CHAPITRE XXn
Comment Joseph et Nostre-Dame senfuyrérd en Egypte et emportèrent Jésuchrist pour la crainte dHérodes,
Quant le roy Hérodes yeit que les troys Roys qui estoient allés en Bethléem pour adorer Jésuchrist ,' ne retoumoient point devers luy , il se courrouça si fort qu'il entreprint de faire tuer tous les enfans innocens. Adonc l'ange de Dieu* s'apparut à Joseph en dormant , et luydist : <c Joseph, liève toy et jwrens l'enfant Jésus et sa mère et t'en fuys incontinent en Egypte , et ne pars de là jusque à ce que je te le dis. Car le Boy Hérodes veut chercher l'enfant pour le tuer, d Et quant il eut ce dit , Joseph s'esveilla , puis esveilla la saincte Vierge Marie et luy compta la vision de l'ange. Adonc la benoiste Vierge Marie se leva hastivement pour s'enfuyr , car elleavoitgrant paourque les gens de Hérodes ne luy voulsissent oster Jésuchrist. Et pour ce incontinent prindrent leur chemin pour aller en Egypte , et Jésuchrist n'avoit pas deux, moys et n'avoit pas besoing de fouyr.
Nostre-Dame et Joseph fuyrent donc en Egypte et portèrent Jésuchrist avec eulx. Ils passèrent par boys , par forêts , par montaignes et par tes déserts , comme gens qui avoient grand paour. Quant ilz eurent fort cheminé, la glorieuse Vierge Marie fiist lasse et avoit grant chault pour le soleil. Et en passant par ung grant désert, Nostre-Dame veit ung arbre de palme beau et grant, dessoubz lequel se voulut reposer en l'ombre , et Joseph l'y mena. Et quant ilz y furent, Joseph la descendit de dessus rasne; et quant elle fust descendue, elle regarda en hault, et veit l'arbre tout plain de
pommes, et dit : a Joseph, je voudroye bien avoir.
' du fruict de cest arbre, car j'en mangeroye voluntiers; ». et Joseph dit : <( Marie , je m^esmerveille comment vous avez désir de manger de ce fruict ! y^ Tune puer Jésus sedens in grendo sue nuUris exdamauit ad palmam et dixit: « Flecte te, arborl » Adonc Jésuchrist qui se seoit au giron de sa mère , dit à Parbre de palme qu'il s^inclinast et qu'il laissast manger à sa mère de son fruict. Statim ad s^ocemDomim incUnai^it se palma, et incontinent que Jésuchrist eut ce dit , le palme s^inclina
. vers la Vierge Marie et elle print des pommes ce qui luy pleut, etdemoura encore cestepalmeinclinée devant elle/ Et quant Jésuchrist veit qu'il ne se dressoit pas , il dit : érige te, palma, dresse-toy , palme ; et Parbre se dressa. Et quant il se furent assez reposez, ilz se mirent à cheminer tant qu'ilz veirent la cité de Egypte dont ilz eurent grant joye et veirent qu'ilz estoient près du lieu que Tange avoit dit à Joseph*
GHAPrrRE xxni.
Comment la Vierge Marie , Joseph et T enfant Jésus arriérèrent en Egypte , et ce qui s*y passa.
Quant ilz furent dedans la cité de Egypte , ilz s'en allèrent tout droit au temple où ilz firent moult dévotement leur oroyson. Après qu'ilz eurent assez prié, ilz cherchèrent logis par toute la cité , mais nul ne tenoit compte d'eulx , car nul ne les congnoissoit ; ilz en furent moult dolens et courroucez pour l'amour de Jésuchrist , lequel estoit jeune et tendre , et s'en retournèrent au temple auquel avoit troys cens soixante et cinq ydoles qui tombèrent incontinent par terre et rompirent en pièces.
Quant Effroidoyre, prince de Egypte, sceut les noil^ velles que les ydoles estoient tombées par terre et rompues par pièces, il en fut moult dolent et courroucé, et incontinent il s'en alla au temple avec grant compaignie de gens. Et quant ilz furent dedans le temple , ilz veirent et congneurent la vérité. Efiroidoyre et tous ses gens ^ furent moult esbahys , car nul ne les avoyt faict tomber, mais d'elles-^mesmes tombèrent par la volunté de Dieu. Quant il veit le miracle , il fîit tout esbaby comment il pouYoit estre advenu , et que pul ne les avoit feict tomber. Après il s'en vint à la Vierge Marie et incontinent adora Jésuchrist comme souverain Dieu , dont tout le peuple d'Egypte creut en Jésucbrist et fut baillé par Efiroidoyre ung bel hostel , et n'en voulurent point fors seuUement une petite maisoa en laquelle ilz demourèrent sept ans entiers povrement et simplement ] et là vivoient de ce que la Vierge Marie filloit , tissoit et cousoit. Il n'y avoit femme au monde qui si bien fillast, ne si bien fist quelque chose appartenant à femme qu'elle faisoit. Et quant les dévotes femmes de la cité veirent la grant povreté de la Vierge Marie, elles luy faisoyent du bien et ta secouroyent en ses nécessitez ; et la Vierge Marie les remercioit humblement de tous leurs biens. Le bonhomme Joseph charpentoit et besongnoit tousjours , car ce nonobstant qu'il fust viel , si faisoit-il tousjours ce qu'il povoit pour vivre.