ABJURATION DE HENRI IV
tard parle au cœur de l'homme, mais encore plus dominé par la Sorbonne et par les prêtres, partagé entre la superstition et son devoir, il n'eût jamais reconnu un roi qui priait Dieu en français et qui communiait sous les deux espèces.
Henri 1Y prit enûn le seul parti qui convenait à sa situation et à son caractère. Il fallait se résoudre ou à passer sa vie à mettre la France à feu et à sang et hasarder sa couronne, ou ramener les esprits en changeant de religion. Des princes d'Orange, des Gustave-Adolphe, des Charles XII, n'auraient pas pris ce dernier parti. M y aurait eu plus d'héroïsme à être inflexible ; mais il y avait plus d'humanité et plus de politique dans sa condescendance. Cette négociation, qui coûtait à son coeur, mats qui était nécessaire, avait commencé dés la première tenue des états. Les évêques de son parti avaient eu de fréquentes conférences à Surêne avec les évêques du parti contraire, eu dépit de la Sorbonne, qui avait eu l'insoJe&ee et la faiblesse de déclarer ces conférences illicites et impies, mais dont les décrets, méprisés par tous les bons citoyens, commençaient à l'être par la populace même.
On tint donc ces conférences pendant une trêve accordée par le roi et le duc de Mayenne. Les deux principaux chefs de ces négociations étaient Renaud, archevêque de Bourges, du côté du roi, et d'Espinao, archevêque de Lyon, pour la Ligue : le premier, respectable par sa vertu courageuse; l'autre, diffamé par son inceste avec sa sœur, et odieux par ses intrigues.
Quelques détours que d'Espinac pût prendre pour s'opposer à la conclusion, quelques efforts qu'il tentât avec ses collègues pour intimider les évêques royalistes, quelques menaces qu'il fit de la part du pape, il ne put empêcher les prélats du parti du roi de recevoir son abjuration. L'Espagne, Rome, le duc de Mayenne, et la Ligue, combattaient pour le papisme ; et tout ce qu'ils craignaient était que Henri IV ne se fit catholique. Il franchit ce pas, le 25 juillet 1593, dans l'église de Saint-Denis.
Ce n'est pas un trait indigne de cette histoire d'apprendre qu'un curé de Saint-Eustache, avec six de ses confrères, ayant demandé au duc de Mayenne la permission d'aller à Saint-Denis voir cette cérémonie, le duc de Mayenne les renvoya au légat de Rome, et ce légat les menaça de les excommunier s'ils osaient être témoins de la conversion du roi. Ces bons prêtres méprisèrent la défense du
légat italien : ils sortirent de Paris à travers une foule de peuple qui les bénissait ; ils assistèrent à l'abjuration, et le légat n'osa les excommunier.
H n'est pas nécessaire de sacrer un roi qui Test uniquement par le droit de sa naissance. Le sacre n'est qu'une cérémonie, mais elle en impose au peuple, et elle était indispensable pour un roi à peine réuni à l'Église dominante. Henri ne pouvait être sacré à Reims, cette ville était possédée encore par ses ennemis. On proposa Chartres. On fit voir que ni Pépin, ni Chaifemagne, ni Robert, nia de Hugues Gapet, lige de la maison régnante, ni Louis le Gras, ni plusieurs autres rois, n'avaient été sacrés à Reims. La beuteiHe d'huile nommée sainte-ampoule, révérée des peuples, faisait naître quelque difficulté. 11 fut aisé de prouver que si un ange avait apporté cette bouteille d'huile du haut du ciel, saint Rémi n'eu avait jamais parié ; que Grégoire de Tours, qui rapporte tant de miracles, avait gardé le silence sur cette ampoule. S'il fallait absolument de l'huile apportée par un ange, on en avait une bonne fiole à Tours, et cette fiole valait bien mieux que celle de Reims* parce que longtemps avant le baptême de Clovis * un ange F avait apportée pour guérir saint Martin d'un rhumatisme. Enfin l'ampoule de Keims n'avait été donnée que pour le baptême de Clous, et non pour le sacre. Un emprunta donc la fiole de Tours. Nicolas de Thou, évéque de Chartres, oncle de 1 historien, eut l'honneur de sacrer le plus grand roi qui ait gouverné la France, et le seul de sa race à qui les Français aient disputé sa couronne*
HEHRI IV KBCONNC DANS PARIS.
Henri IV, converti et sacré, n'en était pas plus maître de Pari* ni de tant d'autres villes occupées par les chefs de la Ligue. C'était l>eaucoup d'avoir levé l'obstacle et détruit le préjugé des citoyens catholiques qui haïssaient sa religion, et non sa personne. C'éîait ei»core plus d'avoir réussi, par son changement, à diviser les états;
t. De The* livre CVIIl. Qlote de Volt**;.)
