WILHELMINE SCHRŒDER-DEVRIENT UNE PRÉTRESSE DE THÉATRE
La première fois que j’allai voir Richard Wagner, à sa villa de Tribschen, près Lucerne, 1ïl me conduisit dans un salon sombre et richement meublé, qui ouvrait sur sa chambre de travail. Un silence profond enveloppait la tranquille maison de campagne. À travers les fenêtres, obscur aies par d'épais rideaux, on ne voyait que la verdure claire des tilleuls touffus qui, de toutes parts protégeaient la demeure contre les regards indiscrets. Parfois un coin du lac bleu miroitait entre leurs feuillages mouvants. Un demi-jour crépusculaire caressait les étoffes de soie et de velours. Dans sa pénombre se dressaient, çà et là, sur des stèles, les statuettes marmoréennes de héros wagnériens, Tannhauser, Lohengrin, Tristan et les autres. Mes yeux éblouis par ces merveilles, en buvaient tous les charmes, quand ils furent invinciblement attirés par un buste de femme, aux traits énergiques, occupant l'un des coins du salon et qui semblait la prètresse mystérieuse de ce sanctuaire.
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— Qui donc, pensais-je, est cette femme, dont le marbre même porte de son âme un si fier rayon ?
Devinant ma question muette, le maïtre dit d’une voix grave, tandis que son regard effleurait le buste d'un éclair de joie : « — Voilà ma Muse ! C’est elle qui m'a fait comprendre tout ce qu'il est possible d'exprimer par lé chant»,
La tête puissante, dont Je ne pouvais détacher mes yeux, était celle de Wilhelmine Schrœder- Devrient. Wagner ne la mentionne que deux ou trois fois dans ses écrits, en paroles brèves mais royales. Voici les plus significatives. &« Ce fut l'apparition d’une personnalité exceptionnelle, qui transforma mon amour pour l'opéra en un enthousiasme de portée plus haute. Cette femme était la Schrœder-Devrient qui vint donner une représentation au théâtre de Leïpzis. (Ceci se passait aux environs de 1834. Wagner avait alors 27 ans, la Schrœder en comptait 30). Le contact le plus lointain avec cette femme extraordinaire me frappait comme un courant électrique. Longtemps après jusqu'au jour d'aujourd'hui, je la voyais, je l’entendais, je la sentais, quand le besoin impétueux de la ‘création artistique s'emparait de moi (1). »
(1)-Communication à mes amis, Œuvres complètes de Wagner, T, IV, page. 314. — Wagner retrouva la Schrœder-Devrient, dix ans après, lorsqu'il fut nommé chéf d'orchestre au Théâtre de Dresde, Elle créa la Senta du -Vaisseau-l'antôme. sous sa direction, Suryint la révolution de 1849. La Schrœder partit pour Francfort et Wagner, exilé, pour la Suisse. Depuis lors, ils se perdirent de vue. Il ne semble pas d’ailleurs que la grande cantatrice ait éprouvé pour le réformateur de l’opéra la sympathie ardente et l’admiration illimitée qu’il resséntait pour ëlle,
Le souvenir de ce buste et la parole frappante de Wagner me donnèrent une forte envie de connaître en détail la vie de l’illustre cantatrice. Une femme coulée dans ce moule, et capable d'exercer une influence décisive sur un tel artiste, dépassait sans nul doute en grandeur les plus brillantes étoiles du théâtre. Sa destinée devait étre marquée d’un sceau unique. Un long temps s’écoula sans que je pusse satisfaire mon désir. Après bien des recherches vaines, je me procurai finalement les ÂMémoires sur Wilhebmine Schrœder-Devrient, par Claire de Glümer (4). Ce livre bien écrit et mal composé abonde en documents du plus haut intérêt. On y remarque, à côté d’anecdotes curieuses et de fort belles lettres, les fragments saisissants d’un journal intime, malheureusement mutilé par une main craintive mais qui n’en Jette pas moins dés [ucurs magnifiques dans les abîimes de cetté âme superbe et tourmentée.
Extérieurement, cette vie orageuse et discordée ressemble à celle de la plupart des grandes héroïnes de la scène. Fille d'un acteur et d’une actrice, elle naît esclave de ce théâtre, qui devait
être la joie et le tourment de toute son existence.
Par $on éducation muüsicale ellé appartenäit à l'école italiérine. Cela mettait une barrière entre eux. Mais il y avait à cette froideur üne raison plus sérieuse. Les femmes éncrgiques se soumettent rarement aux grands génies. Elles préfèrent les natures tendres et maniables. La Titanide ne fut pas vaincue par le Titan. Est-ce pour cela qu'elle fit sur lui une impression si
profonde ?
(1) Publiés en allemand à Leipzig (1862). — Voir aussi l'ouvrage d'Alfred de Wolzogen Wulhelmine Schrœder-Devrient, Ein Beitrag zur Geschichte des musikalischen Dramas. Brockhaus 1863,
Après une enfance opprimée et tracassée par le pénible apprentissage du métier des planches, elle en devint tout à coup la reine et commença une vie errante à travers l’Europe. Au milieu de ce tourbillon, deux mariages suivis de divorce, le second accompagné d'une escroquerie et d’une trahison de son mari, qui surpasse en perfidie les plus noires machinations de Iago. Puis, après les désillusions de la femme et les triomphes mélancoliques de l'artiste parvenue à sa maturité, le déclin précoce, l’épuisement d’un tempérament qui s'était trop prodigué, la retraite forcée, les regrets d'un cœur brisé, avec des alternatives de désespoir et de résignation. Enfin, une sorte d'apaisement suprême, une agonie calme et stoïque, traversée des rayons d’une foi profonde et d’un enthousiasme invaincu.
