Revue Biblique, v
K. On en a deux recensions : la plus longu» est l'originale.
&2 PRÉCIS DE PATROLOGIB.
S 4. — Tatien
Tatien était né de parents païens, probablement vers l'an 120, en Assyrie, c'est-à-dire dans le pays situé au delà du Tigre. Il reçut cependant une éducation grecque, étudia l'histoire, la rhétorique et la philosophie, et devint sophiste, allant de ville en ville débiter ses discours et ses leçons de morale. Cependant aucune des diverses religions qu'il étudia et aucun des mystères auxquels il se fit initier ne le satisfit; mais, ayant lu les Ecritures, son âme y trouva la lumière qu'elle cherchait : il se convertit au christianisme [OraL, 29).
C'est à Rome probablement qu'eut lieu cette conversion. Il y devint presque aussitôt auditeur et disciple de saint Justin, et se vit, comme lui, poursuivi par Cresccns (Or., 19), vers l'an 155-160. D'autre part, Eusèbe dit qu'il ouvrit lui-même une école à Rome et y eut pour disciple Rhodon [H. E., v, 13, 1, 8). On ne sait si ce fut avant ou après la mort de saint Justin.
Quoi qu'il en soit, Tatien ne resta pas fidèle aux enseignements de son maître : la douzième année de MarcAurèle (172-173), il se sépara de l'Eglise. Eusèbe et saint Epiphane disent qu'il fonda la secte des encratites. D'après saint Irénée, plus précis, il aurait nié le salut d'Adam, condamné le mariage comme une fornication et admis des séries d'éons.
A ce moment, Tatien avait probablement quitté Rome. Il se retira en Mésopotamie, dans son pays d'origine et y finit ses jours. On ignore quand il mourut.
i. Édition spéciale du Discours aux Grecs par E. Schwartz, Leipzig, 1888 (T. U., IV, i). Voir A. Puech, Recherches sur le Discours aux Grecs de Tatien, Paris, 1903 (avec une traduction française). Pour le Diatet' saron, voir ci-dessous.
On a souvent rapproché, pour le caractère et la tournure d'esprit, Tatien de Tertullien. Ce rapprocViement est justifié. Tatien — qui n'a pas le génie de Tertullien — est, comme lui, un esprit excessif, violent, aisément paradoxal. Au lieu d'attirer ses adversaires pour les gagner, il les repousse par ses invectives et ses sarcasmes. Il ne trouve rien de bon chez eux : l'art des Grecs est immoral, leur littérature est puérile, leur philosophie mensongère, leur langue même n'est ni pare ni uniforme. C'est d'un bout à l'autre l'apologie du poing fermé. Une hauteur pleine d'amertume s'y montre partout.
Au point de vue littéraire, l'apologie de Tatien — le seul de ses ouvrages conservé en entier — est extrêmement obscure et difficile à interpréter. Cette obscurité vient sans doute en partie du mauvais état du texte, mais aussi du style de l'auteur et de sa façon de composer. Tatien a été sophiste, et il a conservé du sophiste le style maniéré, qui poursuit les tournures inédites et les phrases à effet. Cela ne l'empêche pas d'être souvent négligé et trivial. Bien qu'il perde moins de vue que saint Justin le sujet précis qu'il traite, il se laisse cependant, lui aussi, entraîner à des digressions qui rompent la trame de son discours. Ce qu'on ne peut lui refuser, c'est l'éclat, le mouvement, la verve du polémiste de race qui frappe fort sur l'adversaire. « Tatien, conclut M. Puech,... pèche tantôt par négligence, tantôt par affectation... mais ce serait le prendre trop facilement au mot que de voir en lu un Barbare... c'est un écrivain prétentieux, mais habile. »
On sait, par Tatien lui-même, qu'il avait composé un ouvrage Sur les animaux ou Sur les êtres i>wants (flepi Çwojv, Or., 15); peut-être un autre ouvrage qui traitait de la nature des démons {Or., 16); qu'il avait
l'intention d'écrire Contre ceux qui ont traité des choses de Dieu, c'est-à-dire contre les théologiens païens [Or., 40). Rhodon, son disciple, mentionne de lui un Livre de Problèmes (Eusèbe, H. E., v, 13, 8), probablement quelque recueil des passages obscurs de l'Écriture. Clément d'Alexandrie [Slrom, ni, 12), à son tour, parle d'un livre de Tatien Sur la perfection d'après le Sauveur, où était soutenue la prohibition du mariage. De tous ces ouvrages il ne reste à peu près rien. Les deux seuls écrits de Tatien que Ton puisse lire sont le Discours aux Grecs (Aôyo; itpoç "EXXiQvaç), entièrement conservé, et le Diatessaron qu'on a pu reconstituer en partie.
