PSYCHOSES DU PALUDISME
1'^ Paludisme aigu. — Les troubles psychiques du paludisme aigu peuvent se manifester soit durant l'accès fébrile, soit à la fin de l'accès.
a. Troubles psychiques de Vaccès fébrile. — Les psychoses de l'accès fébrile du paludisme consistent en une confusion mentale hallucinatoire, d'acuité variable.
Au degré le plus léger, il s'agit d'une sorte de subdélire, sans perte totale de la conscience, plutôt que d'un véritable délire, survenant principalement à la période de chaleur et disparaissant peu après, à la période de sueur. Les malades ont des hallucinations fugaces ; ils parlent et bavardent de façon incessante et décousue, parfois même ils cherchent à sortir de leur lit, mais l'agitation reste modérée.
A un degré plus élevé, le délire onirique est réalisé dans sa form.e la plus nette et la plus typique. Les malades vivent un rêve, le plus souvent professionnel, d'autres fois terpi fiant, avec réaction motrice et agitation plus ou moins violente, suivant les cas. Mais U est encore possible par une secousse brusque, une interpellation énergique, de les arracher pour un instant à leur délire et de les ramener à la réalité.
« Le délire paludéen est un délire de rêve, dit mon élève et ami le D^ J. Pont y, de la Marine, dans les notes qu'il m'a remises. Un fiévreux est couché, vous vous approchez de lui, vous lui parlez doucement, il ne vous répond pas. Ses yeux sont fixés sur un être imaginaire avec lequel il cause. Secouezle, parlez-lui brusquement, il se retourne, étonné, un peu hébété, comme tout individu qui se réveille, et il vous parle, vous reconnaît.
« Cette seasation très nette du réveil à un appel brusque, je l'ai moi-même très bien ressentie plusieurs fois pendant les
nombreux accès de fièvre, surtout les accès de longue durée, les accès rémittents, que j'ai eus pendant les vingt-six mois que j'ai vécus à Madagascar.
« Et, chose typique, on se rappelle son délire, on le raconte comme un rêve.
« Le délire paludéen est surtout aussi un délire professionnel. Les tirailleurs indigènes que j'ai vus dans leur délire se levaient presque tous, réclamant leur fusil, leur baïonnette pour se précipiter sur l'ennemi, le « fohavalo », qu'ils combattaient tous les jours. »
A ce degré, le délire est plus long, il persiste jusqu'à la fin de la fièvre et peut même se prolonger au delà. Il n'est pas rare de le voir reparaître, exactement dans les mêmes conditions et sous la même forme, à chaque nouvel accès.
Le délire de l'accès paludique peut être plus intense encore et revêtir le type du délire aigu, avec tout son tableau symptomatique de cris, d'actes désordonnés, de violences, d'agitation terrible. Il se termine souvent alors par la mort dans les convulsions et le coma.
Ces formes tout à fait aiguës de délire s'observent non seulement dans les accès simples, mais aussi et surtout dans les accès pernicieux, particulièrement dans la forme appelée pour ce motif accès pernicieux délirant. Ici, le délire éclate généralement dès le début de l'accès, constituant pour ainsi dire son premier stade (Le Dantec). Il est bruyant, agité, extrêmement violent et se termine par un état de somnolence plus ou moins profonde, quelquefois même par un stade comateux.
Le déhre, quoique plus rarement, s'observe aussi dans Vaccès pernicieux algide.
b. Troubles psychiques post-fébriles. — De même que dans tous les états fébriles, en particulier dans les infections aiguës, le délire paludéen post-hyperthermique survient soit au moment même de la défervescence, de la chute de la température, soit plus tard, lors de la terminaison de l'accès lui-même.
Le délire de la défervescence peut être aussi une confusion mentale hallucinatoire aiguë, avec excitation plus ou moins vive, mais d'ordinaire il se présente sous l'aspect de la confusion
mentale aiguë avec stupeur, de stupidité aiguë avec phénomènes prédominants de désorientation, d'hébétude, de torpeur. Dans ce cas, au heu d'être tout à fait transitoire, il se prolonge plus ou moins longtemps.
