vous les rappellerez pour reconnaître que, si elles se sont réalisées dans une trop large mesure, celles qui ont été coujurées ne sont pas une médiocre consolation.

M. Keller. Je demande la parole.

M. le rapporteur. Le danger tout entier était réel, imminent: la trace visible en est restée sur la carte annexée au traité, où le tracé définitif vous montre que, grâce à d'énergiques efforts, les quatre cinquièmes de la Lorraine environ nous resteront avec sa capitale, et si Metz nous est ravi, Belfort nous est rendu (rumeurs à gauche) : c'est un point capital pour notre frontière de l'Est.

M. Bamberger. Je demande la parole.

M. le rapporteur Messieurs, à côté de cette limite imposée à nos pertes territoriales placez par la pensée le retour de nos armées prisonnières dans le pays à qui seront rendus tant de cœurs et tant de bras pour le travail, pour l'ordre et pour la défense de la patrie, et vous vous souviendrez avec moins de tristesse qu'une nation qui s'est honorée en se défendant, s'honore encore en reconnaissant qu'elle a été vaincue... (Interruption et murmures à gauche) et en ne

reculant pas devant les nécessités qu'impose la défaite. (Nouveaux murmures.)

Je supplie qu'on ne m'interrompe pas. Je suis seulement rapporteur en ce moment et n'ai pas le droit de répondre. Si mes sentiments personnels m'amènent à prendre la parole après la lecture du rapport, je le ferai; maintenant je continue :

Sans doute encore, Paris pénétré par l'armée ennemie dans une partie de son enceinte qui n'avait pas été conquise, c'est là une de ces douleurs qu'il est difficile de supporter, et qu'il est à peine prudent d'imposer; sans doute, cette France, plus lentement évacuée qu'elle n'a été envahie, et par les mêmes chemins qui verront deux fois cette tristesse, tout cela vous désole et nous a désolés : mais cette occupation est restreinte et momentanée : cette évacuation est largement échelonnée, elle le sera nreux encore par le traité définitif, et d'ailleurs, ces calamités et ces résignations, outre qu'elles étaient inévitables, ne doivent nous apparaître qu'à travers le souvenir des causes qui nous les ont infligées. Ces causes, nous ne les redirons pas; nous aimons mieux relever et garder les consolations que nous ont laissées nos derniers efforts. Il suffira de savoir et d'affirmer virilement que l'honneur de la France est sauf dans ce cruel traité. (Dénégations à gauche.) Comme dans la lutte terrible à laquelle il met fin, le vainqueur, messieurs, n'a jamais manqué l'occasion de rendre cet hommage à la France, et la France doit savoir se le rendre à elle-même.

M. Edgard Quixet. Je demande la parole.

M. le rapporteur. Si maintenant vous examinez les clauses relatives à l'indemnité de guerre, vous reconnaîtrez avec nous que les menaces et les calculs dont on les entourait allaient bien plus loin que celles qui se sont réalisées. Nous n'essayerons pas de contester, d'atténuer l'énormité de la somme exigée : l'Europe s'en étonne et s'en émeut déjà ; mais nous voulons vous dire qu'on n'atteindra pas le but qui l'a inspirée. On a voulu s'enrichir de nos dépouilles ; on a cru surtout nous désarmer indirectement en

nous vouant à l'impuissance. L'histoire donne quelque prix à l'abstention de toute tentative directe de ce genre sur la liberté, gardée par notre pays dans le gouvernement de ses forces et de ses ressources. (Mouvement à gauche.)

Mais il ne fallait pas non plus oublier qu'il serait plus indigne encore que téméraire d'accepter le fardeau et l'engagement qui nous sont imposés par cette stipulation immodérée, si nous nous savions impuissants aies supporter.

Mais, messieurs, nous pouvons espérer et promettre. Car, pour le présent, nous arrêtons ces ravages et nous commençons cette liquidation ; et, pour l'avenir, la France a des ressources à la hauteur de ses besoins, et des résolutions à la hauteur de ses épreuves... (Murmures à gauche), si elle sait joindre à la sagesse de son administration, à l'abnégation de son patriotisme, ces deux grands secrets de l'avenir, qui ne sont que les deux grandes leçons du passé : ne plus se jeter dans les révolutions, ne plus se réfugier dans le césarisme (Très-bien ! très-bien ! — Applaudissements), et assurer ainsi le travail, l'ordre et la liberté.

Le gouvernement de la république française, en signant cette paix, aura le droit de s'honorer de tout ce que de pareilles résolutions, loyalement et fermement pratiquées, peuvent créer de stabilité.

Une voix a gauche. De honte !

M. Thiers, chef du pouvoir exécutif. Que celui qui parle de honte se lève !

Un membre a gauche. La honte est pour ceux qui ont amené la situation !

M. l'amiral Saisset. Et pour ceux qui ne se sont pas battus !

M. le rapporteur. Cette signature est douloureuse, messieurs; l'âme se révolte avant de vous conseiller d'y souscrire, et ce n'est pas trop de toutes les forces de la conscience, pour examiner librement s'il est possible de l'éloigner de vous. Cela n'était permis, messieurs, qu'à la condition de vous engager â recommencer la lutte, ou à livrer la France entière à l'occupation indéfinie et illimitée

du vainqueur, sans autre consolation que de n'avoir pas donné notre consentement à un sacrifice cruel, mais que ce consentement même peut du moins limiter dans son étendue et dans sa durée.

Faut-il recommencer la lutte, après les désastres de nos armées, après les insuffisances de la levée en masse, après l'appel des forces à peine organisées du pays ? Ne serait-ce pas hasarder les dernières énergies de la France sans espoir de les voir triompher ? Xe serait-ce pas, pour couvrir, contre les conséquences fatales de leurs fautes, l'honneur de ceux qui nous ont perdus, ou même pour sauver le faux honneur de ceux qui reculent devant les responsabilités?... (C'est cela ! Très-bien ! Voilà la vérité !) Xe serait-ce pas jouer l'honneur même de la France, compromis dans le trouble possible de ces suprêmes convulsions du désespoir?

Pendant les négociations, messieurs, votre commission, après de cruelles angoisses, en face d'interrogations douloureuses, a deviné, chez vos négociateurs, la résignation patriotique qu'elle a cru devoir imiter et qu'elle était résolue à conseiller à l'assemblée.

Un mot suffisait pour cela ; nous n'avions qu'à refuser de signer les préliminaires de la paix et à laisser à l'ennemi le fardeau des ruines de la France, assez lourd peut-être pour l'écraser lui-même. (Très-bien ! sur divers bancs.) En nous dégageant ainsi, nous vous laissions le droit de démentir ou d'accepter cet acte de désespoir. Xous ne nierons pas que, dans certains moments de découragement, cette tentation ne soit entrée dans nos âmes.

Elle n*a pas été dissimulée à ceux qu'elle devait menacer autant que nous-mêmes. Mais, messieurs, l'armistice expirait, toute prolongation était péremptoirement refusée, les forts de Paris étaient occupés, l'enceinte désarmée : au loin, les armées ennemies étaient massées aux lignes extrêmes de l'armistice, en face de nos armées désorganisées (Réclamations à gauche), de nos populations tournées vers l'espoir de la paix.

Le bruit d'une agression nouvelle et générale serait arrivé

à cette assemblée avant l'avis de la rupture des négociations. Et votre commission, avec le pouvoir exécutif, serait venue vous soumettre un avis dont les conséquences auraient été déjà réalisées, un acte de désespoir devenu irréparable, et cela sans votre aveu, sans votre examen, et sans retour possible de votre part ; Paris et la France auraient été immolés avant d'être consultés.

Après la signature, messieurs, vous pouvez encore ne pas ratifier le traité de votre gouvernement, l'avis de votre commission, et les choses sont entières, car la France, au delà de la ligne de l'armistice, n'a pas changé de situation ; et, quant à Paris, les préliminaires signés et l'armistice prorogé, l'occupation est restreinte dans son étendue, et n'aura d'autre durée que celle que vous donnerez vousmême à votre délibération.

Après le refus de la signature, au contraire, vous n'auriez pu en reprendre les compensations, car, en laissant expirer l'armistice sans signer la paix, on exposait Paris à être occupé tout entier, Dieu sait avec quels désastres! et la France entière aurait été envahie, Dieu sait avec quelles ruines ! Les embarras de l'ennemi auraient été une consolation bien insuffisante à tant de sacrifices.

Nous n'aurions pu les vouloir, nous n'avons pas dû les conseiller aux négociateurs ; nous persistons à vous conjurer de les écarter de la France.

Ne désirons qu'une chose pour l'affermissement et l'apaisement de nos consciences, messieurs, c'est que cette paix ne soit désapprouvée que par ceux qui auraient osé décider la prolongation de la guerre. (Très-bien! très-bien!)

Délibérez donc, messieurs, et quel que soit le résultat de vos méditations, il sera digne de vous et de la France. Le courage n'est pas toujours dans l'obstination et le désespoir. Les nations et les assemblées ont, plus que les individus, le droit de se consoler avec leur passé et avec leur conscience; et la France, autant que toute autre nation, a pour devoir de réserver son avenir et sa mission dans le monde. (Nouvelles marques d'approbation.

Telles ont été les pensées qui ont soutenu vos négociateurs et votre commission dans la tâche douloureuse que votre confiance leur a imposée, et qui les soutiendront dans les amertumes qu'attire souvent l'accomplissement d'un devoir. Ces pensées soutiendront aussi les membres de cette assemblée dans les résolutions qu'ils auront à sanctionner par leur vote. Nul ne songera à s'abriter derrière une abstention, qui n'est que la désertion du devoir et la peur de la responsabilité.

En conséquence, la commission vous propose l'adoption du projet de loi. (Très-bien! très-bien! — Applaudissements.)

M. le président. La discussion est ouverte sur le projet de loi. La parole est à M. Edgard Quinet.

M. Edgard Quinet. Messieurs, ayant passé une partie de ma vie à suivre de près la politique de la Prusse et de l'Allemagne, je vous prie de m'accorderun moment d'attention ; je ne demande qu'un moment. (Parlez! parlez!)

Ceux qui désirent le plus ardemment la paix ont, ce me semble, un devoir à remplir ; ils se garderont bien de publier trop haut leurs intentions, car ils se mettraient ainsi à la merci du vainqueur. Toute négociation serait impossible si l'on admettait d'avance, sans examen, que la paix est le seul refuge de la France. La vérité, la raison, l'amour du pays exigent le contraire. Mesurons ce que pourrait encore un grand peuple que l'ennemi prétendrait pousser au désespoir. Je dis que les ressources de ce peuple sont encore immenses, et que plus d'une nation s'est relevée d'une situation pire que la nôtre.

Pour guérir les plaies de la France, une première condition est nécessaire : il faut que la France sache qu'elle est rentrée dans sa liberté et qu'elle ne peut plus en sortir; il faut qu'elle sache qu'elle porte encore en elle l'avenir du monde sous l'égide de la république... (Mouvements en sens divers.)

M. Victor Hugo. Je demande la parole.

M. Edgard Quinet .. Ses forces en seront doublées.

Maintenant, voyons ce que veut l'ennemi.

Après ses dures paroles, ses dures conditions, je crains que sa pensée secrète ne soit plus dure encore.

Jusqu'ici, les conquérants se contentaient de mettre la main sur un territoire, de s'en emparer par la force. Ils le gardaient s'ils le pouvaient. C'était le droit de la guerre. Aujourd'hui les prétentions de la Prusse sont toutes nouvelles. Après avoir saisi l'Alsace et la Lorraine, elle prétend faire voter, consacrer cette prise de possession par le suffrage universel. Ce qui n'est jusqu'ici qu'une déprédation deviendrait ainsi le droit consenti par les Français.

Ici se montre le secret, la pensée intime des puissances allemandes ; elles savent que tout ce qui n'est pas fondé sur les principes nouveaux inaugurés par la France est caduc. Elles veulent que la France se poignarde avec son suffrage universel. Faire servir une assemblée nationale à démembrer la nation, voilà le dessein de l'ennemi.

Ainsi l'esprit féodal allemand se vengerait de nos libres institutions démocratiques en faisant d'elles l'instrument de notre ruine. C'est là la pensée de la Prusse : obliger la France de se mutiler elle-même ; faire de la France un peuple tributaire de cinq milliards, à la manière des peuples asservis de l'antiquité !

Voilà le droit nouveau allemand, où se mêle la haine féodale à la haine de race. (Approbation à gauche.)

Mais, ces principes de mort, pouvons-nous y souscrire, et où chercherais-je le droit de livrer des populations qui ne veulent pas être livrées?

Vous le savez comme moi, une assemblée ne peut pas faire ce qu'elle veut; elle ne peut rien contre la force des choses. Or, s'il est une vérité consacrée, c'est que l'Alsace et la Lorraine font partie intégrante et nécessaire de la France.

Vous l'avez entendu dernièrement de la bouche de leurs représentants, cette terre d'Alsace et de Lorraine crie : Je suis France ! Je veux rester France 1 II n'appartient qu'à la force de soutenir le contraire. (Approbation sur plusieurs bancs.)

Mais le droit n'a rien à faire ici pour consacrer la démence et les impiétés de la force. (Bravos sur divers bancs.)

Pour moi, je l'avoue, je ne me sens pas le droit de dire à des compatriotes liés à nos destinées depuis' des siècles : Vous êtes Français comme moi, je vous ai toujours reconnus Français, et maintenant, aujourd'hui ou demain, vous allez cesser de l'être, vous deviendrez Prussiens, Allemands, que sais-je ! tout ce que l'on voudra; cela est absurde; mais pourtant cela sera en vertu de mon vote et de mon libre arbitre.

Eh bien, messieurs, ces paroles, je ne puis les prononcer; personne ne m'a donné le droit de les prononcer, parce qu'elles contiennent en elles une indignité et une impossibilité. (Approbation à gauche.)

Voilà pour le fond de la question. Venons maintenant aux prétextes.

Sur quoi -se fonde l'Allemagne pour s'attribuer, dans le butin, l'Alsace et la Lorraine ? C'est, dit-elle, que ces provinces lui sont nécessaires pour la couvrir contre une agression future de la France.

Or, ce prétexte se détruit lui-même à mes yeux. Il n'est pas vrai que dans la constitution actuelle de la France et de l'Europe, l'Alsace et la Lorraine soient des positions agressives contre l'Allemagne.

Cela a été démontré avec une évidence funèbre dans cette dernière guerre : une armée française ne peut déboucher de Strasbourg sur l'autre côté du Rhin, sans avoir aussitôt derrière une armée prussienne sur la Saar ; dès leurs premiers pas de l'autre côté du Rhin, les Français seraient plus loin de Paris que ne le seraient les Prussiens. Il est donc certain que l'Alsace et la Lorraine ne sont pas aujourd'hui des positions offensives contre l'Allemagne.

Mais, la vérité, la voici : par les traités de 1814 et de 1815, les puissances allemandes ont pris contre la France toutes leurs précautions; elles ont ôfé à la France tout ce qui pouvait lui être ôté sans la détruire.

Souvent nous entendons répéter : L'Alsace et la Lorraine

sont des provinces intéressantes, mais songez à la France.

La question, messieurs, est ainsi mal posée ; ce n'est que la moitié de la vérité. Pour la rétablir dans son entier, il faut dire : l'Alsace et la Lorraine ne sont pas seulement deux provinces, elles sont les deux boulevards de la France : elles en sont les deux remparts ; ôtez-les à la France, et elle est ouverte à l'ennemi. Que la Prusse possède ces remparts, et la Prusse peut s'étendre à son gré dans la France centrale ; elle peut déborder sans trouver d'obstacles jusqu'à la Marne ; l'ennemi est maître chez nous ; il est à perpétuité sur le chemin de Paris; il tient la France à la gorge !

Est-ce là, je vous le demande, une paix? Non, c'est la guerre à perpétuité sous le masque de la paix. Si c'est là ce que demande la Prusse, il est donc bien vrai qu'elle veut, non pas seulement notre déchéance, mais notre anéantissement.

Or, c'est là ce que je ne signerai jamais ! Si le présent est funeste, sauvons au moins le lendemain : et nous ne le pouvons qu'en repoussant les préliminaires de paix qui détruisent à la fois le présent et l'avenir! ^Approbation sur plusieurs bancs à gauche.)

M. Thiers, chef du pouvoir exécutif. Et le moyen? et le moyen ?

Plusieurs memrres a droite. Oui, le moyen? Concluez! concluez!

M. le président. La parole est à M. Bamberger.

M. Bamberger Messieurs, député de la Moselle et Strasbourgeois de naissance, je viens vous adjurer de repousser le traité de paix, ou de honte, qui est apporté devant vous. Je serai bref; vos moments, on vous l'a déjà dit souvent, trop souvent peut-être, sont précieux; d'ailleurs, c'est un arrêt de mort que l'on présente à votre ratification et les longs discours ne conviennent pas aux mourants.

Ce traiié constitue, selon moi, une des plus grandes iniquités que l'histoire des peuples et les annales diplomatiques auront à enregistrer. Un seul homme, je le déclare

ASSEMBLEE NATIONALE DE FRANCE (187f). 285

tout haut, un seul homme devait le signer. Cet homme, c'est Napoléon III.

SUR UN TRÈS-GRAND NOMBRE DE BANCS. Oui I Oui, VOUS avez

raison.

M Bamberger. Un seul homme dont le nom restera éternellement cloué à l'infamant pilori de l'histoire. (Applaudissements prolongés.)

On membre a droite. Napoléon III n'aurait jamais signé un traité honteux! (Murmures et réclamations.)

Voix diverses. Qui dit cela? Le nom I Le nom de celui qui dit cela?

Le même membre. Galiani distria! (Bruit croissant.)

M. Haentjens. Il vaut mieux blâmer un souverain prussien qu'un souverain prisonnier de nos cruels ennemis. Ce n'est pas M. de Bismarck qu'on blâme en ce moment... (Interruptions diverses. — Bruit prolongé.)

M. Bamberger. Mon intention n'est pas de traiter la question au point de vue historique : d'autres, sans aucun doute, s'en acquitteront mieux que nous. (Nouvelles interpellations. — M. Conti et M. Gavini prononcent des paroles que nous n'entendons pas.)

Plusieurs membres à M. Conti. A la tribune ! à la tribune ! Allez dire cela à la tribune !

M. Conti monte à la tribune, au milieu d'une vive agitation.

M. Jules Simon, ministre de l'instruction publique, s'adressant à M. Conti. Parlez ! parlez donc ! Osez défendre l'auteur de toutes nos catastrophes !

M. Langlois se dirige du côté de la tribune.

M. le président. Monsieur Langlois, veuillez reprendre votre place. "

M. le général Ducrot prononce avec animation quelques paroles qui n'arrivent pas jusqu'à nous.

M. Conti. J'ai été provoqué à porter... (Interruption.)

M. Gàvini. Vous avez poussé M. Conti à la tribune, laissez-le donc parler !

M. Jules Simon. Oui, oui, qu'il dise donc quelque chose

que d'honnêtes gens puissent entendre! Bruit général.)

M. le président. Je supplie l'assemblée de vouloir bien écouter.

Un membre de la gauche. Je demande la parole.

