Savonarole
Une réforme d'une autre nature fut entreprise en Italie par Savonarole. Absolument indépendante de Wiclif et de Hus, plus politique et morale que religieuse, elle ne devait avoir d'autre but que de corriger les mœurs d'une société corrompue et de réaliser l'idéal d'un état théocratique; après un court succès, elle périt avec son auteur, mais n'en est pas moins un moment important dans l'histoire de l'église du moyen âge86.
Jérôme Savonarole naquit en 1452 à Ferrare, d'une famille noble. A l'âge de vingt-trois ans il quitta secrètement la maison paternelle, et se fit admettre par les dominicains de Bologne. Il ne voulait servir que comme frère lai, mais ses supérieurs, ayant reconnu ses capacités, lui firent étudier la théologie.
85 L'original bohème du catéchisme ne paraît plus exister ; une traduction allemande fut publiée pour la première fois en 1522; elle est réimprimée chez Zezschwitz, o. c, p. 41. Le cancional ne s'est pas encore retrouvé.
80 V. la liste de ses ouvrages p. 393 du livre de Meier qui va être cité. Ils sont devenus si rares qu'une édition complète serait la bienvenue.
J. F. Picus de la Mirandola, Vita patris Hier. Savonarolœ , publ. par le dominicain Quétif, avec divers documents. Paris 1674, 3 vol. in-12u. — Burlamacchi, Vita del padre Sav. , publ. par Mansi dans les Miscellanea de Baluze, T. 1. — Rudelbach, Sav. and seine Zeit. Hamb. 1835. — Meier, Girolamo Sav. Berlin 1836. — Hase, Savonarola. 2e édit. Leipzig 1861. — Perrens, Jérôme Sav. Paris 1853, 2 vol. — Bôhringer, Vorreformatoren , T. 2, p. 747. Villari, Storia di Gir. Sav. Florence 1859, 2 vol. — Gherardi, Nuovi documcnli e studi interno a Gir Sav. Florence 1878, tiré seulement à 50 exemplaires.
En ili8>9 ils l'envoyèrent comme lecteur au couvent de Saint- Marc à Florence. Cette ville était le foyer le plus brillant de la civilisation sceptique et élégante, qu'avait produite en Italie la renaissance de la culture antique. A la tête de la cité était Laurent de Médicis ; sans être autre chose qu'un magistrat républicain, il exerçait de fait un pouvoir presque absolu et menait la vie d'un prince; il protégeait les lettres et les arts, aimait les plaisirs, donnait des fêtes somptueuses, et avait répandu par son exemple les mêmes goûts dans toutes les classes de la société; les Florentins étaient indifférents aux choses religieuses et avides seulement de jouissances. Ce fut au milieu de ce monde frivole que le dominicain de Saint-Marc se mit à prêcher la pénitence. Son intention n'était pas de restaurer la doctrine ; il suivait la théologie thomiste de son ordre, avec une tendance personnelle plus mystique et avec plus de soumission à l'Écriture ; il n'attendait le salut ni de l'intercession des saints ni du mérite des œuvres, son seul Sauveur était Jésus-Christ; mais dans ses prédications il n'attaquait aucun dogme, aucune pratique de l'église; il ne voulait qu'un changement de vie par le retour à la charité et à la simplicité des temps apostoliques ; il recommandait au clergé de renoncer à ses richesses, pour qu'elles fussent employées au soulagement des pauvres ; prêtres et laïques devaient s'unir pour ne représenter qu'un seul peuple de frères, sous le seul gouvernement du Christ. Par cette réforme il espérait régénérer sa patrie et affranchir Florence des Médicis, qui avaient fait oublier au peuple la perte de ses libertés en lui enseignant l'amour de l'or et des jouissances matérielles. En même temps il prédisait l'avenir. La connaissance du monde, jointe à la sagacité avec laquelle il savait déduire les effets des causes, lui fit deviner des événements probables, dont quelques-uns sont réellement arrivés. Mais en rapprochant les prophéties bibliques de la situation de l'église de
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son temps, et en expliquant dans le même sens les visions où se reflétaient les pensées qui l'obsédaient, il fit des prédictions qui ne se réalisèrent point ; c'est ainsi qu'il annonça la destruction de Rome « la grande séductrice de la chrétienté », l'avènement d'un pape saint, le retour de l'église à la pureté de l'âge apostolique et la conversion de tous les infidèles.
