LE SYSTÈME ESTHÉTIQUE
Comme tous les antres systèmes sociaux, le système esthétique a des origines anorganiques, organiques et psychiques.
Le piiénomèuc esthétique en est le produit combiné avec eh plus l'apport direct de tous les matériaux et combinaisons économiques et génésiques qui en forment les origines sociales. L'art, pas plus que les autres j)hénomènes sociaux n'est ni purement matériel ni exclusivement idéologique ; il est toujours social môme quand il rcvet les apparences les plus individualistes et les plus réalistes, même quand il affirme sa liberté absolue. L'art libre est, dans ce cas, malgré tout, dans la même situation que la liberté économique par exemple la plus absolue, la plus individualiste ou que l'amour libre. Comme eux il est, en réalité, conditionné par tout le système social, dont, sous ses formes quelconques, il ne cesse pas de représenter une fonction.
Les origines anorganiques de l'art se rencontrent dans les primitives activités pratiques de l'homme utilisant les produits naturels au moyen d'instruments également naturels ; ces produits et ces instruments, il les améliore et les perfectionne ; la poursuite du mieux être s'accompagne toujours d'un accroissement de la beauté. L'art est aussi un mode d'adaptation ; il naît de la recherche des formes les plus avantageuses au point de vue do la nourriture, du vêtement, de l'habitat et des outils. Outils, ustensiles, utilités ont le même sens originaire. Les armes aussi sont des outils et se perfectionnent ; peut être cependant serait-il excessif de dire qu'elles s'embellissent. L'art culinaire, la parure, l'ornementatien datent des temps préhistoriques. On imite la nature avec les matériaux qu'elle même fournit ; les arbres utilisés dans la construction deviendront les colonnes dés palais et des temples avec à leur sommet la reproduction de leur feuillage. Même dans les formes les plus évoluées de l'art, ses matériaux sont incontestablement en partie anorganiques, mais ces matériaux sont toujours en même temps combinés avec d'autres dans des œuvres humaines qui des lors revêtent un caractère social.
L'art a des origines biologiques ; parmi celles-ci la plus importante est l'épargne i)liysiologique qui permet d'utiliser dans des jeux, dans des simulacres de la vie pratique, jeux et simulacres de la guerre, des travaux pratiques, de l'amour etc., — les forces physiologiques surabondantes ou surexcitées. Une autre origine non moins essentielle se trouve, au
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point de vue biologique, dans le sélection sexuelle ; les femelles choisissent les mâles les plus beaux ; de là de génération en génération un accroissement des particularités qui caractérisent et embellissent le sexe mâle. (Darwin et Wallace). Une meilleure explication de la beauté généralement supérieure du sexe mâle, explication du reste aussi biologique, semble être que la beauté mâle est due à ce que le sexe mâle a à dépenser moins de forces dans le travail de la reproduction et que dès lors ces forces peuvent se dépenser dans la production de caractères spéciaux : beau plumage, belle crinière, etc. Cette môme exubérance de vie expliquerait comme quoi les oiseaux mâles revêtent leurs plus beaux atours dans la saison des amours. Cette interprétation a l'avantage de ramener ces phénomènes à une explication unique, celle de l'épargne physiologique.
Ces transformations, spontanées chez les animaux, deviennent en outre volontaires chez les êtres humains.
Les origines psychiques de l'art ont été suffisamment reconnues. Le mot Esthétique lui-môme dérive de Aishtêticos, aisthêsis, sensible, sensibilité. L'art est en effet directement en rapport avec notre sensibilité organique générale ; nous éprouvons des plaisirs et des douleurs résultant del'état de notre système musculaire et nerveux, de notre circulation, de notre nutrition, de notre respiration, etc. Leur situation et leur activité normales sont une source de sentiments agréables, leur situation et leur activité irégulières, leur inaction jn-olongée sont une source de sentiments désagréables dont nous cherchons à nous débarrasser artificiellement au besoin.
Une activité volontaire en apparence mais en réalité organique et spontanée se manifeste après le repos ; on l'observe très bien dans les jeux des chiens, des chats, des enfants. Quand il y a épargne de force musculaire ou nerveuse, les organes entrent spontanément en activité, sans but utile en dehors de leur propre satisfaction ; leurs mouvements tendent naturellement à s'exécuter parles voies habituelles. Ceci est une autre source originaire de l'art; ce n'est plus seulement l'imitation delà nature extérieure, mais l'imitation par l'organitime de l'activité organique utile mais abstraction faite de cette utilité sauf en ce qui concerne la
Satisfaction de la sensibilité organique même ; cette satisfaction tend à ce que les impressions reçues paraissent agréables et belles ainsi que la vie en général.
La rêverie de l'homme 'noccupé egt un mode spécial do cette utilisation originaire de forces physio-psycliiques sans emploi directement utile ; les longues rêveries des poètes, des artistes en général sont la mise en train de leur imagination créatrice ; il en sort parfois l'inspiration qui pousse à la réalisation de la conception artistique.
