‹ Précis élémentaire de littératureChapitre 31 sur 64 · DE LA DESCRIPTION ET DE SES RÈGLES. U · texte numérisé non relu

DE LA DESCRIPTION ET DE SES RÈGLES. U

une chose c'est d'en avoir Tesprit profondément frappé. -S'il s'agit d'un objet qu'on a sous les yeux, il faut le voir distinctement dans toutes ses parties, considérer en détail tous les phénomènes importants dont il est le principe, l'observer en lui-même et dans tous les accessoires dont il est naturellement environné, et se recueillir ensuite pour rendre toutes ses impressions par les expressions qui sont les plus capables de les reproduire. Si l'objet n'existe plus, mais qu'on l'ait vu à une autre époque, il faut réveiller tous SCS souvenirs et n'en commencer la description que (juand on est parvenu à le former de nouveau dans son esprit aussi clairement et aussi distinctement ({ue si on l'avait sous les yeux.

Pour les choses d'imagination on n'est pas enchaîné par la réalité comme quand il s'agit de clioses qui existent ou qui ont existé. Entre l'écrivain d'imagination et l'historien qui ne doit peindre que des réalités, il y a la même différence qu'entre un peintre qui fait un tableau et un peintre qui fait un portrait. Le mérite de ce dernier est principalement dans la ressemblance, et le mérite de l'autre consiste surtout dans la richesse et l'éclat de l'invention. De même le littérateur qui entre dans le domaine de la fiction est tenu à inventer des perspectives ravissantes et des couleurs en rapport avec leurs charmes, car on exige toujours davantage de celui qui a naturellement plus de ressources et de liberté.

3. II'' RÈGLE. — Dans la description, il faut éviter surtout les détails inutiles et ne reproduire que les choses saillantes. Au début, on est au contraire porté à tout dire. On croit que le mérite d'une description consiste surtout dans son étendue. On ac-

cepte toutes les idées qui se présentent, on ne fait aucun choix, et on devient par là même ennuyeux et fatigant.

Pour avoir une juste idée de l'étendue que doit avoir une description, il faut réfléchir au but qu'on se propose. Ainsi la description a-t-elle pour objet d'établir simplement le lieu de la scène, bornez-vous à dire ce qu'il faut pour qu'on se le représente tel qu'il est. Fénelon peint ainsi la grotte de Calypso :

La grotte de la déesse était sur le penchant d'une colline : de là on découvrait la mer, quelquefois claire et unie comme une glace, quelquefois follement irritée contre les rochers, où elle se brisait en gémissant et éievant ses vagues comme des montagnes : d'un autre côté on voyait une rivière où se formaient des îles bordées de tilL-uls fleuris et de hauts peuphers, qui portaient leurs lêies superbes jusque dans les nues. Les divers canaux qui formaient ces îles semblaient se jouer dans la campagne : les uns roulaient leurs eaux claires avec rapidité, d'autres avaient une eau paisible et dormante; d'autres, par de longs détours, revenaient sur leurs pas comme pour remonter vers leur source, et semblaient ne pouvoir quitter ces bords enchantés. On apercevait de loin des collines et des montagnes qui se perdaient dans les nues, et dont la figure bizarre formait un horizon pour le plaisir des yeux. Les montagnes étaient couvertes de pampres verts qui pendaient en festons : le raisin, plus éclatant que la pourpre , ne pouvait se cacher sous les feuilles, et la vigne était accablée sous son fruit. Le figuier, l'olivier, le grenadier et tous les autres arbres, couvraient la campagne et en faisaient un grand jardin.

