ÉTUDE ÉLÉMENTAIRE DE LA TEXTURE DES TISSUS
La dissociation et l'emploi des divers réactifs et procédés d'examen que nous venons de passer en revue, sont très-propres à l'étude de la structure des tissus, c'est-à-dire qu'ils nous font connaître la nature des éléments dont sont composés ces tissus. Mais pour les cartilages, les os et quelques autres tissus, et particulièrement lorsque des notions de structure on veut passer à l'étude de la texture^ c'est-à-dire rechercher la manière dont sont agencés les éléments anatomiques, il faut pratiquer des coupes, lesquelles exigent des préparations préliminaires et une instrumentation particulière.
i. Préparation des tissus et org^anes ponr la pratique des coupes.
A. — Les tissus qui présentent une dureté con-
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sidérable ne sont représentés, du moins dans les études d'histologie humaine, que par les os et les dents. On peut en faire des préparations, soit en agissant sur le tissu à son état naturel, soit en opérant sur le tissu préalablement ramolli.
Dans le premier cas, on se sert d'une scie trèsfine pour détacher une lamelle osseuse aussi mince que possible : on place cette lamelle sur une pierre de grès plane et unie, sur laquelle on verse de l'eau ; appliquant alors sur la lamelle osseuse, soit un bouchon de liège, soit un morceau de pierre ponce, soit même simplement la pulpe de l'index recouvert d'un linge, on la fait glisser rapidement sur le grès, de façon à l'user alternativement sur chacune de ses faces. Quand la lamelle est devenue suffisamment mince et transparente, on lui donne le dernier degré de minceur et de poli en l'usant d'une manière semblable sur une pierre plus fine, sur une pierre à repasser les rasoirs.
Dans le second cas, on place un fragment d'os ou de dent dans une solution étendue d'acide chlorhydrique : au bout de peu de jours^ les sels calcaires sont dissous, et l'on pratique les coupes comme sur un cartilage. Le second procédé est moins avantageux que le précédent
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pour montrer les cavités irrégulièrement étoilées du tissu osseux et surtout leurs plus fins prolongements, mais il permet de constater plus nettement la disposition de la substance osseuse formant des lamelles concentriques autour des canalicules de Havers. L'acide chromique, dont nous indiquerons plus loin l'usage pour durcir les parties molles, et par exemple la moelle des os, dissout aussi, mais plus lentement, les sels calcaires. Il en est de même de l'acide picrique.
Quelques tissus, comme le cartilage,, n'ont besoin d'aucune action préparatoire pour subir des coupes. Citons encore au même titre les poils : pour étudier ces derniers, il suffit d'en placer un faisceau sur une baguette de sureau et de couper le tout en trancbes minces, à l'aide du rasoir ; on délaye ensuite les tranches dans l'eau, et parmi les nombreuses coupes ainsi obtenues, on en trouve un grand nombre d'assez fines pour suffire à l'étude.
B. — Mais le plus grand nombre des tissus doivent subir un durcissement préalable, si l'on veut y pratiquer des coupes qui montrent les éléments dans leur ensemble et dans leurs rapports réciproques. Aussi s'est-on appliqué à
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chercher des procédés capables de durcir les pièces anatomiques, tout en leur conservant un certain degré de souplesse et d'élasticité. Trop mous, les tissus s'écrasent et se réduisent en bouillie ; trop durs, ils se prêtent mal à la section ; en même temps, ils ont une fâcheuse tendance à se briser, à se réduire en miettes, et il devient impossible d'en obtenir une mince lamelle bien continue. C'est surtout pour le tissu nerveux^ pour la moelle épinière, par exemple, qu'il est difficile et indispensable de parvenir au degré de durcissement voulu.
Les procédés de durcissement peuvent se classer sous les chefs suivants : dessiccation, coction, coagulation par des réactifs chimiques, congélation.