M. le président. Vous n'avez pas la parole.

Je conjure l'assemblée de garder le calme que commande une si grave et si douloureuse discussion. (Très-bien I trèsbien!)

M. Bamberger cède-t-il la parole à M. Conti?

M. Bamberger. Je la cède provisoirement, monsieur le président, et en réservant mon droit. «Oui ! oui ! très-bien !)

M. le président, à M. Conti. Vous avez la parole.

M. C nti. J'ai été provoqué à porter à cette tribune la protestation que je voulais faire de ma place contre les paroles prononcées par l'honorable préopinant. ( Rumeurs.)

Cette protestation, je n'hésite pas à la renouveler; je le ferai avec conviction et avec courage. (Bruyantes interruptions. — Parlez! parlez!)

M. le président. Messieurs, puisque vous exigez que l'orateur parle, ayez la patience de l'écouter.

M. Conti. Cette protestation, je n'hésite pas à la renouveler, et j'espère qu'elle retentira dans le pays tout entier, si ici elle n'est pas accueillie par tout le monde avec une égale faveur. (Nouvelles interruptions.)

Messieurs, dans un débat si douloureux, si poignant, je ne m'attendais pas à des diversions passionnées (Ah ! ah! , à d'injustes récriminations contre un passé auquel plusieurs d'entre nous se rattachent. (Allons donc! allons donc 1 — Non ! non!)

Vous dites non ! Est-ce qu'il n'y a pas ici beaucoup de nos collègues qui, comme moi, ont prêté serment à l'empire?... (Bruyantes réclamations) qui, comme moi, l'ont servi avec dévouement, et qui, certainement, ne voudront pas répudier leur passé? Nouvelles et bruyantes réclamations.) *

Un membre. Et l'empereur, est-ce qu'il n'avait pas prêté serment à la république?

M. Dufaure. ministre de la justice. Je demande la parole.

M. Gavini. Je proteste avec M. Conti... (Le bruit couvre la vois de l'orateur.)

M. le duc deMarmier. Un serment forcé n'oblige jamais. (Bruit confus.)

M. Conti. Messieurs, j'étais venu ici dans un esprit de conciliation et de patriotisme associer ma responsabilité à la vôtre. (Exclamations et murmures. — Plusieurs membres se lèvent et adressent à l'orateur des paroles qui ne parviennent pas jusqu'à nous.)

M. le président, s'adressant aux interrupteurs. Messieurs, veuillez vous asseoir, vous n'avez pas la parole.

Continuez, monsieur Conti.

Plusieurs membres. Non ! non ! Assez ! assez !

M. le président. Encore une fois, veuillez ne pas interrompre, ou je serais contraint de vous rappeler à l'ordre. (Très -bien!)

M. Conti. Je disais que, dans un profond esprit de conciliation, j'étais venu, comme la plupart d'entre vous, apposer ma responsabilité au bas de l'acte que nous sommes obligés de souscrire.

Oui, je crois que l'heure de la paix est venue, que le moment est venu de panser nos plaies, de guérir nos maux ; mais à une amertume déjà si grande, pourquoi venir en joindre une autre; pourquoi voulez-vous m'empècher d'attester mes convictions les plus intimes et les plus sincères ? (Vives interruptions. — Assez! assez!)

M. Gavini. Protestez contre la violence qui vous est faite et descendez de la tribune.

M. le président. M. Gavini, vous n'avez pas la parole.

M. Conti. Ces interruptions ne me feront pas descendre de la tribune... car je viens défendre des principes, je viens défendre mon pays (Exclamations), tout ce qu'il a honoré. N'est-ce pas assez d'avoir à voter la mutilation de son pays, faut-il encore retrancher de son histoire quelques années glorieuses et dont la prospérité ne sera pas oubliée t

(Vives réclamations et murmures sur un grand nombre de bancs.)

M. Vitet. Allons donc! glorieuses. Dites honteuses.

M. Conti. Laissez-moi tenir ce langage. Vous me répondrez... (Assez ! assez !)

Vos récriminations... (Bruit.)

M. Gayini. Protestez, et descendez de la tribune. Puisqu'on refuse de vous entendre, ne prolongez pas davantage ce douloureux incident. Nous nous joignons à vous.

M. Conti. Avant de descendre de cette tribune, je dirai ce que j'ai à dire. En attaquant le gouvernement que je défends, vous incriminez la France elle-même qui l'a fondé et soutenu par une série de plébiscites. (Bruit général.)

Oui, messieurs, ce gouvernement pour lequel vous n'avez pas assez d'injures... (Nouveaux cris : Assez ! assez!)

M. le marquis de Franclieu. Descendez de la tribune; les bourreaux n'ont pas le droit d'insulter les victimes.

M. Conti. Vous me faites souvenir... (Assez 1 assez!)

M. Haentj'ens. Descendez de la tribune.

M. Conti. Je n'en descendrai pas, je ne subirai pas cette violence, je dirai toute ma pensée. (Assez ! assez!)

Est-ce donc là la liberté, que vous voulez nous donner? (Assez ! assez!)

Messieurs, en 18b6, l'honorable chef du pouvoir exécutif disait... (Bruit général.

M. le marquis de Franclieu. Nous ne voulons pas vous entendre.

M. Wilson. Il est dommage que Napoléon III lui-même ne soit pas là !

M. Conti. Après la guerre de Crimée... (Aux voix! aux voix ! Agitation croissante.)

M. le duc de Marmier. M. Bamberger avait la parole. Pourquoi ne reprend-il pas son discours ?

M. le président. M. le duc de Marmier, veuillez garder le silence.

Messieurs, voulez-vous permettre à votre président de présider la séance. (Écoutez! écoutez !;

M. Bamberger remonte à la tribune à côté de M. Conti, et sa présence y est accueillie par des applaudissements.

M. le président. Vous n'avez pas la parole en ce moment, monsieur Bamberger; veuillez descendre de la tribune.

M. Victor Hugo remplace à la tribune M. Bamberger qui en est descendu. — Des applaudissements éclatent sur plusieurs bancs.)

Voix a gauche. P&rlez, monsieur Victor Hugo.

M. le président. Si un pareil bruit continue, vous me mettrez dans la nécessité de suspendre la séance. (Le silence se rétablit.)

Vous avez demandé que M. Conti montât à la tribune. (Non ! non! — Si !)

M. Dufaure, ministre de la justice. Ce n'était pas pour faire un discours et une apologie.

M. Conti. Je comprends bien : c'est toute la mesure de la liberté que vous me laissez? Je ne puis (Interruptions diverses) pas répondre à toutes les interpellations qui me sont adressées; cependant... (Tumulte.)

M. le ministre de la justice. — Ne nous faites pas perdre notre temps. M. Bamberger ne vous a pas cédé la parole pour cela.

M le président. Si l'assemblée voulait faire silence, elle permettrait au président d'entendre l'orateur, et il l'aurait déjà ramené à la question, dont il lui a paru s'écarter. Je laisse la parole à M. Conti... (Non! non! — Vives protestations.)

M. Conti. Je ne veux pas... (De nouvelles interpellations sont adressées de divers côtés à l'orateur, au milieu d'un bruit confus.)

M. Schœlcher. Levez la séance, monsieur le président.

Un membre. Les Prussiens sont cbez nous, messieurs, hâtons- nous. (Le bruit persiste.)

M. le président Je laisse la parole à M. Conti, à qui je ne peux la retirer sans qu'il se soit mis en infraction au règlement. Je ne la lui laisse qu'à la condition qu'il se ren-

fermera strictement dans la question et qu'il ne provoquera pas les émotions de cette chambre. Mouvements en sens divers.)

M. Conti. Je ne mérite pas le reproche indirect que M. le président m'adresse. Je ne me suis pas écarté de la question; ce sont les orateurs qui m'ont précédé qui s'en sont écartés en faisant allusion à des faits qui ne sont pas en cause. Exclamations et protestations nombreuses et bruyantes.)

M. Vitet. Comment! qui ne sont pas en cause! Ils sont bien la cause de la guerre.

M. Conti. Après m'avoir obligé de monter à cette tribune pour répondre à des accusations inouïes, vous m'opprimez par vos interruptions et vous attaquez de tous côtés avec une violence sans exemple l'empire que j'ai servi, que je vénère et que j'ai bien le droit de défendre. Je disais tout â l'heure qu'à une certaine époque... (Interruption.)

Un membre. C'est pour le Moniteur que l'orateur parle, car on ne l'entend pa3.

M. Conti. Je parle pour que la France m'entende, et elle m'entendra. (Vives réclamations.)

Uni voix a droite. Elle ne vous entendra pas. (Bruit.)

M. le comte de Boi'HET. Nous demandons la clôture de l'incident.

M. Conti. Je n'ai jamais vu dans une assemblée une pareille intolérance. (Nouvelles exclamations.)

M. Cochery. C'est de l'indignation!

M. Dufaure, ministre de la justice. "Et quand M. Thiers vous recommandait la paix, vous avez été sur le point de l'arracher de la tribune!

Plusieurs voix a gauche. La déchéance 1 la déchéance 1

M. Paul Bethmont. Il n'y a qu'un moyen de clore l'incident, c'est de prononcer la déchéance de l'empereur Napoléon et de sa dynastie. (Oui ! oui !)

(Un grand nombre de députés se lèvent en criant : La déchéance ! la déchéance !)

M. Target monte à la tribune pour remettre sur le bu-

reau une.proposition. Sur l'invitation de M. le président, il en descend aussitôt.

Voix nombreuses. La déchéance ! la déchéance !

M. le comte de Bouhet. Descendez de la tribune, monsieur Conti, ce sera plus sage que de prolonger cet incident.

M. le président. Monsieur Conti, vous n'avez eu la parole que par une concession de M. Bamberger qui était à la tribune et pour donner une explication personnelle ; votre explication étant épuisée, je vous engage à descendre de la tribune. (Oui ! oui!)

M Conti. Je ne puis que céder à l'intolérance de la chambre, et puisque la parole m'est refusée, je descends de la tribune (Exclamations diverses. — De vives interpellations sont adressées à M. Conti par plusieurs membres pendant qu'il retourne à sa place.)

M. lf. président J'invite la chambre au calme et au silence. Si l'agitation qui régne eu ce moment ne s'apaise pas, je serai obligé de suspendre la séance.

Sur divers bancs. Oui! oui! vous ferez bien! — Suspendez la séance !

M. Langlois. Votons la déchéance des Bonaparte. (Oui! oui ! la déchéance!1)

Un grand nombre de membres se lèvent en criant : La déchéance! la déchéance! (Agitation générale et tumultueuse.)

M. le président. Puisque le calme ne se rétablit pas, je vais suspendre la séance pendant un quart d'heure. (Marques nombreuses d'approbation.)

(M. le président se couvre et la séance est suspendue à deux heures moins dix minutes ; elle est reprise à deux heures et un quart.)

M. le président. Je prie l'assemblée de ne plus se laisser distraire par des émotions, quelque légitimes qu'elles soient, du sentiment de gravité et de calme douloureux <|iii doit présider à cette délibération. Très-bien! très • bien!

Je donne la parole à M. Target pour une motion, d'ordre. M. Target. L'assemblée doit être impatiente de repren dre la discussion du douloureux traité; mais, avant de don- Ber suite à l'incident qui vient de se produire, je propose la motion suivante :

« L'assemblée nationale clôt l'incident, et dans les circonstances douloureuses que traverse la patrie et en face de protestations et de réserves inattendues, confirme la déchéance de Napoléon III et de sa dynastie déjà prononcée par le suffrage universel, et le déclare responsable de la ruine, de l'invasion et du démembrement de la France. » (Acclamations prolongées.)

Out signé : MM. Target, Bethmont, Jules Buisson, René Brice, Ch. Rolland, Talion, le duc de Marmier, Pradié, Ricard, Girard, Lambert de Sainte-Croix, TVilson, Ch. Alexandre, Baragnon, Léon Say, Victor de Laprade, Louis Viennet. Farcy, F. Dupin, Marcel Barthe, comte d'Osmoy, Wallon, Ch. Rive, comte de Brettes-Thurin, VUlain.

(Les membres des diverses parties de l'assemblée se lévent en applaudissant et en criant: Très-bien! très-bien! Bravo ! bra

M. Conti. Je demande la parole.

M. Gavini. Messieurs... (Non! non 1 c'est voté!) Ayez au moins le respect des minorités! (Interruptions diverses.)

Je dois protester de toutes les forces de mon âme (nouvelles et plus bruyantes interruptions) contre la proposition. (Assez ! assez !) Cette assemblée n'a pas le droit de prononcer sur la question qui lui a été présentée; élue pour une mission spéciale, elle n'est pas constituante. (Réclamations.)

Nouveaux cris : Aux voix ! aux voix ! M. Gavini. Le suffrage universel seul peut détruire l'œuvre qu'il a édifiée par quatre plébiscites solennels ; faites appel au suffrage universel, si vous l'osez (Aux voix ! aux

LSSEMBLEE .NATIONALE DE FRANCE I87i 293

voix 1), et alors, lorsque le peuple aura prononcé, bien criminel sera celui qui ne se soumettra pas à sa volonté, seule souveraine. (Aux voix ! aux voix ! — Le bruit couvre la voix de l'orateur.)

Je proteste contre la proposition.

M. de Tillancourt. Aux voix et à l'ordre!

M. le marquis de la Rochejaquelein Le peuple a prononcé en nous envoyant ici.

(M. Gavini descend de la tribune au milieu des cris : Aux voix ! — A l'ordre ! Une vive agitation règne dans l'assemblée )

M. le président. La proposition est la clôture de l'incident.

On a demandé le scrutin public sur cette proposition.

De toutes parts. Non ! non ! c'est inutile.

M. Conti. Vous ne permettez pas de la discuter.

M. Cochery, s'adressant à MM. Conti et Gavini. Vous froissez tous les sentiments de l'assemblée, et à quel moment ! (Bruit général.)

M. Thiers, chef du pouvoir exécutif. Donnez la parole à M. Conti. Non ! non ! — Oui !)

Monsieur le président, donnez-leur la parole pour qu'ils justifient les fautes de l'empire.

Plusieurs membres. Oui ! oui ! qu'ils le fassent s'ils l'osent!

M. Thiers monte â la tribune au milieu des applaudissements de l'assemblée.

M. le président. La parole est à M. Thiers, chef du pouvoir exécutif.

M. Thiers, chef du pouvoir exécutif. Messieurs, je vous ai proposé une politique de conciliation et de paix, et j'espérais que tout le monde comprendrait la réserve et le silence dans lesquels nous nous renfermons à l'égard du passé. Mais lorsque ce passé se dresse devant le pays... (Vive adhésion. Bravos et applaudissements.)

M. Conti. Je demande la parole.

M. lk chef de pouvoir EXÉCUTIF. Lorsque ce passé sem-

ble se jouer de nos malheurs dont il est l'auteur (Oui! oui!

— nouveaux bravos) et le jour où le passé se dresse devant nous quand nous voudrions l'oublier, lorsque nous courbons la tête sous ses fautes, permettez-moi de dire sous ces crimes Oui ! oui ! c'est vrai I), savez-vous ce que disent en Europe les princes que vous représentez — je l'ai entendu de la bouche des souverains — ils disent que ce n'est pas eux qui sont coupables de la guerre, que c'est la France: ils disent que c'est nous. Eh bien ! je leur donne un démenti à la face de l'Europe. (Applaudissements.) Non, la France n'a pas voulu la guerre. (Non ! non !) C'est vous qui protestez, c'est vous qui l'avez voulue. (Oui!)

(M. Conti. au pied de la tribune, adresse à l'orateur des parol-s qui sont étouffées par les cris : N'interrompez pas!

— A l'ordre ! à l'ordre ! — Plusieurs représentants, au pied de la tribune, interpellent vivement M. Conti.)

M. le président. J'engage MM les représentants à s'éloigner du pied de la tribune et à prendre leurs places ; c'est une condition du silence et de l'ordre dans la discussion. (C'est vrai ! — Très bien!)

M. Thiers, chef du pouvoir exécutif. Vous avez méconnu la vérité. Elle se dresse aujourd'hui devant vous, et c'est une punition du Ciel de vous voir ici obligés de subir le jugement de la nation, qui sera le jugement de la postérité. (Oui ! oui ! Vifs applaudissements.)

Eh bien ! vous venez soutenir ici l'innocence du maître que vous serviez. Je respecte toujours toutes les douleurs ; ce n'est pas l'individu que j'attaque.

M. Conti. Il n'y paraît guère 1

M. le chef du polvûir exécutif. Mais vous voulez soutenir ici l'innocence du maître que vous avez servi. Si l'assemblée écoute mon conseil, elle vous laissera la parole.

Eh bien ! venez parler des services rendus à la France par l'empire; il en est beaucoup de nous ici qui vous répondront à l'instant même. (C'est vrai ! très-bien !)

Si l'assemblée veut clore l'incident (Oui ! oui !) ce sera plus sage et plus digne. (Assentiment.) Mais si elle ne veut pas

ASSEMBLEE NATIONALE DE FRANCE 1871 20b

clore l'incident, je supplie de laisser parler à cette tribune les représentants de l'empire.

Je n'ajoute plus qu'un mot : quant au droit national, vous dites que nous ne sommes pas une constituant. Mais il y a une chose qui ne fait pas question, c'est que nous sommes souverains. (Oui ! oui ! souverains !)

Savez-vous pourquoi? C'est que depuis vingt ans c'est la première fois que les élections ont été parfaitement libres (Acclamations) et que le pays a pu dire librement sa volonté. (Réclamations de M. Conti et de M. Gavini.)

M. Ducuing, s'adressant à MM. Conti et Gavini. La preuve, c'est que vous avez été nommés !

M. le chef du pouvoir exécutif. La clôture de l'incident, c'est ce qui serait le plus digne. (Oui! oui !) Mais si la clôture ne prévalait pas, écoutez alors ceux qui voudraient venir se justifier; nous leur répondrons. Pour moi, je demande la clôture de l'incident. (Vive adhésion. — Très- bien ! — L'ordre du jour I)

M. Conti. Vous voulez étouffer la discussion, c'est ainsi que vous procédez. Je demande la parole pour connaître la proposition qui a été faite. (Exclamations nombreuses.)

M. le président. La clôture de l'incident a été demandée...

M. Louis Blanc Je demande la parole.

Cris nombreux. La clôture ! la clôture!

M. le président. La clôture de l'incident ayant été demandée, je dois la mettre aux voix.

Il m'a été remis une demande de scrutin de division. (Exclamations I)

Les auteurs de la demande de scrutin persistent-ils ? vXon 1 non I)

M. Paul Bkthmont. Votons par acclamation !

M. le président. Je mets aux voix la clôture de l'incident dans les termes où elle a été proposée, et que voici :

u L'assemblée nationale clôt l'incident, et dans les circonstances douloureuses que traverse la patrie, en face de protestations et de réserves inattendues, confirme la dé-

chéance de Napoléon et de sa dynastie déjà prononcée par le suffrage universel, et le déclare responsable de la ruine, de l'invasion et du démembrement de la France. ■ (Aux voix! aux voix !)

