CHAPITRE V
Invasion des barbares. Etat de ht musique à celle époque. — L'Italie sous le règne de T/téodoric. — Guerres continncUcs qui désolent l'Europe. — Pépin. — Introduction de l'orgue dans les églises d'Occident. Son in/luence sur le progrès de l'art musical. — Avènement de Charlemagne. Réforme du chanl d'église. Chantres renommés appelés d'Italie par Charlcriiagnc. — Savants illustres qu'il invite à sa Cour pour répandre Vinstruction dans les Gaules. — Ecoles fondées par Charlemagne. — Pièces de poésie de ce temps-là. — ■ La Gaule septentrionale replongée dans la barbarie après la mort de Charlemagne. — Guerres civiles. Invasions. — • Efforts tentés par quelques hommes de génie pour faire renaître le goût des études. — Gerbert parvenu à la papauté sous le nom de Sglvestre II. — Ecrivains à consulter pour l'époque de Charlemagne et celle de Louis le Débo7inaire.
Au Ve siècle, lorsque l'empire d'occident fut envahi par les barbares, les artistes et les savants s'enfuirent à leur approche, et la musique se trouva bientôt uniquement réduite aux chants nationaux de ces peuples. Les ravages commencèrent dans les Gaules, en l'année 406, les Alains et les Vandales les avant envahis après avoir passé le Rhin. On voit par le poème sur la Providence, parmi les œuvres de St-Prosper, par la lotue de St-Jérùmc à Avercliie, par Salvien et divers autres écrivains du temps, en quel déplorable état ces barbares et les autres qui les suivirent de près réduisirent les Gaules. Les Alains s'avancèrent des bords du Danube jusqu'au llhin, sans trouver nulle résistance, et, ayant été rejoints par les Vandales, ils entrèrent dans les Gaules. Leur
roi s'appulail Kespendial; celui des Vandales Gunderic. Les autres barbares qui les suivirent étaient les Guades, les Sarmales, les Gépides, les Érules, les Saxons, les Bourguignons, les Suèves, les Huns et d'autres après ceux-là. Ils brûlèrent à la fois les églises, les temples, les prétoires et les cirques. Les Goths ayant quille l'Italie sous la conduiti! de leur roi Alaulphe, vinrent en 412 ravager les Gaules à leur tour. Ils en sortirent en 414 ou 415 pour passer en Espagne; retournèrent de nouveau dans les Gaules en 418 ou 419, et s'y établirent. Toulouse fut leur capitale pendant les 88 ans que dura leur empire.
Vers la fin du V^ siècle, l'Italie seule, sous le règne de Tbéodoric, était moins éloignée des lettres et des sciences que les autres contrées de l'Europe. ïhéodoric, retenu dans sa jeunesse en otage à Constantinople, avait recueilli chez les Grecs des notions des arts et de la philosophie ('); il protégea l'instruction publique, aima les beauxarts, répara les villes et les monuments dégradés; il envoya un barde à Clovis, pour célébrer ses ex[)loits en des chants accompagnés de la cithare (^), et des clepsydres à Goudebaud, roi des Bourguignons ('). Son palais était ouvert à tous les hommes de mérite. Quoique arien comme sa nation (^), Tbéodoric protégea les églises catholiques, combla d'honneurs l'évéque Ennodius, Cassiodore(') et son gendre Boëce, le premier écrivain de son temps et dont la mort a jeté quelque ombre sur la réputation de ce prince.
On considère la fondation de la monarchie des Ostrogoths en Italie
(i) Voyez Denina (Vie. délia lelt. liv. l, c. 37).
{-2} Cassiodore écrivit à Clovis au nom de Théodoric : Cltharœdmn elinm arte sua doctum paritcr destinacimiis cxpcritum qui orc manibusque consona voce cantando gloriam vcrtrœ potentatis ohlectet.
