‹ Précurseurs et révoltésChapitre 145 sur 148 · MAY · texte numérisé non relu

MAY

plus belle de toutes et qui fut aussi la sienne. Au sommet du temple idéal de son œuvre, plaçons donc son Prométhee.

Par-dessus les pics hérissés du Caucase, à son dernier sommet, le Titan, les mains liées au dos, est rivé à une colonne d’azur qui supporte Île ciel comme sa pensée superbe supporte linfini de sa douleur. Deux vautours insatiables lui rongent le flanc. Quand l’un dort repu, l'autre veille et replonge son cou chauve et son bec vorace dans la blessure toujours ouverte. Mais Prométhée ne sent plus sa torture, ne voit plus ses bourreaux. Le pied crispé à l’angle du rocher, la tête penchée en avant, son profil de Christ et d'athlète regarde... au loin. l'horizon. Il voit par dela l’espace et le temps. Que voit donc son œil lucide derrière la houle des nuages qui bat les cimes désolées ? De Joyeux lutteurs ? De sveltes acropoles ? Des moissons d'hommes libres ? — On ne sait; mais Îla flamme immobile qui brûle sur sa tête nous prouve que sa vision lui fait oublier son supplice.

e peintre, qui passa un demi-siècle à créer son œuvre dans sa tour du Rêve et du Silence, a senti lui aussi le tourment de ce grand mouleur d'hommes dont Eschyle nous a légué le torse immortel — le tourment qui résume tous les autres — le tourment de créer dans la solitude et de voir sa pensée incomprise. Plus d'une fois l'ignorance ou l'envie la déformèrent. Mais rien ne troubla la sérénité du maître, rien ne put éteindre la flamme de son génie. Il savait que son travail n’était point inutile, il savait qu'un jour son œuvre parlerait au monde avec son verbe vi-

vant. Dans ses heures les plus tristes, par delà l'horizon noir, il voyait poindre un temps, où l'art conscient serait l'interprète de la noble Psyché humaine — et cette vision le soutint jusqu'a son dernier souffle.

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