Dessiccation. — Elle est employée avec succès pour les tendons, les aponévroses, la peau, etc. Supposons qu'il s'agisse d'un lambeau de peau : on le placera sur une lame de liège, la surface épidermique contre ce dernier, la surface dermique à l'air libre (si la disposition était inverse, la dessiccation serait très-lente, et la membrane moisirait ou se putréfierait sans se dessécher); avec des épingles on fixera les bords du lambeau, puis on exposera le tout dans un lieu sec
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et chaud. Au bout de trente-six heures au plus, selon la saison, on obtiendra une membrane sèche, dure et plus ou moins transparente. Il sera alors facile d'en détacher avec le rasoir, perpendiculairement à la surface, de minces coupes qu'on recevra sur une lame de verre ; on les recouvrira alors, toujours à sec, d'une lamelle de verre ; c'est alors seulement qu'on déposera sur les bords de la lamelle de verre une goutte d'eau pure ou d'eau acidulée, qui, arrivant par capillarité jusqu'à la coupe sèche, l'imbibera lentement, graduellement, la forçant à s'étaler régulièrement entre les deux lames de verres : on obtient ainsi d'excellentes préparations de l'épiderme et du derme.
Coction. — Le procédé le plus simple et le plus expéditif de durcissement consiste à plonger rapidement un morceau d'organe dans de l'eau bouillante, et même à lui faire subir un certain degré de cuisson. C'est ainsi qu'on peut durcir le testicule, la prostate et la plupart des glandes. Mais ce moyen, qui permet ensuite de faire des coupes d'ensemble, n'est bon que pour l'étude de la disposition générale des éléments ; il met en évidence l'arrangement des culs -de -sac glandulaires, la stratification de couches de na-
ture diverse, mais il altère les éléments anatomiques ; il les déforme et donne des préparations qui ne peuvent être étudiées qu'à un faible grossissement, pour prendre une vue d'ensemble de la texture d'un organe, comme le testicule, le foie, le rein, le pancréas, etc.
Coagulation par des réactifs. — Si la coction ne donne pas des préparations heureuses, on obtient déjà des résultats plus satisfaisants et presque aussi rapides, en combinant un degré plus ou moins élevé de chaleur avec l'action de V acide picrique. L'usage de ce réactif a été, d'après Rouget, introduit en histologie par Schwann. 11 a été préconisé par Ranvier, d'abord pour étudier les cellules de cartilage {voy. plus haut), puis pour durcir les tissus. Il faut à cet effet se servir d'une solution saturée. Nous avons obtenu les meilleurs résultats en faisant une solution à chaud ; quand elle commence à se refroidir, on y place le tissu à durcir par petits fragments. Déjà, après huit ou dix heures, les fragments sont assez durs pour qu'on y pratique des coupes ; mais les tissus sont toujours un peu rétractés, sans déformation cependant. Ranvier recommande la solution saturée d'acide picrique pour durcir les tissus très-vascu-
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laires : ainsi le poumon, dont les vaisseaux sont encore pleins de sang, y acquiert en yingtquatre heures la consistance nécessaire aux préparations les plus fines. L'acide picrique, nous l'avons dit, est précieux pour l'étude des os, dont il durcit la moelle, en même temps qu'il dépouille le tissu osseux de ses sels calcaires, et permet de l'entamer avec le rasoir.
Mais les réactifs les plus précieux pour opérer le durcissement des tissus sont ValcooL V acide chromique et l'acide osmique.
Ualcool est employé à plusieurs degrés de concentration : on immerge d'abord de petits morceaux d'organes dans de l'alcool faible, qu'on remplace, le lendemain ou au bout de peu de jours, par de l'alcool plus fort. C'est ainsi que l'on durcit avec grand avantage le pancréas, les glandes salivaires, le testicule; les coupes faites alors sur ces tissus s'imprègnent très-facilement des réactifs colorants. L'alcool est aussi très-utile pour durcir des parties du système nerveux central, mais, sous ce rapport, il n'égale pas l'acide chromique : il permet parfaitement d'étudier la disposition relative des divers éléments ; mais, en général, il déforme, en les rétractant, les éléments cellulaires. « Il
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n'en est pas de même pour les fibres musculaires, lamineuses et autres qu'il conserve avec tous leurs principaux caractères pendant des années etpermetdereconnaître aisément, quelle que soit la durée de leur conservation » (Ch. Robin). Les histologistes anglais se servent à peu près avec autant d'avantage de l'esprit de bois ou alcool méthylique. Enfin, on peut mélanger l'alcool, qui durcit, à d'autres liquides, qui donnent de la transparence aux tissus : tel est le mélange de L. Clarke (3 parties d'alcool pour 1 partie d'acide acétique), et celui de Beale (8 à 10 gouttes d'une solution de soude caustique dans 38 grammes d'alcool).
