LE TRAVAIL ANARCHIQUE
Et toyant tout cet peuple*, Jésus en eut compassion, parce qu'il* étaient accablé* de maux, et couché* çà el là comme de* brebis qui n'ont pa» de pasteur.
S. MàTTH., cLap. IX.
Un jour, c'était dans le mois d'octobre , je me trouvais dans une ville peu éloignée d'un gros bourg, qu'un affreux incendie venait de dévorer tout entier. Le lendemain, il devait y avoir une réunion des habitantsde ce malheureux bourg, que le maire avait convoqués à l'effet de distribuer des secours aux plus nécessiteux, et de faire connaître le résultat des souscriptions ouvertes en faveur des victimes du désastre.
Un marchand de mes amis, chez lequel j'étais descendu et qui devait se trouver à cette assemblée, m'offrit dans sa calèche une place que j'acceptai avec plaisir, et le jour suivant nous nous mîmes en route de grand matin.
Nous eûmes pour compagnons de voyage un magistrat, un employé des domaines et un fabricant de soieries.
S. L'OlUiANISATtON
Durant la route, la conversation roula tout naturellement sur les incendies, très nombreux cette année, qui avaient jeté l'épouvante en Allemagne, en Angleterre, en Amérique et dans bien des départements de la France.
Puis le fabricant, qui avait vu les débordements de nos rivières, conta les malheurs immenses qu'ils avaientoccasionnés, et prétendit que les inondations présentaient un spectacle plus désolé et plus effrayant encore que les incendies.
—Ces spectacles sont affreux, dis-je à mon tour; cependant les guerres civiles et les émeutes dont j'ai été témoin à Lyon, il y a quelques années, laissaient l'âme plus profondément affligée qu'elle ne Test à la vue des désordres causés par les éléments. Ces collisions entre concitoyens sont d'autant plus déplorables qu'il serait possible, semble-t-il, que tout le monde vécût en paix et à peu près heureux, si chacun de nous consentait à mettre moins d'égoïsme dans ses relations avec les autres hommes.
— Eh ! comment voulez- vous donc faire régner l'accord parmi les hommes, me répondit le marchand, lorsque chaque classe, chaque individu a des intérêts contraires aux intérêts des autres classes, des -autres individus?
Voyez plutôt : le fabricant a intérêt à faire travailler beaucoup ses ouvriers et à leur donner un faible salaire, tandis que l'ouvrier a intérêt à travailler peu et à faire surpayer et son temps et sa peine. Le producteur a des* intérêts opposés à ceux du consommateur, et réciproquement ; et le marchand a des intérêts opposés à ceux du producteur, auquel il achète le moins cher possible, et à ceux du consommateur qu'il rançonne le plus qu'il peut.
m: trav Air- Chaque fabricant, chaque commerçant, voit, et il en a bien le droit, dans tous ses confrères des concurrents dangereux dont les intérêts sont incompatibles avec les -siens.
Le médecin souhaite qu'il y ait beaucoup de maladies, l'avocat qu'il y ait beaucoup de procès ; le militaire désire la guerre, et bien des gens ne sont pas fâchés qu'il y ait des incendies, etc.
Or, vous comprenez que cette opposition générale des intérêts doit inévitablement donner naissance à des luttes incessantes et de toute nature ; car, il faut bien le reconnaître, messieurs, l'intérêt personnel est le mobile des actions de l'immense majorité des hommes ; ainsi, tant que les intérêts seront opposés, il ne faut pas espérer détruire les froissements et les haines ; aussi longtemps que chacun sera libre, que la carrière sera ouverte à tous, on ne doit pas s'étonner que chacun tire à soi de toutes ses forces, et qu'une con- s currence effrénée envahisse toutes les industries. Ne croyez pas, toutefois, que je sois ennemi de la liberté ; loin de là, j'en suis un chaud partisan ; mais je voudrais qu'il fût possible de l'allier avec l'ordre, car je hais l'anarchie plus encore que je n'aime la liberté. J'ai en horreur la tyrannie, ae quelque part qu'elle vienne, sous quelque forme qu'elle se montre. Je trouve bien déplorable, par exemple, que le riche puisse écraser impitoyablement le pauvre; que le producteur, assez opulent pour faire des sacrifices momentanés, puisse renverser tousses rivaux et rançonner à merci les consommateurs, dès qu'il est resté maître du champ de bataille. Eh ! bon Dieu ! n'y a-t-il donc pas de place au soleil pour tout le monde, et le Créateur a-t-il fait la terre trop petite pour l'humanité?
