‹ Prédicatoriana: ou, Révélations singulières et amusantes sur les prédicateurs; entremêlées dChapitre 48 sur 55 · PRELIMINAIRE · texte numérisé non relu

PRELIMINAIRE

Judas Iscarîbte a joué un rôle trop important dans la Passion du Sauveur, pour que les légendaires du moyen âge ne se soient pas occupés de rechercher ou plutôt de créer les détails de la vie de cet homme , dont le nom trop fameux est devenu le type de la trahison , comme le nom de Néron est celui de la cruauté. Cette vie de Judas est donc encore une légende tirée du f^ita Chris n y et que nous piésentons comme monument de notre vieux langage. Il est uratilé'd'insister sur ce point que tous les faits qui s'y rencontrent et que FËvangile ne mentionne pas ^ sont fabuleux , et n'ont été imaginés que pour accroître l'hor* reur que la personne et le nom de ce coryphée des traîtres doi>« vent inspirer et ont inspirée dans tous les temps.

Avâiit d'aborder cette légende , disons quelque chose du mot iscARioTE y surnom donné à cet homme par les quatre évangé* listes.

Les philologues et les commenlateurs ne sont nullement d^accordLsur l'orîgîne et l'étymologîedece mot: les uns le regardent comme composé de ù ou plutôt îscA y qui signifie homme, et de Carioth qui serait le nom d*un hourg de la Terre Sainte^ que S. Jérôme , et après lui , Adrichomius placent dans la triha d'Ëphraïm. D'autres citent Keriolh , ville de Juda, dont parle Josué, c. XV, i;.-25. * Ainsi Iscariote signifierait homme origi-> naire de Carioth ou de Kerioth.

Le P. Amelotte , oratorien , dit dans la table géographiquequi accompagne sa traduction du iVb^/^^eaff Testament; 1666- 1668, 3 vol. in-8® : «t Iscariot peut avoir été un village auprès de Samarie vers l'orient , et de là Judas le traître fut appelé IsCARiOTE ; ou peut-être ce nom lui fut donné par anticipation, parce qu'il s'étrangla , ou parce qu'il gardait les aumônes qui étaient données à Jésus-Christ, car du mot hébreu d'où se forme Escariota peuvent venir l'un et l'autre. » Cette dernière con^ jecture du P. Amelotte ne nous parait; pas plus fondée que celle d'un autre commentateur qui dérive Iscariote du mot sctchar qui signifie récompense , à cause des 30 deniers que Judas a reçus pour prix de sa trahison ; cette étymologie est défectueuseet absurde.

Lightfoot fait venir Iscariote de Iscortia , mot talmudique formé de Scorteiis qui en a la signification ; mais comme il n'y a là que quelque ressemblance de mots , cette étjmologie n'est ni admise ni admissible»

Bartolocci, dans sa Bibliothèque rabbinique , Rome , 1675, 4 vol. in-fol. , prétend que le mot Iscariote est composé de Isch, homme , et de cariotœ y espèce de palmier ; d'où il infère que Judas est né dans un lieu fertile eli 'palmiers , dans la vallée de

' Comme il est dit dans le Thésaurus S, Scripturce propheticcB et apostolicœ. Genev. , i6i3, i7z-8*. VoT. p. ^71 : et Judas Iscario- TES , id est, ut nonnuili conjectant hehrœis Isch-Kerijot, hoc est, vir Keriot seu Keriothites , ab urbe in tribu Juda sic vocata oriun^ dus^ cujus fit mentio Josue , etc. »

Jéricho peut-être j parce qu'il y avait beaucoup dé ces sortes d'arbres.

Enfin, dans la cinquième édition de la Bible de J^ence; Paris, 1827-1833, 27 vol. în-8<>, ilestditàla table des noms hébreux, avec leur signification , que le nom Iscarioth veut dire homme démeurtre. (V. tom. 27, p. 120.) Nous n'avons vu que là cette înterprélalion , à laquelle l'autorité du savant M. Drach don^ nerait grand poids , si elle venait de lui ; mais nous en doutons fort. Quant au nom JciH % il signifie louange ; ce nom existait bien des siècles avant notre traître.

On volt par ce que nous venons, d'exposer sur ces origibes qu'elles sont toutes hj^pothétiques et qu'elles reposent la plupart^ sur des bases plus que fragiles. La première paraît la plus probable , elle n'a cepeadant p^s été adoptée par notre biographe anonyme de Judas , car il le fait naître à Jérusalem.