Pour les tissus très-délicats on obtient de bons résultats en les immergeant dans V alcool absolu : par exemple on durcit ainsi les jeunes embryons qui n'ont pas plus de 2 à 3 centimètres de longueur, les œufs de poissons fécondés et à divers degrés de développement^ etc.
\J acide chromique a été indiqué comme réactif durcissant par Hannover en 1848. Depuis cette époque, il a obtenu à juste titre la préférence sur tous les autres réactifs, pour durcir toutes les différentes parties du système nerveux. On prépare d'avance une solution assez
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forte, qui, étendue d'eau, donne immédiatement les solutions au degré youIu. Quand on a une pièce à durcir, on la place par petits fragments dans une solution qui ne doit pas dépasser 3 pour 100; il vaut même mieux commencer par une solution plus faible ; le lendemain, on peut placer l'objet dans une solution plus forte. Vingt à trente jours sont suffisants pour obtenir un durcissement convenable, mais la pièce ne peut que gagner à macérer plus longtemps dans Facide chromique. Il est arrivé à tout histologiste de retrouver, au bout d'un temps considérable, des tissus qu'il avait oubliés dans la solution d'acide chromique, et d'être étonné de la facilité avec laquelle ces pièces se prêtaient parfois alors aux coupes les plus minces et aux préparations les plus délicates. Mais en général il vaut mieux, une fois qu'une pièce est durcie, si l'on veut la conserver dans cet état pour l'étudier ultérieurement, la placer dans de l'alcool. On combine ainsi l'action durcissante des deux réactifs, on enlève à la pièce la coloration trop intense donnée par l'acide chromique, et on la rend extrêmement élastique, tandis qu'elle risquerait de devenir friable par un séjour trop prolongé dans l'acide chromique.
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C'est surtout lorsqu'il s'agit de durcir des parties du système nerveux central, qu'il faut avoir soin de n'agir que sur des fragments peu volumineux, sans quoi les couches périphériques deviennent dures, mais la partie centrale demeure incolore, molle, et se décompose. On place, par exemple, des fragments de moelle épinière de 3 à 4 centimètres de longueur, et, pour éviter qu'ils ne se déforment, on les suspend, à l'aide d\in fil^ au milieu de la solution. Cette précaution a de plus l'avantage de rendre toutes les parties de la pièce également accessibles à l'action de la solution chromique. D'une manière générale, il faut toujours mettre une grande proportion de liquide relativement au volume de la pièce.
Nous devons, après l'acide chromique, citer quelques sels de cet acide, les chromâtes, employés également comme durcissants ; le plus employé est le bichromate de potasse, soit à l'état de liqueur de Muller [voy. ci-dessus p. 156), soit à rétat de solution simple (2 à 4 de bichromate pour 100 d'eau). On emploie également le bichromate d'ammoniaque (4 pour 100 d'eau). On voit donc qu'en général les chromâtes sont employés comme durcissants en solutions au
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moins 10 fois plus fortes que l'acide chromique.
L^dcide chromique et les chromâtes sont la base de tous les procédés employés pour le durcissement des pièces du système nerveux central : on peut combiner les chromâtes et l'acide chromique, et faire, par exemple, agir d'abord une solution de chromate de potasse, qui pénètre et imbibe mieux la pièce, puis l'acide chromique , qui achève le durcissement. On peut aussi combiner les chromâtes avec d'autres sels, et récemment Erlitzky a dit s'être fort bien trouvé de l'emploi d'une solution de chromate de potasse et de sulfate de cuivre [voy. ciaprès, Bibliographie).
