‹ Précis du siècle de Louis XVChapitre 41 sur 257 · BATAILLE DE LIÈGE · texte numérisé non relu

BATAILLE DE LIÈGE

ques jours ; le Jar séparait les deux armées. Le maréchal de Saxe avait dessein de livrer bataille; il marcha aux ennemis le 11 octobre, à la pointe du jour, sur dix colonnes. On voyait du faubourg de Liège, comme d'un amphithéâtre, les deux armées : celle des Français, de cent vingt mille combattants ; l'alliée, de quatre-vingt mille. Les ennemis s'étendaient le long de la Meuse, de Liège à Visé, derrière cinq villages retranchés. On attaque aujourd'hui uue armée comme une place avec du canon i. Les alliés avaient à craindre qu'après avoir été forcés dans ces villages, ils ne pussent passer la rivière. Ils risquaient d'être entièrement détruits, et le maréchal de Saxe l'espérait.

Le seul officier général que la France perdit en cette journée fut le marquis de Fénelon *, neveu de l'immortel archevêque de Cambrai. Il avait été élevé par lui, et en avait toute la vertu, avec un caractère tout différent. Vingt années employées dans l'ambassade de Hollande n'avaient point éteint un feu et un emportement de valeur qui lui coûta la vie. Blessé au pied depuis quarante ans, et pouvant à peine marcher, il alla sur les retranchements ennemis à cheval. Il cherchait la mort, et il la trouva. Son extrême dévotion augmentait encore son intrépidité : il pensait que l'action la plus agréable à Dieu était de mourir pour son roi. Il faut avouer qu'une armée composée d'hommes qui penseraient ainsi serait invincible. Les Français eurent peu de personnes de marque blessées dans cette journée. Le fils du comte de Ségur * eut la poitrine traversée d'une balle, qu'on lui arracha par l'épine du dos, et il échappa à une opération plus cruelle que la blessure même. Le marquis de Lugeac reçut un coup de feu qui lui fracassa la mâchoire, entama la langue, lui perça les deux joues. Le marquis de Laval, qui s'était distingué à Mesle, le prince de Monaco, le marquis deVaubecourt, le comte de Balleroi, furent blessés dangereusement.

Cette bataille ne fut que du sang inutilement répandu, et une calamité de plus pour tous les partis. Aucun ne gagna ni ne per-

i. Si Voltaire fait ici cette remarque, c'est que le maréchal de Saxe avait pourvu chacune des colonnes d'attaque d'une forte batterie qui avançait avec elle : grande nouveauté. (G. A.)

S. Gabriel-Jacques de Salignac, marquis de Fénelon, était âgé d'environ cinquante-hnit ans lorsqu'il fut blessé moi tellement à la bataille de fiocoux. (B.>

3. Philippe-Henri, né le 20 janvier 1724, ministre de la guerre et maréchal de France en 1781 ; mort le 8 octobre 1801. (B.)

dit de terrain. Chacun prit ses quartiers. L'armée battue avança même jusqu'à Tongres ; l'armée victorieuse s'étendit de Louvaht dans ses conquêtes, et alla jouir du repos auquel la saison, d'ordinaire, force les hommes dans ces pays, en attendant que le printemps ramène les cruautés et les malheurs que l'hiver a suspendus.

fiOCCâS DE l'iSFÀNT DON PHILIPPE ET OU MARÉCHAL DE MAILLEBOIS, SUIVlf DES PLUS GRANDS DÉSA8TBE8*

Il n'en était pas ainsi dans l'Italie et vers les Alpes. H s'y pas* sait alors une scène extraordinaire. Les plus tristes revers avaient succédé aux prospérités les plus rapides. La maison de France perdait en Italie plus qu'elle ne gagnait en Flandre, et les pertes semblaient même plus irréparables que les succès de Flandre ne paraissaient utiles. Car alors le véritable objet de la guerre était rétablissement de don Philippe. Si on était vaincu en Italie, il n'y avait plus de ressources pour cet établissement, et on avait beau 4tre vainqueur en Flandre, on sentait bien que tôt ou tard il faudrait rendre les conquêtes, et qu'elles n'étaient que comme un gage, une sûreté passagère qui indemnisait des pertes qu'on faisait ailleurs. Les cercles d'Allemagne ne prenaient part à rien, les bords du Rhin étaient tranquilles : c'était en effet l'Espagne qui était devenue enfin la partie principale dans la guerre. On ne combattait presque plus sur terre et sur mer que pour elle. La cour d'Espafne n'avait jamais perdu de vue Parme, Plaisance, et le Milanais. De tant d'États disputés à l'héritière de La maison d'Autriche, il ne restait plus que ces provinces d'Italie sur lesquelles on pût taire valoir des droits.

