‹ Précurseurs et révoltésChapitre 18 sur 148 · HAUT 2 CT PLATE · texte numérisé non relu

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levé le voile de ce qui doit venir ? Qui est-ce qui a peint les ombres qui sont près de la caverne aux vastes circonvolutions de la mort peuplée? Qui est-ce qui a uni les espérances de ce qui doit être avec les craintes et l'amour de ce que nous voyons ? » Il était de ceux qu'attire fatalement cette issue redoutable qu Homère nomme en souriant la porte d’ébène d’où sortent à la fois les songes, le sommeil et [a mort. Le terme de la carrière humaine est-1l la cessation de toute conscience, ou bien l'essence plus pure de l’homme doit-elle trouver par-delà la vie un développement supérieur ? Est-ce l'éternel repos ou la science parfaite qui nous attend dans le ténébreux royaume ? Ces deux alternatives souriaient également à l’ardent songeur et l’attiraient hors de la vie. Il avait commencé par nier catégoriquement l'immortalité de l’âme, mais une transformation graduelle s’était opérée à cet égard dans sa pensée. Plus il avançait, plus la vie avec ses formes, ses métamorphoses, lui apparaissait comme un voile multicolore qui cache à l’homme les dernières vérités. La mort en le déchirant ne doit-elle pas nous montrer ce qu'il recouvre ? La matière avec toutes ses apparences nest qu'une fantasmagorie. La seule chose sûre, incontestable, n’est-ce pas cet individu qui lutte et qui souffre, cet esprit qui aspire à la vérité ? Libre de l’argile terrestre, ne doit-1l pas y atteindre aussi sûrement qu'un rayon de lumière lancé dans l’espace en perce les dernières profondeurs ? Telle semble avoir été la foi de Shelley dans la dernière année de sa vie. S'il continuait à croire à l’'immanence de Dieu dans la

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nature, le sentiment immédiat lui suggéra peutêtre que l’âme éprise du juste et du vrai est destinée à rejoindre l'être suprême à travers une série d’existences plus parfaites. Quoi qu'il en soit, plus il sondait la vie, plus l'idée de la mort prenait à ses yeux un charme grandiose, plus il se penchait avidement sur le gouffre et l'envisageait sans terreur. Il s'était procuré un poison mortel renfermé dans une bague, non qu'il songeât au suicide, mais parce qu'il trouvait consolant de porter toujours sur lui « la clé qui ouvre les portes d’or de l'éternel repos ». — « Mon esprit est tranquille, dit-il à Trelawney, qui le questionnait à ce sujet ; il n’a aucune crainte et il a quelque espérance. Dans notre état présent, nos facultés sont ceintes d’un bandeau. La mort le soulève et alors nous comprendrons finalement le grand problème. » Ce calme n’avait rien d’affecté. En toute circonstance 1il exposait sa vie avec une insouciance incroyable. Un jour qu'il avait manqué de se noyer, 1l dit à Trelawney en reprenant ses sens : « J'ai compris maintenant combien 1l est facile de se séparer du corps ». Ces anecdotes et une foule d’autres font croire qu’en lui l'instinct de conservation fut moins développé que chez la plupart des hommes, et très particulièrement chez les misanthropes et les pessimistes, si bien qu’an Schopenhauer a des goûts de bon vivant tout en faisant profession de bouddhisme, et qu'un Leopardi contrefait, malheureux, désespéré, ne croyant plus qu'a « l'infinie vanité du tout, » se cramponne à la vie qui lui échappe. L'âme de Shelley au contraire semble n'avoir eu que de faibles

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racines dans lé corps. Il y a en elle une. légèreté éthérée, un détachement des besoins matériels, un mépris de la mort, un courage ingénu qui lui donnent quelque chose de vraiment supérieur, G'est au milieu de ces pensées dont il subissait la fascination et qui le fixaient de plus en plus dans leur cercle fatidique, que Shelley se décida à quitter le séjour de Pise pour s'établir à Lerici.

Le golfe de Îa Spezzia est avec celui de Naples le plus beau de l'Italie, mais il ne lui ressemble

guère. Malgré son opulente végétation, sa culture méridionale, 1l a partout un cachet sévère. Cette vaste ceinture de montagnes boisées forme comme un grand lac ouvert sur la pleine mer. À l’une de ses extrémités l'Apennin lance à quatre lieues de distance dans le large la pointe sauvage de Porto- Venere, ce roi des promontoires, vrai nid de pirates d'où l'on voit la Corse, et qui semble un déf jeté par les montagnes au beau milieu de la Méditerranée. À deux lieues de là, en diagonale, de l’autre côté de la Spezzia, s'ouvre dans la terre fermé la ravissante baie de Lerici, anse vérdoyante qui se dérobe comme un nid d’alcyons dans un coin perdu du grand golfe. Ses collines tapissées d'oliviers la font ressembler à une vasque gracieuse de. marbre émeraude, où les grosses lames de la haute mer viennent se briser et se Jouer en vagues écumeuses sur le sable fin de la plage. La petite ville de Lerici et le village de San-Terenzo sont situés l’un en face de l’autre et blottis des deux côtés de la baie, chacun à l'abri d’un petit cap surmonté d’un castel en ruine. La ligne de la haute mer apparait dans ce cadre pittoresque comme

un rouleau d'azur sur lequel se dessine au loin la bande montagneuse qui forme le promontoire de Porto-Venere. Cette baie délicieuse est vraiment un coin séparé du reste du monde. Un seul chemin y conduit par terre de Sarrazano à travers une vallée serpentine où foisonnent la vigne et le chàtaionier. Matin et soir, on voit monter et descendre des collines de San-Terenzo des jeunes filles aux types presque .grecs, qui portent gracieusement sur leur tête des paniers d’osier remplis de poissons. ou. d'herbes fraichement coupées. Le plus souvent elles ont'une rose dans les cheveux. C'est sur cette plage tranquille que les Shelley et les Williams louèrent en avril 1822 une maison pour s'y fixer avec leurs familles. Ceite villa, nommée Gasa Magni et située au bout de San-Terenzo, existe encore aujourd'hui. Elle. est d'aspect triste et désert,. battue des ondes et des vents, serrée entre un bois sombre et la mer qui roule ses éternels brisants jusqu'au pied de saterrasse solitaire (1).

Shelley n'avait plus que deux souhaits : habiter au bord de la mer et posséder une barque à lui. Voyager, dormir, travailler, vivre sur l'élément hquide dans une barque aussi mobile que son désir, aussi rapide que le vent, tel était son rêve,

(1) Le souvenir de Byron et de Shelley estresté vivant jusqu’à ce jour parmi les marins de cette côte. Comme je la parcourais au printemps dernier, je pris un batelier àla Spezzia. Le hasard voulut que ce fût le fils d’un homme qui avait servi les deux poètes et qui tenait de son père certains détails sur eux. Ce qui avait fait grande impressiou sur les marins, C’est que le jeune lord, renouvelant sa prouesse du Bosphore, avait traversé le golfe à Ia nage de Porto-Venere jusqu'à Lerici. Le batelier, nommé Moscova, décrivait. ainsi « l’anglais célèbre.» d’après les paroles de son père: Era un uomo molto ardito, aveva una bella testa e capelli rossi con mc\ti annelli,

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