‹ Précurseurs et révoltésChapitre 21 sur 148 · TT IP ne EU or ie en 77 CHERE : ” y · texte numérisé non relu

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La fatale certitude ne vint qu’au bout de quelques Jours. Le cadavre de Shelley avait été trouvé sur la plage de Viaregco. Il était lacéré, mutilé, en décomposition, mais encore reconnaissable. On trouva dans ses vêtements un volume de Sophocle et de Keats. La dépouille de son malheureux compagnon avait été jetée à trois milles de là, près de Torre-Migliarino. On retrouva aussi à quatre milles plus loin le corps de l’enfant qui leur servait de mousse ; il était presque réduit à l’état de squelette. L'implacable mer avait éparpillé ses trois victimes et ne les avaient rendues qu’à demi rongées et broyées. Trelawney dut prendre sur lui d'annoncer la lugubre nouvelle aux deux veuves. Îl s’achemina d’un cœur tremblant vers San- Terenzo. En approchant de Casa Magni, il lui sembla qu un crêpe funèbre recouvrait ce paysage jadis si radieux. Jane et Mary l’attendaient dans un état d'agitation indicible, passant du désespoir aux plus folles espérances. La servante, en apervant f[relawney, fit un grand cri. M Shelley, accourue, demanda seulement quelles étaient les nouvelles. Au silence de Trelawney elle comprit tout. Celui-c1 renonce à décrire la scène qui suivit; il ajoute seulement qu’il se contenta d’envoyer aux deux femmes leurs enfants, pensant que leur présence pourrait seule les consoler dans cette heure terrible. — La douleur de Byron, pour être moins violente, n’en fut pas moins profonde. Il perdait en Shelley le confident de ses plus hautes pensées, le seul ami dont il estimait les conseils et dont il écoutait la voix.

Lord Byron et Trelawney résolurent de faire à

leurs amis de dignes funérailles et de les brüler à la manière antique. Rien ne fut négligé pour donner à cette cérémonie une grandeur et une simplicité dignes de celui auquel on voulait rendre les derniers honneurs. Deux grands bûchers furent élevés à distance sur la vaste plage de Viaregaio. Byron, Trelawney et Leagh Hunt assistèrent seuls à la crémation. Le cadre grandiose, la solitude solennelle de ce paysage maritime, étaient de tous points dignes du grand poète et l’eussent réjoui s’il avait pu rouvrir ses yeux fermés pour toujours. D'un côté l'horizon sans bornes de la mer qui expire 1C1 avec un doux murmure sur les sables de la grève ; de l’autre, dans le lointain, la ceinture violette de l’Apennin dont la chaîne dentelée forme un amphithéâtre imposant sur un circuit de quarante lieues. La scène étrange qui se déroula en ce jour devant cette nature magnifique et impassible eut quelque chose de lugubre et de sublime. Du bûcher funèbre s’élevait une flamme roussâtre, active, dévorante. De fréquentes libations de vin et d'huile entretenaient ses flammèches vivaces tordues par le vent. Déja le corps de Shelley était entièrement consumé quand Trelawney, regardant dans la fournaise, vit le cœur encore intact dans le feu. Pris d’une idée étrange, il plongea sa main dans le brasier incandescent et en arracha ce cœur qui avait battu d’un sang sl généreux sous tant de grandes pensées et que la flamme avait épargné.

Aïnsi périt à trente ans l’un des plus grands poètes de l'Angleterre et des temps modernes. Le cœur et les cendres de Shelley furent inhumés au

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62 PRÉLUDE AU XIXe SIÉCLE

cimetière protestant de Rome, situé hors la ville. Sur ce champ de repos plane déjà le calme funèbre etl’étrange sérénité de la campagne romaine. Dans sa partie supérieure, non loin de la pyramide de Caïus Sextius et du tombeau de Keats, on trouve un tertre recouvert d’une simple table de marbre blanc. On y lit le nom de Shelley avec cette inscription: Cor cordum, et plus bas ces vers inscrits par Trelawney et pris dans {a Tempéte de Shakspeare : | |

Nothing of him that doth fade But doth suffer a sea change In something rich and strange.

La dépouille de ce noble esprit repose dans ce coin modeste, sous l’azur du ciel de Rome, de cette« cité de l’âme:» digne d'offrir le repos suprême aux grands pèlerins de la pensée.