Depuis la fondation de la monarchie, cette guerre est la seule dans laquelle la France ait été simplement auxiliaire ; elle le fut -dans ht cause de l'empereur Charles VII jusqu'à la mort de ce prince, ^t dans celle de l'infant don Philippe jusqu'à la paix.

Au commencement de la campagne de 1745, en Italie, les apparences furent aussi favorables à ta maison de France qu'elles l'avaient &é en Autriche, en 1741 • Les chemins étaient ouverts aux armétf

espagnole et française par la voie de Gênes. Cette république, forcée par la renie de Hongrie et par le roi de Sardaigne à se déclarer contre eux, avait enfin fait son traité définitif : elle devait fournir environ dis-huit miMe hommes. L'Espagne lui donnait trente mille piastres par mois, et cent mille une fois payées pour le train d'artillerie, que Gènes fournissait à l'armée espagnole : car, dans cette guerre si longue et si variée, les États puissants et riches soudoyèrent toujours les autre*. L'armée de don Philippe, qui descendait des Alpes avec la française, jointe au corps des Génois, était i épatée de quatre-vingt mille hommes. Celle du comte de Gages, qui avait poursuivi les Allemands aux environs de Rome, s'avançait, forte d'environ trente mille combattants en comptant l'armée napolitaine. C'était an temps même que le roi de Prusse, vers la Saxe, et le prince de Conti, vers le Rhin, empêchaient que les forces autrichiennes ne pussent secourir l'Italie. (28 juin 1745) Les Génois même eurent tant de confiance qu'ils déclarèrent la guerre dans les formes au roi île Sardaigne. Le projet était que l'armée espagnole et la napolitaine viendraient joindre l'armée française et espagnole dans le Milanais.

Au mois de mars 4745, le duc de Modéne et le comte de Gages, à la tète de l'armée d'Espagne et deNapIes, avaient poursuivîtes autrichiens des environs de Rome à Rimini, de Rimini à Césêne, à hnob, à Forli, à Bologne, et enfin jusque dans Hodène.

Le maréchal de Maillebois, élève du célèbre Villars, déclaré capitaine général de l'armée de don Philippe, arriva bientôt par Vintimiue et Oneille, et descendit vers le Monlferrat, sur la fin du mois de juin, à la tète des Espagnols et des Français.

fie la petite principauté d'Oneille on descend dans le marquisat de Final, qui est à l'extrémité du territoire de Gênes, et de là on eatredan* le Montferrat mantouan, pays encore hérissé de rochers «ai sont une suite des Alpes ; après avoir marché dans des vallées, eatre ces rochers, on trouve le terrain fertile d'Alexandrie ; et, pour aller droit à Milan* on va d'Alexandrie à Tortone. A quelques Brilles de là vous passes le Po ; ensuite se présente Pavie, sur le Testa; et de Pavie» il n'y a qu'une journée à la grande ville de Milan, qui n'est point fortifiée, et qui envoie toujours ses clefs à qui* conque a passé le Tésin, mais qui a un château très-fort et capable de résister longtemps»

m CHAPITRE XIX.

Pour s'emparer de ce pays, il ne faut que marcher en force. Pour le garder, il faut veiller à droite et à gauche sur une vaste étendue de terrain, être maître du cours du Pô, depuis Casai jusqu'à Crémone, et garder l'Oglto, rivière qui tombe des Alpes du Tyrol, ou bien avoir au moins Lodi, Crème, et Pizzighitone, pour fermer le chemin aux Allemands, qui peuvent arriver du Trenlin par ce côté. Il faut enfin, surtout, avoir la communication libre, par les derrières, avec la rivière de Gènes, c'est-à-dire avec ce chemin étroit qui conduit le long de la mer, depuis Antibes, par Monaco, Vintimille, afin d'avoir une retraite en cas de malheur. Tous les postes de ce pays sont connus et marqués par autant de combats que le territoire de Flandre.

Celte campagne d'Italie, qui eut des suites si malheureuses, commença par une des plus belles manœuvres qu'on ait jamais exécutées (17 octobre 1745), et qui suffirait pour donner une gloire durable si les grandes actions n'étaient pas aujourd'hui ensevelies dans la multitude innombrable de combats, et surtout si cet événement heureux n'avait pas été suivi de désastres.