Le Discours n'a pas été composé à Rome, mais plutôt à Antioche, car l'auteur y parle à des Grecs d'origine et non pas seulement de langage [Or., 35). D'autre part, il a dû être écrit après la mort de saint Justin (cf. Or., 18), mais avant l'éclat hérétique de l'auteur vers 172-173. C'est donc entre les années 165-173 qu'il en faut mettre la date. M. Puech adopte approximativement 171. L'opinion de Kukula, qui voit dans le Discours la simple reproduction d'une leçon d'ouverture de cours, n'est pas fondée; mais nous avons bien affaire à un écrit destiné à une large diffusion.
On y peut distinguer trois parties : 1° Une sorte d'introduction (1-4), où Tatien conjure les Grecs de ne pas sévir contre les Barbares (les chrétiens) qui, en somme, leur sont supérieurs; 2° du chapitre 5 au chapitre 30, un exposé des principaux enseignements chrétiens sur le Logos, la résurrection, les anges et les démons, l'âme, l'esprit, le monde, etc., comparés aux enseignements religieux et philosophiques des Grecs, surtout à leur mythologie : la supériorité des premiers est évidente; 3° enfin une discussion chro-
nologique. Non seulement la doctrine chrétienne vaut mieux que la païenne, mais elle est plus ancienne (31- 41). Moyse est antérieur de 400 ans à la guerre de Troie chantée par Homère, antérieur même aux sages qui ont précédé Homère. Les chapitres 33 et 34 contiennent ce que l'on a appelé le catalogue des statues, c'est-à-dire l'énumération des statues grecques que Tatien avait vues à Rome, morceau intéressant pour l'histoire de l'art. L'ouvrage se termine sur une brève conclusion où l'apologiste réaffirme sa foi et sa volonté d'y persévérer (42).
L'autre ouvrage, en partie conservé, de Tatien est le Diatessaron^ . Le Diatessaron (to 8ià Teacrapwv (EÔaYYÉXiov) était un évangile unique obtenu par l'addition bout à bout de textes pris dans les quatre évangiles, et disposés de façon à donner un exposé chronologique suivi de la vie et des enseignements de Jésus-Christ. L'ouvrage, rédigé originairement en syriaque, et, par conséquent, après le retour de Tatien en Orient (vers 172), a joui jusqu'au y^ siècle de la plus grande vogue dans les églises de langue syriaque, qui l'avaient adopté pour le service liturgique. Il a été cité par Aphraate et commenté par saint Éphrem.
On n'en possède pas le texte complet ; mais on a pu, dans une certaine mesure, le reconstituer au moyen d'une traduction arménienne du commentaire de saint Ephrem que l'on vient de signaler, au moyen aussi d'une harmonie évangélique arabe et d'une harmonie évangélique latine qui en ont reproduit l'ordre et la trame.
1. Th. Zahn, Tatian's Diatessaron, Erlangen, 1881. Id., Geschichte des neutestam. Kanons, Erlangen, 1888, i et ii. P. A. Cusca, Tatiani Evangeliorum harmoniae arabice, Romae, 1888. E. Ranke, Codex Fuldensis, Nov. Teslam. latine interprète H ieronymo, Marpurgi, 1868. Voir J. F. Stknning, arlicle Diatessaron dans le Dîctionary of the Bible de Hastings, Extra Yolume, p. 4M.
S 5. — Athénagore *.
Athénagore n'est nommé ni par Eusèbe, ni par saint Jérôme, et ce que l'on sait de lui par ailleurs est fort peu de chose. Il était d'Athènes ou du moins y demeurait et faisait profession de philosophie. D'après une notice de l'historien Philippe de Side, qui écrivait vers 430, il aurait été d'abord païen et se serait converti en étudiant les Ecritures. Peut-être séjourna-t-il quelque temps à Alexandrie.
