‹ Précis de sociologieChapitre 67 sur 99 · Machiavel. Discours sur Titc-Licc, I · texte numérisé non relu

Machiavel. Discours sur Titc-Licc, I

utile» ', et dans celui de Poletti d'après lequel «la coïncidence de ces deux progressions : de la progression malfaisante et de la progression laborieuse, n'est pas accidentelle et déplorable, mais bien inévitable, et dénote que le crime et le travail, le crime et le génie puisent aux mêmes sources leur vitalité». M. Durckheim donne plusieurs raisons de ce rôle utile de la criminalité, en voici une entre autres: Supposez, dit-il, par impossible, une société où il ne se commette plus un seul homicide, un seul vol, ni le moindre attentat contre les mœurs; cela ne pourra tenir qu'à un excès d'unanimité et d'intensité de la conscience publique dans la réprobation de ces actes ; et la conséquence déplorable sera que, devenue plus exigeante à raison même des satisfactions reçues par elle, cette conscience collective se mettra à incriminer avec une sévérité extravagante les plus légers actes de violence, d'indélicatesse ou d'immoralité ; on sera comme dans un cloître où faute de péchés mortels, on est condamné au cilice et au jeûne pour les plus vénielles des peccadilles. « Par exemple, les contrats indélicats ou indélicatement exécutés qui n'entraînent qu'un blâme public ou des réparations civiles deviendront des délits... Si donc cette société se trouve armée du pouvoir de juger et de punir, elle qualifiera ces actes de criminels et les traitera comme tels \ » Ainsi même le crime a son utilité morale. Il prévient une pression trop tyrannique exercée par l'opinion publique, par la conscience collective, sur l'individu.

' Ce rôle utile de la criminalité elle-même fait penser aux pages profondes dans lesquelles Hartmann esquisse

1. Voir dans La Culture f/cs Idéex de M. Rémy de Gourmont le développement de l'idée que la .Justice absolue est identique il l'inertie et à la mort. « La vie qui aurait passé par ce point mort de la justice absolue ne pourrait plus vivre » (p. 95).

2. Tarde, Criminalité et Santé sociale. Etude de psychologie sociale, p. 145.

une sorte de (( kakodicée » ou justification du mal dans l'existence des sociétés. (( Faust, dit ce philosophe, appelle du nom de Méphistophélès cette puissance qui éternellement veut le mal et qui éternellement enf^endre le Bien. Gœthe a trouvé en cet endroit la meilleure expression pour rendre le rôle de ce « Diable absurde » dont parle la légende allemande, qui est toujours déçu par les buts qu'il se propose et dont les efforts aboutissent au contraire de ce qu'il a voulu. Chaque volonté perverse individuelle doit aussi être regardée comme une partie de cette Puissance qui éternellement veut le Mal et perpétuellement engendre le Bien. »

(( La volonté perverse ne joue pas dans l'univers un rôle purement négatif; elle n'est pas un accident qu'il faille éliminer. Mais elle est quelque chose de positif et représente un facteur essentiel du procès téléologique inconscient...

)) Pour celui qui est habitué à ce point de vue d'une téléologie inconsciente, d'après les conceptions de Schelling et d'Hegel, pour celui-là il est indubitable que les conséquences utiles indirectes du Mal ne sont qu'un cas particulier de la loi historique générale qui veut que les hommes sachent rarement et obscurément les buts auxquels ils tendent et que ces buts se transforment dans leurs mains en fins toutes différentes. Cela peut être appelé l'Ironie de la nature et n"est qu'une suite des ruses de l'Idée inconsciente'...»

Ce langage exprime métaphysiquement cette vérité de fait que la lutte qu'un optimisme superficiel voudrait supprimer, est un facteur éternel et utile, au point de vue vital, de l'évolution sociale. Lutte des individus entre eux, lutte des groupes entre eux, lutte de l'Individu contre le groupe et du groupe contre l'individu.

1. E. von Hartmann, Das fiittliche Beuusstscin (Leipzig, Haackej, p. 589.

toutes ces formes de lutte sont inévitables et éternelles. Cet état de lutte est d'ailleurs moins défavorable qu'on ne le supposerait à la liberté de l'Individu. Car l'individu qui trouve en face de lui plusieurs groupes en lutte peut trouver dans un de ces groupes un recours contre l'autre. Il peut en appeler d'une force sociale oppresh^ive à une autre force hostile à la première. L'homme qui n'appartient qu'à un cercle social est bien plus dépendant, — matériellement et intellectuellement, — que celui qui peut appartenir à plusieurs, passer de l'un à l'autre et opposer dans sa propre conscience leurs disciplines sociales antagonistes. Montesquieu remarquait que la séparation et le conflit possible des pouvoirs politiques était une garantie de liberté pour le citoyen. On peut élargir cette pensée et l'étendre à toute la sphère de la vie sociale. Les influences de groupe étant souvent oppressives de l'individu, ce dernier a intérêt à voir les groupes en conflit ; il peut ainsi les dominer ou du moins leur échapper. La vieille formule : Dividc ut imppi'Cii, pourrait être transformée en celle-ci : iJirirle ut lihcv sis.

L'opposition sociale, étant un fait social éternel et nécessaire, rentre dans la définition que nous avons donnée des lois de causation, c'est-à-dire des lois qui formulent l'action d'éléments immuables, de facteurs éternels de la vie des sociétés. Les faits qui sont l'objet de ce genre de lois sont ce que M. XénopoP appelle des « faits de répétition », c'est-à-dire des faits qui se répètent constamment identiques à eux-mêmes et qui ne se modifient pas au cours de la durée. Aux faits de répétition s'opposent, suivant M. Xénopol, les « faits successifs », c'est-à-dire ceux «pii « par suite d'influences diverses, se modifient dans le temps ».

La loi de Différenciation sociale rentre dans cette

1. Xénopol. L">î Faitii de répétition et li'.-i Faits de succes.-<inn {Reçue de Synthèse hi.<toririue, octobre 1900.1

dernière définition. Elle est une loi d'évolution qui exprime l'orientation des énergies sociales dans un certain sens.

La loi de Différenciation peut être regardée comme une conséquence de la loi générale d'opposition. C'est parce que les cercles sociaux et les influences sociales s'opposent que, dansla vie sociale, les rapports sociaux se diversifient et se compliquent de plus en plus.

Cette loi avait déjà été formulée par J.-J. Rousseau: (( Du tumulte des sociétés, dit Rousseau, naissent des multitudes de rapports nouveaux et souvent opposés, qui tiraillent en sens contraires ceux qui marchent avec ardeur dans la route sociale \ »

wSimmel est un de ceux qui ont le plus insisté sur cette loi. D'après lui, (( l'histoire multiplie le nombre des cercles sociaux, religieux, intellectuels, commerciaux, auxquels les individus appartiennent, et n'élève leur personnalité que sur l'implication croissante de ces cercles. Par suite, leur devoir n'est plus relativement simple, clair, unilatéral, comme au temps où l'individu ne faisait qu'un avec sa société.

u La différenciation croissante des éléments sociaux,^ la différenciation correspondante des éléments psychologiques dans la conscience, toutes les lois du développement parallèle des sociétés et des individus semblent bien plutôt devoir augmenter que diminuer le nombre et l'importance de ces conflits-. »

En partant de ce qui précède, on pourra distinguer deux espèces de différenciation : la différenciation externe et la différenciation interne.

La différenciation externe consiste dans la complication croissante des rapports sociaux qui enveloppent l'individu, la différenciation interne dans la complication croissante des sentiments, des idées et des-

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