Le roi de Sardaigne, à la tête de vingt-cinq mille soldats, et le comte de Schulenbourg1, avec un nombre presque égal d'Autrichiens, étaient retranchés dans une anse que forme le Tanaro, vers son embouchure dans le Pô, entre Valence et Alexandrie.

Le maréchal de Maillebois, qui commandait l'armée française, et le comte de Gages, général des Espagnols, ne pouvaient foroer le roi de Sardaigne et le chasser de son poste tant qu'il serait soutenu par les troupes impériales. Un fils du maréchal, jeune encore, imagine de les séparer ; et, pour y parvenir, il fallait tromper les Autrichiens. Il fait son plan, il combine tous les hasards calculés sur la distance des lieux. Si on envoie un gros détachement sur le chemin de Milan, Schulenbourg ne voudra pas laisser prendre cette ville : il marchera à son secours, il dégarnira le roi de Sardaigne, sur-le-champ le gros détachement reviendra joindre l'armée avant que les Autrichiens soient revenus, on n'aura à combattre que la moitié des troupes ennemies, cette brusque attaque les déconcertera. Tout arriva comme le jeune comte de Maillebois l'avait prévu et

1. Neveu de Jean-Mathias comte de Schulenbourg, cité plus bas dans le chapitre xxi, page 136.

arrangé. Les armées française et espagnole traversent le Tanaro, ayant de Peau jusqu'à la ceinture. Le maréchal de Maillebois surprend l'infanterie du roi de Sardaigne dans son camp, et la met en fuite. Le général Gages, à la tète de la cavalerie espagnole, attaque la cavalerie piémontaise, la disperse, et la poursuit jusque sous le canon de Valence. Le roi de Sardaigne est obligé de reculer jusqu'à Casai, dans le Piémont. On se rendit maître alors de tout le cours du Pô. C'était dan» le temps même que le roi de France conquérait la Flandre; que le roi de Prusse, son allié, fortifiait sa cause par de nouveaux succès : tout était favorable alors dans tant de différentes scènes du théâtre de la guerre. Les Français, avec les Espagnols, se trouvaient en Italie, sur la fin de Tan 1745, maîtres du Montferrat, de l'Alexandrin, duTortooois, du pays derrière Gènes, qu'on nomme les fiefs impériaux de fetanéline, du Pavesan, du Lodesan, de Milan, de presque tout le Milanais, de Parme et de Plaisance. Tous ces succès s'étaient suivis rapidement, comme ceux du roi de France dans les Pays-Bas, et du priace Edouard dans l'Ecosse, tandis que le roi de Prusse, de son côté, battait, au fond de l'Allemagne, les troupes autrichiennes; mais il arriva en Italie précisément la même chose qu'on avait vue en Bohème, au commencement de cette guerre. Les apparences les plus heureuses couvraient les plus grandes calamités.

Le sort du roi de Prusse était, en faisant la guerre, de nuire beaucoup à la maison d'Autriche, et, en faisant la paix, de nuire tout autant à la maison de France. Sa paix de Breslau avait fait perdre la Bohème. Sa paix de Dresde fit perdre l'Italie.

A peine l'impératrioe-reine fut-elle délivrée pour la seconde fois de cet ennemi qu'elle fit passer de nouvelles troupes en Italie par le Tjrolet le Trentin, pendant l'hiver de 1746. L'infant don Philippe possédait Milan ; mais il n'avait pas ?e château . Sa mère, la reine d'Espagne, lui ordonnait absolument de l'attaquer. Le maréclial de toillebois écrivit, au mois de décembre i 745 : • Je prédis une désertion totale» si on s'obstine à rester dans le Milanais. • Le con- •eû d'Espagne s'y obstina, et tout fut perdu ».

t- Voltaire passe sous silence le plan de d'Argenson, les préliminaires secrets "pré* i Tarin, l'accueil fuit à ces préliminaires par la cour de Madrid, etc. Je ministre d'Argenson rêvait d'organiser une confédération en Italie, de chasser "tatriche de ce pays, et d'italianiser les princes étrangers établis en Italie. Le J" d* Sardaigne entra dans les vues du ministre quand on lui eut prouvé que l4*is XV avait écrit de sa propre main la division nouvelle de l'Italie. Charles-

*2ft CHAPITRE XIX.