Mais les ouvrages qui nous restent de lui permettent de caractériser son esprit et sa méthode. L'auteur est vraiment un philosophe, qui s'applique avant tout à instruire et à démontrer. Justin est un apôtre, Tatien un polémiste, Athénagore est un maître dans sa chaire, qui disserte dans les règles. Autant la composition, chez les deux premiers, est lâche et négligée, autant elle est, chez Athénagore, claire et bien ordonnée. Pas un instant, et même dans ses courtes digressions, il ne perd de vue son objet. Point de rhétorique, peu d'images, partout un raisonnement vigoureux, un style fort, concis jusqu'à la sécheresse. C'est le style de la philosophie. 11 est remarquable que ce chrétien bien authentique, écrivant contre des païens sur la résurrection des corps, n'a tiré, en faveur de ce dogme, aucun argument de la révélation et de l'Ecriture.
Nous possédons deux ouvrages d' Athénagore : une apologie et un traité De la résurrection des corps.
L'apologie est intitulée tlpscgsta uepl /piorTiavSv, Supplique pour les chrétiens^ et adressée « aux empereurs
1. Édit. spéciale d'E.ScHWAUTz, Leipzig, 1888 (T. U., iv, 2). Voir Frep- PEL, Les apologistes chrétiens au //«iuvfc, 2" série, 3» édit., Paris, 18S8 L. ARNOL'LD, De apologia Athenagorae, Paris, 1898. L. Chaudodard, Élude sur ie nepl «vaffTâffeiùî d' Athénagore, Lyon, 1905.
Marcus Aurelius Antoninus et Lucius Aurelius Commodus, germaniques, sarmatiques, et surtout philosophes ». Ces titres donnés à Marc Aurèle et à Commode aussi bien que la mention de la paix profonde qui se trouve au chapitre premier de l'apologie permettent d'en fixer très exactement la composition entre le mois de décembre 176 et les premiers mois de l'an 178. C'est à Athènes sans doute qu'elle fut écrite.
L'ordre des idées qu'elle développe est on ne peut plus facile à suivre.
Après avoir sollicité l'attention des princes, Athénagore énumère les trois chefs d'accusations portées contre les chrétiens, l'athéisme, l'immoralité, l'anthropophagie (1-3). Il y répond successivement. Les chrétiens ne sont pas des athées : ils adorent un Dieu unique, Père, Fils et Saint-Esprit. Il est vrai qu'ils n'offrent pas de sacrifices matériels, et qu'ils n'honorent pas les dieux du paganisme; mais Dieu n'a pas besoin de sacrifices grossiers, et les dieux du paganisme ne sont pas des dieux : ce sont des hommes que l'on a divinisés (4-30).
Le second reproche d'immoralité n'est pas mieux fondé. Les chrétiens croient aux peines de l'enfer et condamnent jusqu'à la pensée du mal. Ce sont les païens qui commettent les horreurs qu'ils leur reprochent (31-34).
Quant aux repas de Thyeste, les chrétiens n'en sont pas coupables, eux qui haïssent l'homicide, fuient la vue des combats du cirque, réprouvent l'exposition des enfants, croient à la résurrection des corps (35-36).
Conclusion : appel à la justice et à la clémence des empereurs (37).
Le traité de la Résurrection, annoncé par Athénagore au chapitre 36 de son apologie, a dû suivre celleci de près, et peut avoir été écrit en 178 ou 179. Cer-
tains détails des chapitres 1, 19, 23, et l'ordre des idées plus rigoureusement suivi encore que dans l'apologie favorisent l'opinion qui y voit une leçon ou conférence de professeur donnée d'abord de vive voix, puis mise en circulation.
L'écrit se divise nettement en deux parties : réfutation des objections que l'on fait contre la possibilité de la résurrection (i-10); démonstration positive àa fait de la résurrection (11-25). Dans la première partie, l'auteur établit qu'il n'y a rien dans la résurrection des corps qui soit au-dessus de la puissance de Dieu ou qui répugne à ses attributs. Dans la seconde, il s'appuie surtout sur l'unité de la personne humaine pour conclure que la vie et le bonheur immortels qui sont lafm de l'homme conviennent au corps comme à l'âme, et que le corps, qui a participé aux bonnes et aux mauvaises actions de l'âme, doit en être avec elle puni ou récompensé. Or il ne peut l'être qu'à la condition de ressusciter.
S 6. — Théophile d'Antioche ».
Théophile était originaire de la Syrie voisine de la Mésopotamie. Né dans le paganisme, il se convertit par la méditation des Ecritures, et succéda, vers l'an 169, à l'évêque d'Antioche Cornélius. Eusèbe met la fin de son épiscopat en 177 ; mais il faut très probablement abaisser cette date jusqu'en 182 ou 183, les livres à Autolycus n'ayant été achevés qu'après la mort de Marc Aurèle (17 mars 180).