Dans cette description rien n'est inutile. Toutes les expressions font image, et leur ensemble produit un magnifique tableau. Avez-vous à peindre un monument, une plante, un animal, ayez soin de ne pas prendre vos détails au hasard, mais attachez-

DE LA DESCRIPTION ET DE SES RÈGLES. 143 vous exclusivement à ce qui est important et caractéristique; laissez de côté tout ce qui est banal ou commun, bas ou puéril, comme Ta dit encore Boileau :

N'imitez, pas ce fou, qui, décrivanl les mers Et peignant au milieu de leurs flots enir'ouverls L'Hébreu sauvé du joug de ses injustes maîtres, Met pour le voir passer les poissons aux fenêtres ; Peint le petit enfaiilqui va, saule, revient, El joyeux à sa mère oIVre un caillou qu'il tient. Sur de trop vains objets c'est arrêter la vue.

4. III^ RÈGLE. — Pour faire une bonne description la troisième règle à observer c'est Theureux emploi des contrastes. Comme dans un tableau le talent du peintre consiste principalement à opposer habilement les ombres à la lumière, de même dans une description le talent du littérateur doit surtout avoir pour objet de faire contraster entre elles les idées et les images qu'il veut rendre. Cette opposition, adroitement calculée, a pour heureux etfetde détacher les objets, de les faire briller avec plus d'éclat et de les rendre tous présents à l'esprit sans qu'il y ait jamais confusion. Chateaubriand nous donne un magnifique exemple de l'application de ces règles dans la description qu'il fait du Mes chacebé.

Ce fleuve, dans un cours de plus de mille lieues, arrose une délicieuse contrée, que les liahitanis des Etats-Unis appellent le nouvel Eden, et à qui les Français on; laissé le doux nom de l.ouisiane. Mille autres fleuves, tributaires du Mescbaeebé , le Missouri, l'illinois, l'Akanza, l'Ohio, le Wabache, le Tennessee, l'engraissent de kur limon et la fertilisent de leurs eaux. Quand tous ces tleuves se sont gonflés des déluges de l'hiver, quand les tempêtes ont abattu

des pans entiers de forêts, le temps assemble sur toutes les sources les arbres déracinés; il les unit avec des lianes, il les cimente avec des vases, il y plante de jeunes arbrisseaux, et lance son ouvrage sur les ondes. Charriés par les vagues écumantes, ces radeaux descendent de touies parts au Mescbacebé.

Le vieux fleuve s'en empare et les pousse à son embouchure, pour y former une nouvelle branche. Par intervalles, il élève sa grande voix, et passant sons les monts, il répand ses eaux débordées autour des colonnades des forêts et des pyramides des tombeaux indiens; c'est le Nil des déserls. Mais la grâce est toujours unie à la magnificence dans les scènes de la nature, et tandis que le courant du milieu entraîne vers la mer les cadavres des pins et des chênes, on. voit, sur les deux courants latéraux, remonter, le long des rivages, des îles flottantes de pisiia et de nénuphar, dont les roses jaunes s'élèvent comme de petits pavillons. Des serpents verts, des hérons bleus, des flamands roses, de jeunes crocodiles s'embarquent passagers sur ces vaisseaux de fleurs, et la colonie, déployant au vent ses voiles d'or, va aborder, endormie, dans quelque anse retirée du fleuve.

Les deux rives du Moschacebé présentent le tableau le plus extraordinaire. Sur le bord occidental, des savanes se déroulent à perte de vue; leurs flots de verdure, en s'éloignant, semblent monter dans l'azur du ciel, où ils s'évanouissent. On voit, dans ces prairies sans bornes, errer à l'aventure des troupeaux de trois à quatre mille buffles sauvages. Quelquefois un bison, chargé d'années, fendant les flots à la nage, se vient coucher parmi les hautes herbes, dans une île du Mescbacebé. A son front orné de deux croissants, à sa barbe antique et limoneuse, vous le prendriez pour le dieu mugissant du fleuve, qui jette un regard salisfait sur la grandeur de ses ondes et la sauvage abondance de ses rives.