La psychose de la convalescence, qui apparaît généralement à la fin de l'accès, est presque toujours une confusion mentale asthénique, avec pseudo-démence et dépression mentale et physique, accompagnée le plus souvent de délire onirique ou purement nocturne, ou nocturne et diurne, suivant son intensité, mais généralement de courte durée.
Le malade, une fois revenu à lui, a perdu le souvenir de son déhre, au moins dans les cas aigus. Il reste parfois aussi un peu obtus, un peu hébété, ainsi que cela a lieu souvent à la suite des psychoses toxiques à base de confusion mentale, mais il ne s'agit là que d'un trouble passager et non d'une diminution durable ou même définitive, comme à la suite d'infections graves,, de la fièvre typhoïde par exemple.
Il peut aussi présenter des idées fixes qui ne sont autres que des reliquats du rêve délirant restés implantés dans la conscience, c'est-à-dire des idées fixes post-oniriques.
PoxTY a observé un résidant de première classe des colonies qui, au sortir d'un déhre paludéen, demeurait convaincu que sa femme et ses enfants étaient morts en France et remerciait le docteur de « sa visite de condoléanca ».
Ici, comme partout ailleurs, les idées fixes post-oniriques peuvent devenir le point de départ d'un délire systématisé secondaire.
2° Paludisme chronique. — Les psychoses du paludisme chronique se manifestent soit au cours d'accès, soit en dehors de tout accès.
a. Psychoses d'accès. — Les psychoses d'accès dans le paludisme chronique sont liées à des retours d'accès et quelquefois même peuvent remplacer les accès à titre, pour ainsi dire, (['équivalents psychiques et à la façon des équivalents herpétique, ortie, névralgique, etc.
Une particularité importante à signaler, c'est que l'accès ici
ne se présente pas toujours au complet et avec tous ses symptômes. Souvent, au contraire, surtout dans les paludismes chroniques anciens, l'accès tend peu à peu à perdre sa physionomie spécifique et il n'en reste plus à la longue que des vestiges, assez significatifs toutefois si l'on y prête attention. Ce sont ces psychoses d'accès, complets ou incomplets, du paludisme chronique que j'ai principalement observées chez mes malades.
Invariablement la psychose est précédée par une céphalée pénible, à siège fixe. Puis, l'accès paludique survient avec ses stades bien nets de frisson, de chaleur, de sueur ou simplement avec l'un d'eux, le stade de frisson en particuher. C'est dans ces conditions et à un moment plus ou moins rapproché du début, que le malade se met à délirer.
Son délire est un délire onirique typique constitué par un rêve en action, vécu, roulant sur des scènes soit professionnelles, soit fantastiques, soit pénibles ou terrifiantes. Parfois, ce délire onirique réalise de point en point une véritable crise de somnambulisme, analogue à celles de l'hystérie.
Une particularité intéressante et que j'ai constatée, c'est que, dans certains cas, le délire reporte chaque fois le sujet à l'époque de sa vie où il fut pris de paludisme, et souvent, c'est la même scène qui revient, invariablement. Un de mes malades, ancien soldat de la campagne de Tunisie, se revoyait, à chaque retour de son délire paludique et bien des années après, bataillant avec les kroumirs ; il conversait avec ses camarades qu'il appelait par leur nom, faisait le coup de feu, etc. Un autre revoit toujours une scène de meurtre dont il fut témoin au régiment ; le meurtrier lui apparaît menaçant, et il s'échappe affolé, dans un état absolument somnambulique, ne se souvenant plus de rien après, sauf dans l'état d'hypnose où j'ai pu le plonger comme beaucoup de déUrants oniriques atteints d'intoxications ou d'infections les plus variées.
Le délire paludique d'accès est en général de courte durée, comme tous les déhres toxiques ; il est rare qu'il se prolonge au delà de quelques jours.
D'ordinaire il se reproduit, exactem3nt dans les mêmes con-
ditions et avec les mêmes caractères, à chaque accès ou tout au moins à chaque accès d'une certaine intensité.