En il fut élu prieur de Saint-Marc; l'année suivante
mourut Laurent de Médicis ; il fut remplacé par son fils Pierre ; bientôt après Alexandre VI devint pape. Lorsqu'en l/jO/i le roi de France Charles VIII pénétra en Italie, Pierre de Médicis fit avec lui une capitulation peu honorable; le magistrat envoya au roi une députation, dont fit partie Savonarole; celui-ci dit à Charles : « Vous êtes le prince que Dieu charge de renouveler l'église et l'Italie » ; il croyait sa prédiction accomplie. Le roi fit alliance avec la ville, mais son seul but était Naples ; il ne se préoccupait ni d'un affranchissement de l'Italie ni d'une réforme de l'église. Les Florentins ayant expulsé les Médicis, Savonarole convoqua une assemblée populaire dans la cathédrale ; il lui proposa quelques articles comme conditions de la liberté: Dieu seul sera roi de Florence, tous les citoyens, de quelque rang qu'ils soient, seront admissibles aux fonctions, la crainte de Dieu et l'amour du prochain seront les fondements de l'état. Le peuple accepta avec enthousiasme cette chimère de théocratie démocratique; il cria: Vive le roi Jésus-Christ! Savonarole se tint en dehors du nouveau gouvernement qui fut institué; peu pratique dans les choses du monde, il n'était plein que de ses rêves; il n'agit que par sa prédication. Ceux de ses sermons qu'on a publiés d'après des notes de ses auditeurs, ne donnent qu'une faible idée de la puissance de sa parole. Pendant trois ans la majorité des Florentins se laissa guider par lui ; ils renoncèrent au luxe, aux plaisirs , aux jeux ; les riches restituèrent les biens acquis par des moyens
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malhonnêtes; d'anciens ennemis se réconcilièrent; beaucoup d'hommes et de femmes se firent recevoir dans les couvents ; celui de Saint-Marc et les autres maisons dominicaines de la Toscane se soumirent volontairement à une réforme.
Cependant le prédicateur avait contre lui un parti nombreux ; la jeunesse noble, mécontente du gouvernement populaire et de la sévérité de la discipline, cherchait à le perdre; les franciscains, par ancienne rivalité contre les dominicains, se joignirent à ses adversaires. D'autres causes encore se réunirent pour ébranler son autorité. Les états italiens, le pape à leur tête, s'étant ligués contre Charles VIII, celui-ci dut abandonner Naples et se frayer un chemin pour rentrer en France. Cette issue de l'expédition française donnait un démenti aux prédictions de Savonarole ; on commença à douter de son esprit prophétique. Alexandre VI, dont il censurait publiquement les vices, voulut acheter son silence par l'offre de l'archevêché de Florence et du chapeau de cardinal ; comme il rejeta ces propositions, le pape l'invita, puis le somma de comparaître à Rome, en juillet 1495. Il répondit que la situation de Florence ne lui permettait pas de quitter la ville ; en même temps il s'expliqua sur ses prédictions 87; il déclina le titre de prophète, mais convint qu'il avait déduit des prophéties bibliques des prédictions relatives au temps présent. Sur son refus de venir à Rome, le pape chargea le vicaire général des dominicains de procéder à une enquête, et défendit à Savonarole lui-même de prêcher aussi longtemps que durerait cette instruction. Pendant plusieurs mois il ne monta pas en chaire, mais son influence resta la même. Le parti des Médicis excita des troubles; plusieurs des révoltés furent condamnés à mort.
87 V. son Compendium rcoclationmn , Florence 1495, in-4°; Sav. en a aussi fait une édition italienne. — ' Guicciardini, Profezie politiche di Sav. Florence 1863.
