‹ Précis de l'organisation du travail;Chapitre 5 sur 5 · LE RETOUR · texte numérisé non relu

LE RETOUR

Quant à nous, nous retournâmes à la ville avec un compagnon de route de plus, un professeur grand partisan de l'organisation du travail, auquel mon ami offrit une place dans sa voiture.

Chemin faisant , nous devisâmes sur l'association, et notre entretien ne fut, en réalité, que la continuation des discussions précédentes.

— Je l'avoue, messieurs, nous dit en souriant le magistrat, faisant allusion à la conversation du matin, je l'avoue, cette organisation mi Sftniblfe

un remède plus efficace aux angoisses de la société que l'adjonction des capacités aux listes d'électeurs, qu'une loi sur les incompatibilités parlementaires, que la réforme électorale, en un mot , que tous ces changements politiques et révolutionnaires dont les gouvernements et les gens sensés sont à bon droit effrayés ; car ils ne promettent

Su'un inconnu, un peut-être ayant peu de chances 'accroître le bonheur général, si l'on juge de l'avenir par le passé.

Il serait mille fois plus sage, n'est-il pas vrai, de laisser là ces modifications aux rouages politiques, modifications désormais impuissantes pour assurer le bien-être des hommes; il serait plus prudent de négliger des débats aussi stériles que les disputes du Bas-Empire, pour s'occuper activement d'organiser le travail et d'associer les travailleurs ; ce qui me paraît d'une exécution simple et facile.

Le Marchand. — Quant à moi, je suis entièrement de votre avis: aussi je me promets bien d'aiguillonner de toutes mes forces les habitants de notre bourg ; je verrais avec beaucoup de regret leurs bonnes dispositions n'aboutir à aucun résultat. Je mettrai bien volontiers dans l'association les terres assez considérables que je possède sur le territoire de celte commune, car je ne doute pas de la réussite de l'expérience.

Le Professeur. — Et comment pourrait-elle échouer? Soyez en certain, monsieur, lous les habitants do votre village, quels que soient leur rang et leur fortune, se féliciteront chaque jour de s'être associés. Je ne me fais pas illusion toutefois, le bonheur réservé aux enfante développés complétantfit It élevés unitairement sera Dien suf>é-

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rieur à celui dont jouiront les pères ; car ces derniers ont reçu des éducations bien différentes et sont imbus de préjugés qui rendront l'unité imparfaite; ils ignorent eux-mêmes leurs vocations : l'organisation des groupes en sera moins satisfaisante, enfin les stimulants de plusieurs d'entre eux, fourvoyés depuis longtemps, sont devenus des défauts qui pourront apporter quelque trouble dans la commune. On ne fait pas de la musique parfaite lors- ?[u'il y a dans l'orchestre quelques instruments aux."

Le Marchand. — Je ne saisis pas fort bien en quoi consistera ce bonheur destiné à nos enfants et dont nous serons privés, môme étant associés. Auriez - vous , monsieur, la complaisance de nous l'indiquer en peu de mots ?

Le Professeur. — Pour entrevoir les délices réservés aux générations futures, il est un moyen bien facile. Oublions pour un moment cette société égoïste qui froisse nos plus nobles instincts et nous fait souffrir tous, tant que nous sommes ; oublions ce monde doué de la funeste propriété de changer en lourdes chaînes les plus doux liens de famille, d'amour et d'amitié, et transportons-nous en esprit dans une commune organisée depuis soixante ou quatre-vingts ans. Placés à ce point de vue, nous reconnaîtrons sans peine quelques-unes des principales conséquences de l'association intégrale.

Bien des ambitions seront déjà satisfaites, car il ne se trouvera personne qui ne soit chef dans une ou plusieurs des escouades d'artistes, de savants ou d'industriels dont il fera partie, et chacun sera fier de la spécialité où il commandera , celle-ci étant à ses yeux la plus éminente de toutes, par cette raison qu'il y est le plu» fort, l\e?

gardez autour de vous et vous reconnaîtrez que c'est là la pierre de touche dont se servent les hommes en général pour apprécier la valeur des choses.

Tous les mariages seront heureux, à de très rares exceptions près, car l'amour seul les fera contracter ; et les causes qui, de nos jours, troublent l'harmonie des ménages auront disparu.

Les familles seront parfaitement unies, et cela encore par cette raison bien simple que l'opposition des intérêts et une foule d'autres motifs de désunion ou au moins de refroidissement auront cessé d'exister avec l'isolement des ménages. L'amour des parents pour leurs enfants reprendra donc l'intensité dont le Créateur l'a doté, et cet amour amènera nécessairement une vive tendresse entre tous les membres de la famille.

Puis , élevés ensemble dès leur naissance, les hommes contracteront de nombreuses amitiés. La différence des fortunes n'empêchera certes pas les enfants dont les caractères sympathiseront de se lier étroitement, comme ils le font dans nos collèges et pensionnats ; mais l'opposition des intérêts ni aucun autre dissolvant ne venant plus rompre dans la suite ces saintes amitiés, elles dureront en général autant que la vie. Ainsi les hommes seront toujours entourés d'amis dont ils partageront les travaux, c'est-à-dire les plaisirs.

En y réfléchissant un instant, vous verrez aussi combien alors les manières seront élégantes et polies, combien la vie sera pleine et variée : tous les moments seront donnés a des occupations agréables. Les soirées d'hiver elle-mêmes, si longues maintenant pour une infinité de personnes, paraîtront bien courtes aux quinze ou dix-huit cents

flO l'organisation

habitants d'un palais superbe, dont les trois ou

3ualre cents jeunes gens des deux sexes, exempts e soucis, heureux et bien portants et par conséquent remplis de gaieté et d'entrain , sauront , quand on n'aura rien de mieux à faire, improviser des bats, des concerts et des fêtes de toute espèce, car tous seront artistes et musiciens.