Les troupes de l'impératrice-reine, d'un côté, les piémontaises, de Fautre, gagnèrent du terrain partout. Des places perdues, des échecs redoublés, diminuèrent l'armée française et espagnole, et enfin la fatale journée de Plaisance la réduisit à sortir avec peine de l'Italie, dans un état déplorable.

Le prince de Lichtenstein commandait l'armée de l'impératricereine. 11 était encore à la fleur de son âge : on Pavait vu ambassadeur du père de l'impératrice à la cour de France, dans une plus grande jeunesse, et il y avait acquis l'estime générale. (16 juin 1746) li la mérita encore davantage le jour de la bataille de Plaisance, par sa conduite et par son courage : car, se trouvant dans le même état de maladie et de langueur où Ton avait vu le maréchal de Saxe à la bataille de Fontenoy, il surmonta comme lui l'excès de son mal pour accourir à cette bataille, et il la gagna d'une manière aussi complète. Ce fut la plus longue et une des plus sanglantes de toute h guerre. Le maréchal de Maiilebois n'était point d'avis d'attaquer l'armée impériale ; mais le comte de Gages lui montra des ordres précis de la cour de Madrid *. Le général français attaqua trois heures avant le jour, et fut longtemps vainqueur à son aile droite, qull commandait ; mais l'aile gauche de cette armée ayant été enveloppée par un nombre supérieur d'Autrichiens, le général d'Harembure blessé et pris, et le maréchal de Maiilebois n'ayant pu le secourir assez tôt, cette aile gauche fut entièrement défaite, et on fut obligé, après neuf heures de combat, de se retirer sous Plaisance.

Si Ton combattait de près, comme autrefois, une mêlée de neuf heures, de bataillon contre bataillon, d'escadron contre escadron, et d'homme contre homme, détruirait des armées entières, et lEuh rope serait dépeuplée par le nombre prodigieux de combats qu'on a livrés de nos jours; mais, dans ces batailles, comme je l'ai déjà remarqué», on ne se mêle presque jamais. Le fusil et le canon sont

Emmanuel devait avoir le Milanais. On signa des préliminaires secrète en dé» cembre 1745 ; on les expédia à Madrid, où ils furent accueillis par on» expie* . sion de cris et d'injures. Toutefois, le 3 mars, la reine d'Espagne lâchait soft > «consentement; mais il était trop tard pour la réalisation du projet français* . Marie-Thérèse, délivrée de la Prusse, avait envoyé trente mille hommes en lUtUe, et Chailes-Emmamiel, revenant à l'Autriche, reprenait la partie. (G. A.)

1. Maiilebois dut obéir à l'infant don Philippe, généralissime des i combinées. (G. A.)

S. Chapitra zv« nota 4. xwca 1Û&.

moins meurtriers que ne l'étaient autrefois la pique et l'épée. On est très-Jongternps même sans tirer, et dans le terrain coupé d'Italie on tire entre des baies ; on consume du temps à s'emparer d'une eassine, à pointer son canon, à se former et à se reformer : ainsi neuf heures de combat ne sont pas neuf heures de destruction.

La perte des Espagnols, des Français, et de quelques régiments napolitains, fut cependant de plus de huit mille hommes tués ou Messes, et on leur fit quatre mille prisonniers. Enfin l'armée du m de Sardaigne arriva, et alors le danger redoubla : toute l'armée des trois couronnes de France, d'Espagne et de Naples courait risf>e d'être prisonnière.

(12 juillet 1746) Dans ces tristes conjonctures, l'infÉrt don Philippe reçut une nouvelle qui devait, selon toutes les apparences, met* t« le comble à tant d'infortunes : c'était la mort de Philippe V, roi d'Espagne, son père. Ce monarque, après avoir autrefois essuyé beaucoup de revers, et s'être va deux fois obligé d'abandonner sa capitale, avait régné paisiblement en Espagne ; et s'il n'avait pu rendre à cette monarchie la splendeur où elle Ait sous Philippe II, il lavait mise du moins dans un état plus florissant qu'elle n'avait été sous Philippe IV et sous Charles II. Il n'y avait que la dure wcesâtéde voir toujours Gibraltar, Minorque, et le commerce de l'Amérique espagnole, entre tes mains des Anglais, qui eût conti- B&eUenent traversé le bonheur de son administration. La conquête d'Oan sur les Maures, en 1732, la couronne de Naples et Sicile enlevée aux Autrichiens, et affermie sur la tète de son fils don Cados, avaient signalé son régne, et il se flattait avec apparence» quelque temps avant sa mort, de voir le Milanais, Parme et Plaisttoe, soumis à l'infant don Philippe, son autre fils de son KKad mariage avec la princesse de Parme.