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En considérant la destinée de Shelley; on est frappé: de l’unité parfaite de sa pensée et de sa vie, Nous l'avons vu, celle-ci fut à elle seule une expression parlanté de cette âme lumineuse, une représentation spontanée de son génie. On a l’habitude de ‘pleurer les belles vies tranchées dans leur fleur, de s’abandonner aux pensées funèbres sur les: tombes précoces; mais ici nous dirions plutôt avee dla sagesse grecque, une sagesse de héros et d'artistes : Ceux qui meurent jeunes sont aimés-des dieux ! À vrai dire, l'issue tragique ‘de cette destinée nous apparaît non pas comme un accident fortuit, mais comme une conclusion presque nécessaire. 51 le hasard est le maître des vies ordinaires, qu'il fait périr ow laïsse végéter à son gré, une logique secrète, une fatalité : Invincible préside à la marche dés esprits supérieurs et passionnés : quand ils ont accompli leur mission, elle Îles: enlève à nos veux, et nous n’en voyons plus que la trace brillante. Shelley mourut

LE ci: à l'âge où d'habitude les grands hommes en sont : EE |. encore à chercher leur voie et arrivent à peine à 3 sh la conscience de leur tâche. Cependant il avait DE Lx déjà donné son mot, il n'aurait pu se surpasser. EI: Cet esprit fait d’éther et de flamme devait briser 1 1 de bonne heure son enveloppe d’argile.

+ Il nous reste à envisager l’œuvre qu’il nous a | laissée. Cette œuvre porte le même cachet que sa à vie et pourtant elle est autre, car elle forme un tout complet en soi. En y pénétrant, nous avons | la même sensation que nous éprouverions, si, 355 après avoir visité l'atelier d’un grand peintre du 17 passé où l’on aurait conservé tous les instruments ER EL de son travail, ses souvenirs intimes, son buste et ii les portraits de ceux qu’il a aimés, nous entrions is subitement dans un temple de forme simple et | sévère qui renfermerait ses chefs-d’œuvre, C’est + toujours le même esprit qui nous parle et nous Er, - émeut sous ces voûtes tranquilles et sereïines, 3 Le mais dépouillé des accidents de la vie, débarrassé Dr des liens de son temps et transporté dans une 4 sphère supérieure où il se meut avec une liberté

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Là sans frein. Des scènes étranges se présentent à | nous ; de grandes fresques couvrent les murs, la frise et le plafond; des têtes inspirées en ressortent. Nous sommes dans un autre mondé, et cependant c'est le nôtre, car les horizons qui se déroulent dans ces peintures entre quelques pilas- ER tres et quelques colonnes de marbre sont ceux de DE l'univers ; les êtres inconnus qui nous regardent sans nous voir avec la lumière merveilleuse de leurs yeux appartiennent à la grande humanité. Telle est l’impression que nous donne l’œuvre de

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L'ŒUVRE DE SHELLEY 65 Shelley prise dans ce quelle a de plus parfait et

embrassée dans son ensemble organique. Nous allons la parcourir. Je crois qu'elle serait capable de nous conforter dans un temps qui semble avoir perdu l'instinct et la tradition de l'idéal.

La théorie esthétique dominante de nos jours consiste à dire que l’art est le reflet d’une société, et lartiste le fruit d’un milieu donné. Conformément à cette théorie matérialiste, l’artiste ou le poète d'aujourd'hui se croit obligé d’être le photographe ou l'écho des misères, des sottises et des caricatures du présent, Il n’est pas de niaiserie, pas de turpitude, qu’on ne s’ingénie à imiter et à encadrer dévotement ; il n’est pas de champignon malsain où vénéneux poussant sur les fanges de la civilisation, qui, soigneusement cueilli et disséqué à la loupe par ces graves anatomistes, ne leur procure un sourire de curiosité et de satisfaction. L'œuvre de Shelley nous fournit un enseignement absolument contraire aux théories réalistes et à la pratique relâchée du jour. Parmi les poètes modernes, il démontre de la manière la plus éclatante que le vrai créateur sait se soustrairé à l’obsession de son entourage, défier les circonstances et se créer un monde à lui par une loi supérieure à la tyrannie de son siècle.

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