Il existe encore d'autres particularités sur le même objet; mais elles sont aussi dénuées de fondement que les opinions que nous venons de rapporter ; on peut malgré cela en amuser un instant le lecteur. Par exemple , Pietro délia Valle raconte dans ses Yoyages, qu'étant à Gorfou , on lui montra un homme que l'on disait de la race du traître Judas; cet homme le niaît, et il avait raison. Il est vrai que le bruit a été longtemps accrédité que Judas était de Corfou, que sa race y subsiste encore; et même on va jusqu'à montrer une maison qui , dit-on , lui a appartenu. C'est bien le cas de dire avec Horace : Credat Judœus Apella, non ego. Il en est de même d'ime tour que l'on montre aussi à Ptolémaïs ( aujourd'hui Saint-JeaU'pd'Acre ) , et dans laquelle on prétend qu'ont été fabriqués les trente deniers prix du sang du Juste ; c'est ce qui l'a fait appeler la Tour maudite.

Quelques esprits saugrenus ou mauvais plaisants ne se sontils pas avisés de placer aussi dans notre belle France le berceau du perfide Judas I II y a tout an plus cent ans que l'on disait encore dans l'Anjou et dans le Maine, que Judas Iscariote était né à Sablé ( Sarthe ) , et même on cite en preuve ce vers : Pcrfidus ille Judas Sabloliensls eiat.

Heureusement pour Sablé , cette preuve poétique Q*est pas très-péremptoîre , et u'équîvaut point à un certificat de naissance bien légalisé*.

On dit encore que les Bretons , parfois en bisbille avec les Normands , ont prétendu que ledit Judas était né entre Gaea et Rouen, et on cite à l'appui ce couplet d'une vieille chanson :

Jadaâ était normand y

Tout le monde le dit ; Entre Caen et Rouen ce malheureux naquit.

Il vendit son Seigneur pour trente marcs comptant; Au diable soient tous les Normands ! '

Cette pièce lyrîco-populai're n*est pas plus probante que le vers précédent. En général il serait difficile de remonter à la source de ces plaisanteries satiriques, qui au reste n'ont jamais eu cours que dans les plus bas étages de la société ^ et qui sont tout-à-fait insignifiantes.

' Il parait que depuis plusieurs siècles on en a voulu aux Nornands ; car dans l'antique Paroissien du diocèse de Chartres , on. trouvait , au milieu des Litanies de la Sainte Vierge , un verset ainsi oonçn : ^ furore NJormanorum libéra nos , Domine, Mais il faut convenir que Normanorum ne signifie dans ce verset que des ennemis politiques,des conquérants venant du Nord, qui, dans le principe, ont ravagé le pays et qui ne regardent point les populations modernes. Ce n*est qu'en 1773 , qne le Chapitre de Chartres a fait effacer ce verset dans les Litanies ; il y existait depuis le temps où Hasting , chef des Normands, assiégea et saccagea leur ville en 855.

On trouve encore , dans les Illustres Proverbes (de Fleury de Bellingcn ) , i655, iu-ia, ce sot dicton : » franc Normand et vrai irai' fiagoulamen ; savez-vous ce que signifii ce traiflagoulamen ? il. veut dire tout simplement, traître, flatteur, gourmand, larron et menteur,*» Il faut avoir le diable au corps pour avoir in&aginé un nom aussi baroque et aussi satanique. Il n'y a pas un descendant des anciens Neustriens qui ne préférera à cet odieux dicton , la citation suivante, extraite d'une revue anglaise moderne : « Les Normands sont, après les Hellènes, le peuple le plus brillant dans Tlûstoire ; leur puissance sur le monde a été gigantesque ; elle dure encore. Les Normands ont formé l'aristocratie européenne , et nous ne nous étonnerons pas de ceux qui cherchent à descendre d'une race si illustre, a»

Nous ne prolongerons pas ces citations burlesques , et noa& finirons par dire que si la France n'est pas le berceau, de Judas^ elle a eu dieins ces derniers temps (il j a quelques années ) un homme de sa nation qui, par ses nobles procédés, ses sentiments •généreux et sa vive reconnaissance envers sa bienfaitrice , a prouvé que le pur sang d'Iscariote n'est pas encore tari chez les modernes , car , à coup sûr , ledit Israélite peut se proclamer hardiment le desccQdant ep ligpe directe de l'apotre déchu qiM va nous occupe]^.