M. Conti. Je demande la parole. (Non ! non ! assez !)

M le président. Je mets aux voix la clôture de l'incident dans ces termes :

(La clôture est mise aux voix et adoptée à une très-grande majorité. — Quelques membres seulement se lèvent à la contre-épreuve; plusieurs autres s'abstiennent.)

M. Cochery. Je constate que cinq membres seulement se sont levés a la contre- épreuve.

M. Daniel WlLSON. Il y en a eu six: pas un de plus. Je demande que cela soit constaté au Moniteur.

Un membre de la droite. Il y a eu des abstentions.

M. le président. M. Bamberger a la parole. (M. Bamberger remonte à la tribune, où sa présence est accueillie par les applaudissements d'une partie de l'assemblée.)

M. Bamberger. Messieurs, je vous remercie au nom de la députation de la Moselle et de la députation de la Lorraine tout entière ; je vous remercie, au nom de la députation de l'Alsace, des marques de sympathie que vou3 voulez bien me donner à l'instant même. Je sais qu'elles se rapportent, non pas à moi, dont l'inexpérience de la tribune a été seule a provoquer l'incident, mais à tous mes collègues, dont, à l'heure qu'il est, la nationalité est menacée.

Je souhaite que ces applaudissements ne soient en quelque sorte qu'un écho anticipé de ceux que feront entendre l'Europe et le monde civilisé tout entier, alors que vous nous aurez rendu justice.

Je n'ai pas l'intention le moins du monde de traiter la question au point de vue historique.. (Légères rumeurs.) Non, messieurs, soyez tranquilles! . .. Pour ma part, l'histoire, en tant que renfermant des arguments en notre faveur, ne remonte pas avant 1789. Exclamations.)

Que les rois le veuillent ou ne le veuillent pas. je soutiens que c'est de cette époque que les peuples s'appartiennent à

eux-mêmes. Je viens de parler des rois; c'est qu'en effet, si nous étions dans une monarchie, nous n'aurions pas le droit de protester, nous dont la nationalité est menacée. Dans les monarchies, il existe, je le sais, entre. le souverain et les sujets une sorte de contrat qui paraît très-équitable, mais qui, grâce aux expédients... 'Bruit) de la Action diplomatique, dite constitutionnelle, devient trop souvent un contrat léonin, tout à l'avantage du monarque.

Ce dernier, qui n'est pas la nation, peut en disposer à son gré, l'administrer, la compromettre comme il l'entend. Mais, heureusement, nous sommes en république, ne l'oublions pas ; c'est la république, on Ta dit tout à l'heure, qui doit prononcer, et c'est en son nom que je demande que l'assemblée nationale, laissant la force triomphante agir à son gré, décline toute responsabilité et refuse sa signature; ce serait la perte de la république si elle consommait cette honte, je le dis, et ses ennemis le savent bien.

Si vous donnez votre approbation à ce projet de loi, vous commencez par rompre la première condition de stabilité du gouvernement républicain : c'est l'union qui doit exister entre les parties de la nation: or. en acceptant la séparation, vous rompez le faisceau d'intérêts communs sans lequel une république ne peut pas exister.

N'oublions pas que, sous cette forme de gouvernement, aucune partie de la nation ne peut être violemment distraite du pays sans que, par un vote sérieux et solennel, elle ait consommé sa propre déchéance, et encore vaut-il peutêtre mieux, dans ce cas. s'opposer à cette défaillance : c'est ce qui s'est passé aux Etats-Unis il y a quelques années.

Méditons cet exemple.

D'ailleurs, le plus souvent les droits imprescriptibles de la morale sont d'accord ici avec les intérêts du pays. Plus d'un, je le sais, compte prendre sa revanche: mais qui vous dit que dans dix ans, sous le prétexte que la France, incorrigible, veut prendre cette revanche, on ne vous demandera pas d'autres sacrifices, le reste de la Lorraine, par exem-

pie, et la Champagne, et d'autres provinces encore? (Assez ! assez !)

Vous murmurez, messieurs.

M. le président. On ne murmure pas, veuillez continuer votre discours.

M. Bamberger. Je dis que dans ces conditions un pays s'expose à voir tôt ou tard de nouvelles prétentions s'élever, et remarquez que dans une pareille éventualité, l'histoire, impitoyable comme le destin, vous opposerait votre vote de ce jour qui pèsera sur vous comme un remords et un juge ment sans réplique.

Et remarquez-le. vous compromettez les intérêts vul gaires, mais d'un ordre capital au point de vue agricole, manufacturier, financier. Je n'insiste pas sur ce point, parce que nous sommes parfaitement d'accord, mais n'oubliez pas, comme la dit, il y aune heure, M. Edgard Quinet, n'oubliez pas que la France va rester ouverte. A la moindre velléité d'indépendance, votre puissant ennemi, votre puissant voisin d'alors sera toujours là, et cette menace perpétuelle constituera votre châtiment, à moins que par un miracle nouveau vous n'ayez fait surgir une formidable chaîne de montagnes pour défendre la route de Paris. (Bruit.)

Enfin, ne l'oubliez pas, la plupart du temps tout se lie dans l'existence humaine, et la loi de la morale individuelle, comme celle de la morale générale, ne peut pas être enfreinte.

Qu'auriez-vous éprouvé, par exemple, si quelque politique bien avisé, appartenant à certaine école, était venu dire aux habitants de mon héroïque ville natale, à Strasbourg : * V)us êtes des niais, vous laissez écraser vos femmes, vos enfants, vos maisons, vos monuments, vos collections, et à un moment donné la France vous abandonnera, » et que Strasbourg bien avisé, ob issant à des conseils aussi pratiques, eût manifesté l'intention d'ouvrir ses portes à l'ennemi?... Vous lui auriez crié : « Au nom de ta patrie, dont toi Strasbourg, tu es la sentinelle avancée, tu n'as pas le

droit d'ouvrir tes portes aux Prussiens. Tu dois souffrir, tu dois périr, s'il le faut, pour retenir l'ennemi sous tes murs. »

Strasbourg n'a pas manqué à son devoir-; il s'est laissé écraser. Strasbourg s'est dévoué pour la France, et la France lui dit aujourd'hui : « Je suis vaincue ; je suis lasse ; je suis fatiguée. Tu es malheureuse, mais je souffre aussi, je ne puis rien pour toi, je te laisse à la Prusse. Tes enfanis deviendront des soldats prussiens qui combattront contre mes propres enfants ; le frère revêtu du képi combattra contre le frère revêtu du casque... »

Mais cette pensée fait bondir mon cœur d'indignation et le sang versé alors de cette manière impie retombera sur vos têtes.

Il y a des moments où une nation, tout comme un homme, se trouve placée entre un avenir plein de souffrances et un repos avilissant ; dans des cas de ce genre, une nation qui se respecte n'hésite pas ; elle se prépare à la douleur.

C'est ainsi que vous agirez, si vous ne voulez pas compromettre à la fois les droits imprescriptibles de la morale et de la justice, de même que vos intérêts les plus vulgaires, si vous ne voulez pas, surtout, braver le passé de la France qui vous engage, et le jugement de la postérité qui vous attend. (Approbation sur quelques bancs du côté gauche.)

M. le chef du pouvoir exécutif. Et les moyens?

M. le président. La parole est à M. Victor Hugo. (Mouvement d'attention.)

M. Victor Hugo. L'empire a commis deux parricides : le meurtre de la république en 1851, le meurtre de la France en 1871! Pendant dix-neuf ans, nous avons subi, — pas en silence ...

Plusieurs voix. Plus haut : on n'entend pas !

M. Victor Hugo. Je prie l'assemblée de me permettre de lui faire observer que si ma voix est faible ce n'est pas ma faute ; si elle peut m'accorder un peu d'attention, je lui en serai reconnaissant. (Parlez ! parlez 1)

Pendant dix-neuf ans, nous avons dû subir, — pas en si-

lence, — l'éloge officiel et public de l'« ffreux régime tombé ; mais, au milieu des douleurs de cette discussion poignante, une stupeur nous était réservée, c'était d'entendre ici, devant cette assemblée, bégayer la défense de l'empire devant le corps agonisant de la France assassinée. (Mouvement.)

Je ne prolongerai pas cet incident, qui est clos, et je me borne à constater l'unanimité de l'assemblée.

Quelques voix. Moins cinq !

M. Victor Hugo. Messieurs, Paris, en ce moment, est sous le canon prussien ; rien n'est terminé et Pari3 attend, et nous ses représentants, qui avons pendant cinq mois vécu de la même vie que lui, nous avons le devoir de vous apporter sa pensée.

Paris, depuis cinq mois, Paris combattant fait l'étonnement du monde ; Paris, en cinq mois de république, a conquis plus d'honneur qu'il n'en avait perdu en dix-neuf ans d'empire. (Bravo 1 bravo!

Ces cinq mois de république ont été cinq mois d'héroïsme. Paris a fait face à toute l'Allemagne ; une ville a tenu en échec une invasion; dix peuples coalisés ; ce flot des hommes du Nord qui, plusieurs fois déjà, a submergé la civilisation, Paris a combattu cela; 300,000 pères de famille se sont improvisés soldats.

Ce grand peuple parisien a créé des bataillons, fondu des canons, élevé des barricades, creusé -des mines, multiplié ses forteresses, gardé son rempart ; il a eu faim, et il a eu froid ; en même temps que tous les courages, il a eu toutes les souffrances. Les énumérer n'est pas inutile; l'histoire écoute. Plus de bois, plus de charbon, pas de gaz, plus de feu, plus de pain! Un hiver horrible; la Seine charriant 15 degrés de glace; la famine, le typhus, les épidémies, la dévastation, la mitraille, le bombardement. Paris, à l'heure qu'il est, est cloué sur sa croix et saigne aux quatre membres. Eh bien, cette ville, qu'aucune n'égale dans l'histoire, cette ville majestueuse comme Rome et stoïque comme Sparte, cette ville que les Prussiens peuvent souiller, mais qu'ils n'ont pas prise (Très-bien! très-bien!), Paris nous a

donné un mandat qui aurait son péril et qui ajoute à sa gloire, c'est de voter contre le démembrement de la patrie «Bravos sur plusieurs bancs de la gauche) ; Paris a accepté pour lui les mutilations, mais il n'en veut, pas pour la France.

Paris se résigne à sa mort, mais non à notre déshonneur iTrès-bien! très-bien!), et chose digne de remarque, c'est pour l'Europe en même temps que pour la France que Paris nous donne le mandat d'élever la voix.

Nous avons une double mission à remplir, qui est aussi la vôtre.

Relever la France, avertir l'Europe. Oui, la cause de l'Europe, à l'heure qu'il est, est identique à la cause de la France. Il s'agit pour l'Europe de savoir si elle va redevenir féodale; il s'agit de savoir si nous allons être rejetés d'un écueil à l'autre, du régime théocratique au régime militaire.

Car, dans cette fatale année de conciles et de carnage... (Oh! oh!)

Voix a gauche. Oui ! oui ! très-bien!

M. Adrien de Kerdrel. Vous avez devant vous un zouave pontifical mutilé au service de la France.

M. Victor Hugo. Je ne croyais pas qu'on pût nier l'effort du pontificat pour se déclarer infaillible, et je ne crois pas qu'on puisse nier ce fait, qu'à côté du pape gothique qui essaye de revivre, l'empereur gothique reparaît. (Bruit à droite. — Approbation sur les bancs de la gauche.)

Un membre a droite. Ce n'est pas la question!

Un autre membre a droite. Au nom des douleurs de la patrie, laissons tout cela de côté. (Interruptions.)

M. le président. Vous n'avez pas la parole.

Continuez, monsieur Victor Hugo.

M. Victor Hugo. Si l'œuvre violente à laquelle on donne en ce moment le nom de traité s'accomplit, si cette paix inexorable se conclut, c'en est fait du repos de l'Europe I (Assentiment à gauche.)

Il y a désormais en Europe deux nations qui seront re-

doutables : l'une parce qu'elle sera victorieuse, l'autre parce qu'elle sera vaincue. (Mouvement.)

De ces deux nations : l'une, la victorieuse, aura l'empire, la servitude, le joug soldatesque de la caserne, la discipline jusque dans les esprits, un parlement tempéré par l'incarcération des orateurs... (Mouvement.)

Cette nation, la nation victorieuse, aura un empereur de fabrique militaire, en même temps que le droit divin, l'ancien César byzantin doublé de César germain; elle aura la consigne à l'état de dogme, le sabre fait sceptre, la parole muselée, la pensée garrottée, la conscience agenouillée ; pas de tribune ! pas de presse ! Les ténèbres !

L'autre nation, la nation vaincue, elle, aura la lumière, elle aura la liberté ; elle aura non le droit divin, mais le droit humain ; elle aura la tribune libre, la presse libre, la parole libre, la conscience libre, l'âme haute ! Elle aura et elle gardera l'initiative du progrès et la clientèle des races opprimées! (Très-bien! très-bien !) Et pendant que la nation victorieuse, l'Allemagne, baissera le front sous son lourd casque de horde esclave, elle, la vaincue, sublime, la France, elle aura sur la tête sa couronne de peuple souverain. (Mouvement.)

De ces deux nations, l'une triomphante et sujette, l'autre vaincue et souveraine, laquelle faut-il plaindre? Toutes les deux! (Nouveau mouvement.)

Permis à l'Allemagne de se trouver heureuse et d'être fière avec deux provinces de plus et la liberté de moins. Mais nous, nous la plaignons; nous la plaignons de cet agrandissement, qui contient tant d'abaissement; nous la plaignons d'avoir été un peuple et de n'être plus qu'un empire 1 (Bravo! bravo! à gauche.)

Je viens de dire : l'Allemagne aura deux provinces de plus. — Mais ce n'est pas fait encore, et j'ajoute : Cela ne sera jamais fait. Jamais, jamais! Prendre n'est pas posséder. Possession suppose consentement. Est-ce que la Turquie possédait Athènes? Est-ce que l'Autriche possédait Venise ? Est-ce que la Russie possède Varsovie ? (Mouve-

ment.) Est-ce que l'Espagne possède Cuba? Est-ce que l'Angleterre possède Gibraltar ? (Rumeurs diverses.) De fait, oui ; de droit, non ! (Bruit.)

Voix a droite Ce n'est pas la question !

M. Victor Hugo. Comment, ce n'est pas la question !

A gauche. Parlez ! parlez !

M. le président. Veuillez continuer, monsieur Victor Hugo.

M. Victor Hugo. La conquête est la rapine, rien de plus. Elle est un fait, soit; le droit ne sort pas du fait. L'Alsace et la Lorraine — suis-je dans la question? — veulent rester France; elles resteront France malgré tout, parce que la France s'appelle République et civilisation; et la France, de son côté, n'abandonnera rien de son devoir envers l'Alsace et la Lorraine, envers elle-même, envers le monde.

Messieurs, il y a à Strasbourg, dans cette glorieuse Strasbourg écrasée sous les bombes prussiennes, il y a deux statues, à Gutenberg et Kléber. Eh bien, nous sentons en nous une voix qui s'élève et qui jure à Gutenberg de ne pas laisser étouffer la civilisation, et qui jure à Kléber de ne pas laisser étouffer la république. (Bravo ! bravo ! — Applaudissements.)

Je sais bien qu'on nous dit : Subissez les conséquences de la situation faite par vous. On nous dit encore : Résignezvous, la Prusse vous prend l'Alsace et une partie de la Lorraine, mais c'est votre faute et c'est son droit; pourquoi l'avez-vous attaquée? elle ne vous faisait rien; la France est coupable de cette guerre, et la Prusse est innocente.

La Prusse innocente 1... Voilà plus d'un siècle que nous assistons aux actes de la Prusse, de cette Prusse qui n'est pas coupable, dit-on, aujourd'hui. Elle a pris... (Bruit dans quelques parties de la salle.)

M. le président. Messieurs, veuillez faire silence. Le bruit interrompt l'orateur et allonge la discussion.

M. Victor Hugo. Il est extrêmement difficile de parler à l'assemblée, si elle ne laisse pas l'orateur achever sa

Si l'assemblée juge inutile de m'entendre...

De tous côtés. Non ! non ! — Parlez ! continuez !

M. le président. Monsieur Victor Hugo, les interruptions n'ont pas la signification que vous leur attribuez.

M. Victor Hugo. J'ai dit que la Prusse est sans droit Les Prussiens sont vainqueurs, soit, maîtriseront-ils la France! non! Dans le présent, peut-être; dans l'avenir, jamais! (Très-bien! — Bravo!)

Les Anglais ont conquis la France, ils ne l'ont pas gardée ; les Prussiens investissent la France, ils ne la tiennent pas. Toute main d'étranger qui saisira ce fer rouge, la France, le lâchera. Cela tient à ce que la France est quelque chose de plus qu'un peuple. La Prusse perd sa peine : son effort sauvage sera un effort inutile.

Se figure-t-on quelque chose de pareil à ceci : la suppression de l'avenir par le passé? Eh bien! la suppression de la France par la Prusse, c'est le même rêve. Non ! la France ne périra pas ! Non, quelle que soit la lâcheté de l'Europe. Non, sous tant d'accablements, sous tant de rapines, sous tant de blessures, sous tant d'abandons, sous cette guerre scélérate, sous cette paix épouvantable, notre pays ne succombera pas ! Non !

M. Thiers, chef du pouvoir exécutif. Non!

De toutes parts. Non ! non !

M. Victor Hugo. Je ne vote: ai point cette paix, parce que, avant tout, il faut sauver l'honneur de son pays; je ne la voterai point, parce qu'une paix honteuse est une paix terrible. Et pourtant, peut-être, aurait- elle un mérite âmes yeux, c'est qu'une telle paix, ce n'est plus la guerre, soit, mais c'est la haine. (Mouvement.) La haine contre qui? Contre les peuples? Non! Contre les rois. Que les rois recueillent ce qu'ils ont semé. Faites, princes : mutilez, coupez, tranchez, volez, annexez, démembrez ! Vous créez la haine profonde ; vous indignez la conscience universelle. La vengeance couve, l'explosion sera en raison de l'oppression. Tout ce que la France perdra, la révolution le gagnera. (Approbation sur plusieurs bancs à gauche.)

ASSEMBLÉE NATIONALE DE FRANCE (1871). 30o

Oh! une heure sonnera — nous la sentons venir — cette revanche prodigieuse. Nous entendons dès à présent notre triomphant avenir marcher à grands pas dans l'histoire. Oui, dés demain, cela va commencer : dès demain, la France n'aura plus qu'une pensée : se recueillir, se reposer dans la rêverie redoutable du désespoir, reprendre des forces; élever ses enfants, nourrir de sainte colère ces petits qui deviendront grands ; forger des canons et former des citoyens, créer une armée qui soit un peuple; appeler la science au secours de la guerre; étudier le système prussien comme Rome a étudié le procédé punique ; se fortifier, s'affermir, se régénérer, redevenir la grande France, la France de 92, la France de l'idée, la France de l'épée. (Très-bien ! trèsbien!)

Puis, tout à coup, un jour, elle se dressera ! Oh ! elle sera formidable ; on la verra d'un bond ressaisir la Lorraine, ressaisir l'Alsace !

