‹ Précurseurs et révoltésChapitre 70 sur 148 · AUTOPSIE · texte numérisé non relu

AUTOPSIE

« Maigre docteur, qui d'un œil attentif — d'un désir barbare, intense — dissèques mes chairs nues et les tourmentes — de ta lame froide, acérée.

» Ecoute! sais-tu qui je fus? de défie la morsure impie de ton scalpel; — ici, dans l’'horrible chambre sépulcrale, — je te raconte mon passé.

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» J’ai grandi sur les pierres du chemin. Je n'ai jamais eu — ni maisons, ni parents, — Sans souliers, sans ceinture et sans nom J'ai erré — derrière les nuages et les vents.

».. J'ai connu toutes les fatioues cruelles — et leg misères obscures, — j'ai passé à travers les populations hvides et hostiles — à travers les larmes et les peurs.

» Et finalement un jour, sur le coussin blanc d’un hôpital — un oiseau noir aux ongles recourbés — m'a recouvert de ses ailes.

» Et je suis morte ainsi, comprends-tu, seule, — comme un chien perdu — je suis morte ainsi sans entendre une parole — d'espoir ou de salut.

» Comme elle est brillante et noire et riche, — ma chevelure flottante ! — sans un baiser d'amour je serai ensevelie — sous la terre glacée.

» Gomme il est vierge et blanc mon corps flexible — ct comme il est svelte. Et maintenant tu le déflores — du baiser de ton scalpel.

» Creuse, taille, dissèque, Coupe et déchire, — docteur infatigable et muet. Réjouis-toi de mes viscères, — rassasie-1o1 de mon corps vendu ! ,

Fr » Pénètre avec ton couteau jusqu'aux dernières fibres — et déchire-moi le cœur — cherche-le dans mon cœur — cherche le sublime mystère de la souffrance |

» Toute nue a1nS1SouS ton regard, — je souffre encore, le sais-tu Les de mes pupilles vitreuses, Je te regarde — et tu ne m oublleras pas... :

» Gar de ma lèvre. dans une dernière couvulsion —

| s’exhale un rauque soupir, — un râle de douleur et de malédiction ! »

Les trois pièces que je viens de citer montrént

< CE el e a" jusqu'à quelle profondeur Ada Negri sait descendre dans la souffrance humaine et surtout dans celle

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des déshérités. Malgré ce regard jeté dans l'enfer de l’âme, sa note dominante est une note d’espérance et d’apaisement. Car, par-dessus [a foule des vaincus qui cheminent dans la nuit, son regard aperçoit une vision consolante dont la lumière

rejaillit à la fois sur la terre et sur le ciel.

« Je rêve. Devant mon regard errant — reluit une troupe fantastique — toui enveloppée dans la rouge lumière — d’un couchant de juin austère et lent.

» Visages maigres, poitrines déchirées, — têtes couvertes de poussière et d’épines, yeux fulgurants d'amour divin, — corps dévorés de plaies intérieures.

» Et je demande: Qui êtes-vous, — Ô vous qui me faites signe et glisses devant moi, — qui me souriez, silencieux et rayonnants,— dans la gloire du soleil? — Nous sommes les héros.

» Nous sommes la cohorte inspirée et tragique, — qui sur les champs de bataille et dans les forteresses, — parmi le choc des armes et le son des hymnes ardentes, offrit ses robustes poitrines à la mort,

, Nous sommes les héros infortunés de la pensée, — nous sommes la phalange émaciée et lasse — qui consumaen vain la vie — à la recherche de la vérité fugace.

, Nous fûmes des soldats, des martyrs et des géants : __ à nous les combats, les sacrifices et les hontes ; — le

fer ennemi nous a fendu le crâne, — et pourtant en tom-

bant nous avons sangloté : En avant!

» Des plèbes insensées se sont acharnées sur nous, — nous fümes vilipendés et lapidés, — crucifiés, moqués et torturés, — sans trêve ni quartier |. Nous sommes les héros.

» … Etje me lève et je m'écrie : Oh, pourquoi donc tant de soupirs et de vies écrasées, — ces deuils et ces angoisses — ces séries infinies d’infinis gémisse- ?

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» Pourquoi poursuivre d’une ardeur insenséé — l'éclair d'un idéal qui fuit? — Pourquoi l’âme se détruit-elle en pleurant -—- dans le désir, dans l'illusion et dans l'amour ?.…

» Pourquoi? Devant mon regard rêveur — reluit encore la troupe fantastique — tout enveloppée dans la rouge lumière — d’un couchant de juin austère et tardif.

» Sur les visages radieux et sans voiles — respire un Calme qui n’est pas de la terre, — entr’ouvrant leur pupille large et sereine, — ils montrent du doigt en souriant le ciel, »

Ainsi, la transfiguration des héros dans un monde supérieur est, pour la poétesse inspirée de la souffrance humaine, le phare sauveur. Car, il ne sufhit pas que leur mort aït fait partiellement triompher leur idée sur terre, il faut, pour satisfaire la conscience, que cette idée triomphe plus complètement avec eux-mêmes dans une autre existence. Ada Negri a le sentiment intime que l'idée de la justice finale est étroitement liée à la survie de l’âme. Car lebonheur parfait de l’humanité terrestre, à supposer qu'il soit possible dans un avenir lointain, pourra-t-il contrebalancer les incalculables souffrances et les innombrables injustices qui ont frappé les hommes dans le passé et les frappent encore dans le présent ? Il n’y a point de justice finale pour la race humaine s’il n'y en

: a pas pour les individus dans un au-delà divin. # Mais qu'est-ce à dire? La vision des hauteurs, le

message des héros était-il un beau rêve seulement ou la réalité suprême! Devant ce doute le cœur d’Ada Negri se sent serré dans un étau plus cruel que toutes ses souffrances personnelles. Alors,

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deux consciences, deux âmes se combattent en elle. L'une, profonde et douce, murmure: — Il ÿ a une Justice finale ; il y aun Dieu dans l’univers : il faut croire et agir. L’autre, amère et violente, crie : — [| n’y a que la souffrance éternelle ; il faut haïr et se révolter, ou s’anéantir. L'Amour l'appelle sur le sentier lumineux où sourit l'Espérance ; l'Orgueil la pousse dans la voie sombre où la Colère forge des armes, sur l’enclume de la malédiction. De là le conflit terrible. Ecoutez ces strophes, adressées à un être réel ou imaginaire, peu importe. Ce que vous y entendrez, ce n’est pas l'amour d’une femme, c’est la lutte de l’'Ange et du Démon dans un cœur humain.

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