‹ Précurseurs et disciples de Descartes [microform]/Chapitre 3 sur 16 · LIBRAIRIE ACADÉMIQUE · texte numérisé non relu

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35, QUAI DBS AUauSTINS

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L'omrage que nous offrons aujourd'hui au public est formé d'un certain nombre d'études historiques se rapportant toutes à un même objet, savoir la philosophie de Descartes, tour à tour considérée dans ses origines, dans ses doctrines fondamentales et dans la suite de ses développements. Avouons-le toutefois : si ces études forment un tout, si nous avons rencontré l'enchaînement et l'unité, c'est sans les avoir cherchés, par une sorte de bonne fortune et d'heureux hasard. Collaborateur de la Reviœ des Deux Mondes et particulièrement attentif à ce qui intéresse la philosophie et son histoire, nous avons écrit, pendant ces dernières années, tantôt sur Roger Bacon, tantôt sur Maïmonide et Spinoza, tantôt sur Malebranche, à mesure que des publications inté-

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Fessantes nous en présentaient roccasion. Qu'est-il arrivé? c'est qu'au bout de quelque temps, par suite de Tanalogie des matières, par suite aussi peut-être d'une certaine unité de vues dans l'appréciation des personnes et des choses, nos articles se sont rapprochés d'euxmêmes , et moyennant les retranchements nécessaires, les retouches, les remaniements et les additions convenables, il en est résulté une sorte de livre qui s'est, pour ainsi dire, fait tout seul.

Loin de nous toutefois la prétention d'avoir écrit l'histoire du cartésianisme. Cette histoire n'est pas à faire ; elle est faite , ou du moins elle se fait depuis trente ans sous nos yeux. L'illustre éditeur de Descartes, promoteur, ici comme toujours, des grandes entreprises philosophiques , a jeté les premières bases et donné l'élan \ Sont accourus bientôt sur ses traces M. Francisque Bouillier, M. Bordas Demoulin^, M. Renouvier% d'autres encore, parmi lesquels il faut donner un rang à part à un maître justement regretté, le savant, l'ingénieux, le modeste et aimable

* (Euvres complètes de DescarteSy publiées par Victor Cousin, onze volumes in-8°, 1824. — Histoire de la philosophie^ cours de 1829, tome i. — Fragments de philosophie cartésienne, un vol. in- 12, 184i). — Fragments de philosophie moderne, un vol. in-12, 18o0.

* Le Cartésianisme ou la véritable rénovation des sciences, deux vol. in-8«, 1843.

' Manuel de philosophie moderne, un vol. in-12, 1842.

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ni

M. Damiron \ Tous ces travaux sont destinés sans doute à venir se fondre quelque jour dans une grande composition définitive, idéal très-élevé, mais non pas inaccessible, dont un des écrivains que nous venons de nommer se rapproche de plus en plus dans les éditions successivement agrandies et remaniées de son excellent ouvrage : Histoire de la philosophie cartésienne'^. Pour nous, nous ne visons pas si haut: loin de vouloir supplanter l'architecte, nous lui offrons de bon cœur tout ce que nous avons pu recueillir d'utiles matériaux.

Notre première étude est consacrée à Roger Bacon, le plus original peut-être des précurseurs de la philosophie moderne. A la vérité Roger Bacon ressemble plus à son illustre homonyme et compatriote lord Yerulam qu'à notre Descartes ; mais s'il est Anglais de génie comme de naissance, il nous appartient par son enseignement, par sa gloire et par ses malheurs, a C'est en France et à Paris , ainsi que l'a étaWi M. Cousin , que Roger Bacon acheva ses études, prit le bonnet de docteur, enseigna, fit ses expériences et ses découvertes, et à deux époques différentes fut condamné à une réclusion plus ou moins juste par le général de son or-

» Essai sur l'histoire de la philosophie en France au X VII^ siècle, deux vol. in-8«, 4846.

* Voyez la dernière édition du livre de M. Francisque Bouillier.

1854, deux vol. in-8«.