L'art est en rapport avec les sens spéciaux. Des plaisirs et des douleurs résultent des impressions de nos sens inférieurs, du tact, de l'odorat, du goût ; on reclierclie les sensations agréables fournies par les formes douces, pur l'art culinaire, par celui des parfums. Ce qui est bon tend à être apprécié en beau et vice versa, malgré de trop fréquentes désillusions.
Les sens spéciaux plus élevés i^rovoquent des sentiments esthétiques plus complexes et en même temps plus spéciaux, plus précis. Ceux-ci cependant sont très simples à l'origine tout aux moins dans leurs modes d'expression. Le sens do l'ouie forme son éducation artistique par l'imitation des bruits de la nature ; la voix ou d'autres instruments imitent les émotions auditives et même les émotions provoquées par cette imitation. Des plaisirs et des douleurs, des beautés et des laideurs résultent des sons soit harmoniques soit discordants ; d'un autre côté ces sons servent à exprimer le plaisir et la douleur, la beauté et la laideur, la bonté et la méchanceté, le bien et le mal.
La vue, le plus prceis de nos sens spéciaux, le sens le plus scientifique, est eu rapport avec notre activité et nos sentiments esthétiques les moins vagues etles plus intellectualisés.
Les organes visuels, y compris les terminaisons de leurs fibres nerveuses, sont en général infléchis en diverses courbes; suivre la courbe des objets, c'est pour l'œil exécuter, grâce au jeu combiné de ses muslces, les mouvements les plus appropriés à sa propre conformation ; de là l'amour des lignes courbes, la beauté des mouvements onduleux de certains animaux tels que les félins, celle des formes humaines spécialement féminines. Les formes plates, sèches, et anguleuses très naturellement ne nous paraissent pas belles.
Les sentiments esthétiques provoques par la vue des couleurs et (les formes ont donc des fondements anatcmiiques et physiologiques. Les couleurs sont en rapport avec les excitations rétiniennes, les formes avec ces mêmes excitations et avec les mouvements musculaires et avec toute la structure de l'œil.
L'architecture, la sculpture et la peinture tiennent au sens de la vue, la musique à celui de l'ouie, la danse et la mimique à notre sensibilité générale et, par l'intermédiaire particulièrement de lii musique, à toute la vie émotionnelle et même intellectuelle. La vue et l'ouie sont, parmi tous nos sens, les plus spéciaux et les plus élevés, les plus directement en rapport avec le cerveau. On s'explique dès lors les rapports naturels des beaux-arts proprement dits avec les idées.
La nature extérieure, combinée avec la sensibilité humaine, est la source la plus générale des sentiments esthétiques. Les sentiments provoqués en nous par le monde ambiant sont d'une profondeur et d'une complexité inouïes ; ils sont en partie hérités de nos ancêtres les plus éloignés : ils se sont sans cesse transformés. L'horreur et la terreur des anciens vis-àvis de la nature sauvage, hostile ou agitée, sont devenues et un attrait et une source de poésie pour les modernes.
L'évolution des beaux-arts nous montre aussi que leur développement s'explique par les lois générales de la différenciation et de la coordination p'rogressives. La sculpture s'est détachée peu-à-peu de l'architecture et la x^einture de la sculpture ; de même se sont différenciées la danse, la mimique, le drame, le roman. L'écriture idéographique acluelle a ses origines dans le dessin.
A leur tour, ces formes différenciées arrivent à se coordonner dans un ensemble, par exemple dans les représentations théâtrales modernes où la voix humaine, la musique instrumentale, la danse, la mimique, les tableaux de la nature inorganique, les décors, l'architecture et la peinture concourent, en excitant tous nos sens, depuis les plus généraux jusqu'aux plus spéciaux, à nous donner l'illusion de la vie sociale.
Dans les beaux-arts proprement dits, c'est la littérature, spécialement le théâtre et le roman, qui se rapprochent le plus de l'intellectualité et qui, en même temps, nous présentent le contenu le plus différencié et le plus synthétique.
L'art, en dehors de ses fondements an organiques, organiques et psychiques a des origines sociales et tout d'abord économiques. Il a en premier lieu des rapports nécessaires avec le loisir économique; sans ce dernier, pas d'art possible. Ceci explique comment l'art est tout d'abord le privilège des castes et des classes i)rivilégiées ; même quand celles-ci ne l'exercent plus directement, il leur reste asservi. Les Trois- Huit peuvent seuls généraliser l'art, le rendre accessible à tous et môme le moraliser. L'art ne peut être libre que dans une société affranchie ; sa fonction est toujours sociale en ce sens qu'elle est toujours subordonnée à l'ensemble de la structure de la société et spécialement à la structure économique de celle-ci. Il est toujours une projection transfigurée, une représentation à la fois subjective et objective des plaisirs et des douleurs du monde.
Les beaux-arts se rattachent en outre directement à la vie économique par l'intermédiaire des arts industriels : céramique, ameublement, orfèvrerie, gravures, dessin industriel, etc.
L'art est aussi en rapport direct avec la vie génésique ; il se rattache aux besoins et aux désirs naturels de l'espèce humaine de s'embellir elle-même ainsi que son habitat, son intérieur. Il provoque ainsi et développe les sentiments sympathiques et sociaux, il éveille les émotions douces, tendres et nobles éprouvées en commun, les peines et lesi^laisirs collectifs, en un mot il suscite une psychologie collective par où se complète et se cimente plus fortement la vie sociale. N(>us avons déjà vu que la sélection sexuelle est elle-même une des origines du sens de la beauté.
