Tarde, Le*- Lois sociales, i
l'instinctive sympathie qui rend les hommes sociables, la concurrence est impuissante et malfaisante. La lutte a aussi un caractère provisoire. Les luttes vont en «'élargissant et en s'atténuant. Un jour viendra où elles disparaîtront. Le progrès consiste à substituer à la rivalité confuse des intérêts qui s'opposent la délimitation précise des droits qui s'accordent.
Nous croyons que ^L Tarde a raison sur les deux premiers points. Nous ne croyons pas à la nécessité des ricanai historiques ni à celle des alternatives de croissance et de décroissance dans la civilisation. Nous croyons qu'il n'y a pas de raison pour que la quantité de connaissances et de richesses ne continue pas à s'accroitre indéfiniment dans Thumanité.
Mais nous nous séparons de ^L Tarde sur la question du caractère accidentel ou nécessaire des oppositions de sens. Nous croyons à la nécessité et à l'éternité de la lutte entendue de cette dernière manière. La lutte ne disparaîtra pas tant qu'on n'aura pas fait disparaître la diversité des individus, laquelle est bien un fait permanent et indestructible. A cause de cette diversité, les individus continueront, quoiqu'on fasse, à se dresser les uns en face des autres comme autant d'égoïsmes armés, autant de volontés de puissance distinctes et irréductibles. Irréductibles tant par leurs intérêts, leurs besoins et leurs désirs que par leur manière originale et personnelle de sentir et de refléter le monde. M. Tarde semble lui-même le reconnaître. « Le progrès social, dit-il, n'est pas dû à l'hostilité, quelque forme qu'elle revête, mais à l'ambition et à l'amour père de l'Invention et de l'Imitation. » Mais qu'est-ce que cette ambition dont parle M. Tarde, sinon une forme de la volonté de puissance et de lutte ? Et quelle est l'ambition qui ne suppose pas un obstacle à renverser, un adversaire à combattre ? Suivant nous, M. Simmel a raison contre M. Tarde quand il admet le caractère essentiel et indestructible de l'élément
lutte dans la vie des sociétés \ Nietzche a raison de dire qu'il faut prendre (( les penchants haine, envie, cupidité, esprit de domination comme des tendances essentielles à la vie, comme quelque chose qui, dans l'économie générale de la vie, doit exister profondément, essentiellement' ».
L'Évolution ne nous montre nullement une diminution d'égoïsme et d'antagonisme dans les rapports humains. Au contraire, la caractéristique de notre époque semble être une extrême intensification des égoïsmes collectifs, égoïsmes de races, de classes, de partis, de corporations, etc. Qu'on médite l'exemple fourni par l'égoïsme anglais dans la guerre sudafricaine.
Nous croyons que les égoïsmes de groupes n'ont jamais été plus armés qu'aujourd'hui. En admettant que les consciences individuelles se soient affinées au cours de révolution et soient devenues accessibles à des sentiments plus délicats et plus humains que ceux de l'humanité primitive, la conscience sociale reste aussi égoïste, aussi ambitieuse et cupide, à l'occasion, aussi tyrannique et oppressive que jamais.
On parle des vertus pacificatrices de la solidarité. Mais il ne faut pas perdre de vue qu'à une solidarité croissante répond aussi une hostilité, une rivalité plus marquée de groupe à groupe ainsi qu'une dépendance plus grande de l'individu vis-à-vis du groupe. — Il ne faut pas, comme nous l'avons déjà remarqué, que ce vocable de solidarité, devenu un truisme, fasse illusion. Un économiste contemporain, M. Vilfredo Pareto, fait sur ce point d'intéressantes remarques. « Les termes, dit-il, finissent, par l'usage qu'on en fait, par perdre toute signification. Tel est par exemple le terme de» so-
1. Simmel, Comment loft formes sociales se maintiennent, sub finem.