Et lorsque l'âge refroidira l'imagination de nos neveux, lorsque les ans rendront leur marche pesante, lorsqu'ils ne vivront plus que de souvenirs, ils trouveront encore là, près d'eux, parmi leurs camarades d'enfance et les amis de toute leur vie, des oreilles attentives au récit des exploits de leur jeunesse. Aujourd'hui on écoute à peine et par pure complaisance, si toutefois on ne détourne pas dédaigneusement la tête quand les vieillards ouvrent la bouche ; trop souvent hélas! dans certaines classes do notre société, on leur impose brutalement le silence sans respect pour leurs cheveux blancs.

Mais laissons là ces tristes vérités et disons que si les douceurs ineffables dues à l'organisa ion sociétaire ne sont pas destinées à tous les habitants actuels de voire oourg, ce n'est pas là un motif qui doive les empêcher de former immédiatement une association, car tous incontestablement trouveront encore, dès les premières années, une amélioration immense dans leur sort, due à l'absence d'inquiétude pour leur avenir, au bonheur inouï de leurs enfants, au grand accroissement de leurs revenus et à la b enveillance réciproque dont seront nécessairement animés des associés ayant mêmes intérêts et même but.

Si cependant pour une cause quelconque votre association venait à se dissoudre, chacun de vous reprendrait ses capitaux on ses terres amé-

liorées, et vous ne pourriez éprouver de perte que sur la vente des bâtiments qu'il vous est indispensable de construire par suite de votre affreux incendie.

Le Mabchand. — Pensez- vous donc, monsieur,

Su'un village quelconque puisse tenter un essai "association sans rien changer à ses bâtiments?

Le Professeur. — Bien certainement, et probablement les choses se passeront ainsi en général : les habitants d'une commune s'associeront, organiseront leurs travaux, et ne songeront à construire les bâtiments nécessaires à l'exploitation unitaire, granges, écuries, greniers, etc., enfin la maison d'habitation , qu'à mesure que les économies faites sur les bénéfices croissants permettront de bâtir sans trop emprunter.

L'Employé des domaines. — Pensez-vous, monsieur, que le gouvernement permette à notre bourg de s'organiser comme il le voudra ?

Le Professeur. — De quel droit, je vous prie, s'y opposerait-il? Et pourquoi d'ailleurs ne le permettrait-il pas quand il aurait tout à gagner, et rien à perdre à une expérience aussi pacifique? Loin d'entraver votre association, le. pouvoir, n'en doutez pas, lui viendra en aide, car ses plus chers intérêts le lui commandent. Voyez plutôt : que votre essai réussisse ou échoue, il aura la gloire d'avoir contribué à le tenter. On dira toujours, à la louange du roi de Prusse, qu'il a aidé de sa bourse le généreux M. Ovyen à fonder un établissement de communauté d'ouvriers. Si , par impossible, Pexpérience échoue, les classes pauvres et souffrantes, et qui ne souffre pas? lui sauront gré des efforts quM aura faits pour les soulager. Si elle réussit,

èî INORGANISATION

au contraire, quel immense service rendu au genre humain! Son nom vivra autant que le monde et sera béni des générations les plus reculées.

L'essai d'un village associé serait extrêmement utile au gouvernement sous tous les rapports : il ouvrirait une route nouvelle et féconde aux idées acculées aujourd'hui dans une impasse politique ; il serait, comme toute espérance, un calmant pour les souffrances des masses, une soupape de sûreté capable de prévenir de terribles explosions.

Le gouvernement prouverait encore dans l'ordre sociétaire un accroissement considérable des revenus publics; car, n'est-il pas vrai, votre bourg organisé s'abonnera de grand cœur pour une somme supérieure à celle exigée aujourd'hui pour ses contributions ? Or , cette somme se percevant sans frais sur les revenus généraux de la commune, avant tout partage , entrera tout entière dans les caisses de l'Etat. Si donc toutes les populations de France étaient organisées en phalanges, le budget pourrait très facilement être double , sans occasionner le moindre murmure.

Le Marchand. — Que veut dire, je vous prie, ce mot phalange dont vous venez de vous servir?

Le Professeur.— Charles Fourier , qui a découvert la loi d'association dont nous parlons depuis ce matin , nomme phalange la population d'une commune organisée sociétairement. De \k phalanstère, habitation de la phalange, comme monastère signifie habitation des moines. Delàphalanstérien, appartenant au phalanstère, et par extension, au système d'association tout entier.

Le Marchand. —Ainsi, monsieur, c'est Fourier qui a découvert cette belle science que vous appelez phalanstérienne, relie science si logique, si

religieuse , que vous avez eu la complaisance de nous exposer et qui a singulièrement modifié mes idées sur l'homme et sur la société?

Le Professeur. — Oui, monsieur ; Fourier a découvert, au commencement de ce siècle, la science phalanstérienne ou sociale , qui d'abord s'est propagée très lentement , comme toutes les vérités nouvelles , mais qui est aujourd'hui connue , discutée chez tous les peuples civilisés , surtout aux États-Unis où les habitants de plus de trente villages ont formé des associations déjà quasi-phalanstériennes.

En ce moment notre voiture s'arrêta. Nous étions arrivés à notre destination. Nous prîmes congé les uns des autres, mais je me promis bien de ne pas quitter le pays sans revoir notre professeur, pour lui demander de plus amples détails sur l'organisation etles habitudes d'une commune associée.

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