(3) Le clcpsijdrc', espèce d'horloge mue par l'eau. On a vu en France, sous Clovis, sous Pépin et sous Charlcmagne do ces horloges à eau qui sonnaient les heures. Le clepsydre est aussi un instrument de musique à tuyaux, qui, suivant la description qu'en a laissée Athénée, était un véritable orgue hydraulique; l'inventioa en était due à Clésibius. D'autres l'appellent hydraulicon (du grec hidros, eau et aulos, fîûte).
(4) Àrien, de la secte do VArianismc, dont Ariiis fut le fondateur, et qui niait la divinité éternelle et la subslantialité du Verbe. Le Concile de Nicée condamna la doctrine d'Arius, en l'an 523.
(3) Cassiodore profitant du crédit que lui donnait l'intimité de ses fonctions auprès de Théodoric, contribua beaucoup à inspirer à ce prince le goût des sciences et des arts.
commo il' point (h; (lé[)art do l'histoiio do la musique modcnioC).
Après Tlu'odoric, l'hisloire nous fournit peu de reiiseigneinenls sur l'étal de la musique, au milieu ùe> guerres continuelles qui désolèrent rEuro[)e. C'est alors que des essaims armés de Germains, de Francs, et particulièrement de Lombards envahirent ritalie(-). Le règne de ces derniers et leurs guerres meurtrières, tantôt entre leurs différents chefs, lantôl avec les Grecs restés maîtres de Rome et de quelcjucs autres villes de l'exarchat de Ravennes, tantôt avec les Francs, remjilirent la fin du Vl" siècle, t(jut le \W et une grande partie du Ville siècle, jiisqu'au moment où la domination lombarde fut définitivement détruite en Italie par Charlemagne.
Outre l'Italie, jusqu'à la Calabre, el l'Espagne jusqu'à l'Ebre, Charlemagne conquit encore l'Islrie, la Dalmatie, la Hongrie, la Transylvanie, la Valachie, la Moldavie, la Pologne jusqu'à la Vislule, et toute la Germanie, qui comprenait la Saxe.
Avant l'invasion des barbares, au V^ siècle, les écoles gauloises étaient si célèbres, que les pays étrangers où l'on cultivait les études avec le plus de soin, en tiraient souvent des professeurs. Sl-Jérôme et Bonose , son compagnon, vinrent en 371 à Trêves achever leurs études. Les écoles de Ljon, d'Arles, d'Aulun, de Trieste, Marseille, Bordeaux, Vienne, Clermont, étaient déjà très -renommées, même avant l'invasion de la Gaule par les Romains.
Mais la Gaule avait fait chaque jour un pas vers la barbarie, et les invasions des Sarrasins, sous Charles Martel ('), les guerres de
(i) Pour connaître l'état de la musique pendant les premiers siècles de l'église et du nioyen-àge, voyez Gerbert : De cantu et mnsicœ sacrœ, liv. I et II , et puis Forlicl , Histoire yénérale de la musique.
(2) Voyez 1° Grolius, Ilisloirc des Golhs, des Vandcdes et des Lombards; 2" Ilistoirc des Lombards, par Pierre de Pisc.
(3) Ce fut en 752 qu'Abdérame, gouverneur d'Espagne pour (scam, calife des Sarrasins, pénétra jusqu'au cœur de la France, avec uue armée formidable. Abdérame s'était emparé de Bordeaux , et en fit brûler toutes les églises ; il traversa alors le Poitou el brida l'église de St-Hilaire de Poitiers; prit ensuite le chemin d(î Tours, pour s'emparer du trésor de l'église d« St-.Marliu, et pilla aussi plusieurs villes. 11 incendia encore un grand nombre d"églises en passant dans le Périgord et dans te Saintonge, jusqu'à ce qu'il fut arrêté dans ses dévastations par les armées réunies de Charles Martel et du duc d'Aquitaine. (Voyez Mezerai, Cordemai el les annales de Metz.)