Uacide osmiqiie est employé en soluiion de 1 à 2 grammes dans 100 grammes d'eau pour colorer certaines parties, telles que la myéline des tubes nerveux, et en général les substances grasses {voy. plus loin). Mais en solution saturée il représente, ainsi que l'a montré Pouchet, un des plus précieux réactifs durcissants pour les parties délicates et peu volumineuses. On sait que l'acide osmique possède des propriétés fortement toxiques et que ses vapeurs irritent violemment la conjonctive; il doit donc
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être manié avec prudence ; pour en préparer la solution saturée, on met simplement dans un petit flacon, bien lavé à l'acide sulfurique et à l'eau distillée, o ou 6 centimètres cubes d'eau, et on y introduit les fragments d'un tube contenant 1 gramme d'acide osmique. (Cet acide est vendu dans le commerce sous la forme de cristaux verdâtres renfermés dans un tube scellé à la lampe : chaque tube contient 1 gramme d'acide; on brise ce tube au moment de s'en servir.) Pour employer cette solution concentrée, on en porte, avec une pipette, une goutte ou deux sur la partie à durcir, ou bien, dans un verre de montre, on dépose quelques gouttes de solution, de manière à immerger le petit fragment de tissu ; ce réactif ne pénétrant que très-peu profondément dans les tissus, il est en effet nécessaire de ne le faire agir que sur des morceaux de très-faible dimension. Quand le tissu a légèrement bruni, ce qui se produit en moins d'une minute, on lave à l'eau distillée, et on achève le durcissement par l'immersion dans l'alcool absolu pendant quelques heures. Le séjour dans l'alcool ne doit pas se prolonger au delà de vingt-quatre heures, car il rend alors les pièces cassantes et friables.
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Nous ne dirons que quelques mots des autres réactifs employés comme durcissants.
Le bichromate ou cliromate rouge de potasse a les mêmes propriétés que l'acide chromique, et s'emploie en solutions aqueuses, dans de plus fortes proportions (voy. p. 173).
L'acide acétique peut être parfois employé comme durcissant, mais il n'exerce cette action que d'une façon indirecte et, pour ainsi dire, accidentelle : c'est ce qui a lieu lorsqu'il gonfle des éléments dont l'augmentation de masse est empêchée par une trame non modifiée : ainsi dans la peau , les fibres élastiques emprisonnent étroitement les groupes de fibres lamineuses, qui, gonflées et étranglées, se durcissent suffisamment pour permettre de faire des coupes minces (Grandry).
Combiné à l'alcool, l'acide acétique forme le réactif durcissant de Beale ; mais ici c'est surtout Talcool qui agit, puisque dans ce mélange on ajoute à 30 grammes d'alcool seulement une dizaine de gouttes d'acide acétique (fig. 170); grâce à la présence de cet acide, les parties, en durcissant, acquièrent en même temps une grande transparence [voy. plus loin : Acide acétique, réactif isolant).
Magnan a employé le chloral pour Tétude des tubes nerveux, et a montré que ce réactif coagule et durcit la myéline, de telle sorte que le tube nerveux représente alors un cylindre parfaitement régulier. Les préparations ainsi obtenues ont cela de remarquable que la myéline se colore alors par le carmin [voy, plus loin).
La congélation est un moyen rapide et souvent lieureux de dureir des tissus qu'on veut examiner à l'état frais : elle nous a paru particulièrement propre à l'étude du poumon. A cet effet on place un morceau de poumon dans un mélange de sel de cuisine et de sel marin : on le retire quand sa solidification est complète, et, avec un rasoir préalablement refroidi, on en détacbe à main levée de minces lamelles.
La congélation est encore employée pour pratiquer des coupes étendues, non plus à main levée, mais à l'aide du microtome. Dans ce cas la congélation est faite dans le tube du mirotome, et l'appareil instrumental employé dans ce cas présente des dispositions que nous indiquerons en parlant des microtomes.