Précipité comme les antres princes dans ces grands mouvements ^ agitent presque toute l'Europe, il avait senti, plus que personne, le néant de la grandeur, et la douloureuse nécessité de sacrifier tant de milliers d'hommes à des intérêts qui changent ta* les jours. Dégoûté du trône, il l'avait abdiqué pour son prerier fils don Louis, et l'avait repris après la mort de ce prince i toujours prêt à le quitter, et n'ayant éprouvé, par sa complexioa Bucolique, que l'amertume attachée à la condition humaine» ■tone dans la puissance absolue.

La nouvelle de sa mort, arrivée à Tannée après sa défaite, augmenta l'embarras où Ion était. On ne savait pas encore si Ferdinand VI, successeur de Philippe Y, ferait pour un frère d'un second mariage ce que Philippe Y avait fait pour un (ils. Ce qui restait de cette florissante armée des trois couronnes courait risque, plus que jamais, d'être enfermé sans ressource : elle était entre le Pô, le Lambro, le Tidone et la Trébie. Se battre en rase campagne, ou dans un posle, contre une armée supérieure, est très-ordinaire; sauver des troupes vaincues et enfermées est très-rare : c'est l'effort de Fart militaire.

Le comte de Maillebois, fils du maréchal, osa proposer de se retirer en combattant ; il se chargea de l'entreprise, la dirigea sous les yeux de son père, et en vint à bout. L'armée des trois couronnes passa tout entière, en un jour et une nuit, sur trois ponts, avec quatre mille mulets chargés, et mille chariots de vivres, et se forma le long du Tidone. Les mesures étaient si bien prises que le roi de Sardaigne et les Autrichiens ne purent l'attaquer que quand elle put se défendre. Les Français et les Espagnols soutinrent une bataille longue et opiniâtre, pendant laquelle ils ne furent point entamés.

Cette journée, plus estimée des juges de l'art qu'éclatante aux yeux du vulgaire, fut comptée pour une journée heureuse parce que Ton remplit l'objet proposé : cet objet était triste, c'était de se retirer par Tortone, et de laisser au pouvoir de l'ennemi Plaisance et tout le pays. En effet, le lendemain de cette étrange bataille Plaisance se rendit, et plus de trois mille malades y furent faits prisonniers de guerre.

De toute cette grande armée qui devait subjuguer l'Italie il ne resta enfin que seize mille liommes effectifs à Tortone. La même chose était arrivée du temps de Louis XIV, après la journée de Turin. François !•*, Louis XII, Charles VIII, avaient essuyé les mêmes disgrâces. Grandes leçons toujours inutiles.

(17 auguste 1740) On.se retira bientôt à Gavi, vers les confins des Génois. L'infant et le duc de Modéne allèrent dans Gênes ; mais, au lieu de la rassurer, ils en augmentèrent les alarmes. Gênes était bloquée par les escadres anglaises. Il n'y avait pas de quoi nourrir le peu de cavalerie qui restait encore. Quarante mille Autrichiens et vingt mille Pié montais approchaient ; si l'on restait

dans Gènes, on pouvait la défendre ; mais on abandonnait le comté de Nice, la Savoie, la Provence. Un nouveau général espagnol, le marquis de La Mina *, était envoyé pour sauver les débris de l'armée. Les Génois le suppliaient de les défendre* ; mais ils ne purent rien obtenir *.

Gènes n'est pas une ville qui doive, comme Milan 4, porter ses clefs à quiconque approche d'elle avec une armée : outre son enceinte, elle en a une seconde de plus de deux lieues d'étendue, formée sur une chaîne de rochers. Par delà cette double enceinte l'Apennin loi sert partout de fortification. Le poste de la Bocchetta, par où les ennemis s'avançaient, avait toujours été réputé imprenable. Cependant les troupes qui gardaient ce poste ne firent aucune résistance, et allèrent se rejoindre aux débris de Tannée française et espagnole, qui se retiraient par Vintimille. U consternation des Génois ne leur permit pas de tenter seulement de se défondre. Us avaient une grosse artillerie, l'ennemi n'avait point de canon de siège ; mais ils n'attendirent pas que ce canon arrivât, et la terreur les précipita dans toutes les extrémités qu'ils craignaient. Le sénat envoya précipitamment quatre sénateurs dans les défilés des montagnes, où campaient les Autrichiens, pour recevoir du général Brown et du marquis de Botta Adorno, Milanais, lieutenant général de l'impératrice-reine, les fois qu'ils voudraient bien donner. Bs se soumirent à remettre leur ville dans vingt-quatre heures (le 7 septembre), à rendre prisonniers leurs soldats, les Français et les Espagnols, à livrer tous les effets qui pourraient appartenir à des sujets de France, Mspagne et de Naples. On stipula que quatre sénateurs se ren-