Pépin contre les Bretons, les Saxons, les Aquitains, etc., y niirenl le comble. Cbarlemagne viril, et redonna aux espiils un mouvement vers les éludes et la culture des letlres(^); l'ordre public et |)ri\é fui rétabli, et avec les études et les mœurs revinrent la sécurité intérieure et la prospérité de l'État (').
Voulant avant tout réformer la musique d'église, Cbarlemagne fit venir d'Italie des cbantres renommés, qu'il cbargea de répandre les véritables traditions du cbant grégorien dans les Gaules. II appela à sa cour et combla d'bonneurs et de ricbesses les savants les plus illustres, tels que Pierre de Pise, célèbre professeur de Pavie; Paul Warnefried, Tbistorien des Lombards, connu sous le nom de Paul Diacre ('); Alcuin, abbé de Cantorbérj(^), Tbéodulpbe qu'il nnnmia dans la suite évéque d'Orléans(^); et, comme l'instruction est le meilleur remède contre la barbarie , il fonda un grand nombre d'écoles , s'y instruisit lui-même, « car, il était honteux, disait-il, de son ignorance » et de celle de ses sujets. »
(i) Depuis l'invasion des barbares au V^ siècle jusqu'au régne de Cbarlemagne, dit l'auteur de la Fie de St-Urbain, évêque de Langres, on aurait eu de la peine à trouver dans la Gaule septentrionale un homme qui sut un peu de grammaire. (Voyez Ducange, préface de son Glossaire, p. 52.)
(2) Ginguené, Histoire litt. d'Italie, t. I , p. 76.
(3) Paul Diacre est considéré comme l'un des meilleurs historiens du movenâge ; il composa aussi plusieurs hymnes, entre autres celle de St-Jean-Bapliste ; Vt qucant Iaxis, etc., devenue célèbre par l'application qu'en a faite Guv d'Arezzo à la gamme.
(i) L'ouvrage le plus intéressant d'Alcuin est le recueil de ses lettres, où l'on trouve quantité de détails concernant l'histoire, les rits ecclésiastiques et les sciences que l'on cultivait alors en France. On y remarque aussi la lettre adressée à Alcuin, alors retiré à Tours, par les princesses Gisèle et Rictrude, filles de Cbarlemagne, dans laquelle elles le qualifient de vénérable père, respectable maître, etc.
(s) Le 4"'" livre de Tliéodulphe contient neuf poèmes sur divers sujets : un des principaux est le second, qui traile des sept arts libéraux. On y voit quel était l'état des études au siècle de Théodulphe.
Les pièces de poésie de celte époque sont innombrables. Parmi les principales (après celles de Théodulphe), il faut compter celles de Raban-Maur, du diacre Flore, de Waiafridc Strabon, de Pascase Radbert, de ^Vandalbert , de Candide, les meilleurs poètes du temps.
Quelques poésies latines du 1X« siècle témoignent aussi du nombre assez considérable d'instruments de musique alors en usage.
Il ('Cl i\it (les l'an 7ST iinc! Icltre ciiciilaire à tous Jo> rn(''lro[ioli(airi.s, avec injonction de la communiquer à leurs suflVaganls et à tous les ahbés (Je lents provinces. Par cellre lettre, le prince les exhortait à établir des écoles dans toutes les cathédrales et les monastères(').
L'introduction de l'orgue dans les églises eut également une heureuse influence sur le progrès de l'art musical. Si l'on en croit d'anciennes chroniques, le premier de ces instruments connu en Occident, fut envoyé en 757 par Constantin Copronyme, empereur d'Orient , au roi Pépin, père de Charlemagne, qui le fit placer à l'église de St-Corneille de (]om[)iègne.
La même année, le pape Paul I" envoya à Pépin quelques livres, tels que le responsal ou livre de répons, la grammaire, ou plutôt la dialectique d'Aristote; les livres de Denis l'Aréopagite; la géométrie, l'orthographe, la grammaire, etc.
L'usage de l'orgue ne tarda pas à se répandre en France, en Allemagne et en Belgique. Sous le pape Jean \ III, élu en 812, cet instrument fit son apparition en Italie.