Sensuyt la vie de Judas Sccuiothy lequel vendit Jésur^ christ, : et premièrement comment fut engendré, .

£q Hiérusalem avoit une femme nommée Giborée, et estoit femme de Ruben^ Il advint une foys entre les autres quUlz eurent compaignie l'uog avec Taultre, et puis s'endormirent : Cihorée songea qu'elle avoit conceu ung en&nt qui feroit en son vivant plusieurs meurtres et trahysons^ Quant elle fut esveillée , elle dit à Ruben qu'elle avoit conceu ung enfant qui feroit plusieurs maulx, se ainsi estoit qu^elle fut grosse. Et Ruben luy respondit : « Vous estes folle, ne parlés plus de cela : car le Dyable vous a tentée qui vous a faict dire ces parolles. — Et je dis , dit Giborée , que j'ay conceu et enfanté, que mon songe sera vray : j*ay songé qu'il avoit tué Tenfant d'une royne, et qu'il vous avoit mys à mort , et qu'il m'avoit prise à femme , et qu'il debvoit vendre aux Juifz le SauWeur du monde. » Adonc fut Ru* ben moult esmerveillé. Et quant neuf moys fiirent passez, Giborée enfanta ung filz ' et le nourrist jusques à

' L'auteur donne pour père à Judas un nommé Ruhen ; îl i^e

ung moys , et pensoit souvent à son songe. Et ne le vouloyent point faire mourir de psiour d*etre reprinsj et ne le vouloyent pas. garder , car ilz avoyent grant paour de luy.

Comment Judas fut mjrs sup là mer, et comment la rojne le trouva en tisle Scarioth.

Adonc Ruben et Ciborée mirent Judas dedans la mer en ung vaissel ' et le^ laissèrent aller à Tadventure, et les undes de la mer remmenèrent tant qu'il arriva en Pisle de Scarioth. Il advint que la royne de celluy pays, laquelle ne povoit avoir lignée , alloit sur la rive de la mer là oii elle trouva ung vaissel au port, lequel elle fit tirer hors et le fit ouvrir. Quant ii fiit ouvert, elle veit dedans ung bel enfant , si beau que merveilles , et en souspirant eHe dist : « Hélas ! si pour cettuy eqfant je peusse renouveller mon royaulme , ie en seroye moult joyeuse. » Adonc elle le fit secrètement nourrir 5 et incontinent après qu^elle eut trouvé Judas , elle se fit grosse. Et quant vint au bout de neuf moys, la royne disoit avoir enfanté Judas , de quoy il se trouva le contraire. Quant Judas fut grant, la royne le mist en son hostel et le nourrit honorablement, et Taimoit moult.

s'est point conformé au texte de S. Jean, qui, dans son Evangile, chap. XIII, V. 26, dit positivement Judas Iscariote, fils de Simon.

' C'est-à-dire une petite nasse , ou panier de jonc ou d'osier.

— âSl —

Comment la royne reprouchoit à Judas quUriestoUpai sonjilz pour ce qu'il batioit son propre Jilz.

Or advint que la royne coucha avec le roy, et conceut ung beau filz dont elle enfanta au bout de neuf moys. Quant Tenfant fut grant, il s'entrebattoit souvent avec Judas qui estoit plus grant \ il battoit tousjours renfant de la royne, et le faisoit plorer, et le battoit si sonvent que la royne en fut courroucée. Il advint ung jour qu'elle se courrouça fort, dont Judas fut moult doulent; et plus que devant se mist à battre Fenfant, dont la royne fut très malcontente, et luy dist : « Judas ^ se tu bats plus mon enfant, je te feray marry et doulent, et te feray laisser le pays, car tu n'es pas mon filz. — Non, dist Judas. — Vrayement non, dist la royne, car je t^ay trouvé en la mer, et t'en fys mettre hors , et ung grant temps te ay fait nourrir, et te ay fait venir en mon hostel et entretenu , chaussé et vestu ne plus ne moins que se tu feusses mon propre enfant. »

rv.