Est ce tout? non! non! saisir, écoutez-moi, — saisir Trêves, Mayence, Cologne, Coblentz.

Sur divers bancs. Xon! non!

If. Victor Hugo. Écoutez-moi, messieurs. De quel droit m'empêchez-vous de parler, d'achever ma pensée?...

De toutes parts. Parlez ! Parlez!

M. Victor Hugo. De quel droit, je vous le demande, une assemblée française interrompt-elle l'explosion du patriotisme?

Plusieurs membres. Parlez ! Achevez l'expression de votre pensée.

If. Victor Hugo. Que l'assemblée prenne garde; elle est absolument intolérante.

De divers côtés Xon ! non ! — Parlez ! .

If. Victor Hugo. L'assemblée doit comprendre que des interruptions qui, sans motif aucun, sans aucun motif avouable, car je défie ceux qui m'interrompent de l'indiquer...

If. de Resseguier. Nous vous écoutons tous ; mais nous protestons contre l'esprit de conquête.

M. Victor Hugo. Vous ne connaissez pas encore ma pensée : de quel droit l'interprétez-vous? Je proteste hautement contre cette intolérance.

De divers côtés. Parlez ! On vous écoute 1

M. Victor Lefranc. Si l'on vous interrompt, c'est par suite d'une méprise.

M. Victor Hugo. On verra la France se redresser, on la verra ressaisir la Lorraine, ressaisir l'Alsace. (Ouil oui! — Très-bien!) Et puis, est-ce tout? Non... (Bruit.) Écoutezmoi donc, messieurs!

M. le président. Laissez l'orateur exprimer ses sentiments.

M. Victor Hugo. Est-ce tout? Non. Saisir Trêves, Mayence, Cologne, Coblentz, toute la rive gauche du Rhin... (Nouvelles interruptions.)

Messieurs, je parlerai et vous m'entendrez 1

Plusieurs membres. Parlez !

M. Haentjens. Finissez votre phrase!

M. Victor Hugo Je constate les violences qui sont faites à l'orateur à cette tribune.

M. Victor Lefranc Tout le monde veut vous entendre. Parlez !

M. Victor Hugo. Et on entendra la France crier : C'est mon tour ! Allemagne, me voilà ! Suis-je ton ennemie ? Non : Je suis ta sœur. (Très-bien 1 très-bien!) Je t'ai tout repris, et je te rends tout, à une condition : c'est que nous ne ferons plus qu'un seul peuple, qu'une même famille, qu'une seule république. (Mouvements divers.) Je vais démolir mes forteresses, tu vas démolir les tiennes. Ma vengeance, c'est la fraternité.

A gauche. Bravo! bravo!

M. Victor Hugo. Plus de frontières 1 Le Rhin à tous! Soyons la même république ; soyons les États Unis d'Europe; soyons la fédération continentale ; soyons la liberté européenne!

Et maintenant, serrons-nous la main, car nous nous gommes rendu service l'une à l'autre : tu m'as délivrée de

mon empereur, je te délivre du tien. (Bravo ! bravo! Applaudissements. — Sourires sur plusieurs bancs )

M. Tachard. Messieurs, au nom des représentants de ces provinces malheureuses dont on discute le sort, je viens expliquer à l'assemblée l'interruption que nous nous sommes permise au moment même où nous étions tous haletants, écoutant avec enthousiasme l'éloquente parole qui nous défendait.

Dans une période oratoire qui avait entraîné tous nos cœurs, parce qu'elle nous faisait entrevoir la réhabilitation de la France dans l'avenir, les noms de deux villes, ceux de Mayence et de Coblentz, ont été prononcés. A ce moment, notre cœur d'Alsaciens a répondu, mais en sens inverse de l'assentiment et de la sympathie.

Je demande, messieurs, à venir vous dire pourquoi : si nous sommes restés sous le poids d'une antithèse qui faisait revivre l'idée funeste des frontières du Rhin, la pensée de l'orateur n'a pas été suffisamment expliquée ; il faut qu'elle le soit. Si, au contraire, nous ne sommes pas victimes d'une erreur, si l'allusion à une conquête nous a été présentée comme une espérance, nous protestons.

Ces deux noms de Mayence et de Coblentz ont été prononcés naguère par une bouche qui n'était ni aussi noble ni aussi honnête que celle que nous venons d'entendre. Ces deux noms nous ont perdus, c'est pour eux que nous subissons le triste sort qui nous attend. Eh bien, nous ne voulons plus souffrir pour ce mot et pour cette idée. Nous sommes Français, messieurs, et, pour nous, il n'y a qu'une patrie, la France, sans laquelle nous ne pouvons pas vivre. (Très- bien ! très- bien!) Mais nous sommes justes parce que nous sommes Français, et nous ne voulons pas qu'on fasse à autrui ce que nous ne voudrions pas qui nous fût fait. (Bravo! bravo ! — Applaudissements prolongés.)

M. le président. La parole esta M. Vacherot.

M. Vacherot. Messieurs, je ne suis pas orateur, et vous allez vous en apercevoir. C'est pour la première fois que j'ai Thonneur de prendre la parole dans une grande assemblée.

Aussi, j'aurais voulu voter et que Ton votât en silence. Mais puisque la discussion est ouverte, je crois devoir y prendre part. Je ne viens pas faire un discours en mon nom personnel, votre temps est trop précieux, je viens seulement faire une déclaration de droit, au nom des républicains qui, comme moi, voteront pour la paix. (Très bien !)

M. Louis Blanc. Je demande la parole.

M. Yacherot. Après les capitulations de Sedan et de Metz, la France n'avait plus d'armée. Il est bien peu — il faut le dire — de chefs militaires, il est bien peu d'hommes politiques, même d'hommes d'État qui crussent à la possibilité et à l'efficacité de la résistance. Je suis du nombre, non pas des républicains seulement — les républicains n'ont pas le monopole du patriotisme (Très-bien ! très-bien!) — je suis du nombre des patriotes qui ont pensé que la France n'avait pas assez fait pour son honneur (Nouvelles marques d'approbation) ; qu'après l'armée, ou derrière l'armée détruite ou prisonnière, il y avait la nation. Je suis de ceux qui ont espéré dans le courage et dans la force de la nation ; je suis de ceux qui ont pensé qu'il fallait faire un grand, un suprême appel au pays. Cet appel a été fait; un grand effort certainement a été tenté. Cet effort aurait-il pu être plus puissant, plus universel? aurait-il pu être mieux donné, mieux organisé? (Oui! oui!) Je ne pose pas cette question, en ce moment je ne crois pas qu'il faille la soumettre à notre examen, car elle nous diviserait, et il faut que nous soyons tous réunis. (Bravos et applaudissements )

M. le duc de Marmier. Voilà comment il faut parler en face d'ennemis comme les Prussiens.

M. Vacherot. La seule chose dont il s'agit aujourd'hui, c'est de sauver la France ! Bravo!) Comment la sauveronsnous? Ma conviction profonde est que nous ne la sauverons que par la paix. Je le dis franchement.

M. Langi.ois Je demande la parole. (Bruit.)

M. Vacherot. Si je croyais que les chances fussent non pas égares seulement, mais sérieuses pour une dernière

résistance, un dernier effort, un effort à outrance, après lequel il n'y eût pas le désastre complet de la France, je serais pour cet effort. (Très- bien 1 très-bien 1 - Bravos et applaudissements.) M. Henri Fournier. Et nous aussi 1

VOIX NOMBREUSES A DROITE. TOUSÎ tOUS !

Al. Vacherot. Voulez-vous que je vc-^.- ~>uvre un moment mon cœur? Eh. bien, je souffre tant, voyez-vous, d'être obligé de subir une humiliation, quelle qu'elle soit, que moi, maire de Paris, de concert avec beaucoup d'autres, nous étions d'avis qu'après même les efforts tentés, qu'après même la bataille désastreuse et malheureuse, il fallait encore tenter, tenter jusqu'au bout ! Oui, nous aurions fait la dernière trouée, nous aurions essayé de percer les ligues prussiennes; et si, pour animer, il le fallait, toute la population, pour l'entraîner, pour jeter cette garde nationale au combat, il avait fallu se mettre en tête, les maires, avec leur écharpe, étaient prêts à le faire. (Bravo! Très-bien! très-bien !)

Mais, messieurs, ce n'est pas avec des sentiments seulement et des principes qu'on fait de la politique pratique. (Très-bien 1 très-bien! — Nouveaux applaudissements.) Ah ! les principes et les sentiments, nous les avons tous dans le cœur, et assurément nous ne les abandonnons pas, mais c'est surtout avec des faits et c'est en présence des réalités. (Très-bien!) Connaissaut la situation actuelle, sachant aujourd'hui, qui ne le sait? sachant notre état militaire, notre état financier, notre état moral surtout (mouvement d'approbation), écoutez bien ce mot, je .-uis de ceux qui pensent qu'à l'heure qu'il est, la France ne peut être sauvée que par la paix. Voilà pourquoi je la voterai.

Mais permettez; je vous ai parlé tout à l'heure d'une déclaration à faire au nom de la fraction considérable du parti républicain qui votera la paix. Cette déclaration il faut la faire, je ne dis pas pour rassurer le patriotisme, mais pour rassurer la conscience de certains de nos amis, troublée par la question.

Eh bien, cette déclaration la voici : on nous applique une leçon durement — et nul ne le sait et nul ne l'a senti mieux que l'homme qui est en ma présence et qui vous a dit hier ses perplexités et ses angoisses. — Oui, on nous a appliqué bien durement le droit de conquête, messieurs, le vieux droit de conquête. Hélas! il est un autre droit que nous, philosophes, nous, Français, nous professons, et je dis plus, nous pratiquons cette maxime qu'on ne dispose pas d'un peuple, d'une province, comme on le ferait d'un troupeau.

Oui, les conditions qu'on nous fait sont dures, elles sont très-dures, car enfin la diminution d'un territoire, c'est une chose très-dure; la brèche énorme qui va être faite à nos finances, c'est aussi bien grave ; nous nous relèverons de tout cela, je l'espère; mais ce qui n'est pas dur seulement, ce qu'il est impossible de reconnaître comme juste, tout en le subissant, c'est le droit de conquête appliqué en pleine civilisation moderne, au dix-neuviéme siècle. (Trèsbien !)

Permettez-moi de le dire, ce droit-là, nous le croyions abandonné depuis notre grande révolution de 1789.

La première république avait proclamé le nouveau droit des gens qui est dans nos sentiments et nos idées depuis cette époque. Je ne parle pas du premier empire ; je ne veux pas réveiller une question sur laquelle cet incident nous a causé tant d'émotion à tous et m'a enlevé à moi-même, pendant un moment, le calme qui est le premier devoir dans une assemblée.. Très-bien !) Mais ce droit, nous l'avons pratiqué nous-mêmes, je le répète.

Le gouvernement déchu, le gouvernement impérial lui même, en rêvant ses projets de conquête, avait cependant subi cette loi, cette pensée, la puissance de ce principe; il n'avait jamais songé à une annexion sans le vote des populations annexées. Nous pouvons dire cela à la Prusse, à l'Europe.

Encore une fois, il ne s'agit pas de revenir sur ce qui est fait, il ne s'agit pas de faire entrer cette réserve de droit

dans un traité, ce qui est absolument impossible, il s'agit seulement, et c'est là le sens de ma protestation ou plutôt de notre protestation, il s'agit seulement de maintenir dans l'opinion publique, je dirais volontiers dans, le droit des gens qui n'est pas écrit, mais qui s'écrira, de faire inscrire au milieu de tant de principes et de vérités auxquels autrefois on n'avait pas pensé et qui sont devenus des lieux communs, ce principe que la Prusse viole en ce moment.

Voilà, messieurs, ce que j'avais à vous dire. (Marques nombreuses d'approbation.)

M. le président. La parole est à M. Louis Blanc.

M. Louis Blanc. Messieurs, quelle que soit ici la divergence de nos opinions politiques, il est impossible que sur certains points nous ne soyons pas tous, comme Français, complètement d'accord.

Qui de nous pourrait ne pas désirer passionnément la an des maux qui déchirent notre pays, et qui de nous pourrait se plaindre de les voir finir par une paix durable, c'est-àdire juste, attendu qu'il n'y a ici-bas de vraiment durable que la justice. (Marques d'approbation.)

La paix, telle que je viens de la définir, est-elle celle qu'on nous propose? Permettez-moi de dire ici quelques mots sur ce point. Xous parlons devant la France ; plus que cela, devant le monde, et il n'est pas indifférent qu'il soit bien établi que, si notre patrie succombe, ses infortunes du moins méritent le respect de tous les esprits équitables et de toutes les âmes généreuses. (Nouvelle approbation.)

Depuis l'invasion de notre territoire, M. de Bismarck s'est étudié, dans toutes ses circulaires, à justifier l'âpreté des conditions qu'il entendait nous imposer, en affirmant, ce qui était vrai malheureusement, que l'Allemagne avait été attaquée par nous, et en affectant de croire que la France entière s'était, de propos délibéré, associée à cette agression. Ah! M. de Bismarck ne parlait pas ainsi au début de la guerre. Voici ce qu'il disait le 8 juillet 1870 : « Il ne reste aux ministres français, — c'étaient les ministres

de l'empire, bien entendu, — pour se justifier en apparence devant leur propre nation, dont la majorité veut la paix, et a besoin de la paix, qu'à faire croire aux chambres, et par les chambres au peuple, que la France avait été offensée par la Prusse. »

Et que disait le roi Guillaume dans son discours royal du lendemain, c'est-à-dire du 9 juillet? Il disait : « Le peuple allemand et le peuple français sont appelés aune lutte plus salutaire que la lutte sanglante des armes ; mais les hommes qui gouvernent la France ont, par une direction calculée de manière à la tromper, exploité parleurs intérêts et leurs passions personnelles, l'amour-propre du grand peuple qui est notre voisin. » (Très-bien !)

Et le Reichstag, messieurs, auquel ce langage s'adressait, que répondait-il? — « La fraction, — la fraction, vous l'entendez? — du peuple français que l'ambition et la jalousie égarent, appréciera trop tard les résultats de la lutte sanglante qui va s'engager. »

Ainsi, à la veille de la guerre, en Prusse, roi, ministre, assemblée, tous reconnaissaient qu'il n'était pas vrai que la France, prise dans son ensemble, eût voulu la guerre ; et cela était parfaitement exact.

Non, la guerre, comme l'honorable M. Thiers l'a dit, ne fut voulue alors, ni par les paysans, à qui on avait fait voter le plébiscite, en affirmant qu'il signifiait l'ordre et la paix...

Voix nombreuses. Oui! oui! c'est vrai!

M. Louis Blanc. Ni par la bourgeoisie, qui, alors comme toujours, voyait dans la politique belliqueuse l'ébranlement de l'industrie et la ruine du commerce (Assentiment); ni par les ouvriers, dont on peut lire dans les journaux du temps les belles et véhémentes protestations ; ni par la presse indépendante, dont tous les organes comprirent et dirent bien haut que cette entreprise funeste n'avait pour but que de cimenter, au moyen du sang versé, l'édifice de la dynastie napoléonienne (C'est vrai!) et de donner à l'héritier présomptif du trône ce que les ravageurs de provinces appel*

ASSEMBLÉE NATIONALE DE FRANCE [187ij 513

lent le baptême de la gloire. (Très-bien ! très-bien ! — Applaudissements.)

Moi-même j'écrivis, à cette époque, une série d'articles avec une émotion que je ne me rappelle pas sans que cette émotion redouble; j'adjurai mon pays, les larmes dans les yeux, je puis le dire, de ne pas livrer ses enfants au minotaure du césarisme, qui, comme tous les minotaures, disais-je, ne pouvait vivre que de chair humaine. (Approbation sur quelques bancs.)

Il existe parmi les papiers publiés par le gouvernement de la défense nationale, et qui ont été trouvés aux Tuileries, un document qui est la série des réponses faites par les préfets de l'empire au ministre de l'intérieur, sur la disposition des esprits en France touchant la guerre.

Eh bien, qu'on jette les yeux sur ce document, il tranche la question, et il la tranche d'une manière officielle.

Il n'est donc pas vrai que la France entière ait voulu la guerre ; ce qui est vrai, c'est que le gouvernement impérial parvint à créer autour de lui une agitation artificielle qui répondait aux calculs, aux intérêts particuliers et aux passions personnelles dénoncés par le roi Guillaume dans son discours royal du 6 juillet. (Mouvement.)

Mais il ne faut pas que l'enseignement qui résulte pour nous de cette page funèbre de notre histoire soit perdu. Quand un grand peuple s'abandonne à la domination d'un seul homme, quand il lui communique toute la force qui réside en lui-même, et lui donne le pouvoir de mettre le feu au monde, selon son caprice ; quand il se laisse entraîner à sa suite, fût-ce avec répugnance, dans des aventures meurtrières, eh bien, je ne crains pas de le dire, ce peuple se rend coupable d'un tort dont il est juste qu'il porte la peine. C'est vrai ! c'est vrai I)

Un membre. Et nous la portons !

M. Louis Blanc Oui, nous la portons.

Un autre membre. Cruellement!

M. Louis Blanc. Si donc la Prusse, après la capitulation de Sedan et la chute de ce misérable empereur, s'était con-

tentée de nous demander, comme condition de la paix, le payement des frais de la guerre, elle aurait été parfaitement dans son droit. Mais qu'arriva-t-il ? Le gouvernement de la défense nationale eut beau témoigner de son ardent désir pour la paix, il eut beau l'offrir dans une entrevue fameuse par l'organe de M. Jules Favre, qui nous a raconté lui-même qu'il l'avait demandée avec larmes; à l'extrême dureté des conditions qui nous furent alors imposées, on peut juger que. de la part du roi de Prusse, il y avait parti pris de déshonorer la France ou de la détruire.

La lutte continua donc, implacable ; vous le savez : nos places fortes furent assiégées et bombardées, nos provinces furent ravagées, nos villages furent rançonnés, pillés, incendiés; Paris entouré de canons, retranché de la France, retranché du monde, fut placé face à face avec le spectre de la famine, chaque jour grandissant, chaque jour plus hideux, et le roi de Prusse accumula tous les maux de l'invasion sur un peuple qu'il savait désirer la paix, contre lequel il avait déclaré lui-même, oui, lui-même, qu'il ne s'était pas armé, et cela pendant qu'il comblait d'égards le criminel auteur de cette effroyable aventure! (Applaudissements à gauche. — Mouvement prolongé.)

Ainsi, d'agressive qu'elle devait être sous l'empire, la guerre, en ce qui nous concernait, devenait défensive et dés lors légitime. La justice avait changé de camp; elle n'était plus avec l'Allemagne attaquée, elle était avec la France envahie. (Approbation.) Malheureusement la victoire n'était pas passée de notre côté avec la justice.

Or, tant il est vrai que les hommes ne sont pas encore sortis de l'âge de fer ! — il est généralement admis qu'un peuple vaincu doit expier ses revers, absolument comme si c'étaient des crimes. (Mouvement.)