En Angleterre, le plus ancien orgue connu est celui que Dunstan , évèque de Gantorbérj, fit placer à l'abbaye de Malmesbury, dans la seconde moitié du X.« siècle.
Suivant les annales d'Eginhart, le premier orgue construit dans l'Europe méridionale, est celui que Georges, prêtre vénitien, a fait en 826, pour le palais d'Aix-la-Chapelle, par l'ordre de Louis le Débonnaire.
(i) M. Baron {Histoire abrt'géc de la littérature française) , recommande comme un livre très-intéressant sur les écoles de France, avant, pendant et après Charlemagne, le traité de Launoy, De scolis celcbrioribus a Carlomagno (Paris, 1(572). — M. Guizot {Histoire de la civilisation) a donné la liste complète des écoles épiscopales depuis le VI* siècle. On trouve dans le même ouvrage une traduction d'un échantillon de l'enseignement qu'on donnait à l'école palatine sous Charlemagne; c'est une conversation intitulée: Dispiitatio, entre Alcuin et Pépin, second (ils de l'empereur.
Pour l'époque de Charlemagne, consultez encore : 1" L'Histoire littéraire de France, t. IV; Etat des lettres en France aie VIII" siècle ; 2° l'abbé Lebeuf, Dissertation sur Pétat des sciences au temps de Charle^nar/ne ; o" Eginbard , Fie de Charlemayne, traduction de M. Guizot, dans la collection des mémoires relatifs à l'histoire de France; -4» Gaillard, Histoire de Charlemafpic ; G" Capefigne, Histoire de C/tarlc))iat/tie.
Les orgues de ce temps, à ce (|ii'on suppose, n'étaient point chromatiques, mais diatonicpies, et bornées au seul jeu de régaie, jeu d'anche, dont les tuyaux étaient si courts, qu'ils n'av;;ient pour ainsi dire (jue l'anche ; ce qui donnait le moyen de placer un jeu complet dans une boite.
Charlemagne se plaisait à entendre des chansons en langue tudesque ou théotisque qui était sa langue maternelle; la préférence qu'il lui accordait la rendit la langue dominante dans la plus grande partie de la Gaule du Nord ; le roman ou langue provençale, qui se formait dans l'autre partie, était moins encouragé. Eginhard nous rapporte aussi {vita Caroli Magni, chap. XXIX), que Charlemagne fît recueillir les chants gaulois et germaniques, qui racontaient les exploits et les plus beaux faits d'armes des rois du temps passé : Barbara et antiquissima carmina quibus veterum regnum actus et bella canebantur scripsit, memoriœ que mandavit{^).
A la mort de ce monarque, les arts et les sciences, dont la conservation et le progrès sont si étoitement liés avec la paix et la tranquillité, s'anéantirent avec lui, et la Gaule septentrionale déchirée par les guerres civiles et les dévastations continuelles des Normands ('), « retomba, nous » dit un historien, dans ce cahos de barbarie, où Charlemagne avait si » rapidement jeté les plus grands traits de lumière. »
Dans ces temps de désolation et au milieu de ce fracas des armes, les institutions monastiques seules sauvèrent d'une ruine totale les manuscrits qui étaient les dépôts des connaissances humaines. Ainsi , comme l'observe Ginguené dans son Histoire litte'raire d'Italie, « tandis que les
(i) Eginhard, secrptaire de Charlemagne, fut successivement abbé des monastères de Fontenelle, de St-Pierre et de St-Bavon à Gand.