Comment le traistre Judas, par sa mauldicte enyie, tua le propre Jilz de la rojne et puis s*enfoujU

Après ces parolles, la royne dist à Judas : <( Or te donne garde que tu ne faces aulcun desplaisir ne oultraige à mon enfant, car, pour yray et sans faulte , si tu le fays, tu t'en repentiras amèrement. Et tantoât que la royne eut ce dit à Judas , il fut fort esbahy, car paravant il ouidoit esire fiU.de la royne. Or advint ung jour que le roy et la royne le laissèrent et s'en allèrent

ésbattre; et Judas demoura avec Tenfant. Quant lé faulx Judas veit qu'ilz povoient estre bien loing dô Phostel , il print ung glaive et alla tuef Tenfent dti roy ^ , et, ce faict, s'enfouyt affin qtïe la foyne ne le fist mourir; et comme il s'en alloit, il trouva unecompaignie de gens qui alloient en Hiérusalem, et se tnist avec eulx , et cheminèrent tant qu'ilz vindrent en Hiérusalem, et là demoura Judas*

Comment Pjlate demanda à Judas s* il vouloit

servir»,

Le lendemain au matin, Judas arriva en Ricrusalem^ et s'en alla esbat^tre par la ville, regardant çà et là, pas-* sant le temps. Pylate, qui là estoit, le veit en la rue, et veit qu'il estoit bel enfant : il pensa qu'il seroit bon & servir en court, et le fit appeller. Judas vint à luy et le salua, et luy fit grant honneur, car il avoit toute sa vie servi ung roy. Pylate luy demanda dont il esioît ; et il dist : <c Je ne sçay, par ma foy, mais j'ai esté nourry en l'hostel d'une royne , et suis venu en ceste ville poui* servir quelque seigneur. — Mon amy , dist Pylate ^ Vous debvez sçavoir bien et honneur ^^ puisque vous

' Dans le Mystère de la Passion y dont ndus parlerons à la fin de la présente vie , on voit le fils du roi de Scarioth jouer aux échecs avec Judas ; Celui-cî lui cherche querelle et le tue, puis il s'enfuit auprès de Pilate , qui en fait sou intendant. Le reste des événements relatifs à Judas, dans ce mystère, est assez conforme à ceux que Ton va lire.

* C'est-à-dire , vous devez être instruit et savoir vous coo- / duîre en homme d'honneur et bien élevé.

avez servi en tel lîeu ; me voulez-vous servir loyallement, et je vous donneray bons gaîges? » Judas luy respondit : « Sire, je suis vostre -, commandez-moy tout ce qu'il vous plaira commander, car bien loyallement vous serviray.w Adonc Pyiate le nomme de sa maison pour le servir. Judas estoit si diligent que son service plaisoit fort à Pyiate ; et Taimoy t plus que nul aultre serviteur, et se gouvernoit le plus par luy, si que tous les atiltres serviteurs en furent moult envieux. Advint ung jour que Pyiate s'en alloit esbattre , et passa touchant ung jardin auquel avoit ung pommier chargé de moult belles pommes, desquelles Pyiate eut désir de manger. Or estoit cestuy jardin à ung homme de Hiérusalem nommé Buben, lequel estoit père de Judas -, et n'en savoit riens ledit Ruben, ne Judas aussi, car il ne congnoissoit nul de ses parens*

Comment Judas Scarioih tua Ruben son père dedans soft jardin, quant il cueillit des pommes pour Pj laie.

Pyiate appella son serviteur Judas, lequel estoit plus prest à mal faire que tous les aultres, et luy dist : a Judas , va-t-en au jardin de Ruben , et m'apporte des pommes que j'ay veues^en ung moult beau pommier, car se je n'en ay, je seray malade. » Et, ce dit. Judas print son espée et s'en vint au jardin de Ruben son père •, il ne sçavoit pas qu'il fust son père , ne Ruben aussi que Judas fust son filz. Judas commença à coupper les branches du pommier pour avoir des pommes ; et Ruben qui estoit en son hostel ouyt les coups. Tantost ^ il vint,

> TaDtost signifie là aussitôt ; on l'employait aussi pour bientôt, alors, au plutôt, promptement.