A la bonne heure! Seulement, quel esprit juste, quel cœur honnête oserait nier qu'il n'y ait excès de violence dans la dureté exceptionnelle des conditions qu'on nous impose ? Eh bien, j'estime qu'il serait digne de cette assemblée d'appeler sur la querelle qui nous met aux prises avec

ASSEMBLÉE NATIONALE DE FRANCE (1871). 31b

la Prusse, le jugement de l'Europe (Mouvements divers) ;non pas de l'Europe des grandes puissances, mais de l'Europe des puissances grandes et petites, les petites étant encore plus intéressées que les grandes à empêcher que l'esprit de conquêtes ne se déchaîne sur le monde, et que la terre ne reste livrée en proie au droit du plus fort. A Dieu ne plaise que je compte, pour le salut de mon pays, sur la protection complaisante de l'étranger. Quelle que soit l'étendue de ses revers, la France est, j'en suis convaincu, capable de se suffire; et, i'avouerai-je? il n'est pas jusqu'à son salut qui ne me parût acheté, je ne dirai pas trop cher, mais bien cher, au prix de sa dignité.

L'Europe !... La postérité ne voudra jamais croire qu'au dix-neuviéme siècle, deux grandes nations aient été, pendant des mois entiers, vouées aux horreurs d'une lutte sans exemple, et que, dans les hautes sphères où les questions d'un intérêt général sont débattues, la vue de tant d'égorgements, de tant de ruines, de tant de douleurs, n'ait éveillé ou paru éveiller d'autre sentiment que celui qui, à la représentation d'une tragédie émouvante, anime des spectateurs blasés. (Très-bien! très-bien 1)

Et ce siège de Paris, plus terrible, plus monstrueux que le siège de la Rome impériale par Alaric, et que celui de Constantinople par Mahomet II, ce siège, l'histoire, je le demande, pourra-t-elle l'enregistrer, sans se demander, avec stupeur, ce que pendant ce temps-là faisait l'Europe ! (Marques d'adhésion.)

Mais cette impassibilité, il n'est pas dans la nature des choses qu'elle dure. Il est impossible que l'énormité même des prétentions de la Prusse n'y mette pas un terme. Il est impossible que le prodigieux accroissement de cette monarchie prussienne, dont la grandeur naissante se compose de deux crimes : le vol de la Silésie et le partage de la Pologne ; il est impossible que le prodigieux accroissement de cette monarchie n'inquiète pas la Russie pour peu qu'elle pense aux provinces baltiques ; n'inquiète pas l'Autriche pour peu qu'elle se souvienne de Sadowa. Il est impossible

que l'Angleterre n'interroge pas d'un cœur ému les desseins d'un peuple qui s'est emparé de Kiel pour dominer la mer Baltique, en attendant que la possession de Trieste lui livre la mer Adriatique; il est impossible que la brutale invasion du Danemark n'apprenne rien à la Hollande, à la Belgique, à la Suisse, sur les dangers dont les menace le pangermanisme levant enfin le masque et mettant .l'épée à la main. (Marques d'adhésion à gauche.)

Eh quoi! l'équilibre européen a été jusqu'à présent le mot d'ordre des chancelleries ; c'était cette nécessité que l'Angleterre proclama pour garantir l'indépendance du territoire belge : c'était cette nécessité qu'il y a quelques mois à peine l'Angleterre invoquait en rappelant des engagements pris en commun, pour demander que le territoire belge fut miè à l'abri de toute atteinte. Et ce que l'Europe jugeait indispensable contre la France, elle le jugerait inutile contre la Prusse. Et elle ne s'alarmerait pas de l'avénement d'un césar germanique, elle qui fit tant d'efforts au commencement de ce siècle, pour arracher le continent à l'ambition d'un césar français !

Je dis que si l'Europe continuait de s'effacer en cette occasion, elle manquerait non-seulement à ses devoirs, mais trahirait elle-même ses droits.

Entendons-nous, toutefois. Quand je parle d'en appeler à l'Europe, j'entends mettre absolument hors de question le point de savoir s1' l'Alsace et la Lorraine doivent nous être arrachées, parce que c'est là une question qu'il ne nous est permis ni d'abandonner un instant, ni de mettre en litige.

Non ! nous ne saurions ni abandonner, ni mettre en litige la question de savoir si nous avons le droit de faire étrangers, de faire sujets de l'étranger, des Français qui veulent être Français, des hommes qui sont, pour ainsi dire, la chair de notre chair, les os de nos os.

Rester séparés d'eux, si nous sommes impuissants à renverser l'inhumaine barrière qui nous sépare, nous pourrions nous y résigner peut-être, tant que cette impuissance

durerait: mais signer de notre propre main, légaliser, revêtir de notre estampille la dénaturalisation, au mépris de leurs sentiments, sans tenir compte de leurs,affections, en dépit de l'amour qu'ils nous portent, d'hommes qui sont une partie de nous mêmes! Mais disposer d'eux comme des esclaves, eux qui sont nos frères ! Mais les céder comme un bétail à nous appartenant, eux qui n'ont pas dans leurs veines une goutte de sang qu'ils ne nous aient offerte et qu'ils ne se soient montrés ardents à verser pour nous 1 Jamais ! jamais ! jamais ! (Applaudissements sur plusieurs bancs à gauche.)

Je reconnais que de cette réponse : non possv.mv.s, car ici nous avons à prononcer, selon moi, le non possumus français, je reconnais que de cette réponse peuvent sortir des souffrances et des périls ; mais ces souffrances et ces périls, croyez-vous les éviter par la consécration d'un démembrement que la Prusse n'exige que pour vous affaiblir outre mesure, que pour vous avoir à sa merci, pour vous réduire, soit à la condition d'un peuple asservi aux trois quarts, soit à l'impossibilité d'ici longtemps de sortir de cette position dégradante autrement que par le renouvellement d'efforts ruineux, d'efforts sanglants, d'efforts désespérés?

Ceux qui disent : « La question est entre la guerre à outrance et la paix, » posent bien mal la question. Le choix à faire est entre la guerre pour le maintien du droit et la paix avec la violation du droit ; le choix â faire est entre la guerre pour l'honneur, et la paix au prix de l'honneur.

La guerre à outrance ! Eh ! qui pourrait être assez insensé pour la vouloir, s'il existait un moyen honorable pour l'éviter? Ce ne seraient pas assurément les hommes du parti dont je suis, car un des principaux articles de leur croyance est que la guerre pour la guerre est abominable et impie (adhésion sur plusieurs bancs); que le régime des armées permanentes fournit au despotisme un point d'appui dangereux et un détestable levier; que ce qu'on appelle l'amour de la gloire n'a presque toujours été qu'un piège tendu à la

liberté, et qu'il n'y a de légitimes que les guerres défensives. (Approbation à gauche.)

Prenez -y garde ! prenez-y garde ! La paix proposée nous ferait une condition plus funeste encore que la guerre, puisque à la ruine. elle ajouterait la honte.

Envisageons, messieurs, je vous en conjure, la situation de sang-froid.

Et d'abord n'y aurait-il pas lieu d'examiner si un nouveau système de défense nationale ne nous fournirait pas le moyen de déconcerter la supériorité des Prussiens dans ce que j'appelle la conscience du meurtre et les mathématiques du carnage, si nous ne ramènerions pas à noua le succès en faisant de tous les éléments de nos forces un tout homogène; en substituant la guerre de partisans à la grande guerre (Rumeurs) ; en évitant les batailles rangées; en opposant aux armées ennemies, si fortes par l'organisation et par le nombre, non plus des masses d'hommes levés au hasard et indisciplinés, mais un grand nombre de petits corps mobiles dont l'action variée, continue, imprévue, aurait pour but de harceler l'ennemi, de l'épuiser et de déjouer sa stratégie savante?... (Murmures. — Écoutez!)

Tout cela, je laisse à des voix plus autorisées que la mienne le soin de le dire ; mais ce que je dirai, c'est que l'ennemi, après tout, n'occupe que le tiers de notre territoire ; c'est que les deux tiers qui nous restent couvrent une étendue de trente-neuf millions d'hectares, et contiennent une population de vingt- cinq millions d'habitants; c'est que l'invasion n'a à son service que sept ou huit cent mille hommes fatigués, atteints de nostalgie, avides de repos (Nouvelles rumeurs), et dont les forts qu'ils ont à garder retiennent une partie. (Interruptions diverses.)

M. "le général Changar.mer. Je demande la parole. (Mouvement.)

If. le marquis de Valfons. Sept cent mille hommes affolés par le succès.

M. Louis Blanc. Eh bienl soyons, nous, monsieur, affolés par le patriotisme.

A gauche. Très-bien! très-bien!

M. le marquis de Valpons. Nous nous sommes battus, nous !

M. Louis Blanc. Et nous aussi, nous nous sommes battus !

A gauche. Oui ! oui ! Très-bien !

M. Louis Blanc. Je ne vous parle pas ici seulement en membre de l'assemblée nationale, je vous parle en garde national de Paris. (Assentiment à gauche.)

Je dis donc que nous avons encore pour nous servir de refuge, de protection, des montagnes, l'Océan, la Méditerranée, une flotte... (Interruption prolongée.)

Eh! qu'y a-t-il donc d'incurable, qu'y a-t-il d'absolument irréparable dans la cause de notre défaite actuelle? Est-ce que la France n'a pas été surprise? Est-ce que nos désastres ne viennent pas de l'aveuglement inconcevable et de l'incurie presque fabuleuse de l'homme dont toute la puissance momentanée a fait, tant qu'elle a duré, notre propre impuissance? L'histoire s'étonnera que, même après la capitulation de Sedan, après la destruction de toutes nos armées, la France ait encore pu combattre comme elle l'a fait ; elle s'étonnera que, de même qu'autrefois Pompée, un jeune ministre n'ait eu qu'à frapper du pied la terre pour en faire jaillir des armées. (Rumeurs sur plusieurs bancs.)

Est-ce que cela n'est pas vrai ? Est-ce que trois armées ne sont pas sorties en quelque sorte du sol?

Un membre. C'est celui qui a cassé- les bras dont nous voulions nous servir ! (N'interrompez pas !)

M. le président. Vous n'avez pas la parole; veuillez continuer, monsieur Louis Blanc.

M. Louis Blanc Non, non, un peuple qui veut n'être pas conquis ne peut pas l'être. Si cette volonté n'existe pas "partout, est-ce que, d'aventure, il serait impossible de la créer? J'affirme qu'elle sera chez tous si elle se révèle ferme, inébranlable, unanime, chez ceux de qui partent les impulsions décisives ; j'affirme que si cette assemblée, par exemple, vous, nous tous, nous disions à la France : Non! nous ne

pouvons pas croire que la France en soit à ce point qu'elle Mît devenue incapable de défendre son honneur, le sentiment patriotique serait facile à enflammer. Combien ne méconnaît-on pas le génie si impressionnable, si communicatif de notre nation, quand on ignore que, de tous les peuples du monde, c'est le plus apte à passer d'un affaissement subit à des élans irrésistibles?

Mais que faut-il pour cela ? Il faut la foi, cette foi patriotique dans les chefs, entendons-nous , dans les chefs , il faut cette foi dans la patrie qui sauva, du temp3 de Jeanne Darc. la vieille France monarchique, et qui, plus tard, sous la Convention, sauva la France républicaine (Bravos à gauche.)

A l'une et â l'autre époque, il y eut un moment où la France, non-seulement semblait être morte, mais était déclarée morte par le monde entier. Où nos pères puisérentils le pouvoir de lui souffler la vie? Ils eurent foi dans la patrie, ils vainquirent à force de croire la France invincible (Mouvements divers.)

Je me résume.

Déclarons à l'Europe qu'arracher la qualité de Français à des Français, c'est quelque chose qui excède notre droit. Cette réserve faite, appelons-en, pour le reste, à son jugement, a son intérêt, à sa conscience.

Si la Prusse refuse, ce qui est certain, et si l'Europe s'arrête devant son refus, eh bien, l'Europe par son inertie aura déclaré sa déchéance ; la Prusse sera maudite à jamais pour nous avoir forcés à une guerre au couteau ; et nous aurons pour nous, dans une lutte suprême' la force qu'ajoutent au courage le sentiment du droit, le dévouement à la justice et les sympathies du monde. (Vive approbation à gauche.)

M. le président. La parole est à M. le général Changarnier.

If. le général Changarmer. Messieurs, touchant au terme d'uoe longue vie, et plus malade peut être que je n'en ai 1 apparence, je conserve une passion forte : l'amour

de mon pays, et je crois le servir encore en venant simplement, respectueusement, lui conseiller la paix. (Mouvement.)

En 1807, Napoléon Ier, insatiable, implacable dans son ambition, se montra cruel pour la Prusse. Il prétendit la ruiner, et il crut y être parvenu; mais on ne tue pas une nation. (Applaudissements.) Aujourd'hui nous payons les crimes de Napoléon Ier. (Marques d'assentiment )

Certes, le traité de paix que je vous conseille de sanctionner est douloureux ; mais qui aurait obtenu de meilleures conditions que les illustres négociateurs auxquels vous avez donné votre confiance? (Yive approbation.)

Pour moi, je les remercie; je remercie les hommes de bien qui les entourent et s'associent à la conduite des affaires de mon pays; je les remercie de n'avoir pas désespéré de l'avenir de la France. (Très-bien! très-bien I)

Oui, messieurs, oui, j'en ai le ferme espoir, nous reverrons des jours meilleurs; nous mériterons le respect de l'histoire si, dans notre infortune imméritée où notre honneur n'a pas péri (Non! non! — Très-bien! très-bien!), nous restons unis. (Nouvelle approbation.)

Défions-nous des entraînements d'un patriotisme dramatique (Très-bien !), désireux d'une fausse popularité. (Trèsbien ! — Rumeurs sur quelques bancs à gauche. ï En tous les temps, la jactance est odieuse aux hommes de goût... M. Brunet. Je demande la parole.

M. le général Changarnier. Aujourd'hui, nous avons le respect de nos adversaires, nous avons les sympathies de toutes les autres nations. Ce respect, cette sympathie, la jactance nous les ferait perdre. (Bravos et applaudissements sur un très-grand nombre de bancs. — Aux voix! aux voix ! — La clôture.) M. Buffet. Je demande la parole contre la clôture. M le président. M. Buffet a la parole contre la clôture.

M Buffet. Messieurs, je prie l'assemblée de me permettre de lui soumettre, en mon nom et au nom de plusieurs de

mes collègues du département des Vosges, une courte observation. (Parlez !)

Nous le croyons nécessaire, non pour nous, mais pour les populations que nous avons l'honneur de représenter, dans les circonstances si douloureusement solennelles où nous nous trouvons. Pour être certain d'exprimer exactement notre pensée commune, nous l'avons formulée en une courte note dont je vous demande la permission de vous donner lecture. (Lisez ! lisez !)

« La chambre reconnaîtra que les représentants de3 départements compris en tout ou en partie dans la cession territoriale ont, dans les douloureuses circonstances où nous sommes, des devoirs particuliers.

« II» croient qu'il importe non-seulement aux populations qui leur ont confié leur mandat, mais aux intérêts de la France tout entière, que ces devoirs soient bien définis avant le vote.

« Ils peuvent admettre avec leurs collègues que le pays est aujourd'hui dans l'impossibilité de continuer la lutte, et que l'assemblée se trouve dans la nécessité de subir les conditions imposées par la violence. Cette impossibilité est la seule justification du parti que vous allez prendre. (Trèsbien 1) Si elle n'existait pas, si la lutte offrait encore une chance quelconque de succès, même au prix des plus immenses sacrifices, nous sommes assurés que la France ne céderait pas à l'ennemi des populations éminemment françaises, parce que leur cession lui serait moins onéreuse que l'accomplissement du devoir de les défendre, devoir imposé par la solidarité nationale. (Vive approbation.)

« Les départements de l'Alsace et de la Lorraine font, comme tous les autres, partie de la France, mais ne sont pas sa propriété. En subissant le traité dans la situation où elle se trouve aujourd'hui, la patrie ne répudie pas ce devoir absolu de protection ; elle constate seulement l'impossibilité où elle est de le remplir, par suite de la désorganisation de ses forces.

« Un tel traité ne crée donc dans notre conviction, en ce

qui concerne les cessions territoriales, aucun lien de droit pour l'avenir. Ce lien ne pourrait résulter que du libre sentiment des populations. (Très-bien! très-bien!)

« En votant le traité au nom du département des Vosges, dont nous sommes les mandataires et dont une partie sera comprise dans la cession territoriale, nous paraîtrions apporter cette adhésion; notre vote aâîrmatif aurait ainsi un autre caractère et une autre portée que celui de nos collègues. Noos ne pouvons donc que voter contre le traité ou nous abstenir.

«* Si notre vote négatif pouvait n'être considéré que comm une affirmation plus énergique de la volonté de ces populations de rester toujours françaises, nous n'hésiterions pas ; mais nous pensons que tout membre d'une assemblée doit, au moment d'émettre son vote, se placer en face des conséquences qui en résulteraient, si ce vote déterminait la majorité. Nous ne saurions accepter la responsabilité du rejet du traité. Nous sommes donc, dans la situation particulière qui nous est faite, amenés forcément à nous abstenir.

« La chambre et le pays reconnaîtront que cette abstention motivée, comme nous venons de le faire publiquement, n'a point pour but de nous soustraire à la responsabilité d'une décision dont nous avons reconnu expressément la cruelle nécessité. » (Vive approbation. — La clôture 1 la clôture !)

M. le président. Si la discussion continue d'après l'ordre des inscriptions, la parole appartient à M. Brunet.

M. Varroy. Les députés de la Meurthe déclarent unanimement ne pouvoir adhérer à la proposition d'abstention présentée par M Buffet. Ils voteront tous contre le traité.

M. George. Messieurs, j'ai l'honneur d'appartenir à ce département, et je tiens à dire que, malgré la communauté d'opinions qui, dans certains cas, existe entre M. Buffet et moi, je ne puis pas adhérer à cette protestation et déclarer que je m'abstiendrai.

Je ne m'abstiendrai pas Je représente un département dont une portion va être cédée et dans lequel 25,000 à 30,000

de nos concitoyens vont perdre leur nationalité : ils devront oublier cette langue française qui forme un lien entre eux et nous, ils vont être jetés dans cet esclavage moral qu'on appelle le résultat de la conquête.

Pour moi, je ne puis pas accepter cela, et voilà pourquoi je proteste contre la déclaration qui nous a été lue.

Il y a un siècle, mon département n'appartenait pas à la France ; vos ancêtres y sont venus: ils nous ont conquis; puis est intervenu un pacte social, en 1790, quand vous avez inscrit sur votre drapeau : Fraternité ; quand la critique historique est venue dire : C'est vrai ! il y a des droits et des devoirs réciproqu-es. Ces devoirs, comment mon département les a-t-il accomplis?

En 1790, nous les avons remplis de telle façon que la Convention nous a fait l'honneur de décerner le nom du département des Vosges à une place de Paris. (Très- bien! Et, dans la dernière guerre, nos enfants ont été les premiers partis.