Les Annales de Fraiice par Eginhard, contiennent l'histoire de Pépin le Bref, de Charlemagne, et en partie de Louis le Débonnaire, depuis l'année 7il jusqu'à Noël 820. Il nous reste aussi de cet écrivain un recueil de lettres, qui est important pour l'histoire de son siècle; Duchesne l'a inséré parmi les monuments de ses historiens de France. Pour bien connaître l'époque de Louis le Débonnaire, lisez la vie de ce prince, par Thégan ou Théganus, chroniqueur du IX^ siècle, et la Chronique de l'anonyme, dit l'Astrologue; on y trouve des détails intéressants sur l'état de la société d'alors, ainsi que sur le caractère et la vie privée du successeur de Charlemagne. (Voyez Guizot, Mémoires relatifs à l'histoire de Frn/iec.)
(2) La Gaule méridionale ayant échappé à l'inducnce di' l'invasion carlovingienne, jouissait déjà à cette époque de la civilisation la phis avancéi" de l'Europe. (Voyez Fauriel , Histoire de la (laide méridionale.)
» barbares incendiaient , dévaslaienl , saccageaient des provinces entiè- » rcs, détruisaient les niotiumeiits des arts, les livres, les bibliothèques, » des solitaires laborieux s'occupaient de réparer au moins une partie » de ces pertes; et si nous possédons aujourd'hui un assez grand nombre » d'ouvrages de l'antiquité, c'est, avouons-le avec reconnaissance, pres- » que unique ment à eux (jue nous le devons. »
Vers la fin du IX*^ siècle et au commencement du X^, on vit quelques hommes de génie, tels que Rémi d'Auxerre, Odon de Cluny, Réginon de Prum, ïlucbald('), fonder des écoles et consacrer vainement leurs soins à faire renaître le goût des éludes et dissiper les ténèbres de l'ignorance. Cet état se prolongea jusque vers le XP siècle; alors l'érudit Gerbert, parvenu à la papauté en l'an 999, sous le nom de Sylvestre II, contribua à faire connaître en France la science des Arabes(-); il eut pour disciples les habiles professeurs Lanfranc et Hubert. « Si dans le » XI° siècle, dit le savant de Rrucker, les ténèbres qui avaient couvert » les précédents commencèrent à se dissiper, on le dut à la méthode de » Gerbert, qui joignit aux exercices de la dialectique ceux des sciences » mathématiques, et donna ainsi plus de force et de pénétration aux » esprits ('). »
(i) Voyez phis loin ces noms aux Notices.
D'après les autours de VHistoirc litt. de France, c'était à la fin du IX* siècle et au coniniencement du X", que Rémi d'Auxerre enseignait à Paris la dialectique et la musique ; Odon de Cluny vint l'y rejoindre pour étudier sous sa direction ; HucbaJd ne tarda pas à s'y rendre, et linit par y établir plusieurs écoles. Et m brevi muUarnm. scolarum inslrucfor fuit. Quelques historiens siqiposent que ce fut sous le règne de Robert, vers 922.
(2) La chimie, l'astronomie, les chiil'res arabes, l'algèbre, l'histoire naturelle, la médecine et la philosophie nous viennent des Arabes, et c'est par des traductions arabes, que les ouvrages d'Aristote, le père de la scolastique, furent d'abord connus en Europe.
(3) Rrucker, //«/. art. phil., t. ill, liv. Il, c. 2, cité par Ginguené, Hist. litt. d'Italie.
— :^:-î3-2î^êSîî^
CHAPITllE Yî.
Reforme de ïécheUe musicale. — Gtd d'Jrezzo. — La solmisation avant l'invention de la 7" syllabe si(i). — Méthode d'enseignement de Guida. — La lettre au moine Michel, etc.
A peu près vers la même époque, l'échelle musicale subit une réforme complète; ceUe invention est attribuée à Guido ou Gui (voyez plus loin ce nom dans les notices).