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En 1497 le pape excommunia Savonarole et menaça les Florentins de l'interdit, s'ils persistaient à suivre ce moine, « fils de la perdition ». Celui-ci, qui avait repris ses prédications, adressa des lettres aux princes, pour qu'ils convoquassent un concile universel, qui devait déposer Alexandre VJ « arrivé au comble de l'infidélité et de l'impiété » ; il en appela du pape terrestre au chef céleste de l'église. Un de ses amis les plus dévoués, le prince Jean-François Pic de la Mirandole, écrivit son apologie, réfuta la bulle d'excommunication et démontra que Dieu seul est un juge infaillible 88. Savonarole lui-même fit paraître un livre sur le triomphe de la croix, le plus considérable et un des plus beaux de ses ouvrages Si) ; il y prouve sa conformité avec la doctrine de l'église, et prend la défense du christianisme contre la culture plus qu'à moitié païenne qui régnait en Italie; la forme est une allégorie, inspirée peut-être par le triomphe de Béatrice dans le poème du Dante : Jésus-Christ est sur un char, précédé de patriarches, de prophètes, d'apôtres ; des deux côtés marchent des martyrs et des docteurs; derrière suivent les fidèles, plus loin les ennemis, empereurs, philosophes, hérétiques. Les partisans du prédicateur, de plus en plus exaltés, brûlèrent pendant le carnaval les objets de luxe, les œuvres d'art, les peintures, les livres des poètes. Lui-même, prévoyant qu'il succomberait, se familiarisa avec l'idée du martyre ; en mars 1/|98 il dit dans un sermon : « Si vous me demandez quelle sera l'issue de cette lutte en général, je vous réponds : la victoire ; si vous demandez com-
38 Dcfensio Hier. Sav. adversus Samuelem Cassinensem dd Hicron. Torniclum. Florence 1497. Du même : Apoloyia H. S. ad M. principem Hercu- Icm Estenscm, insérée par Pic dans sa biogr. de Sav., citée note 86.
89 Triumphus crucis sive de veritatc fîdci libri IV. Florence 1497, in -4°, et souvent. 11 en existe aussi un texte italien. Les jésuites ont plusieurs fois publié ce livre par l'imprimerie de la propagande.
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ment elle finira en particulier, je vous dis: par la mort- le maître qu. tient le marteau le rejette, quand il n'en a plus besoin; mais je vous dis que Rome neteindra pas ce feu et si elle l'éteint, D.eu en allumera un autre, et ce feu est déjà allumé de toutes parts sans qu'ils s'en doutent. » fl offrit de prouver la justice de sa cause par un jugement de Dieu ; un dominicain se déclara prêta traverser à sa place un bûcher en flammes, un franciscain voulut le traverser au nom de l'accusation • au moment de commencer l'épreuve, il s'éleva entre les moines des deux ordres une dispute, jusqu'à ce qu'une pluie éteignît le feu; des voix crièrent que Savonarole était un faux prophète Le lendemain l'église de Saint-Marc fut envahie par une foule qui se battit jusqu'à minuit avec les défenseurs du frère Jérôme Celui-ci se livra lui-même; mis à la torture, il avoua qu'il ne seta.t attribué le don de prophétie que par ambition ; après les tourments, il rétracta cet aveu. Dans sa prison il écrivit, pour se consoler, un traité pieux sur le psaume LI, et en commença un autre sur le psaume XXXI, qu'il n'acheva plus. Le pape envoya une commission inquisitoriale pour terminer la procédure. Le 31 mai 1^98 Savonarole fut brûlé avec les deux moines Doménico et Silvestro.
Le peintre fra Bartoloméo, un des dominicains de Saint- Marc, avait fait son portrait; après le supplice, il entoura la tete de son ami de l'auréole des martyrs. Machiavel lui-même, quand il fut devenu secrétaire de la république de Florence,' célébra dans de beaux vers « le grand Savonarole » et « sa lumière divine ».
On a voulu le faire passer pour un imposteur, mais il n'est pas possible que l'auteur du Triomphe de la croix ait été un malhonnête homme. Dans ses prophéties, le grand rêveur s'est trompé lui-même; il lui est arrivé ce qui était arrivé à Saint-Bernard, quand dans l'enthousiasme de sa foi, il avait