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dre , Jérôme d'Ascoli , dans ce fameux couvent des franciscains ou des cordeliers qui occupait le terrain actuel de TÉcole de médecine'.» Mais la patrie de Descartes a un meilleur titre encore pour revendiquer Roger Bacon. Si en effet l'Angleterre, il y a deux ans à peine, a résolu enfin d'élever à un de ses plus illustres enfants le monument qu'il attendait depuis le treizième siècle, c'est aux recherches d'un philosophe français , c'est à ses véhémentes adjurations qu'il faut surtout faire honneur de ce résultat. Avant 1848, nous n'avions de Roger Bacon que son fameux Opus majus , dans l'édition excellente , mais incomplète, de Samuel Jebb. On en était là, quand IM. Cousin, explorant la bibliothèque de Douai , mit la main sur un manuscrit où il ne tarda pas à reconnaître sous un titre inexact et parmi d'autres documents un ouvrage inédit de Roger Bacon , d'une importance capitale , YOpus tertium. D'autres découvertes suivirent celleslà, et M. Cousin, sentant bien que le moment était venu de reconstruire dans son ensemble l'œuvre dispersée du Docteur admirable, adressa un éloquent appel au patriotisme des savants de Cambridge et d'Oxford. Sa voix fut entendue, et dansle vasteet imposant recueil des auteurs célèbres du moyen âge qui se publie à Londres par les ordres du Parlement, on a tout récemment commencé de faire à Roger Bacon la place

» Journal des savants, mars 1848.

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qui lui est due '. En même temps, un de nos jeunes savants, M. Emile Charles, publiait sur la vie, les œuvres et la doctrine de Roger Bacon une monographie complète, fruit excellent de six années de recherches, de voyages et de méditations^.

C'est grâce à tous ces travaux qu'il nous est devenu possible de restituer une des plus grandes figures du moyen âge. Roger Bacon est éminemment un précurseur. De toutes les grandes pensées qui ont suscité la Renaissance et la philosophie moderne, il n'en est pas une qu'on ne trouve dans ses écrits. Il a combattu la méthode absti'aite de la scholastique au moment où tout fléchissait sous son empire. A l'Aristote controuvé des docteurs il a opposé l'Aristote véritable, celui des textes authentiques. Versé dans le grec, dans l'hébreu, il a pressenti l'immense avenir réservé à l'étude comparative des langues. Mais l'idée féconde qui chez lui domine toutes les autres, c'est l'idée d'une philosophie nouvelle fondée sur l'observation de la nature, sur l'analyse et l'expérience. Or il ne se borne pas, comme après lui Bacon de Vérulam, à décrire et à célébrer avec éloquence les procédés d'expérimentation et d'induction , il donne à la fois le précepte et l'exemple.

1 Rogeri Baconi opéra hactenus médita, London. 1859. Le premier volume seul a paru.

2 Roger Baco?i, sa vie, ses œuvres, ses doctrines, d'après des textes inédits, par Emile Charles, professeur de philosophie à la Faculté des lettres de Bordeaux, KSGl , un vol. in-.S«.

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Comme Descartes, au génie des vues générales il joint le don des découvertes particulières. Il est inventeur en optique, en astronomie, et s'efforce d'étendre aux sciences morales et jusqu'à la métaphysique elle-même les méthodes expérimentales.

Si la figure de Roger Bacon mieux connue s'est agrandie à nos yeux, je n'oserais pas dire qu'un autre précurseur de Descartes, l'éloquent et infortuné Ramus, ait eu tout à fait autant de bonheur. Certes ce n'est point la faute de M. Waddington', car Ramus ne pouvait rencontrer ni un historien plus habile , plus instruit, plus scrupuleux, ni un appréciateur plus compétent. Mais quelque redoublement de sympathie qu'excite le beau récit de M. Waddington pour la personne de son héros, rien ne peut faire que Ramus ait été autre chose qu'un grand homme d'école et un humaniste du premier ordre. Plus M. Waddington, avec son analyse pénétrante et lumineuse, excelle à nous faire connaître h fond les écrits de Ramus, autrefois si populaires et tirés à vingt éditions, aujourd'hui si rares et si oubliés, plus il nous fait voir que la valeur philosophique de sa réforme était inférieure au bruit qu'elle a fait. Oui, le Ramisme a été au seizième siècle un événement considérable ; oui, Ramus a réuni sur la place Cambray une jeunesse aussi ardente et aussi nombreuse que celle qui

* Ramus, sa vie, ses écrits et ses opinions, par Charles Waddington, professeur agrégé de philosophie à la faculté des lettres de Paris, 1855, un vol. in-.S".