Voici en quoi consistait la découverte attribuée à Guido : D'après Quintilien, les Grecs avaient pour solfier quatre syllabes ou dénominations des notes qu'ils répétaient à chaque tétracorde, (') comme nous en répétons sept à chaque octave. Ces quatre syllabes étaient les suivantes : te, ta, the, tho {'). Selon l'opinion commune, Guido ayant substitué son hexacorde, système composé des six sons, au tétracorde ancien, substitua aussi, pour solfier, six autres syllabes aux quatre autres
(i) La solmisation : Méthode comprenant la réunion des principes qui servent à faire connaître et nommer exactement les sept notes de la gamme :
Ainsi que le mot alphabet, qui est tiré du nom des deux premières lettres grecques, alpha et betâ, ce mot fut formé de cette façon, sol-mi-sation, parce que la première note de l'échelle diatonique du système grégorien était uu sol.
(i) Ce système s'appelait tétracorde , parce que les sons qui le composaient étaient au nombre de quatre.
(5) Traité de musique d'Aristide Quintilien.
qiio les Grecs (Mîiplovoioiit aiilicfois. Ces syllabes élaicnl : ut, ré, mi, fa, sol, la, tirées de la première strophe de l'hymne à Sl-Jcan, composé par Paul Diacre, où elles se trouvaient placées au commencement et au milieu des vers de la manière suivante :
Ut quoanl Iaxis resonare fibris.
Mi va gestorum fa muW luorum,
5olve polluli lahn realum,
Sancte Joannes.
Le si n'a été inventé et ajouté à la gamme que plusieurs siècles après (').
Parmi les savants (jui ont traité de la vie et des ouvrages de Guido,
M. Fétis ne partage pas l'opinion de ceux qui lui attribuent l'invention
des notes de la gamme tirées de l'hymne de Saint Jean-Baptiste : « II
sudit de lire avec quelque attention, dit-il, le passage de la lettre du
moine de Pomposa à Michel, où se trouve la citation de cet hymne, pour
acquérir la conviction qu'il n'a point prétendu y attacher le sens qu'on
lui donne : « Si vous voulez imprimer dans votre mémoire un son ou
neume (-) pour pouvoir le retrouver partout et dans quelque chant que
(i) Avant l'iiivenlion de la syllabes/, la solmisaiion no pouvait se faire iialurollenient ou par nuiaiices, c'est-à-dire par changements de syllabes, toutes les fois que le chant procédait de fa à ut, ayant le si hcmnl intermédiaire, lequel était alors appelé fa. Il en était de même lorsque le chant procédait de sol à ré, ayant le si naturel intermédiaire : ce si était appelé vii.
Ces différentes manières de soliier se nommaient déductions, el le genre de la déduction s'appelait propriété ; propriété de nature comme ut, ré, mi, fa, sol, la; propriété de bémol comme fa, sol, la, si h, ut, ré, qui s'exprimait alors par les syllabes ut, ré, mi, fa, sol, la, transportés sur les notes fa, sol, la, si h, ut, ré, et propriété de bécarre, comme sol, la, si, ut, ré, mi, qui s'exprimait aussi par ces syllabes ut, ré, mi, fa, sol, la, que l'on transportait alors sur les notes sol, la, si, ut, ré, mi.
(2) Neume, terme de plain-chant : récapitulation du chant d'un mode, qui se fait à la fin de l'antienne, sans y adapter de paroles, comme étant un Irait de jubilation.
Beaucoup d'anciens auteurs qui ont traité du plaiu-chant ou de la musique avant l'introduction de la syllabe si, ne sont point compris maintenant par la plupart des musiciens; les exemples donnés pour l'intelligence du texte y sont disposés d'après les règles des déductions des muances, et selon leurs propriétés. Tout demi-ton qui, dans la musique moderne, se forme au moyen de si ut ou du dièze, y est exprimé par les syllabes mi fa; tout demi-ton, qui se forme au moyen de ut si, si bémol la, ou par un bémol, y est exprimé par fa mi; ce qui fait que si dans la musique moderne ou voulait chanter une gamme chromatique ascendante
ce soit (connu de vous ou ignoré), de manière à Tenlonner sans hésitalion, il faut mettre dans votre léle la teneur d'une mélodie très-connue, et, pour chaque chant que vous voulez apprendre, avoir présent à l'esprit un chant du même genre, qui commence par la même note, comme, par exemple, celle mélodie dont je me sers pour enseigner aux enfants qui commencent et môme aux plus avancés : Ut queant Iaxis, etc.