t Ou de Las Minas, te même qui avait été envoyé à Versailles en 1739 comme ambassadeur extraordinaire, par le roi d'Espagne, pour faire la demande de Mafente Elisabeth de France, au nom de l'infant don Philippe. Il ne faut pas le con- 'OJdreavec un marquis de La Mina, mort, le 31 janvier 1768, à Barcelone. (Cl.)

* Us trois mots: de U» défendre, ne sont dans aucune édition; ils sont ajoutés «après rezemplaire dont il est parlé dans l'Avertissement de Beuchot.

s- le successeur de Philippe, Ferdinand VI, changeant de politique, et montant un égoisme aussi brutal que sa belle-mère dans le sens opposé, avait j*Ppeléen hâte l'armée espagnole, sans aucun souci de ce que deviendraient les «oo», objet de tant de ressentiments pour le concours qu'ils avaient prêté *°* Espagnols. Maillebois aurait pu protéger Gènes, mais il crut devoir suivre «" ; ordres de l'infant. (G. A>)

Mojespagcl».

m CHAPITRE XIX.

draient en otage à Milan ; qu'on payerait sur-le-champ cinquante mille génovines, qui font environ quatre cent mille livres de France, en attendant les taxes qu'il plairait au vainqueur d'imposer.

On se souvenait que Louis XIV avait exigé autrefois que le doge de Gênes vînt rai faire des excuses à Versailles avec quatre sénateurs. On en ajouta deux pour l'impératrice-reine ; mais elle mit sa gloire à refuser ce que Louis XIV avait exigé. Elle crut qu'il y avait peu d'honneur à humilier les faibles, et ne songea qu'à tirer de Gènes de fortes contributions, dont elle avait plus de besoin que du vain honneur de voir le doge de la petite république de Gènes avec six Génois aux pieds du trône impérial.

Gênes fut taxée à vingt-quatre millions de livres : c'était la ruiner entièrement. Cette république ne s'était pas attendue, quand la guerre commença pour la succession de la maison d'Autriche, qu'elle en serait la victime ; mais dés qu'on arme dans l'Europe, il n'y a point de petit État qui ne doive trembler.

La puissance autrichienne, accablée en Flandre, mais victorieuse dans les Alpes, n'était plus embarrassée que du choix des conquêtes qu'elle pouvait faire vers l'Italie. Il paraissait également aisé d'entrer dans Naples ou dans la Provence. Il lui eût été plus facile de garder Naples. Le conseil autrichien crut qu'après avoir pris Toulon et Marseille il réduirait les deux Siciles facilement, et que les Français ne pourraient plus repasser les Alpes.

(1746) Le 28 octobre, le maréchal de Maillebois était sur le Var, qui sépare la France du Piémont. Il n'avait pas onze mille hommes. Le marquis de La Mina n'en ramenait pas neuf mille. Le général espagnol se sépara alors des Français, tourna vers la Savoie par le Dauphiné : car les Espagnols étaient toujours maîtres de ce duché, et ils voulaient le conserver en abandonnant le reste.

Les vainqueurs passèrent le Var au nombre de près de quarante mille hommes. Les débris de l'armée française se retiraient dans la Provence, manquant de tout, la moitié des officiers à pied ; point d'approvisionnements, point d'outils pour rompre les ponts, peu de vivres. Le clergé, les notables, le peuple, couraient au-devant des détachements autrichiens pour leur offrir des contributions, et être préservés du pillage.

Tel était l'effet des révolutions d'Italie pendant que les armées

GUERRE EN PROVENCE ET EN BRETAGNE. «t

françaises conquéraient les Pays-Bas, et que le prince Charles* Edouard, dent nous parlerons, avait pris et perdu l'Ecosse.

U8 AUTRICHIENS ET LES P1ÉMONTAIS ENTRENT EN PROVENCE ; LES ANGLAIS EN BRETAGNE.