Théophile avait reçu une éducation grecque : il paraît cependant avoir eu quelque connaissance de l'hébreu. Inférieur à Justin et à Athénagore en prul'ondeu r'
I. Texte dans Otto, Corp. apolog., viii. Voir Freppel, Les apologistes ehrêtiens au II' siècle, 2» série, Paris, 3« édit., iSSS.
philosophique, il leur est supérieur en culture littéraire étendue et variée. Sa manière est vive, imagée, originale ; son style est élégant et orné. Il avait beaucoup lu, mais ses lectures n'avaient étouffé en lui ni la réflexion ni les vues personnelles.
Indépendamment de l'apologie à Autolycus dont il va être question, Théophile avait écrit un ouvrage en deux livres au moins sur les origines de l'homme d'après la Bible etla mythologie (Cf. Ad Autolyc, ii, 28, 30, 31; m, 3, 19). Kusèbe lui attribue de plus un ouvrage contre l'hérésie d'Hermogène, un ouvrage contre Marcion et quelques livres destinés à l'instruction et à l'édification des fidèles [H. E., iv, 24). A son tour, saint Jérôme [Vir. ilL, 25) mentionne de lui un commentaire sur les Proverbes, et des commentaires sur l'Evangile. De ces travaux il ne reste plus que les fragments des commentaires cités par saint Jérôme.
Mais nous avons en entier les trois livres A Autolycus. Autolycus était un païen instruit, qui occupait, ce semble, quelque magistrature. Les trois Discouis (Xo'yoi) que Théophile lui adressa ne sont pas, à proprement parler, les trois parties d'un même ouvrage : ce sont trois écrits distincts que l'on a réunis, parce que, destinés à la même personne et traitant, au fond, du même sujet, ils offrent, de fait, une suite.
Le premier (14 chapitres) répond à trois propos d'Autolycus qui avait demandé à Théophilo de lui montrer son Dieu, avait vanté les dieux du paganisme et s'était moqué du nom chrétien. Théophile traite de la nature du vrai Dieu qui est invisible aux yeux du corps, mais dont nous pouvons connaître l'existence, et que nous contemplerons en lui-même quand nous serons revêtus d'incorruptibilité. Il flétrit les dieux du paganisme et relève la dignité des chrétiens.
Le second livre (38 chapitres) reprend, pour les dé-
velopper, les idées du premier. Dans une première partie (2-8), l'auteur met à nu l'insuffisance et la puérilité des enseignements païens. Dans la seconde (9-38), il oppose à ces enseignements ceux des Livres Saints sur les origines du monde, sur le culte et la morale que nous devons pratiquer.
Enfin le troisième livre (30 chapitres) veut répondre à une objection d'Autolycus : Votre religion est nouvelle et vos Ecritures sont récentes. Les quinze premiers chapitres cependant réfutent encore les accusations d'immoralité et d'anthropophagie portées contre les chrétiens. Ce n'est qu'au chapitre 16 que commence la discussion chronologique, mêlée à un résumé de l'histoire juive. Théophile arrive au résultat que Moyse a dû vivre 900 ou 1.000 ans avant la guerre de Troie. Depuis le commencement du monde jusqu'à la mort de Marc Aurèle, il compte 5.695 ans.
L'auteur prenant la mort de Marc Aurèle comme le dernier terme de son calcul, on doit conclure que le troisième livre à Autolycus a été composé dans les premières années de Commode, vers 180-182. Les trois livres s'étant d'ailleurs suivis de près, l'ouvrage entier peut se mettre entre les années 178-182 environ.
§ 7. — L'Épître à Diognète. Hertaias.
Aucun auteur ancien n'a parlé de VEpître à Diognète ^ . L'unique manuscrit qui la contenait — et qui a péri en 1870 — l'attribuait à saint Justin ; mais cet écrit n'est certainement pas de lui, et, en l'absence de tout autre témoignage, on ne peut faire sur son auteur que des conjectures plus ou moins vraisemblables. La
1. Texte dans Otto, Corp. apolog., m, et dansFuNK, Patres apostolici, I. Voir H. DocLCET, L'apologie d'Aristide et VEpître à Diognète, Revue des Quest histor., xxvai (1880), 6(H-612. L. Râsford, The epistle ta Diognetus, Londres, 1908.
forme de lettre donnée à l'opuscule peut n'être qu'un artifice de composition.
