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CHAPITRE VIII

LA FEMME SILENCIEUSE DE BEN JONSON

La comédie de caractère en Angleterre au xvi' siècle. — Personnage comique tiré de Libanius. — Un des ancêtres de Figaro. — La mystification de Morose.

La puissance d'observation de Jonson se montre surtout dans ses trois meilleures comédies, dans la Femme silencieuse^ dans V Alchimiste et dans le Renard, Là, il dessine avec vigueur des caractères exceptionnels dont il accuse tous les traits; il met en relief la bizarrerie de certaines infirmités morales; il a la pénétration du moraliste et la patience de l'anatomiste armé du scalpel. Il se complaît dans l'inconnu et dans l'extraordinaire. Les hommes qu'il met en scène appartiennent sans doute à la réalité; lui-même les a peut-être rencontrés et vus de près, mais ils ne se confondent pas avec la foule, ils ne représentent pas une classe générale de la société; ils vivent dans la retraite, où ils nourrissent des vices solitaires et

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rares, que la curiosité du poète comique découvre et nous dévoile.

Le premier de ces originaux s'appqjile Morose et vient en droite ligne de l'antiquité. Jonson l'a pris dans Libanius, pour le transporter de là dans la Femme silencieuse *. C'est un gentilhomme de bonne maison, qui connaît le monde et la cour, mais qui a pris tout à coup en horreur l'agitation d'une grande ville et qui ne veut laisser pénétrer jusqu'à lui aucun bruit extérieur. Il a la passion du silence. Les sourdsmuets lui font envie. Les cris d'une femme qui vend dans la rue du poisson ou des oranges l'irritent. Il ne souffre dans son voisinage ni armuriers, ni serruriers, ni ouvriers bruyants d'aucune sorte. Il demeurcy^avec intention, dans une ruelle si étroite que ni voitures ni chaises à porteurs ne peuvent la traverser. Pour échapper à la sonnerie des cloches qui lui déchirent le tympan, il s'enferme dans un appartement à doubles fenêtres et à doubles portes constamment fermées, où il vit à la clarté d'une lampe. Si, malgré toutes ces précautions, il est dérangé, malheur à ceux qui le dérangent! Il a fait crever un tambour qu'on s'est permis de battre devant sa porte. Il a renvoyé un de ses domestiques, parce qu'il a entendu craquer ses souliers dans l'escalier.

Jonson, qui excelle à mettre avec naturel les ridicules en scène, nous introduit tout de suite au cœur

1. M. Philarète Chasles a parlé spiritaellement delà Femme silencieuse dans les quelques pages qu'il consacre à Ben Jonson, Etudes sur Shakespeare, Marie Stuart et fArétin. Psltïs, Amyot,

du sujet, dans la maison de Morose. Le maniaque donne ses ordres à un laquais et laisse voir du premier coup son caractère. Toutes les paroles lui sont odieuses, excepté les siennes. « N'est-il pas possible, dit-il à son serviteur, que tu me répondes par signes et que je te comprenne? Ne parle pas, quoique je t'interroge. (Le domestique répond par signes.) As- tu enlevé la sonnette de la porte extérieure qui donne sur la rue? As-tu rembourré l'extérieur de la porte, afin que, si les passiants frappent avec leurs dagues ou avec leurs briquets, ils ne puissent faire aucun bruit? » A ces questions multipliées, le domestique ne doit répondre que par des mouvements de jambes ou de bras. Son maître lui demande l'heure, il l'indique avec ses doigts. Morose voudrait être Turc. « Heureux Turcs I s'écriet-il; ils sont servis par des muets; à la guerre, les ordres leur sont donnés sans bruit par des signaux. » Le comble de la félicité, suivant lui, c'est de ne jamais entendre le son de la voix humaine.

Mais ses rêves ne se réalisent point, et ce qu'il y a de plus plaisant dans cette comédie, ce sont les mésaventures qui viennent à chaque instant troubler son repos. Morose a un neveu, sir Dauphine, pour lequel il n'éprouve aucune aflFection et qu'il ne serait pas fâché de déshériter en se mariant; il cherche donc une femme. Mais, pendant qu'il rumine ce projet, un ami de Dauphine, Truewit, le personnage le plus spirituel de la pièce, juge à propos, pour sauver le neveu, de faire irruption chez l'oncle et de l'épouvanter sur les suites probables de son mariage. Avec l'entrée en scène de Truewit commence le supplice de Morose.