Ml ^

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suivait Abélard vers la montagne Sainte-Geneviève ; oui, l'Europe entière a retenti du bruit de son nom. Mais si ce courageux novateur, ce professeur populaire , cet éloquent cicéronien a eu le mérite , après Érasme, Laurent Yalla, Vives et tant d'autres, de combattre la méthode scholastique, quand il a voulu remplacer la logique d'Aristote par une logique nouvelle, il a échoué. C'est à Bacon , c'est surtout à Descartes qu'il était réservé d'accomplir une réforme radicale , non plus seulement pédagogique et littéraire, mais véritablement philosophique.

Exposer les grandes hgnes de la philosophie cartésienne, en suivre et en expUquer les principaux développements depuis le dix-septième siècle jusqu'à nos jours, tel est le but commun des quatre études que nous avons consacrées à Descaries, à Spinoza, à Malebranche et à Leibnitz. Quel estle véritable sens du cartésianisme ? C'est une question qui divise encore les philosophes et qui se rattache par des hens étroits à tous les problèmes de notre temps. Les uns ne voient dans la philosophie de Descartes qu'un faux système qui a péri, comme tant d'autres, et péri sans retour. Ce système, disent-ils, a pu faire un moment illusion, tantqu'on n'en a pas aperçu les conséquences. Mais Malebranche et Spinoza sont arrivés et alors la lumière s'est faite. Il est devenu évident que le dernier mot de Descartes c'était le panthéisme. — D'autres s'inscrivent en faux contre ce jugement. Ils refusent de reconnaître Spinoza pour un véritable car-

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tésien. Us nient que l'auteur de VÉthique ait trouvé dans Descartes les moindres germes d'erreur. Tout au plus , Descartes aurait-il mal défini la substance ; encore a-t-il corrigé sa définition, de sorte qu'en définitive il est pur de tout mauvais levain; il reste l'expression la plus parfaite du spiritualisme, et la philosophie actuelle n'a rien de mieux à faire que de reprendre ses traditions.

De ces deux opinions extrêmes sur le sens et la valeur du cartésianisme, quelle est la vraie? Selon nous, ni l'une ni l'autre. Comment trouver ici la juste mesure et dégager la solution moyenne dans sa délicatesse et sa précision? Il fallait oser entreprendre de faire la part exacte du vrai et du faux dans la philosophie de Descartes, d'en signaler d'abord les résultats certains et durables, puis d'y faire toucher au doigt, parmi les hypothèses éphémères et les erreurs, ces semences de panthéisme signalées parla critique de Leibnitz. Or ceci nous engageait inévitablement dans la question délicate et compliquée des origines du panthéisme de Spinoza.

Nous l'avons résolument abordée, avec de grandes précautions toutefois, car le problème vient de s'agrandir et de prendi e une face nouvelle à la suite des grands travaux récemment pubhés sur la philosophie des Juifs et sur celle des Arabes. M. Franck nous avait, il y a vingt ans, dévoilé les mystères de la Kabbale* ; aujour-

» La Kabbale ou la philosophie religieuse des Hébreux , i vol in-So, 1843.

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d'hui, M. Munk livre à tous les yeux l'ouvrage capital de Moses Maïmonide, le fameux More Néboukhlm \ Le moment est venu de savoir quelle a été au juste l'influence de la Kabbale et celle de Maïmonide sur les idées de Spinoza. Le problème est de conséquence; car si Spinoza n'est qu'un disciple des anciens philosophes juifs, l'apparition de sa doctrine au dix-septième siècle perd de sa gravité ; elle n'est plus qu'un accident curieux du développement philosophique des enfants d'Israël. Et voilà Descartes affranchi d'une paternité bien lourde, voilà les origines de la philosophie française complètement purifiées. C'est à merveille ; mais s'il résulte, au contraire, de l'étude impartiale des traditions juives que Spinoza n'a pu y trouver les principes de son panthéisme, et que c'est dans Descartes qu'il les faut aller chercher, les choses alors prennent un autre tour, et le problème posé devant la philosophie de notre siècle, ce n'est pas de ressusciter Descartes et de ramener les esprits en arrière , mais de vaincre Spinoza et d'aller en avant. Tel est le procès. Heureusement les pièces sont là, et des profanes euxmêmes, comme nous sommes, les peuvent consulter. Que résulte-t-il de cet examen? Un premier point, facile à établir, grâce aux recherches précises et pro-

» Le Guide des égarés de Moses Maïmonide, traduit en français pour la première fois, par M. Munk, de l'Institut. Le premier volume a paru en 1856, le second en 1861.