et il trouva Judas qui couppoit les branches de son pommier et se courrouça , et dist : « Maulvais homme» que n'as-tu prias des pommes sans tailler l'arbre ? Il appert que tues mcschant,» et se dirent degrans injures Pung à l'autre, et s' entrebattirent tellement que Judas tua son père Ruben de son espée. Après qu'il l'eut tué, Giborée, femme de Ruben et mère de Judas, vint et veit comment il sailloit du jardin et qu'il avoit tué son mary; elle commença à crier à haulte voix , soy desconfortant et disant : « Hélas ! que feray-je de mon mary que ce maulvais truant a tué ? » Adonc Judas apporta des pommes à Pylate du jardin de Ruben. Et tantost qu'il les eut, Ciborée vint à Pylate plourant , criant et menant grant deuil , et se plaignoit de Judas qui avoit tué son mary à tort et sans cause. Mais Pylate, qui fort l'aymoit, n^en tint pas grant compte , et le fit appeller et luy demanda s'il estoit vray; il dit qu'ouy, mais que Ruben Pavoit premier oultf aîgé. w Venez çà, femme, dist Pylate. Il ne vous fault point tant plourer, car à cop feict il n'y a remède. Je ne voussçauroye aultre chose faire j mais vous fault pourveoir d'ung aultre mary; vous prendrés donc pour mary mon serviteur quisçait bien et honneur. » Ciborée respondit : a Non feray pour riens du monde. Vrayement, dist Pylate, Dame, si ferés-, mais pour ceste heure saillez ^ ung peu hors de céans , car j'ay ung peu affaire. » Adonc Ciborée saillit , et tantost Pylate vint secrettement parler à Judas et luy dîst : « Judas, mon amy, tu n'as chevancc ^ ne possession ^ ceste femme est de riches gens. Et si ^ a maisons bien gâr-

■ Saillez y sortez.

* Clievance, fortune, biens, héritage, etc.

5 Si pour elle.

— ass —

nies et remplies de tous garnimens d^hostel et a belle chevance ' , prez, boys , vignes ^ terres et aultres possessions, or et argent. Se * tu la prens à femme, jamais de ton vivant ne seras povre. Sire , dist Judas, puisqu'il vous plaist de vostre grâce me le conseiller, j'en suis content. M Adonc Pylate appella Ciborée etluy dist : « Cà, Ciborée, ne plorez plus et ne vous donnez tant de mélancolie : car je vous feray plus de biens qu'oncques ne fit à femme. Je vois bien que vostre mary est mort et ne peult ressusciter ; d'aultre part , Judas est mon serviteur, et de luy ne me puis passer qu'il ne ftist grant dommaige ; il est jeune et bien sçavant, prenezle à espoux pour Tamour de moy : car vous serez mieplx mariée que par avant , et je vous prometz, par ma foy , que si vous le faictes, je vous sçauray bon gré. Sire, dist Ciborée, bien me desplaist^ mais à vostre vo^ lunté soit faict. »

Comment Judas espousa Ciborée sa fnère, et commèrà

elle hty compta son songea

Judas adonc print pour femme Ciborée sa mère-, mais il ne sçavoit pas qu'elle fust sa mère, ny elle quMl fiist son filz. Quant ilz eurent demouré ung peu de temps ensemble, Ciborée se print un jour à plourer et à soupirer môult amèrement. Et Judas luy demanda qu^elle avoit ? : — ce Hélas ! dit-elle , je dois bien plourer , et ce n'est pas de merveilles. Las ! dolente , il y a bien xxii

» Chevance, fortune.

* Se pour si.

ans ou environ que je mys un mien petit enfant de Teage d'ung moys sur la mer dedans ung tonneau, et je pense qu'il soit pery ou noyé : car je songeay la nuyt qu'il fut engendré, qu'il tuerait le filz dMn roy et d'une royne, et mettroit à mort son père, puis me prendroit à femme, et debvoit faire plusieurs maulx et trahysons , et deb- Yoit vendre le Rédempteur du monde aux Juifz xxx deniers. Adonc Judas apperceut que c'estoit luy : car la royne qui Tavoit nourry se courrouça à luy pour ce qu'il battoit son enfant, en luy reprochant qu'elle l'avoit tiré hors de la mer et qu'il estoit dedans ung tonneau , et puis se recorda de Fenfant de la royne qu'il avoit tué, et mys à mort son père, et puis prins sa mère à femme * -, desquelles choses il eut grant contrition et repentance. Et estoit Tan de la Passion ; car adonc Jésuchrist preschoit et faisoit tous les jours plusieurs mi-» racles évidens. Et Judas, qui moult estoit courroucé des grans maulx qu'il avoit faicts, s'agenoilla devant Ciborée sa mère qu'il avoit espousée, et luy cria mercy, qu'il luy plcust voluntiers luy pardonner , et sa mère luy pardonna voluntiers. Adonc Judas print congié, et s'en alla tout droict à Jésuchrist ^ car il avoit ouy dire que c'estoit le sainct prophète, et qu'il pardonnoit les péchez. Quant Judas fut devant Jésuchrist^ qui estoit à disner chez sainct Matthieu avec ses onze apostres, il s'agtnoilla devant luy, et lui cria mercy en plorant, qu'il luy pleust luy pardonner, et pria qu'il fost ung de ses disciples. Et ung peu de temps après, Judas requist

