LITTÉRATURE SAVANTE ET ALLÉGORIQUE
Rose* Geuz-ci n'ont fieût qu'en consacrer et en autoriser l'usage par une œuvre remarquable.
L'allégorie fait agir et parler, comme des personnes vivantes, des idées, des sentiments et, d'une manière plus générale, des abstractions. La peinture et la sculpture usent de l'allégorie, quand elles représentent la Paix, la Guerre, la Justice, la Charité, sous la figure d'êtres humains dont la physionomie, le geste, le costume et les attributs révèlent aux yeux la signification.
Loin d'être un procédé primitif, l'allégorie fut, au moyen âge, un raffinement, et comme une crise de préciosité, crise qui devait se renouveler dans la première moitié du xvil* siècle. L'usage n'en fut si répandu et le succès n'en fut si grand que parce que Vallégorie ainsi pratiquée piquait la curiosité et flattait la vanité des lecteurs.
Le Roman de la Rose. -^ De tous les ouvrages allégoriques écrits au moyen âge, le plus célèbre est le Roman de la Rose, qui se compose de deux parties : la première est de 1230 environ, et elle a pour auteur Guillaimie de Lorris. Celui-ci mourut, dit-on, fort jeune et n'eut pas le temps d'achever son romaïf, lequel fut continué, environ quarante ans plus tard, par Jean Qopinel, surnommé Jean de Meun, mort vers 1305.
Ces deux parties sont très différentes, et par l'esprit qui les anime, et par le style. Aussi faut-il les analyser séparément.
Analyse de la première partie. — Guillaume de Lorris prétend nous raconter un songe qu'il fit c il y a plus de cinq ans, lorsqu'il était dans sa yingtième année ».
Un matin du mois de mai, il ya se promener dans la campa^e, et il arrive à un verger entouré d'un mur ; sur ce mur sont^eintes des figures hideuses, en particulier Envie, Avarice, Vieillesse. La porte du verger est ouverte au jeune homme par Oyseuse (Oisiveté), qui le conduit à un pré où dapsent Déduit (Plaisir), le dieu d'Amour, Beauté, Richesse, Courtoisie, etc. Parmi les merveilles du verger, Guillaume admire surtout un buisson de roses, et l'une de ces roses (qui représente la jeune fille aimée) lui paraît si fraîche et si belle qu'il ne peut en détacher ses yeux. Pendant ce temps. Amour le frappe de ses flèches. — A partir de ce moment, le système allégorique va fonctionner d'une façon assez ingénieuse. Franchise, Pitié plaident les intérêts de l'amant ; Danger (Résistance), Haine, Peur, l'empochent d'approchecde la rose. Le jeune homme, de son oété, sera servi par Bel-Accueil tf Amenr, persécuté par ICale-Bouche (Médisance), Raison, Jalousie, etc.
Grâce à Pitié et à Bel-Accueil, Guillaume peut approcher de la rose. Mais Maie- Bouche a tout vu, et prévient Jalousie, qui fait entourer le parterre d'un mur, et eonstruire une tour où sera emprisonné Bel-AooueU. Guillaume se lamenté, et c^t U que se termine ou que s'arrête le poème de G. de Lonis (1 )•
La première partie du Roman de la Rose témoigne d'une réelle connaissance du cœur. L'amour ingénu, inquiet, tour à tour confiant jusqu'à
(1) MpfCtaiM ehoiaii, t« cycle, p. 8t, 34.
l*iin prudence et réservé jusqu'au mépris, y est très sûrement décrit Guillaume de Lorris est un ancêtre, très lointain, de Marivaux. Il est courtois comme Chrétien de Troyes ; il nous repose de toutes les vilenies des fabliaux et des farces, sans sortir de la vérité psychologique.
Enfin, considérée comme poème, la première partie du Roman de la Rose est un des chefs-d'œuvre du moyen âge. La langue en est souple, claire, élégante. i
Analyse de la deuxième partie. — Pendant quarante ans environ, la société française se contenta du Roman de la Rose tel que l'avait laissé Guillaume. Puis, vers 1277, Jean de Meun en entreprit la continuation ; et, fait unique dans l'histoire des littératures modernes, cette suite fut désormais inséparable de l'original.
Raison vient de nouveau consoler le chevalier, qu^se désespère. Ce discours de Raison a plus de deux mille vers ; les exemples tirés de Tantiquité y forment un fatras pédantesque. Le jeune homme va trouver ensuite Ami, qui lui donne des oonseUs de courtoisie, rengage à se montrer libéral sans excès, et lui fait une satire assez spirituelle du mariage. Là se trouvent plusieurs passages célèbres par leur hardiesse, sur Tftge d'or (1), la naissance de la société, du pouvoir royal, etc. (2). Amour, qui rentre en scène, décide de tenter l'assaut de la tour où est enfermé Bel- Accueil ; il passe en revue ses soldats : Courtoisie, Largesse, Franchise, Pitié, Hardiment, et un nouveau personnage, Faux-Semblant, fils d'Hypocrisie, qui habite tantôt le monde et tantbt le cloître. Le poète place ici une violente diatribe contre les moines mendiants. Après la confession de Nature à son chapelain Genius (2.600 vers), Vénus enflamme la tour ; Danger, Honte et Peur s'enfuient ; et Bel- Accueil permet au jeune homme de cueillir la rose.
Autant les allégories de la première partie constituent, pour qui sait les transposer, une psychologie délicate de l'amour à la fois timide et passionné, autant, dans la seconde partie, l'action fictive devient obscure et incohérente. Ce n'est plus qu'un cadre, dans lequel un esprit érudit et audacieux, plein de verve et d'âpreté, place ses théories et sa science.
Succès du Roman de la Rose. — Ainsi complété, le Roman de la Rose devint, de la fin du xiv« siècle au milieu du xvi®, l'œuvre la plus célèbre de notre littérature. Les manuscrits encore existants sont très nombreux ; et, dès la découverte de l'imprimerie, les éditions se multi plièrent. Marot, en 1527, en donna une nouvelle, dont la préface est un excellent document. Et la Pléiade, qui condamnait le moyen âge, en accepte le Roman de la Rose,
(1) Morceaux choisitt 1*' cycle, p. 14. (S) Morceaux choiei», S* cycle, p. 87.