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DIXIÈME PÉRIODE

(Seconde salle Favart).

La réouverture eut lieu le 16 mai 1840 avec le Pré^aun-Clercs, et de ce jour commence une période assez connue pour qu*il suffise d'en rappeler les grandes lignes.

L'exploitation d'une nouvelle salle est généralement une cause de bénéfices pour le directeur ; (il faut une malechance spéciale, comme celle que connut le théâtre Ventadouren 1829 pour déroger à cette règle). On y vient pour voir, autant que pour entendre ; le changement de cadre donne aux choses un aspect intéressant ; TatCrait même des reprises est plus vif. Il en fut ainsi pour rOpéra-Comique qui pendant cinq années prospéra, sans rencon-

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trer pourtant des œuvres de premier ordre; à peine faut-il excepter les trois actes que lui servait ponctuellement, .comme une rente annuelle, le maître Auber : Zanetta (i8 mai 1840), les Diamants de la Couronne (6 mars 1841), le Duc d'Olonne (4 février 1842), la Part du Diable (16 janvier 1843), la Sirène (2G mars 1844), la Barcarolle {22 avril 1845).

Mais déjà Crosnier, en homme avisé, avait rétrocédé son privilège à M. Basset que commanditaient le marquis de Raigecourt, pair de France, et le comte de Saint-Maurice, introducteur des ambassadeurs à la cour de Louis -Philippe.

Les chances favorables du hasard auraient mieux fait Taffaire que les hauts titres des bailleurs de fonds.

Malgré le succès des Mousquetaires de la Reine^ d'Halévy (3 février 1846), de Ne touche:^ pas à la Reine^ de Boisselot, un nom bien oublié

aujourd'hui (i6 janvier 1847), et d^Hajrdée^ d'Auber (28 décembre de la même année), M. Basset se heurta bientôt à d'assez grosses difficultés pécuniaires. La Révolution de 1,848 acheva de compromettre la situation, et les embarras financiers auraient pu aboutir à un désastre si , par une idée aussi étrange qu'heureuse, Ledru-RoUin, alors ministre de Tintérieur, ne s'était avisé d'aller chercher comme directeur un peintre, étranger jusque-là aux choses de théâtre, mais qui justement devait se créer dans cette partie un renom spécial, M. Emile Perrin.

Les neuf années de cette gestion comptent parmi les plus brillantes du théâtre. Il suffit de rappeler, entre autres pièces jouées alors : le Val d* Andorre ^d*lîa\é\Y(6 novembre 1848), le Ca'id, d'Ambroise Thomas (3 janvier 1849), ^^ Toréador,

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d'Adam (18 mai 18^9), la Fée aux Roses^ d'Halévy (ler octobre 1849), les Porcherons^ de Grisar (12 janvier i85o), le Songe d^une Nuit d'été, d'Ambroise Thomas (20 avril i85o), Giralda, d'Adam (20 juillet i85o), la Chanteuse voilée, de Victor Massé (26 novembre i85o).

Bonsoir, monsieur Pantalon, de Grisar (19 février i85i), Galathée, de Victor Massé (14 avril i852), le Père Gaillard, de ReLer (7 septembre i852), Jes Noces de' Jeannette, de Victor Massé (4 mars i853), VEtoile du Nord, de Meyerbeer (16 février i8iî4), le Chien du Jardinier, de Grisard (16 janvier i855), les Saisons, de Victor Massé (22 décembre iS55). Manon Lescaut, d'Auber (23 janvier i856). Maître Pathelin, de Bazin (12 décembre i856). Psyché, d'Ambroise Thomas (26 janvier 1857).

A cette nomenclature, il faut

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joindre celle des interprètes qui par leurs talents assuraient la victoire et composaient en effet une troupe émérite. Roger venait de quitter rOpéra-Comique pour TOpéra, mais tour à tour ou simultanément on put applaudir à la salle Favart Audran, Jourdan, Mocker, Hermann- Léon, Sainte-Foy, Bataille, Bussine, Couderc, Ricquier, Ponchard, Faure, M™" Darcier, Révilly, Ugalde, Lemercier, Miolan (devenue M"*« Carvalho), Lefebvre (devenue M"« Faure), Caroline Duprez (devenue M"« Vandenheuvel), Wertheimber et Marie Cabel.