Ainsi, ce n'est qu'un conseil que Guido donne à Michel, lui laissant d'ailleurs le soin de choisir quelque autre mélodie bien connue falicujus notissimœ symiihoniœ), s'il en est qui lui soit plus familière, etc. »
Il en est de même d'autres inventions attribuées à Guido et qui, selon M. Félis, ne peuvent lui appartenir ; d'abord la théorie de la solmisation par l'hexacorde et les muances, vu qu'en plusieurs endroits de ses écrits Guido déclare qu'il y a sept sons dans l'échelle musicale et qu'il faut sept lettres ou caractères pour les représenter. « Il y a nécessairement sept notes ou sept sons dans le chant (dit- il), comme il y a vingt-quatre lettres dans l'alphabet, etc. » Ensuite, le contenu du S*' chapitre de son traité de musique. Le Micrologue, est celui-ci : De l'octave, et pourquoi elle ne renferme que sept notes. Par ces motifs on ne peut pas non plus considérer Guido comme l'inventeur de la Main musicale ('), puisque cette méthode est intimement liée à celle de Vhexacorde.
Pour faciliter l'enseignement musical Guido imagina aussi une méthode
selon la méthode des muances, ut ut dièzc, ré re dièze, mi fa fa dièze, sol sol dièze, la la dièze, si ut, on serait obligé de dire continuellement, ut, mi, fa, mi, fa, ut, mi, fa, mi, fa, mi, fa, nt, et en descendant; tit si si h, sol sol b, fa mi mib, ré ré b, ut, on devrait dire ; fa mi fa, mi fa mi, (a mi fa, mi mi fa, mi fa mi.
Il fallait dans ce temps-là une longue expérience pour distinguer à quel genre de propriété appartenait un passage de mélodie en raison des accidents qu'il comportait. De là nous est venu le proverbe . ignorant par naUire ainsi que par bécarre.
Aux difficultés des muances, il faut encore ajouter celles que faisaient naître les accidents sous-entendus, lesquels souvent n'étaient point écrits, surtout dans le chant grégorien.
Le système de solmisation par les nuances est resté en vogue jusqu'en 1G50, et n'a été entièrement abandonné que dans le commencement du XVIII" siècle.
(i) Voici en quoi consiste cette méthode de la Main vnisicalc :
Los cinq doigts de la main étant ouverts, représentent les lignes et les intervalles sur lesquels l'index de l'autre main se promène pour indiquer aux élèves la note qu'ils doivent entonner.
qui consi.slail à Irouvor los inlonations au moyen d'un Monocorde Q), instrument sur lequel était marquées les lettres représentatives des notes. Un chevalet mobile se plaçait sur la lettre de la note qu'on cherchait, et la corde pincée donnait linlonalion.
Pour la vie et les ouvrages de Guido on peut consulter aussi: 1° DeMurr, Notitia duorum codicum Guidonis aretini; 2° Mazzuchelli, Scritlori d'Italia, au mot Aretino; 3° Kiesewetter, Geschichte der Europaisch- AbendUindlschcn oder unsercr heutigen Musilc (Histoire de la musique de l'Europe occidentale) ; 4° Forkel (Histoire générale de la musique).
On trouve encore des détails biographiques sur Guido dans les annalistes de l'ordre des Camaldules : Razzi, Guido Grandi, Ziegelbauer, et puis en dernier lieu dans Mittarelli et Costadon.
En 1811, Angeloni publia une monographie de Guido, sous le titre : Sopra la vita, le opère, ed il sapere di Guido d'Arezzo, restoratore dclla scienza e delV arte musica.
(i) Monocorde. Instrument de musique à une seule corde, pour faire connaître les différents intervalles, mais dont Guido fit un régulateur de chant, en y plaçant des chevalets mobiles.
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