Pendant que celui-ci s'entoure des précautions les plus raffinées pour se préserver du bruit extérieur, tout à coup il entend retentir à ses oreilles le son du cor et ouvrir avec fracas la porte de sa chambre. C'est Truewit qui se présente sur le seuil.

TRUEWIT ou M. DELESPRIT.

Votre nom n'est-il pas Morose?

(A part.)

Muets comme des poissons, tous Pythagoriciens ! C'est étrange.

(Haut.)

Que dites-vous, monsieur? Rien ! Est-ce qu'Harpocrate est venu ici, avec son doigt sur sa bouche? Vous voulez vous marier, monsieur, vous marier ? Vos amis s'en étonnent, monsieur, lorsque vous avez si près de vous la Tamise pour vous y noyer si gentiment, ou le pont de Londres, d'où un beau saut vous précipiterait dans le courant, ou un dôme comme celui de Saint-Paul, ou, si vous aimez mieux rester près de la maison et aller plus vite en besogne, vous avez une excellente fenêtre qui donne sur la rue et à cette fenêtre une espagnolette : voici, dans ce cas, un baudrier

(Il montre le baudrier auquel son cor est suspendu.)

que vos amis vous envoient, et ils vous engagent à passer plutôt votre tête dans ce nœud que dans celui du mariage. Ou bien prenez du sublimé et sortez de ce monde comme un rat : tout, en un mot, plutôt que de suivre ce lutin d'Hyménée. Hélas! monsieur, pouvez-vous penser que vous trouverez une femme pure dans ce temps, maintenant qu'il y a tant de masques, de pièces, de prêches puritains et d'autres spectacles étranges à voir chaque jour, en particulier et en public?

MOROSE {qui a donné pendant tout le temps des signes

d'impatience et de colère).

Qu'ai-je fait, monsieur, pour mériter ca \x^\\fâ«!ifc\^^

Pbédécessf.vbf de Sh. '^'^

TRUEWIT (continuant j sans paraître s'apercevoir

de l'interruption,)

Si elle est riche et que vous épousiez sa dot et non pas elle-même, elle régnera dans votre maison aussi impérieusement qu'une veuve. Si elle est noble, tous ses parents vous tyranniseront. Si elle est féconde, elle sera aussi orgueilleuse que mai et aussi capricieuse qu'avril ; elle aura ses médecins, ses sages-.femmes, ses nourrices et ses envies à chaque instant du jour. Si elle est instruite, on n'aura jamais vu pareil perroquet; tout votre patrimoine sera insuffisant, pour les hôtes qu'elle invitera, afin de l'entendre parler grec et latin. Si elle est puritaine, il vous faudra fêter tous les frères silencieux, au moins une fois tous les trois jours, saluer les sœurs, entretenir toute la famille et entendre des exercices de longue haleine, des chants et des prêches : le tout pour plaire à votre femme, zélée matrone, qui, pour. la sainte cause, vous trompera bel et bien * .

Morose voudrait, à chaque instant, interrompre le discours de Truewit. Lui, qui ne peut supporter le son de la voix humaine, il gémit d'être obligé d'écouter une si longue et si bruyante tirade. A la fin de la scène, sa colère touche à l'exaspération. Il soupçonne Truewit d'être l'agent secret de son neveu, et, plus on s'oppose à son mariage, plus il est pressé de le conclure. Seulement il cherche une perle difficile à trouver, une femme silencieuse. Il faut que la compagne de sa vie partage ses goûts et sache se taire. Il croit avoir trouvé cette nouvelle merveille du monde, par l'entremise du barbier Cutbeard (Coupe-barbe),

1. Le discours de Truewit est imité de la sixième satire de Juvénal.

son confident, un des ancêtres de Figaro. On Iw. amène en eflFet une jeune fille timide, d'un extérieur simple et modeste, à laquell^il fait subir un interrogatoire minutieux, afin de s'assurer qu'elle possède bien toutes les qualités qu'il désire. Elle se tient devant lui rougissant et muette. « Vous pouvez parler, dit-il d'un ton encourageant, quoique ni mon barbier ni mon domestique ne le puissent; car, de tous les sons, il n'y a que la douce voix d'une belle femme qui convienne à la mesure de mes oreilles. » Épicœne (c'est le nom de la jeune personne) répond avec modestie, en peu de mots et d'une voix si basse qu'on entend à peine les paroles qui sortent de ses lèvres. Morose est obligé de lui faire répéter ses réponses pour les comprendre, et il s'en félicite; car, lorsqu'il ne voudra pas les écouter, il le pourra facilement.