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fondes de M. Franck : c'est qu'il n'existe entre les idées de la Kabbale et celles de Spinoza aucune analogie précise et certaine. La question n'est plus si simple, quand on passe de la Kabbale à Ma'imonide et à ses commentateurs averrhoïstes. Ici, pour ne pas faire fausse route, il faut d'abord écarter du débat un article sur lequel tout le monde est d'accord, savoir que Spinoza a emprunté à Maïmonide sa méthode d'exégèse biblique. Point de dissidence à cet égard. Bien que Spinoza comme interprète de la Bible doive beaucoup à l'esprit de son temps, il est certain qu'il s'est inspiré des traditions du rationalismejuif '. Cette filiation était connue depuis longtemps, et les nouvelles publications la confirment. Le débat se concentre donc sur le problème philosophique. Or ce qui ressort le plus fortement de la comparaison des idées de Spinoza avec celles de Maïmonide , ce sont les différences. Il y a sans doute des analogies, quelques-unes même trèsintéressantes, mais on en a beaucoup exagéré la portée. Je ne conteste pas qu'à travers les écrits de Maïmonide on ne sente circuler un courant d'idées panthéistes, tantôt acceptées par le docteur juif, comme par exemple la théorie de Tindivisibilité absolue de Dieu, tantôt net-

» L'exégèse rationaliste appliquée à l'Écriture sainte n'est pas au dix-septième siècle le fait du seul Spinoza. Presque tous les cartésiens y inclinent, notamment Malebranche, tout sincère croyant qu'il est.

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lement répudiées, comme l'existence nécessaire de la matière' et l'absorption future des âmes dans l'unité. Mais d'où viennent ces idées? On le sait aujourd'hui, elles viennent d'Alexandrie; ce sont des lambeaux de ce grand système de mysticisme panthéiste inauguré par Plolin. Or s'il y a entre les doctrines alexandrines et celles de Spinoza des analogies générales, à cause de la donnée panthéiste qui leur est commune, il n'en est pas moins vrai que ces deux systèmes diffèrent profondément, et que la construction métaphysique de "Spinoza est d'une originalité incontestable. Spinoza a-t-il donc tiré de son seul génie le système développé dans YEthica? Il est certain que non, et que son véritable

maître, c'est Descartes.

Voilà ce que nous croyons avoir solidement démontré, et nous l'avons fait avec un soin d'autant plus scrupuleux que, différant quelque peu d'avis sur ce point avec un illustre maître ^ nous avions contre nous l'autorité qui nous est la plus respectable et la plus imposante, non-seulement en philosophie, mais aussi dans ces épineuses questions d'histoire où les dissentiments, pour n'avoir pas de gravité, ne sont pas sans quelque importance.

* Voyez les beaux articles que publie M. Franck sur le Guide des égares, dans le Journal des savants, cahiers de février et mars 1862.

* Histoire générale de la philosophie, de M. Cousin, dernière édition, 1861, pages 441 et suivantes.

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Une des raisons qui nous encouragent h penser que notre explication des origines de Spinoza est la véritable, c'est qu'elle seule fait comprendre les rapports incontestables signalés depuis longtemps entre Spinoza et Malebranche. Aussi bien, comment se ferait-il, si le panthéisme de Spinoza ne venait pas en partie de Descartes, que peu d'années après sa mort, vingt esprits éminents qui n'avaient pu se communiquer leurs pensées, Malebranche, Clauberg, Geulincx, DeurhofF, les uns protestants, les autres catholiques, ceux-ci en France, ceux-là en Allemagne, d'autres en Hollande et en Angleterre, tous aient tiré de certains principes de Descartes les mêmes conséquences? La ressemblance est surtout frappante entre Malebranche et Spinoza. Ce sont deux frères jumeaux dans la famille cartésienne. On a dit de Malebranche: c'est Spinoza chrétien. On pourrait dire de Spinoza: c'est ce qu'aurait été Malebranche, né juif, nourri des idées de Maïmonide et des averrhoistes, et n'ayant pas pour se prémunir contre les entraînements de la logique la haute barrière d'une éducation chrétienne.