L'incendie qui avait commencé vers le Danube, et presque aux portes de Vienne, et qui d'abord avait semblé ne devoir durer que peu de mois, était parvenu après six ans sur les côtes de France. Presque toute la Provence était en proie aux Autrichiens. D'un côté, leurs partis désolaient le Dauphiné ; de l'autre, ils passaient au delà de la Durance. Vence et Grasse furent abandonnées au pillage : les Anglais faisaient des descentes dans la Bretagne1, et leurs escadres allaient devant Toulon et Marseille aider leurs alliés à prendre ces deux villes, tandis que d'autres escadres attaquaient les possessions françaises en Asie et en Amérique.

Il fallait sauver la Provence ; le maréchal de Belle-Isle y fut envoyé, nais d'abord sans argent et sans armée. C'était à lui à réparer les maux d'une guerre universelle que lui seul avait allumée. Il ne vit que de la désolation : des miliciens effrayés, des débris de régiments uns discipline, qui s'arrachaient le foin et la paille ; les mulets des Titres mouraient faute de nourriture ; les ennemis avaient tout rançonné et tout dévoré, du Var à la rivière d'Argens et à la Durance. I>infant don Philippe et le duc de Modène étaient dans la ville d'Air «n Provence, où ils attendaient les efforts que feraient la France et l'Espagne pour sortir de cette situation cruelle.

Us ressources étaient encore éloignées, les dangers et les besoins prenaient: le maréchal eut beaucoup de peine à emprunter en son nom cinquante mille écus pour subvenir aux plus pressants besoins. D fut obligé de faire les fonctions d'intendant et de munitionnaire.

i A U fin 4e septembre, ils avaient dirigé une expédition contre Lorient PB* s'emparer des magasins de la compagnie des Indes ; mais ils se rembarquèrent sous le coup d'une terreur panique. Ce furent les Anglais qui engagé- ** lesAUrfetoMS à pénétrer en Provence. (G. A.

ite, à mesure que le gouvernement lui envoyait quelques bains et quelques escadrons, il prenait des postes par lesquels il ait les Autrichiens et les Piémontais. Il couvrit CastelUne, Dranan et Brignoles, dont l'ennemi allait se rendre maître, ifin, au commencement de janvier 1747, se trouvant fort de nte bataillons et de vingt-deux escadrons, et secondé du marde La Mina, qui lui fournit quatre à cinq mille Espagnols, il se q état de pousser de poste en poste les ennemis hors de la Proe. Us étaient encore plus embarrassés que lui, car ils manmt de subsistances. Ce point essentiel est ce qui rend la plupart nvasions infructueuses. Us avaient d'abord tiré toutes leurs prons de Gênes ; mais la révolution inouïe qui se faisait pour lors Gênes, et dont il n'y a point d'exemple dans l'histoire, les priva secours nécessaire et les força de retourner en Italie.

BÉVOLUTION DB GÊNES.

se faisait alors dans Gênes un changement aussi important nprévu.

) novembre 1746) Les Autrichiens usaient avec rigueur du droit a victoire ; les Génois, ayant épuisé leurs ressources, et donné l'argent de leur banque de Saint-George pour payer seize ons, demandèrent grâce pour les huit autres; mais on leur fia, de la part de l'impératrice-reine, que non-seulement il les tt donner, mais qu'il fallait payer encore environ autant pour retien de neuf régiments répandus dans les faubourgs de Sainte-des-Àrènes, de Bisagno, et dans les villages circonvoisins. À îblication de ces ordres, le désespoir saisit tous les habitants . commerce était ruiné, leur crédit perdu, leur banque épuisée, lagnifiques maisons de campagne qui embellissaient les dehors ênes pillées, les habitants traités en esclaves par le soldat ; ils lient plus à perdre que la vie, et il n'y avait point de Génois qui irût enfin résolu à la sacrifier plutôt que de souffrir plus long- >s un traitement si honteux et si rude, nés, captive, comptait encore parmi ses disgrâces la perte du

royaume de Corse, si longtemps soulevé contre elle, et dont les mécontents seraient sans doute appuyés pour jamais par ses vainqueurs.