Après cet aimable interrogatoire, il fait la leçon à sa future; il lui donne des instructions détaillées sur le genre de vie qu'elle doit mener et sur les sacrifices qu'il attend d'elle. Il ne prétend point qu'elle soit étrangère au monde; il serait fâché qu'elle ne connût pas les manières de la cour. La femme d'un gentilhomme doit être digne du rang qu'occupe sdn mari. Il est même convenable qu'elle ait de l'esprit. Mais ces qualités n'ont pas besoin de se montrer; il suffit qu'elles existent. C'est assez pour la satisfaction de Morose. Il désire que la compagne de sa vie ensevelisse dans un profond silence les dons brillants qu'elle a reçus du ciel, la grâce, la finesse et l'élégance. A toutes ces propositioiv^,lÉ*^\c.^Tvfe^<^"t^^^^^

que par un consentement exprimé à demi-voix, en phrases courtes et soumises : « Comme il vous plaira, dit-elle. Je m'en rapporte à vous. » Cette docilité de bon augure transporte ae joie le vieux célibataire, qui hâte les préparatifs de son mariage. Il est vrai qu'Épicœne est pauvre; mais son silence vaut une fortune. D'ailleurs, comme elle devra tout à son mari, elle n'en sera que plus aimable et plus obéissante. Morose envoie chercher sur-le-champ un pasteur pour célébrer son union, mais un pasteur bien choisi, expéditif et muet, un ministre qui ne s'avise pas de prêcher pour montrer son éloquence et qui sache marier les gens en silence. L'infatigable Figaro lui amène un homme selon son cœur, un honnête serviteur de Dieu, qui, pour gagner son argent, fait semblant d'être enrhumé et ne prononce pas une seule parole intelligible. Morose est si content de lui qu'il •le paye généreusement. Mais, dans l'élan de sa reconnaissance, le ministre oublie son rôle et se met à parler. Alors le nouveau marié entre en fureur, veut lui reprendre sa gratification, et le chasse de sa présence en l'accablant d'injures. Ce trait de mœurs, si bien amené par le poète, provoque une scène qui continue la série des mésaventures de Morose. En entendant chasser l'homme d'Eglise, Épicœne, qui jusque-là a gardé, avec affectation, un silence modeste, laisse éclater son véritable caractère.

EPICOENE.

Fi I monsieur Morose, pouvez-vous user d'une telle violence vis-à-vis d'un homme d'Eglise?

MOROSE

Comment?

ÉPICOENP.

11 ne conviendrait ni à votre gravité ni à l'éducation que vous vous vantez d'avoir reçue à la cour de faire un tel affront à un porteur deau ou même à une créature plus grossière, encore bien moins à un homme qui porte cet honnête costume.

MOROSE

Vous pouvez donc parler?

ÉPICCENE.

Oui, monsieur.

MOROSE

Parler haut, j'entends.

ÉPICOENE.

Oui, monsieur. Croyez-vous donc avoir épousé une statue ou une simple marionnette, une de ces poupées françaises dont les yeux tournent avec un fil, ou quelque innocente sortie de l'hôpital des fous, qui se tiendrait, comme cela, les mains croisées et la bouche en cœur, occupée à vous contempler?

MOROSE

immodestie f une femme pour tout de bon !

Morose reste ébahi de cette métamorphose et s'arrache les cheveux de désespoir. Il voit sa femme, si humble tout à Theure, se transformer tout à coup en une maîtresse de maison décidée et impérieuse, donner partout des ordres et faire retentir Tappartement des éclats bruyants de sa voix. « Elle me régente déjà, s'écrie-t-il. J'ai épousé une Penthéâilée, une Sémiramis, vendu ma liberté à une quenouille. » Pour comble de malheur, survient Truewit^ cj^ai ^ appris le mariage et qui veul fe\\cS\.^x\^ wovss^ ^V^nxiw

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du choix qu'il a fait. Ses félicitations ironiques retournent le poignard dans le cœur de Morose. « J'admire, lui dit-il, votre résolution. Malgré les dangers que j'énumérais devant vous, comme un oiseau de nuit, vous avez voulu poursuivre et rester vous-même. Cela montre que vous êtes un homme constant dans vos projets et invariable dans vos décisions, que des cris de mauvais augure ne peuvent ébranler. » L'ironie est excellente et la situation vraiment comique.