M. Emile Perrin céda la place à M. Nestor Roqueplan, qui arrivait de rOpéra, où il avait donné une assez triste idée de ses talents d'administrateur ; il échoua pareillement à rOpéra-Comique, où il ne trouva qu'une œuvre en deux ans et demi, le Pardon de Ploermel^ de

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Meyerbeer (4 avril 1859). Son successeur, M. Beaumont, fut moins heureux encore; du 18 juin 1860 au 26 janvier 1862, il ne trouva que le déficit et la ruine.

C'est à M. Emile Perrin qu'échut de nouveau, par volonté ministérielle, le soin de rétablir l'ordre. Il revint et repartit presque aussitôt, appelé à la direction de TOpéra (décembre 1862); mais il avait eu le temps de monter Lalla-Roukh, de Félicien David (12 mai 1862) et de remettre à fiot la barque dont M . de Leuven prit alors le gouvernail et qu'il conserva jusqu'en 1874, d'abord avec M. Ritt, directeur actuel de l'Opéra, ensuite avec M. du Locle.

De ce temps datent Lara^ dernier ouvrage de Maillart (2 1 mars 1864), le Capitaine Henriot^ dernier ouvrage du savant Gevaërt, qui depuis a quitté le théâtre pour le livre et se

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consacre aujourd'hui à la direction du Conservatoire de Bruxelles (29 décembre 1864), le Voyage en Chine, de Bazin (9 décembre ï865), Mignon^ d'Ambroise Thomas (17 novembre 1866), la pièce du répertoire de rOpéra-Comique qui dans le moins de temps a eu le plus grand nombre de représentations, le Premier jour de bonheur (i5 février 1 868) eiRêye d'Amour (20 décembre 1869), les deux derniers ouvrages d'Auber, l'Ombre, de Flotow (7 juillet 1870), et leKobold, d'Ernest Guiraud (26 juillet 1870), joué, pour ainsi dire, in extremis, à l'heure où toute musique allait se taire devant le bruit du canon.

La terrible guerre de 1870 vint redoubler l'activité de nos compositeurs, comme aussi modifier par un côté le caractère de leur inspiration.

Le deuil de la patrie avait tari leur joie et assombri leurs pensées. Il

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semble que, sans aller jusqu'à dire qu'elle se soit germanisée, la muse de rOpéra-Comique est devenue plus sévère. Le drame s'est mêlé à la comédie; les sujets tristes sont moins rares; le style a pris plus d'ampleur; on procède de Mignon plus volontiers que du Domino noir.

Une circonstance fortuite devait, du reste, contribuer à cette transformation. Brûlé pendant la Commune, le Théâtre- Lyrique n'existait plus; les compositeurs qui trouvaient là un débouché durent frapper aux portes de la salle Favarr, et l'Opéra - Comique , débarrassé d'une concurrence dangereuse, ne put mieux faire que de tendre à ces nouveaux venus une main secourable. M. du Locle, associé à M. de Leuven dans le courant de l'année 1870, encouragea ce mouvement, et, si sa direction aboutit plus tard à la

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faillite, il faut reconnaître- du moins qu*elle fut singulièrement profitable à l'art national et qu'on fit pendant cinq années, de 1872 à 1876, une besogne glorieuse, sinon fructueuse.

En dehors des Noces de Figaro^ de Roméo et Juliette^ empruntés à Tancien Lyrique, on donna en 1872 le Passant^ de Paladilhe (24 avril), Djamileh^de Bizet (22 mai), la Princesse Jaune^de Saint-Saëns (12 juin), Don César de Bajan, de Massenet i3o novembre); en 1873, le Roi Va dit^ de Léo Delibes (24 mai); en 1874, le Florentin^ de Lcnepveu (25 'février); en 1875, Carmen^ de Bizet (3 mars); en 1876, Piccolino (i), de Guiraud (i i avril), c'està-dire que dans cette courte période

(i) Cette dernière pièce reçue et préparée par M. du Locle, fut mise au point par M. Emile Perrin, chargé d'administrer l'Opéra-Comique, son ancien théâtre, tandis que se liquidaient les affaires embrouillées de la dernière gestion.