Voilà la surface que présente cette vie à l’observateur qui la regarde du dehors. Mais si l’on pénètre jusqu au fond de cette conscience, si l’on sait écouter son redoutable monologue intérieur, on aperçoit un nouveau monde. Ce sont les luttes d'une âme gigantesque, en des paysages inconnus, tour à tour splendides et effrayants. Les tempêtes qui règnent 1c1, vous transportent des cimes ensoleillées en de profonds abimes. Chose étrange, dans ces gouffres désolés, on rencontre parfois des sanctuaires de paix et d’amour, pareils à ces Thébaïdes de Palestine dont les blanches coupoles émergent des plus noirs précipices, aux montagnes nues de la Judée. Analysez ensuite ces impressions, étudiez le rythme prodigieux, cherchez ls formule de cette âme, et vous y découvrirez le
conflit douloureux entre l’art et la vie, dans une grande nature qui les prend également au sérieux. Vous y verrez encore la lutte de l'artiste à la poursuite d'un idéal toujours plus haut. Cet effort est soutenu par une puissance d’évolution et de métamorphose, qui révèle les aspirations éternelles et les facultés transcendantes de l’ime humaine. Spectacle qui trouble et bouleverse au premier abord, mais dont on sort rasséréné et srandi lorsqu'on en a compris le sens. La victoire que l'intelligence remporte alors avec l’aide de la sympathie, ressemble à celle de la grande âme qui livra ces combats, dont personne ne fut témoin qu'elle-même. |
Aucune confession d'acteur ou d’actrice, de chanteur ou de chanteuse n’est donc aussi bien faite que celle-ci pour nous dévoiler les secrets profonds de l’art tragique dans leur sens le plus élevé. C'est, à vrai dire, la tragédie de la tragédienne.
Parcourons rapidement cette vie, à la lueur de ce flambeau.
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Wilhelmine Schrœder naquit à Hambourg, ie 6 décembre 1804, pendant une effroyable tempête de neige, accompagnée de roulements de tonnerre et d’éclairs incessants. « J’aperçus la lumière du monde, dit-elle, au milieu de cette révolte des éléments, et, pendant trois heures consécutives, je remplis la modeste maison de mes parents dé cris aigus, si bien que mon pauvre père, ne sachant plus où donner de la tête, laissa échapper ces mots : « Qu'on Jette ce petit monstre -par la fenêtre ! » À quoi le médecin de la famille répondit prophétiquement : « Soyez tranquille, mon cher Schrœder, cela fera une bonne chanteuse ».
Wilhelmine était l’aînée de quatre sœurs. Sa mère, Sophie Schrœder, était une actrice du plus grand talent, célèbre dans l'interprétation des drames de Schiller. Le père doué d’un beau baryton, n’avait qu’un talent médiocre, Homme doux, c sérieux et plein de sollicitude, il représentait dans la famille l’élément pondérateur. Grâce à ses soins, Wilhelmine reçut une bonne instruction avec d'excellents maïtres de français et d’allemand, Son enfance fut une sorte d’enfer, illuminé
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par les fantasmagories troublantes du théâtre et des rêveries précoces. Elle avait quatre ans à peine lorsque sa mère se décida à en faire une
danseuse. On lui donna un maître qui venait du
corps de ballet de Paris. Il la soumit implacablement à cette gymnastique brutale par laquelle on a coutume d'assouplir, jusqu'à les désarticuler, les membres frêles des pauvres petites, destinées à devenir les reines du ballet. Au moindre signe de lassitude, les coups d’archet pleuvaient dru sur ses doigts ou sur ses genoux. Après ces exercices cruels, elle tombait par terre, sans force pour des heures. « À cinq ans, je débutai sur la séène dans un Pas de chäle, en matelot anglais, avec un petit chapeau gris, à rubans bleus. Ma mère m'avait promis, selon que je jouerais bien ou mal, une johe poupée ou la verge, Je suppose que la peur donna à mes membres une agilité merveilleuse, car les coups de ma mère faisaient mal. Aussi fus-je comblée d’applaudissements. »
À cette époque, un certain Horschelt faisait fureur en Allemagne avec un ballet d'enfants, qui jouait sur tous les théâtres des pantomimes d’une fantaisie plus ou moins gracieuse ou burlesque. Wilhelmine dut y entrer comme premier sujet.
Elle eut un succès étourdissant à Prague, dans une pièce intitulée Les Lavandières, sorte de farce d’un comique enfantin. Ces lavandières, toutes habillées en blanc, étaient poursuivies par une troupe de ramoneurs amoureux. Wilhelmine, âgée de onze ans, représentait le chef de ces petits diablés noirs. Au point culminant de la pièce, elle devait se jeter dans la cheminée flam-
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