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— Les négociants, dît l'employé, se plaignent f san9 cesse que la concurrence les ruine. Croyez. vous donc, monsieur, que les employés n'éprouvent pas tout aulant de contrariétés que les industriels? Croyez-vous qu'ils n'essuient pas mille déboires, mille passe-droits? qu'ils ne souffrent pas lorsqu'ils se voient préférer des hommes moins capables qu'eux, des concurrents qui ont plus de protection que de mérite? Croyez- vous que le cultivateur ne soit pas accablé aussi de soucis et d'incmiétudes de toute espèce ?
Si la concurrence est fâcheuse , elle a néanmoins son beau côté : elle fait baisser le prix des produits et les rend accessibles à un plus grand nombre de bourses. C'est à elle que nous devons de voyager de temps en temps à fort bon marché. J'ai même ouï dire que sur certaine route, nonseulement on transporte les voyageurs gratuitement, mais qu'on donne un excellent dîner, à titre de remertfment, à ceux qui consentent à se laisser voiturer dans de fort bonnes diligences. Voilà, sans douie, un des beaux effets de la concurrence que vous dénigrez sans pitié, monsieur le marchand.
— Certes, reprit celui-ci, l'effet n'est pas trop désagréable pour celui qui dîne et voyage sans, bourse délier ; mais pour les entrepreneurs rivaux qui ne sont pas assez riches pour soutenir la gageure et qui abandonnent la partie plus d'à moitié^ ruinés, l'effet n'est pas des plus satisfaisants ; il né l'est pas beaucoup non plospour les voyageurs qui surviennent lorsque le vainqueur, maître de fa grande route, fait payer avec usure les dîners dont il a régalé les précédents voyageurs.
— Que voulez- vous ! ajouta le fabricant, les funestes résultats de la concurrence se rencontrent à
DU TRAVAIL. lt
chaque pas : pour ma part, j'ai connu vingt maisons respectables qui ont été ruinées pour n'avoir pas voulu falsifier leurs produits, tandis que leurs confrères, moins scrupuleux, offraient à des prix inférieurs leurs denrées frelatées. Moi-même, qui ne puis me décider à vendre du coton pour de ia soie, je m'aperçois que ma clientèle m'échappe chaque jour. En vérité, messieurs, au train dont vont les choses, on sera bientôt forcé de devenir fripon pour ne pas mourir de faim !
Je l'ai dit cent fois : cette concurrence, qu'on nous a tant vantée, produit plus de maux que la guerre et la peste réunies En réduisant indéfiniment les bénéfices du fabricant, elle l'oblige à diminuer le salaire de l'ouvrier, en môme temps qu'elle le contraint à confectionner p'us qu'il ne faudrait; et il arrive de là des engorgements qui amènent inévitablement des stagnations dans les affaires; et le fabricant, accablé sous ses produits qu'il lui est impossible d'écouler, ne p ut faire face à ses engagements et se voit dans l'affreuse nécessité de déposer son bilan
Et à propos de faillites, que la concurrence enfante par millie.s, qui saurait nombrer les honnêtes gens et les petits rentiers qui, chaque jour, sont atteints par des banqueroutes plus uu moins frauduleuses, et se voient réduits à végéter, dans une misère profonde, jusqu'à leur mort que le chagrin bien souvent ne tarde pas à amener?
— Mon Dieu ! monsieur, dit a son tour le mar-> chand, vous avez parfaitement raison : les affaires vont de mal en pis, et si ce qu'on nomme pi ogres grandit encore pendant vingt ans, je ne sais où nous arriverons. Le mal est déjà si grand que, si chacun de nous voulait conter les désastres corn-
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merciaux dont il a été témoin ou victime, nous ^ n aurions pour huit jours, et nous n'aurions p&? tout dit.