Le 18 septembre, il ne restait pas un conscrit dans notre pays. Nous étions obligés d'avoir un conseil de révision en permanence pour les engagements volontaires qui affluaient. Quand, notre armée défaite, les Prussiens arrivaient en colonnes serrées, une ville, Rambervilliers, se barricadait et se défendait pied à pied. — Epinal était le lendemain brusquement attaquée par 14,000 hommes; nos gardes nationaux se portaient à leur rencontre, repoussaient l'avantgarde, tenaient pendant trois heures, et donnaient le temps d'évacuer la gare, les hôpitaux, et de sauver 400 blessés.

Voilà comment notre département s'est conduit depuis l'occupation prussienne. Tous nos conscrits sont partis, tous nos mobilisés sont partis: ils sont sous les armes à Lyon, à Langres, partout ; et partout ils ont accompli leur devoir. (Applaudissements sur plusieurs bancs à gauche.)

Vous aviez inscrit su: votre drapeau cette devise : « Fais ce que dois, advienne que pourra, » et vous en aviez été récompensés par l'histoire, qui a donné pour titre à vos annales ces beaux mots : Gesta dei per Francos. Vous étiez la

ASSEMBLEE NATIONALE DE FRANCE [4871 . 3"2o

nation du droit, restez encore la nation du droit ; votez contre le traité, car ce traité violerait le droit, et en le votant vous abdiqueriez, vous deviendriez une collection d'individus ne songeant qu'à leurs intérêts, et yous ne vous relèveriez pas de votre déchéance, que vous auriez vousmêmes consacrée. (Vive approbation à gauche.)

M. Buffet. J'avais omis, en descendant de la tribune, de lire les signatures placées au bas de la déclaration dont j'ai donné lecture à la chambre. Cette déclaration est signée de MM. de Ravinel, Contaux, Maurice Aubry et moi, tous quatre députés des Vosges.

Je ne crains pas d'affirmer que les sentiments, si patriotiques d'ailleurs, que mon honorable collègue et ami M. Georges vient d'exprimer sont les nôtres et ceux de tous mes concitoyens. Xous avons déclaré, dans la note dont j'ai donné lecture, que si la guerre nous paraissait encore possible aujourd'hui, si la lutte offrait encore quelque chance de succès, même au prix des plus immenses sacrifices, ce serait le devoir le plus absolu de la France de maintenir, au prix de tous ces sacrifices, le droit qu'ont des populations éminemment françaises de n'être pas séparées, contre leur volonté, de la patrie commune.

Mais l'impossibilité actuelle de cette lutte n'est-elle pas malheureusement démontrée?

Ne l'est-elle pas, comme on vous l'a dit, par les témoignages de tous les hommes compétents ? Et, parmi ces témoignages, un des plus décisifs n'est-il pas la signature, au bas du traité, de l'homme d'Etat illustre qui toujours a eu, je ne dirai pas plus que d'autres, je ne fais pas de comparaison, mais à un degré si éminent et si universellement reconnu, le sentiment français?... (Applaudissements.) L'honorable M. Thiers, qui a glorifié la France dans tous ses écrits, et dont le dévouement à la grandeur nationale ne saurait être, assurément, suspect aux hommes d'aucun parti?... i Très-bien! très-bien!)

Si la guerre avait été encore possible, j'ose affirmer que la signature de l'horable M. Thiers ne serait pas au bas de

ce douloureux traité. Mais quand il reconnaît lui-même la nécessité de la paix, quand il croit que dans l'intérêt même de l'avenir, et pour que notre pays reprenne bientôt le rang où tous les cœurs français veulent le voir remonter, tous les membres de cette assemblée qui ne sont pas comme nous dans la situation particulière que j'indiquais, peuvent, en votant avec lui, se dire que non-seulement ils ne manquent pas aux devoirs du patriotisme, mais qu'ils font à leur pays le plus douloureux, et, par conséquent, le plus méritoire de tous les sacrifices. (Applaudissements sur un grand nombre de bancs.)

Ah ! sans doute, en repoussant le traité, ils donneraient satisfaction aux sentiments que nous inspirent à tous les condi^ons impitoyables de ce traité. (Très-bien I très-bien !)

Mais, dans ma conviction profonde, ils n'agiraient pas en hommes comprenant bien les devoirs, la responsabilité de leur mandat, et voulant sauvegarder les intérêts, l'avenir de leur pays et préparer sa future grandeur. (Nouveaux applaudissements.)

M. le président. La parole est à M. le chef du pouvoir exécutif.

M. le chef du pouvoir exécutif. Messieurs, j'ai très peu de paroles à vous dire, et je vous prie de m'accorder quelques instants bien courts de votre attention.

Je remercie l'honorable M. Buffet de la manière dont il vient de poser la question ; c'est de cette manière que j'entends la poser moi-même.

S'il y avait à mes yeux une seule chance de soutenir la lutte, de la soutenir heureusement, jamais je ne me serais imposé une douleur qui a été une des plus grandes de ma vie, celle de signer les préliminaires du traité que je vous ai apporté. C'est la conviction absolue que j'ai de l'impossibilité de continuer cette lutte, qui m'a contraint à courber la tête sous la force de l'étranger. Je supplie qu'on ne m'impose pas la nécessité de donner les motifs de ma conviction ; mon silence est un sacrifice que je fais à la sûreté et à l'avenir de mon pays. Très-bien! très- bien!) Oui, ma con-

viction profonde, c'est qu'en faisant la paix aujourd'hui, et en nous soumettant à une grande douleur, c'est l'avenir du pays que nous sauvons ; c'est sa future grandeur que nous assurons. Il n'y a que cette espérance, et cçtte espérance seule, qui ait pu me décider.

Je ne conseille rien à l'assemblée. Je ne puis la conseiller que par mon exemple. (Très-bien! très-bien!) Je me suis imposé, je le répète, une des plus cruelles douleurs de ma vie. (Ici l'orateur est tellement ému qu'il doit s'arrêter un instant, et l'assemblée éclate en applaudissements.)

Je comprends l'abstention de l'honorable M Buffet et de ses trois collègues; je n'en comprends pas d'autres.

Une voix. Il n'y en aura pas d'autres.

M. le chef du pouvoir exécutif. Je supplie tout le monde de rentrer en lui-même, de s'interroger et de se répondre, et de répondre aussi au pays par un vote qui ne puisse laisser aucun doute.

M. Emmanuel Arago. Je demande la parole.

M. le chef du pouvoir exécutif. Mes amis et moi, nous avons engagé notre responsabilité tout entière ; il faut que tout le monde engage la sienne avec nous. Il n'y a que ce moyen, messieurs, d'assurer au pays sa dignité dans l'infortune. Oui, il faut avoir le courage de son malheur; il n'y a que cette manière de le relever.

Je conjure donc mes honorables collègues de ne pas m'obliger à m'expliquer davantage. Il faudrait que j'y fusse contraint par l'intérêt du pays, par l'intérêt de la patrie, pour entrer plus longuement dans cette discussion.

Je demande à l'assemblée de faire ce que nous avons fait nous-mêmes et de voter loyalement en consultant sa conscience et son cœur. Mais, encore une fois, pas de faux patriotisme, pas de faiblesse ! Ayons tous le courage de ce que nous faisons. (Applaudissements prolongés. — Aux voix! aux voix ! — La clôture.)

M. Brunet. Messieurs...

(Aux voix ! la clôture !)

Permettez, je n'en dirai pas long... (Parlez ! parlez !)

M. le président. Si on n'insiste pas sur la clôture, la parole est à M. Brunet.

M. Brunet. En présence de la question extrêmement grave qui est devant nous, il est nécessaire de laisser aux différentes opinions, et surtout à un homme qui a quelque expérience dans les matières militaires, le droit de se produire devant l'assemblée afin d'amener la conviction dans tous les esprits... (Bruit. — Aux voix! aux voix!)

La question posée se réduit à ceci. Choisir immédiatement, entre ces deux solutions extrêmes et contraires : ou l'assujettissement à un traité, le plus désolant, le plus ruineux qu'une grande nation puisse consentir ou l'appel de la nation, pour lui dire : Le moyen de sauver l'honneur et déviter la ruine, est la guerre immédiate et générale.

La question étant posée dans ces termes, il serait plus que fâcheux d'entendre proclamer ici que la guerre est impossible, lorsque aucune espèce de document, lorsque aucune espèce de discussion et de contrôle n'aurait établi cette impossibilité. (Vives réclamations à droite.)

Vous réclamez ; mais faites-y bien attention. Vous menacez de tomber dans le même système qui depuis quelque temps a perdu la France. Ses gouvernements, en effet, viennent lui dire dans toutes les circonstances importantes : Pour l'amour de Dieu, ne nous demandez pas de renseignements! car vous compromettriez toutes nos opérations, et laissez-nous agir en toute liberté La France attend, et elle se réveille au fond du gouffre.

Eh bien, je comprends jusqu'à un certain point que de pareils procédés aient pu être tolérés et appliqués pendant longtemps sous les régimes déchus; mais devant vous, vous que le pays vient de choisir, il y a une vingtaine de jours, comme puissance souveraine, avec cette mission essentiellement organique de chercher le mal qui nous dévore et puis d'y apporter immédiatement remède, venir nous dire que nous devons abdiquer notre rôle devant le pouvoir que nous avons nommé ; et ce mandataire que nous ne pouvons révoquer demain, le laisser traiter complètement de toutes

les conditions de notre existence et de notre honneur, et cela, sans renseignements, sans contrôle sur les bases de la solution qu'il nous présente !... (Mouvements divers.. Mais, messieurs, c'est là le fond de la question, t Bruit. — Assez!)

M. Hexri Fournier. Xous avons discuté cette nuit dans nos bureaux ; nous sommes renseignés.

M. Bruxet. On s'appuie, pour nous imposer le traité, sur cette opinion, que tous les services de la France sont en ce moment dans un état de souffrance et, disons le mot, de confusion et de désorganisation complète. (Ah! ah!) Permettez!... Eh bien! comment se fait-il que nous, assemblée, qui devons appuyer nos décisions sur cette position de la France, nous ne soyons pas informés régulièrement de cet état réel Dénégations' par des rapports provenant des grandes commissions que vous avez nommées ? Et quand je vous dis ceci, messieurs, notez bien que je sais parfaitement le travail qui a été accompli : ainsi, je faisais partie de la commission des forces militaires, et, depuis le premier jusqu'au dernier, je n'ai que cherché à me rendre compte de l'état réel des forces militaires.

Par conséquent, pour mon compte personnel, je suis édifié, et mon opinion est faite. ,Ah! ah!)

Eh bien, quoi? Est-ce que je n'ai pas le droit de vous dire qu'il serait à désirer que tous les membres de l'assemblée fussent dans les mêmes conditions ?

Véritablement nous sommes condamnés, dans cette assemblée, sous la pression des circonstances et, permettezmoi de vous dire, sous la pression d'impatiences et de craintes fâcheuses... (Exclamations à droite.)

M. Cochery. Mais Paris est occupé, et chaque heure prolongera l'occupation... Vous l'oubliez...

Un membre. Et nos départements qui sont envahis 1

M. Brunet. Non, je n'oublie rien. Je ne suis pas un

homme qui oublie quoi que ce soit d'important dans des

circonstances aussi graves. Veuillez seulement ne pas m'in-

terrompre. Je n'ai prononcé jusqu'ici aucun mot inutile.

Interruptions.)

Après avoir établi qu'on s'appuie sur un état de choses qu'on vous laisse ignorer, je dois faire cette observation: nous vivons dans un état de crainte continuelle de la publicité, nous avons toujours peur que nos informations n'éclairent l'ennemi et lui servent contre nous.

Je comprends que MM. Palikao et Le Bœuf aient pu, au commencement de la guerre, manifester une crainte pareille; mais, après l'expérience que nous avons faite, comment ne pas être convaincus que les Prussiens connaissent bien mieux l'état réel de nos forces militaires et l'état général de la France que nous ne le connaissons nous-mêmes? (Rumeurs.)

Quand nous voyons les journaux étrangers, comme vous pouvez en avoir la preuve tous les jours, publier les chiffres exacts des forces prussiennes et des forces françaises, croyez- vous qu'il faille nous abstenir de discuter, ici-même, la question des forces militaires, surtout en présence de cet argument qu'on nous présente comme capital et écrasant : Votez immédiatement la paix, sans contrôle et sans discussion, parce que la guerre est impossible.

Eh bien, c'est précisément contre cette impossibilité de la guerre que j'ai devoir de porter ici une opinion qui n'est pas seulement une opinion personnelle, croyez-le bien, mais l'opinion qui résuite pour moi de l'étude approfondie de l'état des choses militaires. Permettez-moi de vous le dire, messieurs, voilà quarante ans que je sers dans les armées; mes ouvrages militaires sont connus, et j'ai eu l'honneur d'aborder les questions militaires avec des hommes tels que les maréchaux Soult, Bugeaud, Wellington. Vous pouvez donc voir, messieurs, que je suis apte à comprendre les questions militaires et à formuler une opinion. (Bruit.)

Eh bien, la question se pose ainsi : voulez-vous admettre comme article de foi, sans aucune espèce de contrôle et de discussion, que la France, la première des nations militaires du monde, cette nation qui compte 38 millions d'habitants, avec une capacité énorme de travaux et de ressources, que

cette France soit dans l'impuissance absolue de résister à une bande de huit à neuf cent mille envahisseurs ? Voilà la question.

On nous dit : Il ne reste pas de forces à la France. Je ne peux pas entrer dans les détails ; cependant, il est impossible de ne pas indiquer certains faits généraux de notre position militaire.

Il est certain, par exemple, qu'au point de vue de notre armement général...

De divers côtés. Assez I — Aux voix ! — Non, parlez !

M. Brunet. Messieurs, je ne comprends pas vos interruptions; il est véritablement étrange, lorsqu'on entre dans le cœur même de la question, de chercher à étouffer la voix des orateurs. (Parlez ! parlez!)

Vous paraissez admettre comme dogme, en ce moment, que nous sommes dans l'impossibilité absolue, au point de vue militaire; alors votez, ne discutons plus; mais ne dites plus que s'il y avait une lueur de possibilité de résister, vous voteriez contre le traité. Quoi qu'il en soit de l'opinion de la majorité, permettez à quelqu'un qui a foi dans la possibilité de la résistance, qui est convaincu qu'il y a moyen de réussir, permettez-lui de poser les points généraux de cette croyance. (Parlez! parlez!)

J'établis donc ce fait : prenant la position actuelle des forces militaires de la France, tant au point de vue social et territorial qu'au point de vue du personnel et du matériel des armées, nous sommes en état de lutter partout et longtemps; par conséquent, il ne me paraît pas possible de décider de la question de paix qui nous est soumise en supposant par l'impossibilité absolue de faire la guerre... (Interruptions.)

Je m'aperçois qu'il y a, dans une portion de cette assemblée, un parti pris d'étouffer la voix de l'orateur.

Sur quelques bancs. Parlez ! parlez !

M. Brunet Je dis que, tant au point de vue du personnel, qui comprend un million d'hommes, qu'au point de vue du matériel, qui comprend 12,000 canons attelés, nous sommes

dans une position telle que, avec de grands efforts et une bonne direction venant d'un pouvoir exécutif convaincu, il est possible de rétablir nos armées et de continuer la lutte. Or, cette possibilité peut être constatée et bien constatée : pour cela, ]e demande qu'un comité, composé des capacités militaires que l'assemblée peut contenir dans son sein, soit nommé et réuni, que la question complète de la possibilité et de la réussite lui soit laissée pour être résolue et vous être soumise. Et l'assemblée nationale, devant le rapport que lui fera ce comité, déclarera, en connaissance de cause, et non plus seulement d'après les impressions personnelles et les articles de loi qu'on lui impose, si la guerre est réellement possible ou impossible ; si l'on doit la continuer ou renoncer à la faire.

Quant à moi, je crois que jamais cette déclaration d'impossibilité ne sera faite par des militaires convaincus, courageux et sérieux, et je vote pour que l'assemblée nationale déclare la guerre générale et lutte avec la France, plutôt que de subir le traité qu'on lui propose. (Approbation sur divers bancs à gauche.)

Sur quelques bancs. La clôture! la clôture 1

M. Emmanuel Arago. Je demande la parole contre la clôture.

M. M [Llière. J'ai demandé la parole depuis longtemps déjà, monsieur le président, je vous prie de m'accorder la parole contre la clôture, si l'on y insiste.

Plusieurs membres. On n'insiste pas.

Autres membres. Si ! si ! La clôture !

M. le président. La parole est à M. Milliôre contre la clôture.

M. Millière. Messieurs, je ne sortirai pas de la question dont j'ai à parler, celle de la clôture.

Ou a demandé la clôture...

Sur plusieurs bancs. Non! non 1 • M. Millière. Si on ne l'a pas demandée, j'attendrai mon tour de parler.

Sur quelques bancs. Si 1 si I on l'a demandée.

M. le président. Si l'on n'avait pas demandé la clôture, je n'aurais pas donné la parole contre la clôture.

M. Milliére a la parole contre la clôture.

M. Milliére. Messieurs, puisqu'on insisté pour clore la discussion, permettez-moi de vous dire un seul mot contre la clôture. ("Parlez ! parlez !)

Assurément, si la continuation de la discussion devait se prolonger de telle sorte qu'elle put compromettre les résultats de nos délibérations, je ne m'opposerais pas à ce qu'on en finît immédiatement ; mais la question ne me paraît pas avoir été traitée sous tous ses divers aspects ; une demiheure peut-être, un quart d'heure de plus ou de moins, cela ne changera rien aux dispositions qu'on redoute, celles de voir les Prussiens profiter des lenteurs de nos délibérations pour aggraver notre situation.

Evidemment c'est là une erreur exagérée et qui m'autorise à penser que c'est plutôt pour éviter la discussion... (Murmures sur plusieurs bancs adroite.)

M. Cochery. Respectez l'assemblée! ne faites pas d'insinuations.

M. Milliére. Je respecte l'assemblée et je ne fais pas d'insinuations; j'exprime une opinion personnelle et j'en ai le droit.

Sur quelques bancs a gauche. Parlez! parlez!

M. Milliére. Eh bien, je dis que clore la discussion, au moment où elle porte sur une question aussi grave que celle qui nous occupe, semblerait, aux yeux de la France qui nous écoute; une précipitation que, sans doute, elle ne comprendrait pas et qu'elle n'approuverait pas. Quelques heures de plus, quelques minutes de plus ne changeront rien à la situation, et vous ne ferez pas dire que vous avez étranglé la discussion. (Rumeurs à droite.)

Plusieurs voix. Parlez! parlez!

M. Milliére. Vous allez voir par l'expérience que vous n'y perdrez pas beaucoup de temps j j'ai peu de chose à vous dire : après les paroles émues, irrésistibles, selon moi, que vous a fait entendre notre illustre collègue Louis Blanc, je

n'aurai que quelques mots à ajouter pour formuler ma pensée et pour répondre à une objection queje ne crois pas devoir laisser passer sans protestation. (Parlez ! parlez 1)

L'un des orateurs qui. m'ont précédé à cette tribune, le citoyen Vacherot, a dit que ce n'est pas avec des principes ni avec du sentiment qu'on fait de la politique, mais que c'est avec des faits.