Les beaux-arts sont pour le surplus en rapport avec la structure et l'évolution d'ensemble des sociétés et tous les autres phénomènes sociaux i)lus élevés et plus spéciaux agissent sur eux par réaction. Les danses et la mimique guerrières caractérisent les peuples militaires : par exemple la pyrrhique chez les Doriens. Les religions ont leur danses, leur mimique, leur cérémonial. Ce qui est un beau spectacle pour les hommes et pour les chefs doit l'être naturellement pour les dieux. Les ballets de certains grands opéras en sont une réminescence ; la cérémonie de la Messe est de même une représentation où chaque geste, chaque pas de l'acteur offi-
ciant sont réglés et ont une signification que du reste, en général, il ne comprend plus lui-inême aujourd'hui. Les danses, la mimique, les chants populaires représentent surtout la vie économique et génésiquo : les joies et les peines du travail et de l'amour.
Platon, dans ses Lois, avait déjà observé la distinction entre la danse guerrière et la danse pacifique, celle des dollars mériterait d'y être ajoutée.
Les formes despotiques, militaires et sacerdotales, primitives ont donné à l'art leur empreinte ineffaçable comme nous le montrent les temples, les palais, les arcs de triomphe, les colonnes, les statues, les tableaux anciens et modernes. Les cirques et leurs combats étaient la pâture artistique du peuple militaire par excellence. Il y a eu en effet et môme il y a encore une architecture, une sculpture, une peinture, une musique et un littérature militaires, et religieuses, aristocratiques, bourgeoises, capitalistes ; espérons que le peuple pacifique aura un jour ses palais, ses musées, ses parcs, ses artistes, ses écrivains, ses savants. C'est l'évolution moderne en voie d'accomplissement.
L'imitation transfigurée de la nature et de la vieindividuosociale aboutit spontanément à la création artistique. Par exemple, la voix humaine ne fait pas qu'exprimer la douleur et le plaisir ; du fait que certains sons s'associent avec certains de nos sentiments, la reproduction de ces sons réveille artificiellement en nous ces sentiments. L'artiste est des lors un véritable éducateur social par le choix des sentiments dont il provoque en nous l'éclosion et le développement. 11 est également un créateur par le fait des combinaisons nouvelles dans lesquelles il fait entrer les matériaux anorganiques, organiques, psychiques et sociaux antérieurement éparset incohérents et auxquels il donne une existence coordonnée et synthétique.
Les sentiments et émotions esthétiques sont naturellement en rapport direct avec notre intelligence ; sentiment et intelligence ne sont pas des facultés essentiellement distinctes; une idée juste est naturellement belle et tend à s'exprimer avec beauté. La recherche et la découverte scientifiques ont leurs joies et leurs souffrances. Des sentiments élevés ne se conçoivent pas avec des idées fausses. L'art n'est pas en an-
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tagonisme avec l'idée ; il en est au contraire un facteur d'idéal, mais l'idéal ne doit jamais perdre pied, il doit toujours s'appuyer sur l'idée et celle-ci sur la réalité.
Si le mécanisme de l'évolution des beaux-arts a consisté dans la substitution à leur indivision primitive, de formes de plus en plus différenciées, cette différenciation croissante a toujours tendu à une coordination corrélative des parties ainsi différenciées. Chez les primitifs, la danse, le mimique, le chant, une musique instrumentale grossière sont unis, s'accompagnent; môme chez les anciens, nous voyons le discours soutenu par la musique. Il en sera de plus en plus ainsi dans les grandes représentations populaires futures ; tous les arts y concourront harmonieusement.
Le forme la plus haute de l'art semble atteinte quand les divers ordres de jouissances qu'il procure, sensations, émotions, perceptions, sont fournis simultanément par l'excitation do tous les organes correspondants de notre sensibilité et surtout quand ces jouissances sont rendues collectives au plus haut degré, c'est-à-dire communes à la fois au public, aux interprêtes et aux créateurs de l'œuvre.
Est antisociale et scientifiquement fausscla formule égoïste et individualiste de l'art : on ne discute ni des goûts, ni des couleurs. Cette formule elle-même caractérise un état social où prédomine l'égoïsme et, à elle seule, elle suffit à prouver que l'art, phénomène social, a une fonction sociale, la fonction d'éducation du sentiment et du caractère sans lesquels il n'y a jamais de saine et complète éducation intellectuelle.
L'art est toujours fonction sociale, môme quand il est asservi et que lui même sert à corrompre et à asservir. Il n'est jamais libre au sens absolu, pas plus qu'il n'existe de liberté économique et de liberté politique absolues ; même sous leurs formes individualistes apparentes, ces concepts théoriques et ces systèmes pratiques ne représentent que des formes historiques et spéciales de la structure générale des sociétés, elles sont toujours subordonnées à cette structure et no perdent jamais leur caractère fondamental de fonctions et d'institutions sociales.
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