' Il faut conveDÎr qu'au fond de c^ scènes épouvantablement burlesques , l'I j a une pensée profonde. L'auteur a cra devoir préparer le d(ticide par le parricide et l'iiioeste.

à Jésuchrist qu^il fust son apostre, et Jésuchrist fat coiàtent. Et paravant n'estoyent que unze aposlres, et avec Judas furent douze. Adonc Jésuchrist fit Judas son sénéchaux * , et cettui-ci achetoit tout ce qu'estoit nécessaire à Jésuchrist et à ses apostres ; et prenoit tousjours la diziesme partie àt ce qu^on donnoit à Jésuchrist.

Comment Marie-Magàcdene oignit les pieds de Jésûchrist, et comment Judas y trouva à reprendre.

Or il advint qu'après Thonneur que firent les Juifz à Jésuchrist ^ le jour du Sabhat, qui fut le jour de Pasques flories lors de son entrée en Hiérusalem, il alla souper chez Simon le lépreux à Béthanie. Les tables furent mises pour ^ller menger ; le Saulveur print sa place, lé Lazare s'assit ^ , et Marie-Marthe servoit et administl^oit les viandes. Marie-Magdalene print une hoiette plaine d'oignemens^ précieux, et en oignit les pieds de Jésuchrist; et du grant odeur qui yssoit ^ de Foignement,

> Jadb le mot sénéchal a quelquefois signifié pourvoyeur, maître d'hôtel, car on trouve dans un vieux roman de Merlin : « Judas estoit sénéchaux des apostres. »

^ L^ honneur que firent les Juifs à Jésuchrist, c'est-à-dire, les honneurs que rendirent les Juifs à Jéâus-Christ.

' Les Juifs ne s'asseyaient point à table ; ils prenaient leurs repas, comme les Romains, dans le trîclinium, étendus sur des Uts, s'appuyant sur le coude gatftïhe, et se âervant de la main >3roite pour boire et pour manger. *

« Oignemens, parfums.

) TmsoU, sortait, s^évapbrait.

toute la maison en estoit odorant. Et Judas Scarioth dit : (( II yaulsist mieuk que cest oignement , qui valût bien troys cens deniers , eut esté Tendu et dontié aux povres ^ » et Jésuchrist luy respondit : « Gest oignement n^appartient pas donner aux povres ; mais tu vouidroyes bien qu'il fust vendu pour te approprier Fargent ; » et dit encore Jésuchrist : « Gest oignement soit gardé jusques au jour de ma sépulture; toujours aurés les povres avec VOUS; non pas moy....^ )>

Comment lejeudy à heure de nonne, Jésuchrist env&fa Judas acheter ung aignel blanc et du poisson.

Le jeudy ^ à heure de nonne ^ , Jésuchrist envoya Judas, son maistre dhostel, acheter ung aigi^l et du poisson , et vouloit souper avec ses apostres , disant qu'il ne mangeroit plus avec eulx jusques à tant qu'il seroit ressuscité. Judas alla en la cité et acheta ung aignel blanc et du poisson. Et tantost que les Juifz

* Les Juifs ne connaissaient point le jeudi. Les jours de la semaine n'avaient que des noms numériques : notre dtimanclie était una sabèathi; notre lundi, secimda sabbathi^ nobe mardi , tertia , etc. Ainsi le jeudi était le quinta sabbathi, Yojez une dissertation intitulée : La Semaine, ou Recherches sut l'époque oii les premiers chrétiens , les Romains et les peuples d^ Occident ont commencé à adopter la semaine y c'est'-^-dùt la diifision des jours du mois en nombre septénaire. ( Dijon ^ Lagîer ), 1830, in-8® de 47 pages, tiré à cent exemplaires. V. p. 32.