Je suis fâché d'avoir à contredire un collègue, mais je crois qu'une politique qui ne repose que sur les faits, et qui ne s'appuie pas sur des principes, n'est qu'une politique d'expédient; je crois que vous n'aurez la certitude démarcher dans le chemin de la vérité qu'à la condition de vous guider par les principes. Cela est si vrai, messieurs, que plusieurs des orateurs que vous avez entendus se sont vus obligés d'y faire allusion, alors même qu'ils en recommandaient l'abandon.

On a protesté avec raison contre un traité qui n'en est pas un, qui n'est pas un contrat, qui ne peut pas en être un.

De quoi s'agit-il? Il s'agit de disposer d'une partie du territoire de la France et des populations qui l'habitent.

Eh bien, les principes éternels de la raison et du droit nous disent que de pareilles choses ne sont pas dans le commerce et qu'elles ne peuvent former l'objet d'un contrat licite. Cela fût-il possible, pût-on admettre pour un instant qu'il est possible de contracter sur de semblables objets, nous objecterions que le contrat n'est pas valable parce qu'il n'y a pas le concours du consentement des deux contractants. Ce prétendu contrat a été signé sous la pression d'événements, de circonstances qui ne nous laissaient pas notre entière liberté ; il est le résultat de la fraude, de la violence, c'est-à-dire de tout ce qui caractérise le plus énergiquement la nullité d'une convention quelconque. (Bruit.)

On ne saurait trop le répéter, nous protestons de toutes nos forces contre un contrat qui n'en est pas un. Si -nous subissons la loi des nécessités, nous revendiquons le droit de déchirer votre pacte aussitôt que nous le pourrons.

Mais, dit-on, il est impossible de faire autrement; nous sommes dans la nécessité de subir la loi du vainqueur.-

Je déclare que cela n'est pas démontré... (Bruit) et je vais dire pourquoi. Je ne serai pas long, je sais ,fort bien, par les dispositions que montre la majorité, quel sera le résultat de son vote. (Parlez ! parlez !)

Si la situation actuelle est tellement mauvaise qu'on puisse l'invoquer pour justifier un contrat du genre de celui qu'on soumet à votre sanction, je dis que cette situation peut être changée, qu'elle a été amenée par des événements, par des fautes qui ne sont pas imputables seulement à celui dont vous avez aujourd'hui même flétri la domination, confirmé la déchéance et repoussé les successeurs; je dis qu'elle résulte de fautes d'une autre nature qui ont été commises depuis cinq mois, et qui peuvent être réparées encore aujourd'hui.

A droite. Par qui? par qui ?

M. Millière. Messieurs, ce n'est pas le moment de faire des récriminations ; je ne veux pas discuter la question de responsabilité qu'hier encore on invoquait avec raison et que bientôt nous infligerons nous-mêmes.

Mais si l'on envisage la situation actuelle de la France, — je n'entends commettre aucune indiscrétion, soyez-en sûrs — si l'on envisage cette situation, dans ce cas-là, on reconnaîtra que si nous pouvons trouver des milliards pour les donner aux Prussiens, nous pouvons en trouver pour repousser l'ennemi de notre territoire ; que si nos armées sont décimées ou détruites, nos forteresses abandonnées et livrées, si notre armée est démoralisée, si, comme on le prétend, les populations, si enthousiastes il y a cinq mois, sont aujourd'hui ardentes à réclamer la paix, c'est parce qu'on a été entraîné à cela par des faits qui peuvent être rectifiés, par des actes qui peuvent être réformés, par des fautes qui peuvent être réparées, que pour cela il suffirait, comme l'a dit avec infiniment de raison le citoyen Louis Blanc, de le vouloir, il suffirait d'employer pour la défense toute l'intelligence qu'on a apportée à la paralyser. (Bruit.)

356 HISTOIRE COSTEMPORA1NE.

Voix nombreuses. Qui ? qui ?

M. le président. Veuillez ne pas interpeller l'orateur.

M. Millière. Je ne répondrai que ce que je voudrai, et vos interpellations ne me feront pas dire ce que je ne veux pas dire. On vient de me demander : Qui ? Vous me mettez bien à l'aise; car je n'ai qu'à invoquer vos propres témoignages ou du moins les témoignages de mes contradicteurs.

J'ai entendu dire qu'il faut attribuer toutes nos défaites à l'indiscipline de l'armée. Eh bien, cette indiscipline peut être réparée. Je le répète, il y a eu dès le début de la république un enthousiasme immense des populations. (Mouvements divers.) Nous l'avons vu à Paris, et depuis que nous sommes en province, nous avons acquis la certitude qu'il en était de même dans les départements. (Non! non!)

Messieurs, si cette discipline a été détruite, si la désorganisation a été jetée dans nos armées, c'est parce que ceux qui étaient chargés de les commander la provoquaient euxmêmes. (Bruit.) Oui ! et la preuve c'est que là, là seulement où un vaillant général a su inspirer confiance à ses soldats, a su les conduire avec résolution, avec courage, à la bataille, là seulement vous avez eu la victoire.

Ce général, ce noble vieillard qui, après avoir tant souffert, après avoir eu le cœur si navré par les hostilités de la France contre son propre pays, est venu pour se venger de nous. Exclamation prolongée.)

Ah ! j'espérais qu'après la première manifestation hostile qui lui a été faite ici, on serait revenu à des sentiments plus équitables ou du moins à un sentiment de respect pour les preuves de dévouement qu'il avait données à notre pays. (Bruits divers.)

Eh bien, oui, dans mon département, la Côte-d'Or, tous se sont battus : les habitants ont fait sauter les ponts, ils ont coupé les routes, abattu les arbres pour résister, parce qu'ils étaient sous l'impulsion d'un homme qui savait inspirer la confiance et qui savait commander à ses soldats. (Mouvements divers.) Dans ce même pays, là où on avait su

se battre, là où on avait su vaincre, là où on a vu un général prussien, ATerder, poursuivre à coups de plat de sabre les paysans qui allaient éteindre l'incendie de leurs maisons brûlées par l'ennemi, dans ce pays un sentiment patriotique s'est élevé en raison des dangers, des souffrances, des sacrifices qu'on lui avait fait subir, et lui, il a envoyé à l'assemblée des représentants exprimant les sentiments républicains autant que les sentiments patriotiques.

Si, dans toute la France, on avait organisé les armées nationales plus disciplinées et bien moins disparates que celles du général Garibaldi : si on l'avait fait avec toute l'énergie possible ; si Ton usait de toutes les ressources matérielles et personnelles, incontestablement il ne sortirait pas un Prussien de France (mouvement à droite) ; un million d'hommes disséminés en pays étranger ne résisterait pas à dix millions de Français qui voudraient se battre, qui voudraient venger leur patrie et qui auraient foi dans le succès. (Bruit.)

. En terminant, je proteste, avec toute l'énergie dont je suis capable, contre le prétendu traité qu'on nous impose, et je revendique pour la France le droit de le déchirer aussitôt qu'elle le pourra.

Yorx a droite. La clôture ! la clôture !

M. le président. M. Henri Martin a la parole.

M. Henri Martin. J'y renonce, monsieur le président.

M. Emmanuel Arago. Je demande à dire un mot.

M. le président. M. Emmanuel Arago a la parole.

M. Emmanuel Arago. Je ne viens certes pas fatiguer l'assemblée par un discours après les grandes paroles qu'elle a entendues tout à l'heure; mais certains mots ont été prononcés à diverses reprises qui m'imposent le devoir d'une déclaration. Je proteste énergiquement, dans ma conscience d'honnête homme, contre l'intention que l'on suppose à ceux qui doivent déposer dans l'urne un vote contraire au traité dont il s'agit.

On a dit, on répète, on redira peut-être que ceux-là veulent se donner sans péril le facile avantage d'une fausse

popularité. (Mouvement.) Soyez certains, messieurs, que ni nos amis ni moi, fermement résolus à repousser les préliminaires de paix, nous ne sommes guidés par le sentiment mauvais, par l'odieux calcul que l'on nous attribue.

Xous agissons comme notre conscience de loj'aux députés, de mandataires du peuple nous ordonne d'agir; et cela, par des motifs que je ne veux pas développer à l'heure où nous sommes arrivés, et que je résume en une phrase...

M. le comte de Douhet. Je demande la parole.

M. Emmanuel Arago. Nous croyons que les nations se relèvent plus facilement de sacrifices matériels, quels qu'ils soient, que de certains désastres moraux. Or, j'ai la certitude que si nous refusons d'approuver le traité,. que si nous le repoussons en disant à la Prusse, devant le monde civilisé, devant l'Europe attentive, ce que disait si bien mon ami Louis Blanc du haut de la tribune, non possumust nous ne pouvons livrer nos concitoyens à la Prusse ; notre pays se relèvera plus facilement dans l'avenir de nouveaux sacrifices, de nouveaux malheurs matériels, qu'il ne réparerait le désastre moral qu'il nous faudrait subir en courbant la France trop bas sous les .fourches Caudines de l'empereur d'Allemagne (Très-bien ! très-bien !)

M. le président. Voici la liste des orateurs inscrits qui n'ont pas encore eu la parole :

M. Henri Martin, qui vient d'y renoncer; M. André (de la Moselle) ; M. Langlois ; M Brisson, qui y a renoncé aussi ; M. Delescluze; M. Floquet.

M. Floquet. J'y renonce également, monsieur le président.

M. le président. M. Clemenceau.

M. Clemenceau. J'y renonce.

M. le président. M. Tolain, M. le général Ducrot, qui y ont également renoncé.

Quelques membres. Tout le monde a renoncé a la parole.

Voix nombreuses. La clôture 1 la clôture I

M. Keller. Je demande la parole.

M. le président M. Keller a la parole.

M Keller Messieurs, à l'heure solennelle où nous sommes, vous n'attendez pas de moi un discours ; je ne serais pas capable de le faire. Celui qui devrait parler à ma place, — car vous n'avez encore entendu aucun député de l'Alsace, — le maire de Strasbourg, le doyen de notre députation, à l'heure où je vous parle se meurt de douleur et de chagrin; son agonie est le plus éloquent des dis vement.

Eh bien, dans cette situation spéciale qui nous est faite, j'entends dire de tous côtés : ■■ Vous, députés de l'Alsace, vous pouvez voter contre le traité, mais nous, nous le voterons. »

C'est vrai, nous avons quelque chose de spécial : notre honneur, à nous, nous reste entier; pour rester Français, nous avons fait tous les sacrifices, et nous sommes prêts a les faire encore : nous vouions être Français, et nous resterons Français, et il n'y a pas de puissance au monde, il n'y a pas de signature ni de l'assemblée ni de la Prusse, qui puisse nous empêcher de rester Français... tTrés-bien! — Applaudissements.

Eh bien, messieurs, comme Français, je viens réclamer ici, non plus contre le sort de l'Alsace, mais je viens réclamer ici ma part de l'honneur français, et quant à moi, ce traité est une atteinte à l'honneur français... Très-bien l) et ce n'est pas seulement comme Alsacien, c'est comme Français que j'en souffre pour mon pays : quand on nous a annoncé ce traité, on nous a dit que la paix était nécessaire, mais qu'elle ne serait acceptée que si elle était honorable. Est-elle honorable, messieurs ?

Voix h gauche. Non!

If. Thiers, chef du pouvoir exécutif. Elle est malheureuse.

M. Keller. Est-il honorable de céder des populations qui veulent rester françaises, et qui quand même resteront françaises? Ah ! je comprends, messieurs, qu'on livre des pierres, des forteresses, des vaisseaux : mais que diriez-

340 HISTOIRE CO.NTEMl'ORAI.XR.

vous si sur ces vaisseaux, qui ne sont que du bois et du fer, vous livriez des équipages, et si vous forciez nos matelots à devenir des matelots prussiens, et à faire la guerre à la France? Eh bien, c'est là ce que fait votre traité; vous livrez à l'empire d'Allemagne des populations entières, dont les enfants seront obligés de servir les desseins ambitieux, despotiques de l'empire d'Allemagne, obligés au moins par le texte du traité, car je vous le dis d'avance, il y en a beaucoup, qui, au péril de leur vie, échapperont à la servitude que vous leur édictez.

Eh bien, à mes yeux, c'est là la plus criante, la plus cruelle des injustices, et se faire, dans n'importe quelle mesure, le complice d'une injustice, la .ratifier, pour moi, c'est un déshonneur. Sur une question d'honneur, la discussion n'est pas possible : à quelque parti qu'on appartienne, au parti républicain, au parti monarchique, on ne peut comprendre l'honneur de deux manières. (Bravos à gauche.)

Des orateurs ont cherché à sortir de cet embarras, en venant protester à l'avance contre le traité qu'ils signeraient et qu'ils voteraient.

Ce traité qu'on me propose de ratifier est une injustice, et, en même temps, c'est un mensonge. On vous dit qu'on cède à perpétuité l'Alsace. Je vous déclare que l'Alsace restera française. Au fond du cœur, vous-mêmes le pensez.

A gauche. Oui! oui!

M. Keller. Oui, vous pensez que l'Alsace est française. Vous voulez la reconquérir le plus tôt possible, vous voulez qu'elle redevienne française et je défie qui que ce soit de dire le contraire. (Bravos à l'extrême gauche.)

Et, cependant, dans votre traité, vous venez de dire que vous cédez à perpétuité la propriété et la souveraineté de l'Alsace. Eh bien, ce traité est un mensonge, et un mensonge, c'est un déshonneur. Au nom de mon pays, je proteste contre ce mensonge et contre ce déshonneur. (Trèsbien ! très-bien ! sur quelques bancs à gauche.)

M. Thiers, chef du pouvoir exécutif. Indiquez-nous une rédaction.

M. Keller. Ah! je le sais, on me parlera de la menace de la guerre et des dangers qui pourraient surgir.

D'abord*, en fait de déshonneur et d'injustice, à mes yeux, aucuns prétextes ne sont suffisants pour les excuser; mais j'avoue que, quant à moi, je suis convaincu que si la France avait été plus fermement résolue à l'avance de ne pas sacrifier son territoire, si la Prusse, qui désire aussi la paix, avait été certaine de trouver sur ce point des barrières infranchissables, elle nous aurait fait d'autres conditions. (Approbation sur plusieurs bancs à gauche.)

Je n'ai pas, à l'heure qu'il est, la prétention de changer îes dispositions trop arrêtées dans un grand nombre d'esprits. Seulement, j'ai tenu, avant de quitter cette enceinte, à protester, comme Alsacien et comme Français, contre un traité qui, à mes yeux, est une injustice, un mensonge et un déshonneur, et si l'assemblée devait le ratifier, d'avance j'en appelle à Dieu, vengeur des justes causes, j'en appelle à la postérité qui nous jugera les uns et les autres, j'en appelle à tous les peuples qui ne peuvent pas indéfiniment se laisser vendre comme un vil bétail, j'en appelle enfin même à Tépée de tous les gens de cœur qui, le plus tôt possible, déchireront ce détestable traité 1 (Applaudissements sur plusieurs bancs de la gauche.)

M. Thiers, chef du pouvoir exécutif, à M. Keller qui, en descendant de la tribune, passe devant lui. — Donnez nous les moyens ! (M. Keller passe sans répondre.) Alors il ne faut pas nous donner des paroles.

M. Tirard. La levée en masse! Vous demandez les moyens; on peut vous les indiquer.

M. le chef du pouvoir exécutif. Donnez - nous les moyens !

M. Tirard. Que les 750 représentants se mettent à la tête de la France, et vous sauverez la France. Que la France tout entière se soulève ! (Bruits et mouvements divers.)

M. le chef du pouvoir exécutif. Je demande la parole.

Je ne dirai que quelques mots ; mais il faut cependant que la question soit nettement posée et que les responsabilités soient justement attribuées. La guerre a eu deux périodes : celle qui a suivi cette fameuse déclaration que vous venez de flétrir et de punir, et celle qui a succédé au 4 septembre. Je ne juge personne, je ne condamne personne; je suis convaincu que chacun a tait de son mieux. Quant à moi, j'ai été étranger à ces deux périodes. Si la guerre n'a pas réussi, ce n'est ni moi ni les collègues que l'assemblée vient de me donner depuis quelques jours qu'on peut en accuser.

J'ai trouvé, quand j'ai dû négocier, la reddition de Sedan, de Metz et de Paris, la dispersion des armées qui devaient aller au secours de la capitale et qui n'ont pu y arriver.

J'ai conduit les négociations avec tout le patriotisme dont j'étais capable : j'ai lutté de toutes mes forces pendant des jours entiers ; je n'ai pas pu faire mieux que je n'ai fait. Si vous croyez pouvoir obtenir de meilleures conditions, envoyez d'autres négociateurs, vous me rendrez un grand service (Mouvement); vous me soulagerez d'un poids acca blant. Si vous croyez avoir des moyens militaires, venez ici nous les exposer. (Très-bien !)

Ne parlez pas d'honneur devant des gens qui en ont autant que vous (Approbation), mais qui mettent leur honneur à ne pas risquer de perdre leur pays pour une fausse popularité qu'on vient courtiser à cette" tribune. (Applaudisse ments sur un grand nombre de bancs.)

Pour ma part, je ne doute pas de la puissance de mon pays, quand je dis que nous ne pouvons pas lutter aujourd'hui. (C'est cela !) Non, je ne doute pas de la puissance de la France, et l'ennemi que nous avons devant nous n'en doute pas plus que moi. .

Un membre. C'est évident.

M. le chef du pouvoir exécutif. Ce traité même, messieurs, est tout empreint des craintes que la France lui inspire, et quand il vous demande une si grande partie de vos richesses, c'est dans l'espoir de vous affaiblir. Oui, c'est sa crainte même qui se manifeste par l'énormité du

chiffre. (Assentiment.) Ce n'est donc pas de la France que je doute. Oui, cette puissance de notre pays est ma consolation dans nos douleurs actuelles. Oui ! je crois à son avenir. Oui! oui! mais à la condition que nous aurons enfin du bon sens, que nous ne nous payerons plus de mots (Approbation sur un grand nombre de bancs); que sous les mots nous voudrons mettre des réalités, et que nous aurons nonseulement du bon sens, mais un bon sens courageux. (Trèsbien ! très-bien!)

Je ne doute donc pas de la puissance de la France ; mais c'est de son organisation actuelle que je doute... Son organisation militaire est brisée; voilà le secret de sa faiblesse.

Pourquoi cette organisation a-t-elle été brisée ? Je n'en dirai qu'un mot, sans entrer dans les détails.

Lorsqu'on a eu la folie de déclarer la guerre au mois de juillet dernier, je l'ai dit dès le premier jour, la France n'était pas prête. Alors qu'on avait des régiments de 1,300 à 1,400 hommes d'effectif réel, comment pouvait-on arriver en huit jours à en faire des régiments de guerre de 3,000 hommes? C'était impossible. J'ai dit aux ministres de ce temps : « Mettez-moi en présence du ministre de la guerre et je lui prouverai que vous n'êtes pas prêts, que vous ne pouvez pas l'être »

Vous savez ce qui est arrivé. Pour faire nombre, au lieu d'envoyer un régiment, il a fallu en envoyer deux, c'est-àdire envoyer des cadres sans soldats pour ainsi dire, ce qui était sans exemple dans l'organisation militaire. Je l'ai répété àtoutes les puissances : ce n'était pas que la France ne fût plus ce qu'elle avait toujours été ; c'est son organisation qui avait été détruite par l'imprudence et l'impéritie du gouvernement tombé.