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se produisirent avec éclat presque tous ceux qui occupent aujourd'hui la première place : Massenet, dont on n'avait joué encore qu'un petit acte à rOpéra-Comique, la Grande- Tante (3 avril 1867); Saint-Saiîns, qui abordait la scène pour la première fois; Léo Delibes, qui depuis le brillant succès de Coppelia^ à rOpéra, avait définitivement déserté l'opérette ; Lenepveu, qui, la veille, était un inconnu ; Bizet, qui arrivait ainsi à Tapogée de sa carrière; Guiraud, enfin, dont l'Opéra- Comique n'avait encore accueilli que deux levers de rideau, Sylvie^ (11 mai 1864), et le Kobold^ déjà cité.

L'avènement de M. Carvalho au poste directorial remonte à 1876; or, parle choix des ouvrages qu'il a repris, par la nature de ceux qu'il a lancés, on peut dire qu'il a plus nettement encore accusé les ten-

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dances de son prédécesseur. Peutêtre tenait-il médiocrement à une restauration durable du Théâtreï-yrique ; de toute façon, il s'est arrangé pour en rendre le besom moins sensible, car il a donné asHe à des ouvrages qui souvent se rapprochaient fort de l'opéra et d'où, par exemple, le /7ar/^ avait complètement disparu, laissa/it la place au récitatif. Sans mentionner les reprises qui ont été nombreuses et presque toujours heureuses, nous rappellerons : Cinq-MarSy de Gounod (5 avril 1877), Suzanne, de Paladilhe (3o décembre 1878), Jean de Nivelle, de Léo Delibes (8 mars 1880), les Contes d'Hoffmann y à! Oifenbach (10 février 1881), Lakmé, de Léo Delibes (14 avril i883), Manon ^ de Massenet (19 janvier 1884), le Chevalier Jean ^ de Victorin Joncières (11 mars i885), Une nuit de Cléopâtre, de Victor Massé

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(25 avril i885), Proserpine, de Saint- Sàëns (i6 mars 1887), te Roi malgré lui, de Chabrier (18 niai 1887).

Citons encore quelques ouvrages, bien accueillis par le public, mais de plus modeste envergure : les Amoureux de Catherine^ le début au théâtre d'H. Maréchal (8 mai 1876), Attendez-moi sous Vorme (11 février 1882), également le début de V. d'lndy,\/tf Portrait ^ de Lajarte <i8 juin i883), la Surprise de Vamour^ V Amour médecin et Joli Gilles^ de Poise (3i octobre 1877, 20 décembre 1880 et 9 octobre 1884).

Ce n'est pas ici le lieu de juger les avantages et les inconvénients de cette transformation occulte de TOpéra-Comique en Théâtre-Lyrique ; elle nous a valu toutefois des œuvres curieuses à plus d'un titre et de remarquables interprètes. Est-il besoin de rappeler que pour succéder à MM. Montaubry, Achard, Capoul,

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Gailhard, Crosti , Lhérie, Troy, Gourdin, M»«» Cico, Bélia, Girard, Galli-Marié^ Marie Roze, nous avons eu MM. Duçhesne, Nicot, Ismaël, Bouhy, Melchissédec, Fugère, Bouvet, Talazac, Taskin, M°>«8 Miolan- Carvalho, rentrée après la guerre, Zina Dalti, Chapuy, Ducasse, Brunet- Lafleur , Bilbaut- Vauchelet , Isaac, Van Zandt, Heilbron et Salla?

Ces" diverses énunjiérations suffisent à prouver que, pendant les quarante-sept années qu'a subsisté la seconde salle Favart, ce théâtre, par l'intelligence artistique des directeurs qui s'y sont succédé, par les œuvres qui y ont été représentées, par les chanteurs qui s'y sont produits, a brillé d'un continuel éclat.

Longue est la liste des batailles qu'on a livrées, longue aussi la liste des vainqueurs.

L'incendie du 25 mafî 1887, survenu pendant une représentation de

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Mignon^ a fait brusquement du présent le passé. D'autres constructions deviennent nécessaires; les conditions mêmes d'existence de ce théâtre essentiellement populaire, et où la tradition tenait une si grande place, risquent de se trouver modifiées ; une nouvelle série commence dans les annales de TOpéra-Comique qui peut dire comme l'héroïne d'Ambroise Thomas :

Qui sait où nous serons demain?

L'avenir est à Dieu» le temps est dans sa main

Avant que la troisième salle Favart renaisse de ses cendres il est, en effet, malaisé d'augurer le sort qui l'attend. Souhaitons-lui du moins de rendre à l'art et aux artistes autant de services que ses deux aînées; souhaitons-lui une carrière aussi glorieuse^ et, puisque tout doit finir, une fin moins terrible.

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