Qui de nous, par exemple, ne connaît plusieurs de ces familles jadis opulentes, tombées aujourd'hui dans une pauvreté d'autant plus poignante que leur passé s'est écoulé au sein du luxe et de toutes les jouissances que procure la richesse ; et qui oserait dire que ces femmes et ces enfants sont tombés par leur faute? Presque toujours la cause de leur chute fatale était hors d'eux ; leur ruine provient généralement de la maladie ou de la mort du chef de la famille, de son inconduite, de son incapacité, de quelque entreprise mal conçue ou mal dirigée, de quelque accident imprévu, comme faillite, révolution, incendie, naufrage, etc., toutes choses que la mère et ses enfants n'étaient pas maîtres d'éviter ou d'empêcher.
Qui de nous, messieurs, ne connaît de ces petits industriels, sobres et laborieux ; de ces marchands aisés, remplis d'ordre et d'économie, qui, débordés par des rivaux moins délicats ou plus riches qu'eux, voient leur ruine avancer d'un pas chaque jour? Agonie atroce! qui enfante le désespoir et le suicide, et ces terribles maladies du foie et de l'estomac, et ces anévrismes et ces cancers si fréquents de nos jours, mais qui étaient à peu près inconnus de nos pères.
Qui de nous n'a pas vu des ouvriers, par centaines, dans l'impossibilité de nourrir leurs familles et réduits à l'humiliante aumône, par suite de l'invention d'une machine nouvelle ou d'un simple perfectionnement à la machine dont ils étaient en quelque sorte un accessoire?
Puis, que de secousses dans les transactions
commercial os, que de variations dans les besoins et dans les modes capricieuses, ébranlent les fortunes les plus solides ! Une mauvaise récolte, une émeute, un simple changement de ministère, remettent tout en question , ébranlent le crédit et occasionnent des stagnations périodiques fatales au millionnaire, et mortelles à l'ouvrier qui vit au jour la journée. ^
— Certainement, ajouta le fabricant, bien aveugle serait celui qui prétendrait que le commerce et l'industrie , abandonnés comme ils le sont , sans guide, sans boussole, aux caprices de chacun , ne sont pas des sources intarissables , d'où s'échappent, à flots pressés, des maux sans fin et sans nom . Toutes les existences , toutes les positions sont incessamment menacées; personne n'est sûr du lendemain; on ne trouve nulle part de stabilité, et chacun tremble pour son avenir ou celui de ses enfants.
Pourquoi donc n'y a-t-il pas un fonctionnaire chargé de nous faire connaître les besoins de la consommation , afin que nous réglions en conséquence la production ? Mais non : chacun marche au hasard , en aveugle ; le succès est au plus audacieux, au plus fripon, au plus heureux. Il serait bien temps qu'on découvrît un procédé pour organiser tout ce qui a rapport à la production, puisque les peuples sont devenus producteurs ; on avait bien su organiser les éléments de la guerre, quand les peuples étaient batailleurs.
— On voit bien, messieurs, que vous êtes négociants , dit à son tour le magistrat ; les maux qui résultent du mode de produire , d'échanger et de répartir les produits, vous ont frappés plus que tous \cè autres.
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La concurrence, je le sais, torture le fabricant et le marchand ; elle les corrompt , les rend fraudeurs, falsificateurs, banqueroutiers. Les travaux de l'atelier n'assurent pas à l'ouvrier son pain quotidien ; ils détruisent sa santé, déforment son corps, dépravent ses mœurs, laissent son esprit sans culture et l'envoient mourir à l'hôpital , dégradé au moral et au physique.
Tous ces résultats délétères de l'industrie, toutes ces mille plaies, dont le commerce accable le genre humain , vous frappent plus que nos autres souffrances , industriels que vous êtes ; cependant ces maux ne sont pas nos seuls maux ; peut-être ne sont-ils pas les plus cuisants.
Pensez-vous, messieurs, que les négociants seuls aient des sujets de chagrin ? Non probablemont , car vous souffrez encore à d'autres litres. Quant à moi, je soutiens qu'il n'est personne qui soit exempt de soucis, qui ne soit froissé dans quelques-unes de ses affections. Permettez que je jette un coup d'œil sur les relations de famille seulement, et vous verrez que ces liens si doux de père, de fils, d'époux, de frère, qui devraient faire notre bonheur, nous causent des peines de mi le sortes.