Sa disparition laisse le malade un peu confus, hébété, avec un certain degré de céphalée et une amnésie du délire plus ou moins complète suivant le cas.
b. Psychoses non liées à des accès. — Il existe aussi dans le paludisme chronique des psychoses indépendantes des accès. Ces psychoses sont peu connues, parce qu'il est difficile de les distinguer des folies proprement dites ou vésanies survenant chez des paludéens.
Il s'agit, en général, de psychoses durables à déhre variable, polymorphe, fait surtout d'idées de persécution et de grandeur, reconnaissables à leur forme habituellement dépressive, anxieuse, mais surtout, au fond d'asthénie physique et psychique, de confusion mentale, de manifestations oniriques, sur lequel elles reposent.
Ces psychoses qui peuvent affecter un type rémittent, intermittent ou même circulaire, tournent parfois à la longue à la chronicité. Ce sont elles qui succèdent surtout à une des névroses paludiques, en particulier à la neurasthénie. Il est intéressant de noter, avec Roncoroni et Ireland, qu'il en fut ainsi chez Le Tasse, devenu délirant à trente ans, après un stade très net de neurasthénie, provoqué parles fièvres quartes des marais du Pô.
On peut observer encore, parmi les psychoses du paludisme chronique, la confusion mentale stupide et la démence.
Lemoine, Rey, Marandon de Montyel, Vigouroux, ont signalé aussi la paralysie générale et les lésions de méningoencéphalite.
Hesnard a récemment repris l'étude des psychoses durables du paludisme chronique, sous le nom de psychoses palustres prolongées (C. Tunis, 1912). Ces psychoses lui paraissent liées à un état d'insuffisance viscérale secondaire à un paludisme grave et tenace et revêtir souvent le type rémittent.
J'ai insisté de mon côté, au même Congrès (Cad., 1912) sur l'état d'asthénie physique et nientale profonde avec obtusion, dysmnésie, aboulie, automatisme impulsif, de beaucoup
de vieux soldats coloniaux impaludés qui, par suite de cette diminution cérébrale, souvent peu apparente, devenaient parfois de mauvais soldats et commettaient des actes les amenant devant un Conseil de guerre après avoir fait, durant plusieurs années, un excellent service. Il y a là un côté intéressant de la médecine légale psychiatrique du paludisme.
3'' Diagnostic, traitement. — Les accidents nerveux et psychiques du paludisme, qui viennent d'être étudiés au Congrès de Tunis (1912), n'ont pas paru au rapporteur, M. Chavigny, ressortir de façon suffisamment précise des observations existantes pour que leur histoire pût être déjà nettement tracée. Il reste en effet beaucoup à faire encore pour éclaircir complètement cette question. Mais on ne saurait plus contester, aujourd'hui, l'existence des psychoses dues au paludisme, et il est déjà possible, comme nous l'avons indiqué, de séparer ces psychoses des fohes pures ou vésanies et même, dans une certaine mesure, des autres psychoses toxiques.
Le diagnostic le plus difficile à cet égard consiste à différencier les psychoses paludiques des psychoses alcooliques, auxquelles elles ressemblent exactement, surtout lorsqu'on n'est pas absolument certain de la sobriété du sujet. Quelques particularités pourront aider cependant à résoudre ce problème. La crise de délire paludique survient sans cause occasionnelle ou à la suite d'un refroidissement, d'une émotion. Elle est précédée d'une céphalée très vive et caractéristique, qui persiste pendant toute sa durée et souvent même après. Elle est constituée par d?s scènes de rêves plus professionnelles et plus fantasmagoriques que zoopsiques, se rattachant dans bien des cas à un événement de la vie antérieure qui sert chaque fois de point de départ ou de thème au délire. Elle a, avec l'accès fébrile, lorsqu'il existe, des relations chronologiques et nosologiques évidentes et dans les accès aigus, tout au moins, la recherche de l'hématozoaire est positive. Elle est habituellement, comme toutes les manifestations paludiques, favorablement influencée par la quinine. L'examen de la rate, du foie, des urines, peut enfin fournir d'utiles indications.