La Corse, qui s'était plainte d'être opprimée par 6énes9 comme Gènes Tétait par les Autrichiens, jouissait, dans ce chaos de révolutions, de l'infortune de ses maîtres. Ce surcroit d'afflictions n'était que pour le sénat : en perdant la Corse, il ne perdait qu'un fantôme d'autorité; mais le reste des Génois était en proie aux afflictions réelles qu'entraîne la misère. Quelques sénateurs fomentaient sourdement et avec habileté les résolutions désespérées que les habitants semblaient disposés à prendre ; ils avaient besoin de la plus grande circonspection, car il était vraisemblable qu'un soulèvement téméraire et mal soutenu ne produirait que la destruction du sénat et de la ville. Les émissaires des sénateurs se contentaient de dire aux plus accrédités du peuple : • Jusqu'à quand attendre! -vous que les Autrichiens viennent vous égorger entre les bras de vos femmes et de vos enfants, pour vous arracher le peu de nourriture qui vous reste? Leurs troupes sont dispersées hors de l'enceinte de vos murs, il n'y a dans la ville que ceux qui veillent à la garde de vos portes; vous êtes ici plus de trente mille hommes capables d'un coup de main : ne vaut-il pas mieux mourir que d'être les spectateurs des ruines de votre patrie? • Mille discours pareils animaient le peuple, mais il n'osait encore remuer, et personne n'osait arborer l'étendard de la liberté.

Les Autrichiens tiraient de l'arsenal de Gênes des canons et des mortiers pour l'expédition de Provence, et ils faisaient servir les habitants à ce travail. Le peuple murmurait, mais il obéissait. 7> décembre 1 746) Un capitaine autrichien ayant rudement frappé on habitant qui ne s'empressait pas assez, ce moment fût un signal auquel le peuple s'assembla, s'émut, et s'arma de tout ce qu'il put trouver : pierres, bâtons, épées, fusils, instruments de toute espèce. Ce peuple, qui n'avait pas eu seulement la pensée de défendre sa ville quand les ennemis en étaient encore éloignés, la défendit quand ils en étaient les maîtres. Le marquis de Botta1, qui était à baint- Pierre-des-Arènes, crut que cette émeute du peuple se ralentirait d'elle-même, et que la crainte reprendrait bieutôt la place de cette

t ittta Idomo était Milanais, mais fils d'un transfuge génois. (6. A.)

foreur passagère. Le lendemain il se contenta de renforcer les gardes des portes, et d'envoyer quelques détachements dans les rues. Le peuple, attroupé en plus grand nombre que la veille, courait au palais du doge demander les armes qui sont dans ce palais ; le doge ne répondit rien ; les domestiques indiquèrent un autre magasin : on y court, oo Tenfonce, on s'arme ; une centaine d'of Aciers se distribuent dans la place ; on se barricade dans les rues, et Tordre qu'on tâche de mettre autant qu'on le peut dans ce bouleversement subit et furieux n'en ralentit point l'ardeur.

U semble que dans cette journée et dans les suivantes la consternation qui avait si longtemps atterré l'esprit des Génois eût passé dans les Allemands ; ils ne tentèrent pas de combattre le peuple avec des troupes régulières ; ils laissèrent les soulevés * se rendre maîtres de la porte Saint-Thomas et de la porte Saint-Michel. Le sénat, qui ne savait encore si le peuple soutiendrait ce qu'il avak it bien commencé, envoya une députation au général autrichien dans Saint-Pierre-des-Arènes. Le marquis de Botta négocia lorsqu'il fallait combattre : il dit aux sénateurs qu'ils armassent les troupes génoises laissées désarmées dans la ville, et qu'ils les joignissent aux Autrichiens pour tomber sur les rebelles au signal qu'il ferait ; mais on ne devait pas s'attendre que le sénat de Gênes se joignit aux oppresseurs de la patrie pour accabler ses défenseurs et pour achever sa perte.

(9 décembre 1746) Les Allemands, comptant sur les intelligences qu'ils avaient dans la ville, s'avancèrent à la porte de Bisagno par le faubourg qui porte ce nom ; mais ils y furent reçus par des salves de canon et de mousqueterie. Le peuple de Gènes composait alors une armée : on battait la caisse dans la ville au nom du peuple, et on ordonnait, sous peine de la vie, à tous les citoyens de sortir en armes hors de leurs maisons, et de se ranger sous les drapeaux de leurs quartiers. Les Allemands furent attaqués à la fois dans le faubourg de Bisagno et dans celui de Saint-Pierre-des-Arènes; le tocsin sonnait en même temps dans tous les villages des vallées; les paysans s'assemblèrent au nombre de vingt mille. Un prince Doria, à la tète du peuple, attaqua le marquis de Botta dans Saint-Pierre* des-Arénes; le général et ses neuf régiments se retirèrent en dés-

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