Les malheurs de Mcwose se succèdent sans interruption. Depuis qu'il est marié, il n'a plus un instant de repos. Tantôt ce sont des précieuses ridicules qui viennent complimenter sa femme, tantôt des courtisans qui pénètrent chez lui sous prétexte de le féliciter, mais pour faire la cour à Épicœne. On finit môme par lui amener des musiciens, pour faire danser la compagnie. « La mer fond sur moi, s'écrie-t-il; c'est un nouveau flot, une véritable inondation. Je sens comme un tremblement de terre dans mon for intérieur. »

Au milieu de ses lamentations, Truewit le poursuit partout, comme son mauvais génie, en ayant l'air de compatir à son malheur pour mieux se moquer de lui. « Patience, lui dit-il, ce n'est qu'un jour à passer. » On sait que cette réflexion a la propriété de mettre en fureur les gens qui s'impatientent. Morose s'emporte contre le barbier qui lui a procuré une femme : Truewit abonde dans son sens, se fait l'écho de sa colère et se fâche encore plus que lui. Dans son emportement ironique, il finit même par crier si haut que Morose en est tout étourdi, a J'aimerais mieux

lui pardonner, s'écrie le malheureux mari à bout de patience, que d'en entendre davantage. »

De quelque côté que le vieillard se tourne, il ne voit que des sujets de chagrin, et, pour échapper à tout le bruit qui se fait autour de lui, il en est réduit à s'envelopper la tête de bonnets de nuit et à se réfugier au sommet de la maison, aussi haut qu'il peut monter. Cette retraite forcée ne le soulage néanmoins que pendant quelques heures. Ce n'est pas là un remède définitif. Tant que sa femme restera auprès de lui, il sera exposé aux mêmes désagrénlents. Il songe alors, en dernière analyse, à invoquer la loi pour se séparer d'elle; un divorce le mettra à l'abri de tous les inconvénients qui résultent pour lui du mariage. Il s'adresse pour cela aux juges ordinaires. Mais il n'a pas prévu le nouveau malheur qui l'attendait. A peine a-t-il mis le pied dans le tribunal, qu'il est étourdi par les cris des avocats, par les interpellations du président, par le glapissement des huissiers et par les discussions tumultueuses qui s'élèvent entre les plaideurs. Ses oreilles sont déchirées par des sons discordants. Il ne peut y résister et il prend la fuite. En comparaison de ce tapage, sa maison, mêm# avec sa femme, lui paraît un asile aussi calme, aussi silencieux que l'heure de minuit. Il ne renonce cependant point à son idée ; il poursuit sa demande en nullité de mariage, et il accepl^ ^N<è^ ^ecK^^-^^^^^-

ment la proposition qu'on lui fait d'amener chez lui deux théologiens qui lui donneront sur le divorce un avis motivé.

Cette prétendue consultation n'est qu'une nouvelle mystification préparée par l'infatigable Truewit. Celuici déguise le capitaine Otter et le barbier Gutbeard, l'un en pasteur, l'autre en docteur en droit canon, leur donne à chacun des instructions précises et les présente à Morose comme deux oracles de la science. Leur conférence n'a d'autre but que d'infliger au vieillard un supplice d'un nouveau genre et de le mettre à la merci de son neveu.

MOROSE

Sont-celà les deux savants?

TRUEWIT.

Oui, monsieur. Vous plaît- il de les saluer?

MOROSE

Les saluer I J'aimerais mieux faire n'importe quoi que de perdre ain§i mon temps sans profit. Je m'étonne que ces formules banales : « Dieu soit avec vous l » « Vous êtes le bienvenu! » soient entrées dans nos mœurs, ou bien encore qu'on dise : « Je suis heureux de vous voir. » Je ne vois pas l'avantage qu'on peut tirer de ces paroles. Celui dont les affaires sont tristes et pénibles se trouve-t-ii mieux, lorsqu'il entend ces salutations ?

TRUEWIT.

Cela est vrai, monsieur. Allons donc au fait, monsieur le docteur et monsieur le ministre ; je vous ai suffisamment instruits de l'affaire pour laquelle vous êtes venus#ci, et vous n'aurez pas besoin, je le sais, de nouveaux renseignements sur l'état de la question. Voici le gentilhomme qui attend votre décision, et, par conséquent, quand il vous plaira, commencez.

