CHAPITRE X
LA GRANDE ET LA PETITE PRODUCTION. — DE CERTAINES ILLUSIONS SUR L’ACCROISSEMENT DE LA PRODUCTION
Circonstances qui ont réceninient développé la production en grand. Avantages de ce mode de production, — Ses inconvénients. — De la limite à la production. — Le progrès économique réel est moindre que le progrès économique apparent. — Exemple d’illusions sur le progrès économique.
Circonstances qui ont récemment développé la production en grand. — La capacité productive d une société ne dépend pas seulement de la valeur de chacun des trois facteurs de la production, la nature, le capital et le travail ; elle tient aussi en grande partie à ce que l’on peut appeler la structure industrielle. Une première question se pose relativement à cette structure, ce sont les mérites et les inconvénients de la production en grand et de la production en petit.
On doit distinguer, à ce point de vue, l’industrie manufacturière proprement dite, le commerce et l’agriculture, Nous nous occuperons surtout en ce moment de la première, réservant l’agriculture pour un chapitre ultérieur.
La production concentrée dans de grands ateliers^ quoiqu’il en ait existé des exemples de tout temps, s’est surtout répandue dans ce siècle, notamment dans la
seconde moitié. L’accroissement des capitaux et la facilité de constituer des sociétés anonymes, où des milliers de personnes sont intéressées pour des parts restreintes, ont permis de réunir les ressources qui sont nécessaires pour fonder de très vastes établissements; 1 amélioration des voies de communication, en étendant le marché ou le débouché, a donné à la grande production une raison d’être; enfin le progrès des machines et le développement scientifique lui assurent, dans beaucoup de cas, une supériorité sur la petite production.
Cette supériorité de la grande industrie sur la petite est fréquente, mais non pas universelle. Elle ne s’applique pas aux objets qui par leur nature ne tombent guère dans la sphère de la division du travail et des machines. Personne ne proposera l’entreprise des tableaux en grand, ou des sculptures d’art en grand, ou de
beaucoup d’autres objets de luxe.
Tout ce qui n’est pas de consommation commune, tout ce qui se fait par les mains d’un homme ou de deux, tout ce qui exige de la fantaisie peut rester dans le domaine de la petite production. La grande production tend à l’imiformité, à la banalité et, au point de vue du goût et de l’art, à la médiocrité.
Les réparations aussi et l’entretien des objets, lesquels sont chose variable et diverse, ne se prêtant pas à beaucoup de régularité, échappent en partie à la grande industrie. On peut fabriquer les objets dans de vastes usines, on ne peut guère les y réparer.
Avantages de la production en grand. — Cette réserve faite, voici quels sont les avantages de la production en grand :
1® L’économie considérable dans les installations et dans l’entretien. Pour une filature Me 50,000 broches, il ne faut pas dix fois plus de terrain et de bâtiments
que pour une de 5,000 broches. Une machine à vapeuij de 200 chevaux est très loin de coûter dix fois autant qu une machine à vapeur de 20 chevaux. La première machine ne dépense pas dix fois autant de charbon que la seconde. Une futaille qui contient 300 hectolitres ne ■
coûte pas dix fois le prix d’une futaille de 30 hectolitres. ^
On multiplierait à l’intini ces exemples. ■
2“ La production en grand permet souvent l’emploi ' de machines qui seraient trop coûteuses pour une pro- i duclion moyenne, par exemple de petits chemins de : fer Decauville dans les cours, pour transporter les matières premières ou les objets fabriqués d’une partie i
de l’usine dans une autre ; des élévateurs ou des grues •
à vapeur pour hisser les marchandises et les matériaux |
du rez-de-chaussée aux étages supérieurs; des télé- !
phones pour correspondre sans déplacement entre les -
diverses parties de la fabrique. ;■
3“ Un autre avantage échoit à la production en grand : c’est que les frais généraux, c’est-à-dire la partie des dépenses qui ne concerne pas la fabrication proprement dite, n augmentent pas, d’ordinaire, d’une façon proportionnelle à l’accroissement de la production. Un contremaître peut presque aussi bien surveiller et diriger une vaste salle bien aménagée où travaillent 60 ouvriers » qu’une plus petite où il ne s’y en rencontre que 15 ou 20.
’ Il ne faut pas plus de ports de lettres, ni de déplacements ou de démarches pour acheter 1,000 jballes dé ’ laine ou de coton dans un port que pour en acheter 100, ni pour se procurer 500 tonnes de houille que pour s’en ]
procurer une centaine. Bien plus, en général les achats j
en grand se font dans des conditions plus avanta- t
geuses. On peut mieux profiter des occasions, on ob- \
tient des remises des vendeurs, qui sont heureux de !
se débarrasser de fortes quantités à la fois. Les entre-;
prises de transports, que ce soit des compagnies de chemins de fer ou des compagnies de bateaux, accordent des rabais pour les expéditions très considérables. l\ leur en coûte moins de manipulation et même de frais ^
de traction pour expédier un wagon complet et surtout un train complet ou un bateau complet à l’adresse d un ^
seul industriel que pour transporter des marchandises différentes en faibles quantités appartenant à 20 ou
30 commerçants ou fabricants.
