BUSY
Ne les regardez pas, ne les écoutez pas. Ces marchandises sont des marchandises diaboliques, et toute la foire est la boutique de Satan. Ce sont des amorces et des hameçons, de vrais hameçons suspendus de tous côtés, pour vous saisir et vous retenir par les joues et par les narines, comme font les pêcheurs. Aussi ne les regardez pas et ne vous retournez pas de leur côté. Le païen a fermé ses oreilles, avec de la cire, contre les séductions des courtisanes de la mer (il veut parler d'Ulysse et des Sirènes). Faites de même avec vos doigts.
« Fuyons , ajoute-t-il en terminant cette tirade ; fuyons le spectacle des vanités mondaines! » et il
entre avec empressement dans une salle d'auberge où l'attend un repas succulent. Au sortir de table, encore tout échauffé par le vin, il signale son zèle pour la foi, en renversant toute une boutique de bonshommes en pain d'épice, qu'il appelle des idoles, parce qu'ils représentent la forme humaine. Mais cette victoire sur l'idolâtrie lui coûte cher. Le marchand réclame, on crie, on s'attroupe, et les officiers de police saisissent Busy, qu'ils mènent en prison. Le sectaire se croit persécuté, il se glorifie de son arrestation, et il offre ses souffrances à Dieu. « Je t 'obéis, dit-il au constable qui l'arrête; le lion peut rugir, mais il ne peut pas mordre. Je suis heureux d'être ainsi séparé des païens du pays et d'être mis dans les fers, pour la sainte cause. — Qui êtes-vous? » lui demande un témoin. Busy répond : « Un homme qui se réjouit de ses afflictions, qui est assis ici pour prophétiser la destruction des foires et des jeux de mai, et qui soupire et gémit pour faire réformer cet abus. ? A la fin de la pièce, on a relâché le prisonnier ; mais son zèle cherche sans cesse de nouvelles occasions de se signaler. Il voit commencer sur la scène la parodie de Damon et Pythias^ jouée par des marionnettes, et aussitôt une sainte fureur le saisit. U s'élance vers les acteurs, en criant : « A bas Dagon, à bas DagonI Je ne supporterai pas plus longtemps vos profanations. » Le théâtre, aux yeux du Puritain, c'était en effet une institution diabolique, une invention de l'esprit du mal pour corrompre les hommes. Dès que Busy aperçoit des décors et un costume de comédien, il se jette dessus, comme le taureau qui fond, avec une
fureur aveugle, sur le drapeau qu'on lui présente. De son côté, la comédie se défend, par la bouche d'un certain Denys , auquel Jonson prête des reparties bouffonnes. Une lutte plaisante s'engage entre les deux champions, entre le défenseur de l'Ancien Testament et celui de la littérature populaire. C'est Denys qui l'emporte, et Busy se sauve, tout meurtri, du champ de bataille, au milieu des huées de la foule. Il n'y avait pas, disent les contemporains, de passage plus applaudi que celui-là, dans les comédies de Ben Jonson. Le public s'associait à la victoire du théâtre. Mais ce triomphe ne devait pas être de longue durée. Les Puritains travaillaient dans l'ombre , ils sapaient, avec la royauté, toutes les institutions que celle-ci protégeait, et, quand ils saisirent le pouvoir, un de leurs premiers soins fut, en interdisant les représentations dramatiques, de fermer la bouche aux écrivains hardis qui, depuis longtemps, les désignaient au mépris public Gomme le dit énergiquement lord Buckhurst, « bien souvent Tesprit a vainement attaqué l'hypocrisie, toujours toute-puissante. Une fois, mais une seule fois, un poète a gagné la bataille et vaincu Busy, dans un spectacle de marionnettes. Mais Busy, rassemblant ses forces, rempli d'une sainte fureur, s'est emparé de la scène et a renversé le théâtre. » Jonson lui-même semble avoir prévu l'avenir et mesuré d'avance les progrès infaillibles que devaient faire les fanatiques, si l'on en juge par ces mots prophétiques qu'il place dans la bouche d'une vieille femme : « Il viendra un temps où Busy le Puritain et son compère seront les maîtres, et alors
on nous enverra, pour tenir les écoles, des ministres bien bons et bien sombres, qui catéchiseront notre jeunesse et qui lui apprendront à ne plus parler du théâtre K »
En attendant, il combat jusqu'à la mort l'implacable ennemi dont il sait qu'on ne peut attendre ni pitié ni trêve, et dans une des dernières productions qui soient échappées de sa plume, dans l'élégante pastorale du Triste Berger^ il représente, au milieu des scènes paisibles de la vie champêtre, le fantôme effrayant du fanatisme, qui a déjà envahi les campagnes. Le joyeux chasseur Robin Hood, le héros de la pièce, exprime le vœu, au retour d'une heureuse expédition, que ses compagnons et les bergers du voisinage se livrent ensemble, comme d'habitude, aux amusements du mois de juin. Mais un pâtre lui répond que le temps des plaisirs est passé, et que la joie s'est enfuie, à la voix d'une tribu de prédicateurs chagrins qui proscrivent toutes les réunions popu* laires.
ROBIN HOOD (aux archers et aux pasteurs).
Pourrions-nous, vous ou nous, oublier complètement la saison, ne pas faire usage de notre jeunesse et de notre gaieté, ne pas réveiller le léger chalumeau et le tambourin, ne pas mêler nos chants et nos danses dans le bois, et ne pas couper, chacun, notre branche triomphale? Telles sont les coutumes que ramène le jeune mois de juin.
CLARION {un berger).
Telles elles étaient, joyeux Robin, mais nous avons maintenant une aigre tribu de bergers qui répudient tout