Cet air de famille se marque jusque dans la personne des deux philosophes, et nous n'avons pas résisté au plaisir de mettre à profit les découvertes récentes de M. l'abbé Blampignon ^ pour montrer les deux fils les plus illustres de Descartes, semblables par

' Etude burMalebnuichv, (l après des documenis manuscrits,

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une complexion chétive, par l'amour de la méditation solitaire, par la pureté et l'innocence de leur vie, par leur admirable désintéressement, comme aussi par l'opiniâtreté de leur caractère et leur attachement indomptable à leurs opinions.

Mais le plus grand avantage de notre manière d'envisager le spinozisme, c'est qu'elle donne à la réforme de Leibnitz son véritable sens. Ce n'est pas d'hier qu'on sait qu'aux yeux de Leibnitz le défaut capital du cartésianisme, c'est la passivité des substances, et que le dessein essentiel de sa réforme, c'a été d'introduire la notion de la force dans toutes les parties de la philosophie. Les nouvelles pubUcations qui se sont accumulées depuis ces dernières années, notamment les morceaux inédits découverts en Allemagne par M. Erdmann et M. Grotefend, et en France par M. Foucher du Careil, n'ont pas créé un nouveau Leibnitz, mais elles ont éclairci et agrandi l'ancien. Leibnitz reste l'homme d'une seule idée, l'idée dynamique *. C'est par elle qu'il a substitué à la doctrine de Descartes une philosophie nouvelle. A ceux qui veulent que Descartes n'ait jamais

suivie d'une correspondance inédite, par l'abbé Blampignon, un vol. in-S».

* Voyez l'admirable article de Maine de Biran sur Leibnitz à la suite du livre des Rapports du physique et du moral. Parmi les études plus récentes, on trouvera l'idée dynamique de Leibnitz mise en un beau jour dans l'excellent ouvrage de M. Félix Nourrisson, un des deux lauréats du dernier concours de l'Académie des sciences morales et politiques.

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failli, que sa doctrine soit exempte de toute erreur, je demande pourquoi le premier cartésianisme a succombé pour renaître purifié dans la doctrine de Leibnitz. Car si je comprends bien cette évolution de la philosophie moderne, Leibnitz est à la fois le réformateur et le continuateur de Descartes. Tandis que Spinoza altère et corrompt le cartésianisme en le poussant aux abîmes, Leibnitz le sauve en le corrigeant.

Est-ce à dire que Leibnitz ait prononcé le dernier mot de l'esprit humain et qu'il faille en revenir à la monadologie et à l'harmonie préétablie? Non, pas plus qu'au mécanisme cartésien et à la théorie des tourbillons. Ce n'est pas en vain que la philosophie du dix-huitième siècle a paru dans le monde. L'école écossaise, l'école de Locke et de Condillac ont eu leurs raisons d'être. Enfin la critique de Kant est venue, et elle a profondément modifié tous les problèmes. Je sais que Raht lui-même n'a pas toujours été fidèle à l'idée mère de son entreprise philosophique, qu'il y a au fond de son admirable analyse de l'intelligence le germe d'un système tout aussi exclusif et tout aussi fragile que les constructions de Malebranche et de Spinoza, et qu'enfin le panthéisme est sorti une seconde fois du sein d'une doctrine qui semblait faite pour en décourager à jamais l'esprit humain. Je sais cela, et personne ne déplore plus que moi les récentes aberrations spéculatives de l'Allemagne ; mais , après tout , l'hégélianisme n'est qu'une aventure; l'œuvre analytique de

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Kant reste, et il est désormais acquis à la philosophie que toute métaphysique sérieuse doit avoir pour base l'étude des lois de la pensée et les données de l'observation.

Observons donc la nature et l'humanité; loin de nous les recherches abstraites et les jeux de l'imagination ! Quand on nous conseille de nous Uvrer à des échappées métaphysiques sur l'ensemble de l'univers, on tend un piège à notre naïveté. Plus de romans, plus d'aventures, prenons la philosophie au sérieux. Attachons-nous de plus en plus à l'homme, à l'homme intérieur, et peut-être, si nous savons, à l'exemple des maîtres du spirituaUsme contemporain, pénétrer dans les profondeurs de cette source inépuisable de vérité, peut-être nous sera-t-il donné d'ajouter quelque chose aux trésors spirituels dont nous avons reçu l'héritage.

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