Les pères, n'est-il pas vrai , souffrent de l'inconduite de leurs entants ; ils souffrent do leurs douleurs et de leurs chagrins ; ils éprouvent une infinité de soucis et d'ennuis pour les élever et leur procurer des états , et souvent ils ne recueillent qu'ingratitude pour prix de leurs soins et de leurs sacrifices ! J'ai connu, par exemple, un pauvre père qui avait délabré sa fortune , et s'était imposé une foule de privations pour fairo donnera son fils une brillante éducation, c'est-à-dire pour l'envoyer «endant huit ou dix ans sur les bancs d'un collège ;
et ce malheureux père eut la douleur de voir son fils rougir de sa naissance et de l'état de ses parents, lui qui n'était propre à aucun état ; de le voir mépriser sa famille qui ne possédait pas l'inappréciable avantage d'avoir la tête farcie de latin et de grec.
J'ai connu une pauvre mère qui est morte de douleur d'avoir vu sa fille séduite et déshonorée par un ami de la maison.
A chaque pas on rencontre des vieillards qui ont le chagrin de reconnaître que leur mort ne fera verser aucune larme, si même elle n'est désirée par d'avides héritiers.
Tous nos villages renferment de braves et vieilles gens qui, après avoir abandonné à leurs enfants leur petite fortune, à la condition d'être nourris par eux , s'aperçoivent , mais trop tard , au barbare empressement que chacun de leurs fils met à se débarrasser d'eux au profit de ses frères, qu'ils ne sont plus cm'un lourd fardeau dont il leur tarde d'être délivrés. J'ai vu plusieurs fois au Palais, on a peine à croire à tant d'ingratitude, des mères, en proie au besoin, obligées d'avoir recours aux tribunaux pour obtenir de leurs enfants aisés une chétive pension alimentaire!
Oui, messieurs, les tendres affections de famille ne seront bientôt plus qu'une fiction. Déjà nous voyons chaque jour des frères plaider contre leurs frères et se brouiller pour la vie, à l'occasion des
I)lus minimes intérêts ; nous les voyons se disputer e plus faible héritage, avant que le corps de leur père soit refroidi.
Mais si nous pénétrions plus avant dans l'intérieur des ménages , que de souffrances cachées, que de chagrins; dévorés en secret n'apercevrions-
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nous pas ? Ici ce sont des époux qui ne se comprennent pas et pour lesquels tout devient un sujet de bouderies, ou qui ne s'aiment pas et pour qui tout devient une occasion de disputes, ou qui sont livrés aux tortures de la jalousie et ont sans cesse le reproche à la bouche. Là ce sont des époux en désaccord sur les questions d'intérêt, de dépenses, de toilette, de tenue de maison, d'éducation et d'état à donner aux enfants: cmesais je, moi? Chaque intérieur a ses tribulations , et peut-être n'est- il pas deux couples sur cent qui soient réellement et constamment satisfaits de leur union.
Au reste, est-il possible cm'il en soit autrement, lorsque, dans les familles riches ou aisées, les jeunes gens se marient sans se connaître? Et comment d'ailleurs pourraient-ils parvenir à se connaître, lors même qu'il leur serait loisible de se voir fréquemment, quand tous deux ont intérêt à dissimuler leurs défauts et à feindre des qualités qu'ils ne possèdent pas?
Cette dissimulation inévitable, disons-le en passant, est cause en partie que les mariages d'inclination, bien rares toutefoisdanslesclasses riches, ne sont pas moins malheureux que les autres , attendu que pende temps après leur union les époux cessent de se voir avec des yeux d'amants , et la déception est d'autant plus grande que l'amour avait été plus vif et plus aveugle.
Mais, comme je viens de le dire, les mariages d'inclination sont rares. Le mariage aujourd'hui est une espèce de transaction commerciale, dans laquelle chaque partie cherche à obtenir les meilleures conditions pécuniaires; c'est un marché scandaleux et fort étrange, où la mère peu fortunée jette dans les bras d'un riche et vieux libertin, qui
OU TRAVAIL* ~ m
n'a jamais cru à l'amour, la belle et pure jeun e fille au cœur rempli des illusions les plus douces » où les pères doivent augmenter la dot à propor tion que la future est plus laide , plus vieille ou plus méchante ! Et on appelle cela une compensation que certains trouvent toute naturelle ! Où donc sommes-nous arrivés, bon Dieu !