En somme toutes nos lumières sur cet ouvrage viennent de son contenu même. Il comprend dix chapitres ^ . Diognète avait demandé à l'auteur pourquoi les chrétiens n'adorent pas les dieux du paganisme ou n'observent pas le culte des juifs, quelle morale ils pratiquent entre eux, et pourquoi le christianisme a paru si tard dans le monde (1). L'auteur répond successivement à ces questions. Les chrétiens n'adorent pas les dieux des païens, parce que ces dieux ne sont que du bois, de la pierre ou du métal (2) ; ils n'imitent pas non plus le culte des juifs, parce que ce culte, bien que rendu au vrai Dieu, est puéril et indigne de lui (3, 4). Suit un tableau idéal des mœurs chrétiennes. Les chrétiens sont; dans le monde, ce que l'âme est dans le corps : un principe supérieur et vivifiant (5-7). Si le christianisme a paru si tard, c'est que Dieu a voulu faire sentir aux hommes leur impuissance et leur corruption avant de leur envoyer le Rédempteur (8-9). La lettre s'achève par une exhortation a se convertir (10).
L'Epître à Diognète est certainement un des morceaux les plus achevés que nous ait légués l'ancienne littérature chrétienne. L'auteur est un apôtre sympathique, bienveillant comme l'était saint Justin ; mais il est bien meilleur écrivain que saint Justin. A la solidité du fond et à l'élévation de la pensée il joint l'art de développer ses idées d'une façon claire, harmonieuse, progressive, de mettre dans son exposé de l'élan et de la vie sans en briser la trame. C'était évidemment un esprit large et très cultivé.
Sa lettre est postérieure au i*"" siècle et antérieure au IV' : la mention des persécutions présentes (5, 6) le
i. Les chapitres It et 12 n'appartiennent point à la lettre. Certains critiques y voient un fragment de quelque ouvrage de S. Hippolyte.
prouve suffisamment. Renan, Zahn, Harnack la mettraient au iii^ siècle ; Kihn, Krueger, Bardenhewer au II®, ce dernier parce que le christianisme y est présenté comme quelque chose de récent, et que la vie chrétienne y est dépeinte dans sa premiière ferveur.
Tout différent de l'Epître à Diognète est l'écrit d'HERMiAs le philosophe, intitulé Moquerie des philosophes païens (Aiacupixoç tôiv l^w ceiXoaôcpwv) '. En dix chapitres, l'auteur veut montrer que les philosophes païens ne s'entendent pas ou même se contredisent entre eux dans leur enseignement sur la nature de l'âme (1-2) et sur le premier principe des choses (3-10). Il le prouve en faisant défiler devant son lecteur les principaux philosophes et leurs écoles, et en rapportant les solutions qu'ils donnent aux deux problèmes susdits.
L'écrit est superficiel et de peu de valeur : ce n'est pas une apologie, c'est un persiflage (oiadupjjLoç), persiflage aisé et sans mérite, car les systèmes philosophiques allégués ne sont ni étudiés, ni sérieusement critiqués.
On ne sait qui était Hermias : les auteurs anciens n'en ont point parlé non plus que de son ouvrage. Plusieurs critiques (Diels, Wendland, Harnack) ne le mettent pas avant le v* ou le vi® siècle, à un moment où le paganisme avait perdu sa popularité ; Bardenhewer le mettrait au m®, parce que Hermias paraît ne pas connaître le néoplatonisme.
S 8. — Minucius Felix2.
Une des meilleures apologies du ii® ou du m* siècle,
1. Texte dans Otto, ix. Édit. spéciale de W. F. Menzkl, Leyde, 1840. Voir Di Pauu, Die Irrisio des Hermias, Paderborn, 1907. i. Nombreuses éditions : la plus complète est celle de J. P. Waltzing,
et l'un des plus anciens monuments de là littérature chrétienne latine est VOctavins de Minucius Feux. Analysons d'abord cet ouvrage.