4“ Une grande maison de commerce ou d’industrie est
en général beaucoup plus connue qu’une petite ou une moyenne maison ; pour peu que ses antécédents soient honorables, elle inspire plus de confiance, elle a une clientèle plus assurée, moins variable, elle jouit de conditions de crédit préférables.
5® Voici enfin la dernière et non la moindre supériorité de la production en grand. Elle permet l’emploi, dans l’état-major de la production, d’hommes plus capables, plus instruits, d’un esprit plus inventif, et elle pousse plus loin la division du travail intellectuel. On peut rétribuer largement le directeur de manière à choisir pour cette fonction, si l’on a du discernement, un homme de premier ordre. On peut entretenir des ingénieurs à l’année, des chimistes spéciaux, faire plus d’expériences pour améliorer les méthodes. On a ainsi un organisme qui est plus complet, tout en restant, relativementàchacune des unités produites, moins coûteux.
Tels sont les avantages de la production en grand.
11 en résulte qu’une exploitation ayant, je suppose, trois millions de capital et occupant mille ouvriers, peut produire, si elle est bien dirigée, beaucoup plus et à meilleur marché que dix exploitations ayant en moyenne 300,000 francs de capital avec une moyenne
de 100 ouvriers.
Jusqu’à une certaine limite qu’il est difficile de fixer et qui semble reculer chaque jour davantage, la concentration des capitaux et des ouvriers offre, pour la production des marchandises communes, des conditions si particulièrement favorables que la moyenne et la petite industries auraient depuis longtemps disparu, si la production en grand n’était à son tour exposée à certains vices qui parfois la rongent et la détruisent.
Inconvénients de la production en grand. — La grande production, quand le contrôle n’y est pas très énergique, facilite le coulage. Le moindre relâchement dans la surveillance d’un organisme aussi étendu •et aussi compliqué amène des dépenses inutiles, des malfaçons, le gaspillage des matières premières. L’œil du maître ne peut être partout à la fois dans ces usines gigantesques. On s’efforcera d'y suppléer par l’exactitude et les perfectionnements de la comptabilité, que l’on peut nommer la conscience de l’industrie moderne.
Une vigilance de tous les instants est, néanmoins, nécessaire pour que la production en grand ne vienne pas à perdre ses avantages sur la production moyenne. Aussi le sort des grands établissements dépend surtout de la direction. C’est comme une armée qu’un seul homme doit mouvoir et inspirer. Beaucoup d’humbles villages se sont transformés en grandes villes parce qu’il s’y est trouvé un homme énergique et clairvoyant : Essen, par exemple, en Prusse, avec le célèbre fondeur Krupp, le Greusot en France avec Schneider. Pour que cette prospérité se maintienne, il faut que la direction, le chef ou le conseil d’administration reste aussi ferme, aussi actif, aussi assidu et presque aussi capable que le furent les fondateurs. Les fautes dans la production en grand se répercutent et se propagent avec plus •de rapidité et plus d’intensité que dans la production
moyenne, et il y est beaucoup plus difficile de relever un établissement qui a été compromis. On citerait un bon nombre de ces usines gigantesques qui, quelques années après la mort ou la retraite de leur créateur, ont dépéri. Dans la grande industrie les qualités^ personnelles du chef ont une importance que rien n’égale.
La tendance au coulage qui menace toujours la production en grand est l’une des causes qui maintiennent, dans une certaine mesure, la moyenne et la petite production. Celle-ci conservera toujours une partie de la sphère de l’activité humaine, celle des productions de luxe par exemple, celle aussi, qui ne laisse pas que d’être considérable, des réparations des marchandises communes. Même pour la production de ces dernières les petits ateliers ne sont pas absolument condamnés, mais ils se trouvent dans des conditions moins bonnes que les grands ateliers bien conduits.
Ce que nous avons dit de l’industrie s’applique, dans une moindre mesure, au commerce, parce que les rapports personnels du vendeur au client peuvent avoir dans ce dernier un peu plus d’importance, et qu on aime parfois à trouver auprès de soi sans déplacement
les choses dont on a un besoin fréquent (1).
Quant à l’agriculture, nous en parlerons dans une autre partie de cet ouvrage : on y verra quelles modifications subissent pour l’exploitation du sol les avantages que nous avons reconnus à la production en
grand.
De la limite à la production. — On vient de voir les causes qui tendent à faire accroître la production. Existe-t-il une limite à cet accroissement?
(1) Voir pour la compensation que la graède production offre aux classes moyennes notre Essai sur la répartition des richesses, 3« édition (Guillaumin, éditeur).