On a fait la guerre avec des cadres vides. Et qu'est-il arrivé? Sur 120 régiments, il y en a eu 116 faits prisonniers à Sedan et à Metz. Par suite vous avez été obligés de continuer la guerre sans cadres,, sans officiers, avec des soldats pleins de bravoure, l'ennemi lui-même a loué leur bravoure devant moi; mais des soldats sans organisation, sans offi-

ciers, peuvent être braves : ils ne composent pas des armées. Ceux qui ne savent pas cela peuvent compromettre leur pays, s'ils entreprennent de conduire ses affaires.

Sachez-le bien, on n'improvise pas des armées; la révolution elle-même, qu'on cite souvent, n'en a pas improvisé ; elle a fait une première guerre avec un homme supérieur, qu'un heureux hasard avait jeté sous sa main, le général Dumouriez, qui commandait l'armée royale. C'est avec cette armée que la révolution a remporté ses premières victoires. (Mouvements divers.) Plus tard, elle a eu de longs revers, jusqu'au moment où elle a pu avoir fait enfin de véritables armées.

Ainsi, ce n'est pas la faiblesse de la France que je viens plaider devant vous. Je mourrais plutôt que de la plaider. Je veux conserver l'espérance ; car sans espérance je ne pourrais pas vivre. Je veux seulement vous dire que notre organisation a-été brisée, et que vous ne pouvez pas la refaire en quelques jours. S'il y a des hommes du métier qui croient pouvoir dire le contraire, qu'ils viennent le déclarer du haut de cette tribune, et je leur répondrai. Encore une fois, je l'affirme, ce n'est pas la France qui est brisée, qui est impuissante, c'est son organisation qui, par suite d'une imprudence sans égale, a été détruite dès le début de la guerre.

La France avait pu, à toutes les époques, fournir une, deux et trois armées, elle n'y a pas réussi cette fois, parce qu'on ne fait la guerre qu'avec des cadres et qu'il n'y avait plus de cadres en France. Les paysans, les citoyens, quelque courageux qu'ils soient, s'ils ne savent pas la guerre, ne peuvent être de vrais soldats. La preuve en est dans nos derniers désastres. C'étaient de braves et habiles gens que le général Faidherbe, que le général Chanzy, que le général Bourbaki, et cependant quels résultats vous ont-ils procurés? Ce n'est pas leur faute; je rends hommage à tout leur talent et à leur énergie. (Très-bien I très-bien ! — Applaudissements.)

Il n'en est pas moins vrai que l'armée du général Fai-

dherbe a été dispersée dans les places fortes; que le général Bourbaki, qui a voulu ne pas survivre au malheur de son armée, et qui n'y a survécu que malgré lui, a été obligé de livrer à la Suisse son armée vaincue, sans^ue ce tut par sa faute; et que le général Chanzy lui-même a été obligé de se replier.

Eh bien, que dans cette situation quelqu'un vienne me dire que nous pouvons résister à une armée régulière de 500,000 hommes, je lui répondrai que non ! Vous feriez détruire la France, vous l'appauvririez, vous feriez disparaître ses dernières ressources, et vous lui ôteriez les moyens d'arriver à cet avenir que vous souhaitez pour elle, et que, moi, j'entrevois avec la seule satisfaction que je puisse ressentir, aujourd'hui. (Bravo! bravo! — Vifs applaudissements.)

Oui, messieurs, vous voulez pour la patrie d'autres destinées. Je le veux aussi; je le souhaite ardemment; et, à mon vieil âge, ce qui me soutient, c'est l'espérance de pouvoir y contribuer, pas bien longtemps, mais quelque temps encore. Pour cela, il faut que vous sachiez la vérité ; il faut que vous ayez le courage de vous la dire à vous-mêmes, et de la croire.

C'est alors seulement que vous serez une nation sérieuse et que vous mériterez des destinées meilleures, mais, tant que vous vous payerez de mots et de déclamations, je n'hésite pas à le déclarer, on ne vous prendra pas au sérieux, et vous ne mériterez pas, en effet, d'y être pris. (Marques d'adhésion.)

C'est ainsi que, chargé par vous de négocier, je vous ai représentés auprès de l'ennemi en lui disant la vérité. Je n'ai point employé le mensonge, qui ne peut tromper longtemps personne, surtout un gouvernement aussi avisé que celui auquel nous avions affaire. J'ai fait valoir ces considérations de l'avenir, ces haines implacables qu'on allait soulever dans le cœur d'une grande nation. Mais, messieurs, je dois aussi le dire : la victoire n'est pas toujours beaucoup plus sensée que la défaite. (Assentiment.) La vérité est bien

difficile à faire entendre; je l'éprouve tous les jours et j'en ressens de cruelles souffrances. Oui, il est bien difficile de faire entendre la vérité aux nations.

A mes derniers jours, je ne changerai pas de conduite, et je ferai tous mes efforts pour faire entendre à mon pays la vérité tout entière. On ne l'a pas écoutée il y a six mois ; on ne l'a pas écoutée à des époques plus récentes. Mais je ne me décourage pas. Si à votre tour vous ne voulez pas l'écouter, vous me rendrez bien malheureux pour mon pays, mais si j'osais le dire, en étant très-malheureux pour mon pays, je serais peut-être heureux pour moi-même de n'être pas cru. (Mouvement.) Je serais déchargé du fardeau que vous m'avez confié, et je vous remercierais, mais en pleurant sur mon pays infortuné.

Messieurs, entendez la vérité ; mais si vous ne savez pas où elle est, si vous ne voulez pas l'écouter et la croire, vous pourrez vanter l'avenir de notre nation, mais bien vainement; vous le perdez au moment où vous le vantez. (Vive approbation; bravos et applaudissements prolongés.)

Un grand nombre de membres. Aux voix ! La clôture !

M Langlois, au milieu du bruit. Je demande la parole.

M. le présidbnt. La clôture étant demandée, je la mets aux voix.

(L'assemblée, consultée, prononce la clôture.)

M. Langlois. Monsieur le président, on ne peut pas prononcer la clôture ; on a toujours le droit de répondre à un ministre.

M. le président. Si vous aviez demandé la parole, vous l'auriez obtenue.

M. Langlois. Je l'ai demandée, et ce n'est pas ma faute, monsieur le président, si vous ne m'avez pas entendu ; on me dit pourtant que je crie trop fort.

M. le président. Montez à la tribune.

M. Langlois monte à la tribune. Cris : Aux voixl

Plusieurs membres. La clôture est prononcée.

D'autres membres. Parlez ! parlez !

M. Langlois. J'insiste pour avoir la parole après le mi-

ASSEMBLÉE NATIONALE DE FRANCE (1871). 5i7

nistre. Oui ! oui ! sur plusieurs bancs. — Réclamations sur d'autres.)

M. le président. Il ne peut pas y avoir de surprise. M. Langlois revendique un droit incontestable, celui de répondre à un ministre, et je lui donne la parole.

M. Langlois. Je serai très-bref, messieurs, et, si j'insiste pour prendre la parole, c'est afin de consacrer ce principe parlementaire qu'on peut toujours répondre à un ministre. C'est pour cela que je tiens à prendre la parole.

Je veux répondre à M. Thiers sur ce qu'il a dit de la révolution et de ses guerres, lorsqu'il affirmait que l'organisation était tout et que le courage et la volonté n'étaient rien. (Bruyante interrupiion.)

M. Dufaure. M. Thiers n'a rien dit de cela.

M. Thiers, chef du pouvoir exécutif. Je n'ai pas dit un mot de cela.

M. Langlois. Ou que c'était peu de chose.

M. le chef du pouvoir exécutif. Je n'ai dit ni l'un ni l'autre, j'ai dit qu'il fallait les deux choses.

M. Langlois. M. Thiers a dit qu'il n'y avait pas de victoire possible sans organisation militaire. Je dis... (Interruption nouvelle. — Aux voix !) Je voudrais bien parler, mais il me faudrait deux minutes de silence. J'aurai fini en deux minutes. (Parlez ! parlez !)

M. le président. Il est impossible que l'assemblée ne vous accorde pas deux minutes.

M. Langlois. Je dis qu'en ce qui concerne la guerre dernière, certainement M. Thiers a raison; c'est la question d'organisation qui a contribué à nos défaites, mais c'est aussi le système de nos généraux et de nos militaires qui ont toujours tout joué sur une seule carte. Si nous avons été battus à Sedan, c'est parce qu'on a tout joué sur cette carte : dégager Bazaine. Si depuis le 4 septembre, nous avons éprouvé de terribles revers, c'est parce qu'on a tout joué sur cette seule carte : délivrer Paris.

Je n'en fais un'crime à personne, puisque, ainsi que je l'ai dit dans mon bureau, à cette époque, je trouvais cela

bien et je trouve cela absurde aujourd'hui. (Rires et bruit.)

Messieurs, je vous ai demandé deux minutes.

Plusieurs membres Parlez! parlez!

M. le président. Les deux minutes ne se sont pas encore écoulées. (On rit.)

M. Langlois. Je les ai demandées à la condition que je puisse parler. (Parlez ! parlez !)

Voici mon opinion : c'est que, si nous avons eu de grands revers, c'est parce qu'il y a eu grand nombre d'officiers prisonniers et absence de nouveaux officiers pour les nouveaux cadres. C'étaient là des motifs de faiblesse incontestables. Mais je dis que c'a été très-peu de chose auprès du système militaire qui a été adopté. Quand on a fait entrer dans Paris 80,000 gardes mobiles des départements, 10,000 à 12,000 marins et 30,000 hommes de l'armée du général Vinoy, au lieu de les laisser en dehors ; quand on a employé toutes ces forces pour défendre Paris, au lieu de confier sa défense aux mobiles de la Seine et aux gardes nationaux, je dis que ce jour-là on a compromis fortement la défense nationale ; on a voulu faire vite ; on a eu la délivrance de Paris pour objectif; on a dit à des généraux de marcher en avant, d'attaquer, et alors que ces généraux sentaient eux-mêmes qu'ils ne devaient pas attaquer, et même qu'ils devaient se retirer. (Marques d'assentiment et d'adhésion.)

Il faut dire la vérité, et c'est la vérité, je crois, que j'exprime en ce moment.

Plusieurs membres. Oui! oui! Très-bien!

M. Langlois. Je dis que, si nous voulons faire sérieusement la guerre, nous pouvons la faire et la faire avantageusement, avec des moyens infiniment meilleurs que ceux avec lesquels nous avons été abominablement battus, en faisant la guerre offensive.

Je ne veux pas parler de ce qui s'est dit dans les commissions, j'admets là-dessus tout -ce que vous voudrez ; mais je vous dis qu'avec 200,000 hommes qui existent actuellement, avec la volonté du peuple français, si le peuple français

l'a.., 'Ah! ah!) et il l'aura. Messieurs, c'est triste à dire, mais ce n'est pas le nombre qui nous manque ; nous avons, si nous voulons, cinq millions de soldats.

Eh ! mon Dieu ! on peutjusqu a soixante ans être soldat ; j'ai vu des hommes de soixante -trois ans porter le sac, — et, par parenthèse, je dirai que nous avons le malheur d'avoir des soldats trop chargés, que nous les fatiguons beaucoup; — par conséquent, si nous le voulons tous, jusqu'à cinquante-cinq ans, nous pouvons marcher, nous sommes en nombre; et je dis que nous avons toutes les ressources matérielles; reste à savoir si nous avons ce que j'appellerai la force morale.

Je dis qu'on fait d'un peuple ce qu'on veut, quand on est ses représentants, quand on sait qu'on sera entendu de lui.

Oui, messieurs, si nous, assemblée, si M Thiers avec nous, nous répondions à M. de Bismarck le non possumus dont on a parlé, et qu'a si bien rendu et exprimé M. Keller, si vous vouliez former des bataillons de volontaires, si nous tous, députés, nous allions nous mettre sérieusement à leur tête, et dire à la nation : On te demande ton dernier écu ; au paysan : On te demande ta vache, — car on la lui prendra, monsieur Thiers, non pas sous la forme de vache, mais sous une autre forme, sous la forme déçus, — je dis que la guerre est possible.

Messieurs, quand on dit au pays : En avant! le pays ne marche pas ; mais quand on lui dit : Marchons ! et qu'on marche à sa tête, le pays marche. (Vive approbation à gauche.) Voilà ce que j'avais à dire.

De toutes parts. Aux voix ! aux voixl

M. le président. Je replace sous les yeux de l'assemblée le texte du projet de loi :

« L'assemblée nationale, subissant les conséquences de faits dont elle n'est pas l'auteur, approuve... » (Interruption.)

Plusieurs voix. Ratifie?

M. Victor Lefranc, rapporteur. C'est par une erreur de copiste que le mot » approuve » se trouve à la place du mot

3bO HISTOIRE CONTEMPORAINE.

« ratifie »; le mot « ratifie » est le mot technique; il est en outre le mot qui s'applique aux souverains quand ils décident ; et enfin, il est le mot du traité lui-même, il est réservé dans le traité qne l'assemblée sera consultée sur le point de savoir si elle ratifie, et ce ne serait peut-être pas un mot ni juste ni suffisant dans ces circonstances douloureuses que ce mot « approuve. » (Applaudissement général.)

M. le président. « L'assemblée nationale, subissant les conséquences de faits dont elle n'est pas l'auteur, ratifie les préliminaires de paix dont le texte est ci-annexé, et qui ont été signés à Versailles, le 26 février 1871, par le chef du pouvoir exécutif et le ministre des affaires étrangères de la république française, d'une part ;

« Et, d'autre part, le chancelier de l'empire germanique M. le comte Otto de Bismarck- Schœnhausen, le ministre d'État et des affaires étrangères de S. M. le roi de Bavière le ministre des affaires étrangères de S. M. le roi de Wurtemberg, et le ministre d'État représentant S. A. R. le grand-duc de Bade.

« Et autorise le chef du pouvoir exécutif et le ministre des affaires étrangères à échanger les ratifications. »

Suit la teneur des préliminaires de paix; l'assemblée a décidé entendre une fois la lecture, je la prie de m'épargner et de s'épargner à elle-même une seconde lecture de ce document. (Marques d'adhésion et d'approbation.)

Aux termes de l'article 72 bis du règlement, il ne peut être voté particulièrement sur les articles du traité. « Lorsque l'assemblée est saisie d'un projet de loi, dit cet article, par lequel le gouvernement, conformément à l'article 53 de la constitution, lui demande l'approbation d'un traité conclu avec une puissance étrangère, il n'est pas voté sur les articles du traité, et il ne peut être présenté aucun amendement à son texte. »

Conformément à cette disposition du règlement, qui s'explique naturellement d'elle-même, puisque nous ne pouvons modifier partiellement le traité, qui est conclu avec une

partie qui n'est pas présente, et que nous ne pouvons ou que l'accepter ou le repousser, je n'ai qu'à consulter l'assemblée sur l'ensemble du projet de loi.

Il a été demandé un scrutin de division par un nombre de signatures réglementaire.

M. Journault. Je demande la parole, monsieur le président.

M. le président. Sur quoi ?

M. Journault. Sur un amendement signé de moi et que j'ai présenté au texte du projet de loi. (Réclamations.)

M. le président. Il n'y a pas d'amendement déposé.

M. Journault. Je ne sais ce qu'est devenu cet amendement.

M. Esquiros. Je demande la parole.

M. Journault. Il y a une circonstance très-importante à mettre sous les yeux de l'assemblée, et c'est ce que je fais par mon amendement.

« L'assemblée nationale , subissant les conséquence* désastreuses d'une situation créée par l'empire... »

Plusieurs voix. On a dit cela !

M. Journault. Je demande seulement la permission de lire mon amendement. (C'est inutile ! — Aux voix ! aux voix !)

If. Journault. Permettez; il est très-important de préciser l'auteur...

M. Dufaure, ministre de la justice. Mais cela a déjà été dit.

M. Cochery. C'est expliqué par le vote rendu au commencement de la séance.

M. Journault. Puisqu'il est impossible de continuer la lutte, il y aune importance sérieuse à dire... (Assez ! assez!) Permettez-moi de vous dire en quelques mots... (Aux voix! aux voix!)

M. le président. Je ne puis vous laisser parler pour développer un amendement qui n'a pas été déposé. Assurément un amendement pourrait se placer dans le protocole du projet de loi. C'est seulement sur les articles du traité

qu'un amendement n'est pas admissible. Mais je vous répète qu'il ne m'a été remis aucun amendement, qu'il aurait dû être écrit et signé, et que, par conséquent, il n'y a pas lieu de le développer (Très-bien ! très-bien :

Il va être procédé par un scrutin public au vote sur l'ensemble du projet de loi.

M. Esquiros. Monsieur le président, j'ai demandé la parole; je n'ai qu'un mot à dire.

Il y a un certain nombre de députés dont les pouvoirs n'ont pas été validés : ont-ils ou non le droit de voter ? Cette question doit être résolue, attendu que nous ne voulons pas avoir l'air de nous réfugier derrière l'abstention.

M. Thiers, chef du pouvoir exécutif. Ils ont non-seulement le droit, mais le devoir de voter.

M. le président. Aux termes du règlement, les députés dont les élections n'ont pas été validées ne votent pas. (Mouvements divers.)

M. Le Blond. Je demande la parole.

M. le président. Permettez, je n'ai pas fini.

J'ai dit ce que prescrit le règlement: mais je rappelle que ce règlement n'a été adopté qu'à titre provisoire. C'est à l'assemblée de décider si, dans les circonstances où nous sommes, en présence du sentiment qui pousse les députés dont l'élection n'a pas été validée à demander à voter, elle entend faire une exception. (Oui ! oui ! i

M. Léon de Malleville. On peut citer un précédent à l'appui de cette décision. Le jour même de notre première réunion, si mes souvenirs ne me trompent, notre président d'âge a annoncé que les députés dont les pouvoirs n'auraient pas été validés auraient néanmoins le droit de voter. (C'est vrai !) C'est la règle que nous avons suivie jusqu'ici et que nous devons suivre encore. (Assentiment.)

M. Victor Lefranc. La Constituante de 1848 en a jugé ainsi. Il y a des moments où tout Français à qui les suffrages de ses concitoyens ont ouvert les portes de cette enceinte a le devoir d'exercer les droits qu'il tient de l'élection. (Très-bien !

M. le comte de Douhet. Si l'assemblée le désire, je suis prêt à lire le rapport sur les élections de la Corse. (Non ! nonl)

M. Limperani Je suis l'un des représentants dont les pouvoirs n'ont point été validés, et je viens réclamer de la façon la plus formelle le droit de voter. (Oui 1 oui! — C'est entendu I)

M. le président. Il est entendu que tous les représentants pourront voter. (Oui! oui! Très- bien 1) Il va être procédé au scrutin de division. (Il est procédé au scrutin à la tribune.) M. le président. Voici le résultat du dépouillement du scrutin :

Nombre des votants . . 653

Majorité absolue .... 327

Bulletins blancs . . 546

Bulletins bleus . . . 107

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