hOctanus comprend quatre parties: V Une introduction (1-4) met d'abord les acteurs en scène. L'auteur, qui se nomme lui-même Marcus, veut raconter comment son ami, Octavius, gagna au christianisme le païen Caecilius Natalis. Un jour que les trois personnages se promenaient ensemble près d'Ostie, au bord de la mer, la rencontre d'une statue de Sérapis, que Caecilius salua, donna l'occasion d'entamer la question religieuse. On résolut de la traiter à fond. Marcus devait être l'arbitre de la discussion entre Caecilius et Octavius. — 2° La deuxième partie (5-13) est remplie à peu près uniquement par le discours de Caecilius. Dans ce discours on peut distinguer trois idées : a) Un développement philosophique : la vérité est inaccessible : nous ne savons rien des dieux qui, en tout cas, ne s'occupent pas de nous. Dès lors le plus sage est de suivre, en matière religieuse, les lois de son pays, b) Une attaque contre le christianisme. Les chrétiens ne suivent pas ces lois : ils forment une société secrète, immorale, criminelle, ennemie du genre humain et qui pratique un culte absurde en adorant un homme crucifié, c) Conclusion : pas d'innovation religieuse ; laisser les choses ce qu'elles sont. — 3° Dans la troisième partie (14-38), Octavius réfute pas à pas son adversaire. 11 est faux que nous ne puissions pas connaître Dieu : la raison prouve l'existence d'un Dieu unique et d'un Dieu-Providence. Le polythéisme vient d'une méprise que les démons ont favo-
Louvain, 1903, avec traduct. française et commentaire. Traduct. franc, de F. Record, Paris, 1911. Voir P. de Felice, Étude sur l'Octavius de Min. Félix, Blois, 1880; Gaston Boissier, La fin du paganisme, Paris, 1891, tomel; P. Monceaux, Hist. littér. de l'Afrique chrétienne, i, Paris,
6i PRÉCIS DE PATROLOGIB.
risée. Ce sont eux qui répandent contre les chrétiens les calomnies que Caecilius a rapportées. Mais les chrétiens ont des mœurs pures, une foi et un culte raisonnables et, malgré les persécutions dont ils sont Fobjet, ils trouvent dans le témoignage de leur conscience un bonheur qu'on ne leurpeut ravir. Non : il ne faut pas laisser aller les choses : « Cohibeatur superstido, impietas expietur, vera religio reservetur ! » — 4° Les chapitres 39-41 contiennent la conclusion du récit : Caecilius reconnaît sa défaite et se convertit.
Les critiqués sont d'accord pour voir dans VOctavius le chef-d'œuvre d'un écrivain habile qui a su donner à des idées en soi peu originales la plus heureuse expression. La composition est forte, élégante, pleine de vie : il y circule un sentiment continu qui ne se traduit jamais d'une façon violente. L'auteur s'est visiblement inspiré du De natura deorum de Cicéron, et s'est servi également du De divinaiione du même écrivain aussi bien que du De providenlia et du De superstitione de Sénèque. Son but a été d'offrir aux païens cultivés, en une langue et suivant une forme déjà estimées d'eux, une apologie du christianisme qui pût leur plaire. De là le soin, dans son exposé de la religion chrétienne, d'écarter tout ce qui est mystère et qui semble heurter la raison, pour faire ressortir surtout les enseignements spiritualistes et l'élévation morale de la nouvelle foi.
L'auteur de VOctavius se nomme lui-même, nous l'avons dit, Marcus (3, 5). Lactance et saint Jérôme donnent son nom entier, Marcus Minucius Félix. C'était un avocat célèbre, d'origine africaine probablement, qui habitait Rome et qui avait passé, assez tard du stoïcisme au christianisme (1). Le héros du dia- Jogue, Octavius Januarius, était également un converti : il était mort au moment où l'ouvrage fut écrit (1).
Quant à Caecilius Natalis, il habitait Rome, comme Minucius, mais était, ce semble, originaire de Cirta (Constantine) (9,31).OnatrouvéàCirtaune inscription où il est question d'un Marcus Caecilius Quinti filius Quirina Natalis, triumvir sous Caracalla (211-217).
VOctaçius a été écrit certainement après l'an 175, car Fronto, dont il y est question comme d'un mort ou au moins d'un homme très âgé (9,31), est mort peu après cette date. Une fixation plus précise de la date de la composition dépend de l'opinion que l'on adopte sur les relations de VOctaç^ius avec V Apologeticum de Tertullien. II est certain que, de ces deux ouvrages, l'un a connu et copié l'autre, h' Apologeticum étant de l'an 197, s'il a copié VOctavius, celui-ci se placera entre 175-197. Si VOctavius au contraire a copié VApologeticum, il sera postérieur à 197 et devra se mettre à la fin du ii® ou dans la première moitié du m* siècle. Or ce point de critique est malheureusement un de ceux qui divisent le plus les auteurs. Murait, Ebert, Schwenke et d'autres opinent pour la priorité de VOctavius; Massebieau, Harnack, Monceaux pour la priorité de VApologeticum. Il faudrait, d'après ces derniers, mettre VOctavius entre 197 et 250.