Chez le pauvre, l'amour fait plus de mariages que chez le riche , mais les mariages n'en sont pas plus heureux, car la grossièreté et Pinconduite sont trop souvent , hélas ! la dot des époux ; et la misère seule d'ailleurs suffit pour introduire la discorde dans le ménage le mieux assorti.
Mais, messieurs, je ne finirais jamais si je voulais rechercher toutes les douleurs des familles ; si, après avoir dépeint la vie presque toujours insipide et souvent opprimée de la femme , je vous disais celle de l'enfance et de l'adolescence, ces âges de gaieté, d'innocence et d'illusions, qui sont encore les moins malheureux de notre vie , mais qui devraient être si heureux ! Si je vous montrais l'enfant du riche arraché à ses frères, pour aller dans un collège apprendre des mots dont il se soucie fort peu et dont il n'aura jamais besoin, et recevoir, en échange des caresses maternelles, les férules, les pensums et les arrêts ; puis, entré dans le monde, éprouvant , pour se créer une position, une peine infinie, attendu que toutes les adminis-
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du pauvre , accablé de privations, en butte aux mauvais traitements d'un père ivrogne et brutal ou d'une mère libertine, ayant incessamment sous les yeux l'exemple de la dépravation et des via**
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les plu? honteux ; puis jeté, tout jeune encore, dans un atelier où il achève de se dépraver au physique et au moral.
— Tout cela et pis encore se voit à chaque pas, reprit le fabricant; je Bais toutefois qu'il se trouv e ici, comme partout, des exceptions; que tout 1* monde ne souffre pas au même degré; cependant je tiens pour vraie la proposition que vous avanciez tout à l'heure, monsieur, à savoir, que les soucis et les chagrins nous atteignent, quelque place que nous occupions sur l'échelle sociale. Oui, chacun a ses douleurs ici-bas., depuis la famille royale eh butte à l'assassinat, abreuvée de calomnies et tremblant pour ses fils toujours éloignés d'elle et exposés aux dangers des combats et d es tempêtes, jusqu'au prolétaire qui ne sait où il trouvera demain rouvrage qui peut seul lui procurer les choses nécessaires à la vie de ses enfants.
Et, en effet, si on voulait grouper toutes les misères humaines, énumérer les maladies qui, sous des formes aussi horribles que nombreuses, torturent et déciment les familles; celles qui, devenues héréditaires, moissonnent la jeunesse dans sa fleur; celles qui, sous les noms d'épidémies, de peste, de choléra, sévissent sur les villes et les nations entières ; si on comptait tous les accidents et les crimes que les journaux enregistrent chaque jour, les vols , les faux de toute nature, les suicides, les assassinats, les infanticides, etc. ; si on rappelait tous les vices qui s'étalent avec insolence ou se cachent dans les bouges de nos grandes villes : l'ivrognerie, le libertinage, l'adultère, la prostitu*tion, etc., certes jamais on n'en finirait, et on serait orcé de convenir que chacun a sa part de douleurs, et que la vie est, de nos jours, tort peu séduisante.
ftt/ TRAVAIL. 1)
8f Chacun de nous récapitulait encore ce qu'il t souffert dans ses amitiés, s'il est permis, sans prostituer ce saint nom, de le donner à des camaraderies d'enfance dont on se rit dès qu'on a secoué la pou siere de l'école; si chacun rappelait les mécomptes éprouvés dans ses amours, dans Bon ambition ; les entraves apportées à son avancement; si chacun de nous songeait à la monotonie du présent, à l'incertitude de l'avenir; s'il comptait ees illusions détruites, ses affections froissées, ses croyances ébranlées ou évanouies, oh ! sans doute, la vie ne nous semblerait pus un présent digne dé la bonté du Créateur? et nous reconnaîtrions que dans notre siècle sceptique et égoïste, où l'on ne croit à rien si ce n'est à la puissance de l'or, on souffre d'autant plus qu'on a le cœur mieux placé et plus aimant, Pâme plus élevée et plus généreuse.