OTTER

A VOUS, docteur.

CUTBËARD.

A VOUS, mon bon ministre.

OTTER

Je voudrais entendre le droit canon parler le premier.

CUTBËARD.

11 doit céder la place à la théologie positive.

MOROSE

Mes chers messieurs, ne me jetez pas dans les détails. Que vos secours m'arrivent rapidement, quels qu'ils soient! Soyez prompts à m'apporter la paix, si je puis l'espérer. Je n aime ni vos disputes ni vos tumultes judiciaires, et, pour que cela ne vous paraisse pas étrange, je vais vous dire : Mon père, en m'élevant, avait rhabitude de m'engager à concentrer les forces de mon esprit, à ne pas les laisser se disperser lâchement. Il me recommandait d'examiner les choses qui étaient nécessaires à ma conduite dans la vie et celles qui ne l'étaient pas, d'embrasser les unes et d'éviter les autres, en un mot de rechercher le repos et de fuir Tagitation : ce qui est devenu pour moi une seconde nature. Aussi ne vais-je ni à vos débats publics, ni dans les lieux où vous faites du bruit; non que je néglige ce qui se fait pour la dignité de l'État, mais simplement afin d'éviter les clameurs et les impertinences des orateurs qui ne savent pas garder le silence *.

TRUEWIT.

Bien. Mon bon docteur, voulez-vous rompre la glace? Monsieur le ministre suivra.

CUTBËARD.

?fonsieur, quoique indigne et plus faible que mon confrère, j'aurai la présomption...

OTTER

Ce n'est nas une présomption, domine doctor, 1. Passage tradi'it de Libanius.

MOROSE

Encore !

CUTBEARD.

Vous demandez pour combien de motifs un homme peut obtenir divortium legitimum, un divorce légal. D'abord, il faut que je vous fasse comprendre le sens du mot divorce, à divertendo.

MOROSE

Pas de discussions sur les mots, bon docteur. A la question et brièvement î

CUTBEARD.

Je réponds alors que la loi canonique n'accorde le divorce que dans un petit nombre de cas et que le principal est le cas commun, le cas d'adultère. Mais il y a duodecim impedimenta^ douze empêchements, comme nous les appelons, qui tous peuvent, non pas dirimere contractum , mais irritum reddere matrimonium^ comme nous disons en droit canon, non pas briser le lien, mais le rendre nul.

MOROSE

Je vous avais compris, mon bon monsieur. Epargnezmoi l'impertinence de la traduction.

OTTER

Il ne peut pas trop éclaircir ce point, monsieur, avec votre permission.

MOROSE

Encore !

TRUEWIT.

Oh î vous devez, monsieur, accorder cette liberté à des savants. Voyons vos empêchements , docteur.

CUTBEARD.

Le premier est impedimentum moris.

OTTER

Dont il y a plusieurs espèces.

CUTBEARD.

Oui, comme, par exemple, error personœ.

OTTER

Si VOUS VOUS mariez à une personne, en la prenant pour une autre.

CUTBEARD.

Puis, eiror fortunœ,

• OTTER

Si c'est une mendiante et que vous la croyiez riche.

CUTBEARD.

Puis, error qualitatis.

OTTER

Si vous découvrez qu'elle est opiniâtre et entêtée, après avoir cru qu'elle était docile.

MOROSE

Comment? Est-ce là un empêchement légal?

OTTER

Oui, ante copulaniy mais non pas post copulam, monsieur.

CUTBEARD.

Monsieur le ministre a raison. Nec post nuptiarum hencdictionem. Cela ne p«ut qu'irrita reddere sponsalia, qu'annuler les fiançailles. Après le mariage, ce n'est plus un obstacle .

TRUEWIT.

Hélas I monsieur, quelle chute tout d'un coup dans nos espérances I

CUTBEARD.

Après cela vient la conditio : si vous la croyez libre et qu'elle soit reconnue esclave ; voilà un empêchement d'état et de condition.

otter!

Oui. Mais, docteur, ces servitudes sont maintenant sublatœ, parmi nous autres chrétiens.

CUTBEARD.

Avec votre permission, monsiewrV^ mVvvYsXx^.

OTTER

Permettez, monsieur le docteur.