Telle est la scène sur le bord occidental, mais elle change tout à coup sur la rive opposée, et forme avec la première un admirable contraste. vSuspendus sur le cours des ondes, groupés sous les rochers et les montagnes, dispersés dans

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les vallées, des arbres de toutes formes, de toutes couleurs de tous les parfums, se mêlent, croissent ensemble, montent dans les airs à des hauteurs qui fatiguent les regards. Les vignes sauvages, les bignonias, les coloquintes, s'entrelacent au pied de ces arbres, escaladent leurs rameaux, grimpent à l'extrémité des branches, s'élancent de l'érable au tulipier, du tulipier à l'alcée, en formant mille grottes, mille voûtes, mille portiques. Souvent égarées d'arbre en arbre ces lianes traversent des bras de rivières, sur lesquels elles jettent des ponis et des arches de fleurs.

Du sein de ces massifs embaumés, le superbe magnolia élève son cône immobile; surmonté de ses larges roses blanches, il domine toute la furet, n'a d'auire rival que le palmier, qui balance légèrement auprès de lui ses éventails de verdure.

Une multitude d'animaux, placés dans ces belles retraites par la main du Créateur, y répandent l'enchantement et la vie. De l'extrémité des avenues, on aperçoit des ours enivrés de raisins, qui chancellent sur les branches des ormeaux, des troupes de cariboux se baignent dans un lac; des écureuils noirs se jouent dans l'épaisseur des feuillages; des oiseaux moqueurs, des colombes virginiennes de la grosseur d'un passereau, descendent sur les gazons rougis par les fraises ; des perroquets verts à tète jaune, des piverts empourprés, des cardinaux de feu grimpent et circulent au haut des cyprès; des colibris étincellent sur le jasmin des Florides, et des serpents oiseleurs sifflent suspendus aux dômes des bois, en s'y balançant comme des lianes.

Si tout est silence et repos dans les savanes, de l'autre côté du fleuve, tout ici, au contraire, est mouvement et murmure : des coups de bec contre le tronc des chênes, des froissemenls d'animaux qui marchent, broutent et broient entre leurs dents les noyaux des fruits, des bruissements d'ondes, de faibles mugissements, de sourds beuglements, de doux roucoulements, remplissent ces déserts d'une tendre et sauvage harmonie. Mais quand une brise vient à animer toutes ces solitudes, à balancer tous ces corps flottants, à confondre toutes ces masses de blanc, d'azur, de l'Kttis ti.ÉM. ut Lirr. o. 9

vert, de rose, à mêler toutes les couleurs, à réunir tous les murmures, il se passe de telles choses aux yeux, que j'essayerais en vain de les décrire à ceux qui n'ont point parcouru ces champs primidfs de la nature.

Il est à remarquer qu'en opposant ainsi les idées et les images et en cherchant à faire contraster ses couleurs, Thabile écrivain a eu soin de ne jamais passer d'une chose à une autre sans transition mais d'observer toujours la gradation la mieux marquée. Ainsi il met d'abord en opposition les divers spectacles qu'offrele courant considéré en lui-même. D'une part on le voit entraînant dans ses ondes des arbres déracinés et les poussant vers son embouchure • de l'autre on aperçoit des îles flottantes de pistia et

de nénuphar qui remontent le long des rivages

C'est la grâce qui contraste avec la grandeur et la puissance... Après avoir décrit le fleuve, il en dépeint les rives qui offrent un tableau tout différent. Sur la rive occidentale, ce qu'il faut remarquer, ce sont

des savanes immenses, des animaux sauvages

Sur la rive opposée ce sont des arbres immenses qui s'entrelacent entre eux, et forment des grottes, des voûtes, des portiques..... Les animaux placés dans ces belles retraites n'ont rien de terrible... Ce sont des écureuils noirs... des oiseaux moqueurs... des colombes virginiennes... Tout est silence et repos dans les savanes; ici, au contraire, tout est mouvement et murmure...

Si le premier art du peintre est de savoir habilement marier ses couleurs , la première science de l'écrivain est de savoir créer et produire les contrastes. C'est par là qu'il charme l'imagination et qu'il parvient à graver dans l'esprit de ses lecteurs les ftcènes et les personnages qu'il veut représenter.

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