— Holà ! messieurs les Heraclites, s'écria l'employé, les choses de ce bis- monde ne sont pus toutes c uleur de rose, sans doute; mais, pour Dieu ! n'exagérons pas outre mesure le nombre et Fintensité des misères humaines. Quoi qu'on en. dise, tous les hommes ne sont pas pervers et corrompus ; il est encore des honnêtes gens, et on voit même par ci par là des personnes heureuses <m au moins qui affirment qu'elles le sont. Toutes lès petites contrariétés de ménage, toutes les brouilferies entre amis, ne sont pas des malheurs bien poignants, quelquefois même elles ne sont pas sans charme : après la brouîllerie vient la réconcilia tion. D'ailleurs un bonheur sans mélange serait pour moi bien fade : vire la diversité et les COft* trastes! Voilà ma devise.
Puis on est si bien habitué à considérer le matêtre comme une condition inévitable de la çfa&d*
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majorité des existences, que la plupart des hommes n'ont conscience de leurs souffrances que lorsqu'elles deviennent intolérables.
Au surplus, que voulez- vous? Il faut bien en prendre son parti : la douleur a été le lot de nos pères, et vraisemblablement elle sera le lot de nos enfants, à moins qu'on ne parvienne à découvrir un remède à tant de maux; ce qui pourra bien arriver un jour, me disait dernièrement un profond politique ; car tout va se perfectionnant, et nos législateurs, à force de fabriquer des lois, en rencontreront peut-être une qui nous rendra tous heureux. •
— Voilà justement ce qui m'afflige, repartit le magistrat ; on nie le mal ou on se résigne et on dit comme le Turc : cela est écrit; ou bien on plaisante au lieu de chercher des remèdes qu'il doit être au pouvoir de l'homme de trouver, car si le mal c'est l'ignorance, comme dit le sage, la science peut vaincre et détruire le mal.
Tenez, messieurs, quand je regarde autour de moi et n'aperçois partout que maladies, misères, fraudes, vices et crimes de toute nature, il m'arrive de me demander quels palliatifs à tant de maux proposent les hommes places à la tête de la société et chargés de la conduire. Je passe alors en revue les travaux des chambres, les professions de foi des candidats à la députation et la polémique des journaux de toutes les couleurs, et reconnais, avec stupéfaction, que les opinions soi-disant les plus avancées, les plus populaires, les plus radicales se bornent à réclamer des changements de ministres, des modifications dans la forme du gouvernement, " ijs sur les incompatibilités parlementaires ou ' — 1e électorale, comme si toutes ces routa-
tions aux rouages politiques avaient quelque rapport avec les douleurs qui accablent les hommes ; comme si elles n'avaient pas été vingt fois essayées sans succès depuis cinquante ans; comme si les mêmes souffrances n'existaient pas, un peu plus, un peu moins, sous tous les ministères du gouvernement actuel, sous la restauration, sous l'empire, sous la république, sous l'ancien régime ; comme si la Russie absolue, la France représentative, l'Amérique républicaine, n'étaient pas atteintes des mêmes plaies ; et, chose désespérante à penser! comme si ces plaies n'étaient pas d'autant plus nombreuses et plus profondes que l'industrie est plus perfectionnée et la richesse des nations plus considérable! Témoin la puissante, l'industrieuse, l'opulente Angleterre, qui s'épuise en vains efforts pour guérir la misère affreuse de ses populations affamées, et y apporte à peine un soulagement par ses aumônes , aussi ingénieuses qu'innombrables, par la taxe écrasante établie en faveur des pauvres, par ses nombreuses maisons de travail, par ses hospices et par des émigrations incessantes !
Cette effrayante situation de nos voisins, nos aînés en industrie, menacés d'une révolution sociale imminente, me fait entrevoir les souffrances et les commotions terribles réservées à notre chère patrie et à l'Europe entière, atteinte chaque jour davantage de la plaie du paupérisme; et je me prends à désespérer de l'avenir et à penser que Dieu a abandonné l'humanité et livré le monde au hasard.
r Nous partagions tous la douloureuse émotion que faisait éprouver au magistrat la sombre perspective qu'il venait de nous révéler; nous gardions
un morne silence, quand notre voiture s'arrêta. Nou étions arrivés à notre bourg, dont il ne restait debout que l'église et la maison de ville : tout le reste n'était plus qu'un monceau de cendres et de débris.