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CHAPITRE PREMIER

« La formation des sociétés, » tel est le sujet du premier chapitre de la Po//ï/V77<e d'Aristote, dans lequel le philosophe expose la genèse de la famille et de l'Etat. On sait que d'après lui la société est d'origine naturelle, qu'elle est l'effet d'un instinct de Thomme : l'instinct social. (( L'homme est par nature un animal politique. »

Mais constater la présence de cet instinct dans l'homme n'est pas expliquer la formation des sociétés. Il faut encore montrer suivant quelles lois agit cet instinct social.

Depuis longtemps les sociologues ont été amenés à se poser cette question capitale : Quel est le phénomène générateur des sociétés humaines ?

De même que Descartes croyait pouvoir trouver dans le mouvement le fait général susceptible d'engendrer tous les phénomènes de l'univers matériel, les sociologues ont cru pouvoir découvrir le phénomène social

élémentaire. « Donnez-moi de la matière et du mouvement et je créerai le monde, » disait Descartes. Donnezmoi, disent les sociologues, telle relation ou intéractioit sociale élémentaire et je construirai le monde social. — Le fait générateur choisi varie avec les différents théoriciens; mais la méthode suivie reste la même.. Les facteurs invoqués sont de nature très diverse : physiques, physiologiques, économiques, psychologiques.

En voici Ténumération dans l'ordre où nous allonsles examiner : 1« La Race ; 2^ Le Milieu physique et géographique ; 3"^ La Symbiose ou solidarité organique (Izoulet) ; 40 La Socialité ou Psychisme social (De Roberty); 5^ L'Adaptation (Spencer); 6° L'Intérêt de l'Espèce et le Grégarisme (Ammon) ; 7° L'Evolution! économique (Loria et Marx) ; 8° Le nombre, la densitéet la mobilité de la population ^Bougie) ; 9° La conscience d'Espèce (Giddings); 10'^ Le Contrat (Rousseau); ll*^ L'Imitation (Tarde); 12o La Synergie- (H. Mazel).

En allant de Textérieur à l'intérieur, nous trouvons, d'abord les théories qui invoquent la Race et le Milieu géographique.

La théorie fondée sur le facteur Race est difficilement acceptable. D'après le comte de Gobineau', le seul facteur générateur des sociétés est la Race. Il n'y ad'autre facteur dans l'histoire du monde que la pureté ou le mélange des races ou, pour prendre une expression plus caractéristique, la chimie des races. L'hommeprimitif (Urmensch) que Gobineau nomme adamite nous est absolument inconnu. Une période secondaire dans l'histoire de l'humanité est celle qui est caractérisée par la distinction des trois races différenciées et permanentes, la blanche, la jaune et la noire. Une troisième division s'est produite parla formation de-

1. C"" de Gobineau, Essai sur l'inégalité des races humaines..

grandes variétés au sein de ces trois grandes races, et enfin en quatrième lieu il faut distinguer des formations de types résultant de la combinaison plus ou moins simple ou complexe de ces grandes races. L'histoire n'a guère affaire qu'aux formations du quatrième degré. Aussi longtemps que la race demeure pure, la mentalité constitutive des membres d'un peuple reste uniforme et immuable. Le mélange des éléments ethniques d'un peuple avec des éléments étrangers constitue la dégénération de ce peuple. Le mélange des sangs (panmixie) engendre la diversité des idées et des croyances, l'apparition des théories révolutionnaires et enfin la ruine de la société altérée par des éléments étrangers'. En un mot, ce qui réunit les hommes et fonde les sociétés, d'après Gobineau, c'est la communauté du sang.

Cette théorie a été critiquée par de nombreux sociologues, notamment MNL Manouvrier et Bougie. — L'expérience et l'histoire déposent contre la théorie de Gobineau,

Dès les temps très anciens la pureté de race est un mythe. « Quelle que fût la prétention du monde antique à la pureté du sang, cette pureté existait bien rarement, dit ^L Bagehot. La plupart des nations historiques ont vaincu des nations préhistoriques; mais quoique elles aient massacré une multitude de vaincus, elles ne les ont pas massacrés tous. On réduisait en esclavage les hommes de la race soumise et l'on épousait les femmes'. ))

Si dans l'antiquité, en Grèce, à Rome et dans l'Inde, la communauté du sang a été souvent une fiction, que dire de l'histoire moderne et des unités nationales qui la couronnent? Ces unités nationales ne sont souvent

1. Nous résumons la théorie de Gobineau d'après Bartli, Pliilo^ophi'' (1er Gcschir/ttc. p. 237.

8. Bageliot, Loii< ."cienti figues fhi déreloppcment des nations, p. 74.

que des mosaïques de races variées. Plus l'histoire " avance, plus les races s'entremêlent dans la formation des groupes sociaux'.

La Sociologie ne peut s'absorber dans la philosophie des races. Les formes sociales que certains regardent comme l'effet des différences ethniques sont souvent un facteur important des différences ethniques ellesmêmes. Tel ou tel peuple semble présenter tels caractères psychologiques ou moraux. Mais ces traits distinctifs tiennent plutôt aux milieux qu'il a traversés, aux formes sociales qu'il a subies, bref, à l'ensemble de son évolution sociologique qu'aux conformations anatomiques.