MOROSE

Ah î messieurs, ne vous querellez pas sur ce sujet. Ce cas ne me concerne point. Passons au troisième empêchement.

CUTBEARD,

Bien ; le troisième est le votum : si l'un des deux conjoints a fait vœu de chasteté. Mais cette coutume, comme monsieur le ministre l'a dit de l'autre, a maintenant disparu parmi nous, grâce à la discipline. Le quatrième est la cognatio : lorsque les personnes sont parentes au degré défendu.

Oui, connaissez-vous les degrés défendus, monsieur?

MOROSE

Non, et je ne m*en inquiète guère. Ils ne me sont d'aucun secours dans la question, j'en suis sur.

CUTBEARD.

Mais il y a une partie de cet empêchement qui peut vous servir : c'est la cognatio spiritualis. Si vous êtes son parrain, monsieur, alors ce mariage est incestueux.

OTTER

Ce commentaire est absurde et superstitieux, monsieur le docteur. Je ne puis le supporter. Ne sommes-nous pas tous frères et sœurs et bien plus parents, par conséquent, que les parrains et les filleuls?

MOROSE

Malheur à moil Pour terminer la controverse, je n'ai jamais été parrain, je n'ai jamais été parrain de ma vie. Passons à l'empêchement suivant.

CUTBEARD.

Le cinquième, c'est crimen adulterii, le cas que nous connaissons. Le sixième, c'e^l cxiUus disi^vitas^ différence

de religion. L*avez-vous examinée, pour savoir de quelle religion elle est?

MOROSE

Non. J*aimerais mieux qu'elle ne fût d'aucune que de m'imposer cet ennui.

Mais vous pouvez le faire faire pour vous.

MOROSE

Du tout, monsieur. Passons au reste. Arriverez-vous jamais à la fin, croyez-vous?

TRUEWIT.

Oui, il en a fait la moitié, monsieur. Voyons le reste. Soyez patient et attendez, monsieur.

CUTBEARD.

Le septième, c'est l'empêchement pour cause de vis : s'il y a eu contrainte et violence.

MOROSE

Oh! non, cela est trop volontaire de ma part, trop volontaire.

CUTBEARD.

Le huitième, c'est l'empêchement pour cause d'ordo ; si jamais elle a reçu les ordres sacrés.

OTTER

Ceci est trop superstitieux.

MOROSE

Ce n'est pas notre affaire, monsieur le ministre. Je voudrais qu'elle voulût encore aller dans un couvent.

CUTBEARD.

Le neuvième est le ligamen : si vous étiez engagé, monsieur, à quelque autre auparavant.

MOROSE

Je me suis fourré Irop tôt dans ces chaînes.

CUTBEARD.

Le dixième, c'est le cas de publica honestasj c'est-à-dire inchoata quœdam affinitas.

OTTER

Oui, OU affinitas orta ex sponsalibus; et ce n'est qu'un levé impedimentum.

MOROSE

Dans tout cela je ne sens pas le moindre souffle d'air bienfaisant pour moi.

CUTBEARD.

Le onzième, c'est affinitas ex fomicatione.

OTTER

Qui n'est pas moins vera affinitas que l'autre, monsieur le docteur.

CUTBEARD.

C'est vrai, quœ onturex legitimo matrimonio.

OTTER

Vous avez raison, vénérable docteur, et nascitur ex eo quod per conjugium duœ personœ efpjciuntur una caro,

TRUEWIT.

Hé ! les voilà maintenant qui commencent.

CUTBEARD.

Je vous comprends, monsieur 'le ministre ; ita per fornicationem œquè est verus pater^ qui sic générât,,,,

OTTER

Et veré filius qui sic generatur.

MOROSE

Que me fait tout cela?

CLÉRIMONT.

Maintenant cela s'échauffe.

CUTBEARD.

Le douzième et dernier, c'est si forte nequibis.,.

OTl'ER.

Oui, c'est là un impedimentum gravissimum. Celui-là annule et efface tout. Si vous avez une manifestant frigiditatem....j cela va bien, moi[\^\^\rc.

TRUEWIT.

Eh bien I voilà un secours qui vous arrive à la fin, monsieur. Confessez seulement que vous êtes impuissant, et elle demandera elle-même le divorce, la première.

OTTER

Oui, ou bien s'il y a un cas de morbus po'petuus et insanabiliSy de paralysis, d'elephantiasis ou quelque chose de semblable.

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