HENRI IV RECOv'M D wNS I ÂR S. 429
i conversion Ri son onction ne lui donnaient ni troupes ni argent.
Le légat du pape, le cardinal Pellevé, tous les antres prélats ligueurs, combattaient dans Paris la conversion du roi par des processions et par des libelles; les chaires retentissaient danathèmes contre ce même prince devenu catholique; on traitait son changement de simulé, et sa personne d'apostat. Des armes plus dangereuses étaient employées contre lui, on subornait de tous cotés des assassins. On en découvrit un entre plusieurs, nommé Pierre Barrière, de la he du peuple, bigot et intrépide, employé autrefois pur le duc de Guise le Balafré pour enlever la reine Marguerite, femme de Henri IV, au château dUsson. Il se confessa à un dominicain, à un carme, à un capucin, à Aubry, curé de Saint-Àndrédes-Àrcs, ligueur des plus fanatiques, et enfin à Varade, recteur du collège des jésuites de Paris. Il leur communiqua à tous le dessein qu'il avait de tuer le roi pour expier ses péchés : tous l'en* esuragérent et lui gardèrent le secret, excepté le dominicain. C'était un Florentin1, attaché au parti du roi, et espion de Ferdinand, grand-duc de Toscane.
Si les autres se servaient de la confession pour inspirer le parricide, celui-ci s'en servit pour l'empêcher ; il révéla le secret de Barrière. On dit que c'est un sacrilège; mais un sacrilège qui empêche un parricide est une action vertueuse. Le Florentin dépeignit si bien cet homme qu'il fut arrêté à Melon lorsqu'il se préparait à commettre son crime.
Dix commissaires, nommés par le roi, le condamnèrent à la roue. 11 déclara, avant de mourir3, que ceux qui lui avaient conseillé ce crime rai avaient assuré que « son âme serait portée par les anges à la béatitude éternelle , s'il venait à bout de son entreprise ».
Ce fut là le premier fruit de la conversion de Henri IV. Cependant les négociations de Brissac5, créé maréchal de France par le duc de Mayenne, et le zèle de quelques citoyens de Paris, donnèrent à Henri IV cette capitale que la victoire d'ivry, la prise de tous
1. Pierre de L'Estoile dit que ce Florentin t'appelait Séraphin Bianchi, et qu'il était envoyé secret du grand-duc.
f . ffi aoât 1505. (Note de Voltairt.) 3. Voyez la note de la page 4».
les faubourgs, et l'escalade aux murs de la ville, n'avaient pu loi donner.
Le duc de Mayenne avait quitté la ville, et y avait laissé pour gouverneur le maréchal de Brissac. Ce seigneur, au milieu de tant de troubles, avait conçu d'abord le dessein de faire de la France une république ; mais un échevin nommé Langlois, homme qui avait beaucoup de crédit dans la ville, et des idées plus saines que le maréchal de Brissac, traitait déjà secrètement avec le roi. LIÛlier, prévôt des marchands, entra bientôt dans le même dessein : ils y entraînèrent Brissac; plusieurs membres du parlement se joignirent secrètement à lui. Le premier président Le Maître était à la tète ; le procureur général Mole, les conseillers Pierre d'Amours et Guillaume du Yair, s'assemblaient secrètement à l'Arsenal. Le reste du parlement n'était point dans le secret; il rendit même un arrêt * par lequ< 1 il défendait toutes sortes d'assemblées et d'amas d'armes. L'arrêt portait que les maisons où ces assemblées secrètes auraient été tenues seraient rasées ; toute entreprise, tout discours contre la sainte Ligue était réputé crime d'État.
Cet arrêt calmait les inquiétudes des ligueurs. Le légat et le cardinal Pellevé, qui faisaient promener dans Paris la châsse de sainte Geneviève, les ambassadeurs d'Espagne, la faction des Seize, les moines, la Sorbonne, étaient rassurés et tranquilles, lorsque le lendemain, 22 mars, à quatre heures du matin, un bruit de mousqueterie et des cris de vive le roi l les réveillèrent.
Le prévôt des marchands L'fluiliier, l'échevin Langlois, avaient passé la nuit sous les armes avec tous les bourgeois qui étaient du complot. On ouvrit à la fois la porte des Tuileries, celle de Saint- Denis, et la Porte-Neuve3; les troupes du roi entraient par ces trois côtés et vers la Bastille. Il n'en coûta la vie qu'à soixante soldats de troupes étrangères postées au delà du Louvre, et Henri IV était déjà maître de Paris avant que le cardinal légat fût éveillé.
On ne peut mieux faire que de rapporter ici les paroles de ce respectable Français Auguste de Thou : « Ou vit presque eau» moment les ennemis de l'État chassés de Paris, les factions éteintes»