Concluons que la philosophie des races n'est au fond qu'un fatalisme historique, un mysticisme ou réalisme social qui ne résout aucun problème.

La théorie des sociologues (Ratzel) qui regardent le milieu géographique comme le facteur essentiel dans la formation des sociétés n'est guère plus satisfaisante. Le cadre n'explique ni l'action qui s'y déroule, ni le caractère des acteurs. De plus, comme le climat et le milieu géographique ne sont ici intéressants que comme facteurs générateurs ou modificateurs de la Race, la théorie de Ratzel se ramène au fond à celle des anthropologues ou ethnologues.

Les théories qui vont suivre ont un caractère biologique plus ou moins accentué. Elles expliquent la vie sociale au moyen de certaines actions d'ordre organique et qui formeraient une sorte de trait d'union entre les actions purement physiques et les actions psychiques. D'après M. Izoulet, le phénomène générateur des sociétés est la symbiose ou solidarité organique. Toute société repose sur la division du travail et la coopération, qui sont les deux faces de la solidarité.

1. Voir Bougie, Pour la Démocratie française (Paris, Cornély). Philosophie de rAntisémitisme.

Par une vertu singulière, la solidarité est créatrice des énergies solidarisées. (( L'âme est fille de la cité. » Il y aurait à faire de fortes réserves sur les vertus sociales de la solidarité ainsi que sur la formule •' (( L'âme est fille de la cité. »

Examinons d'abord cette dernière. — Il faut distinguer, quand on examine les rapports de l'individu et de la cité, deux points de vue : le point de vue dynamique et le point de vue statique.

En se plaçant au point de vue dynamique, c'est-àdire au point de vue de l'Évolution sociale envisagée dans la série de ses époques successives, il est hors de doute que T individu contemporain peut être regardé comme la résultante des progrès sociaux antérieurement accomplis. L'éducation qu'il reçoit, la morale qui lui est inculquée, le bien-être économique dont il profite, la culture scientifique et artistique à laquelle il participe, tout cela s'est fait avant lui et sans lui. — Mais il ne faut pas oublier non plus que tout ce progrès a été en définitive l'œuvre d'initiatives individuelles, celles des grands inventeurs en tous genres, et non celle de la seule symbiose.

Celle-ci a pu préparer un terrain plus fertile e t mieux disposé, où les initiateurs ont pu faire germer plus facilement la semence qu'ils apportaient ; elle a pu faciliter l'éclosion du germe fécond, mais elle n'a pas produit par elle seule l'initiative créatrice.

Si maintenant on envisage la question au point de vue statifjue, c'est-à-dire au point de vue des rapports de l'Individu avec la société ou le complexus des sociétés actuelles dont il fait partie, la formule: (( L'âme est fille de la cité » apparaît comme tout à fait insoutenable. M. Izoulet croit que l'individu, comme être intellectuel et moral, est entièrement subordonné à cette société et qu'il lui doit tout . Mais il ne faut pas oublier que la cité formée par nos contemporains est un complexus de tendances très diverses et souvent contra-

dictoires : les unes progressives et les autres régressives, les unes tyranniques et les autres émancipatrices, etc. — Peut-on dire que l'individu n'est que la résultante et le reflet de l'ambiance sociale, alors que c'est à lui de choisir entre ces tendances diverses, de les juger, parfois de les condamner et de s'élever au-dessus d'elles?

La mentalité de Socrate était autre chose qu'un reflet de la mentalité athénienne, puisqu'il veut conflit entre les deux mentalités! Si l'on admet la formule de M. Izoulet, il faut faire cette réserve que « l'âme » est souvent une fille révoltée, et légitimement révoltée contre sa mère. La mentalité des individus est souvent supérieure au point de vue intellectuel et moral à celle de la moyenne ambiante. L'individa qui appartient à plusieurs cercles sociaux parfois opposés peut comparer les idéaux de ces cercles divers, les juger, les dépasser et en tirer par la réflexion un idéal supérieur. L'âme qui est « la fille de la cité », c'est l'âme grégaire, cette âme imprégnée du lourd égoïsme et de l'étroit exclusivisme des primitives collectivités. Car le rapprochement des hommes fait prédominer en eux les traits les plus anciens et les plus stables de leur nature atavique: ceux de la mentalité grégaire. M. Sighele a très clairement élucidé cette discussion dans son livre la Pi^ycliolorjie des sectes : a Au point de vue rh/nainique, dit-il, c'est-à-dire eu égard à son évolution dans le temps, c'est un axiome de dire que plus l'association entre les individus se développe, plus la morale fait de progrès... Mais lorsque les hommes sont réunis statiquement (foules, jurys, corps constitués, assemblées) leur niveau intellectuel et moral, au lieu de s'élever s'abaisse'. »

Les agents du progrès socialsont les intelligences isolées qui méditent loin des influences grégaires les

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