^ Gette heure répond à trois heures après midi.

veircnt Judas, ilz luy demandèrent oii estôit Jésus, et de paourqu'ils avoient qu^il ne s'apperceust dé quelque chose , ilz ne luy en osoyent gùereis parler, maïs le regardoyent en luy faisant malechiere ' , tant que Judas eongneut quMIs le cherchoyent pour le mettre à mort. Tantost Judaé porta à Jésuchrist l'aignel et le poisson ; et Jésuchrist dit : « Va le appresler, et quant il sera prest, appotte-le au palays de David , car je souperay avec mes apostres. » Gamalief qui avoit yu comment Judas acheta le poisson , pensa que Jésuchrist voulsist faire quelque chose, changea sa robe qu^il ne fust congneu etalla en la maison de Ruth ^. Quant vint à la fin du jour. Judas print la viande et dit à Gamaliel , quMl trouva à Thuys ^ comme ung povre , qu'il luy ayddst à porter la viande ; Gamaliel repondit : voluntîers le feray. Adonc portèrent la viande et mirent les tables.

' Malechiere , mauvaise miDe. Chiere signifie visage , mine ^ contenance.

* Il est dit dans un chapitre précédent du yita Christi, relativement à ce Ruth ou du moins à sa maison , que la veille , M quant 11 fut nujct, Jésuchrist, avec la Vierge Marie et ses disciples et Marie Magdalène , s'en allèrent en Hlérusalem en la maison d*un prudhomme nommé Ruth ; car aultrefols avoît esté en son hostel. Cette maison estolt auprès de Hlérusalem entre la cité et le palajs de David. Derrière ceste maison avoît ung jardin où 11 j avolt plusieurs arbres et des canes qui jettolent le sucre , et estoh de costé ung fleuve nommé Cédron , et là J^us enselgnolt ses disciples et apostres, et leur.monstrolt sa i^oTt comme elfe s'approcholt ; et ne voulut pas que Lazare allast avec luy, car les Juifs le vouloyent tuer après qu'il fut ressuscité. »

3 A Vhtjrs , à la porte.

lésuchrist monta au palays avec les apostres, et laissa sa mère et Marie Magdalène avec Buth , son hoste. Pois . Jésuchristse mistà table avec ses aposjtresetdit : « Mon Père commanda à Abraham^ et ^ Moyse qu^ijz fissent sacrifice d^aigneautz ^ or est le temps qu^on sacrifiera le Fils de rhomme. Je suis Taignel sacrifiant qmdoibs iç^ourirpour tous remembrer. » Après qu'il eust dit qu'on apportast le poysson , Judas l'apporta. Quant Jésuchrist r^ut 9 il dit : a Tung de voifs me trahira. » Quant les alpestres Touyrent 9 ils furent %sbahis, e( regardoyent Tung Pautre , pensant lequel pouvoit estre. Et sainct Pierre dit : a Sire j dis-nous lequel te trahira , et nops le mettrons hors de nostre compaignie. ^ Jésuchrist oit : « n n'est pas encore temps à vous de le sçavoir. n Saint Jehan luy dit : n Sire , dis-nous , s'il te plaist , qui est celuy qui te trahira? » Jésuchrist dit : « Cduy qui mettra la main avec moi au plat. » Et Judas Py mit.

Tantost après que la cène fut faicte , le dyable entra, au corps de Judas, et incontinent se partir, et de pro- * pos délibéré pensa comment il pourroit vendre et trahir Jésuchrist ) et alla trouver Içs Juifs*

Comment Judas fit marché €wec les Juifz pour leur.

\fendre Jésuchrist.

Quant les Juifz qui tenoyent leur conseil , veirent le traistre et mauvais Judas , lequel estoît venu à cuU , gratieusement le receurent , et Gayphas luy demanda : a Où est Jésus ton maistre? » Et Judas respondit : « Je viens de là où il est ^ et, si vous voulez , vous Taures bien et ferés à vostre volunté. » Et Annas dit : «c O

Judas ! Dieu t^a donné grant grâce , et t'a enluminé quant tu as congneu vérité ^ regarde que tu veulx que nous te donnons et tu nous monstreras où il est^ affin que nous ne puissions feillir. — ^Oui, dit Ji^s , car en sa compaignie il a ung cousin germain qui oiien le res-» semble * . — Judas , vous dictes très bien-, #it Annas ; prenez de nous ce que vous vouldrez. » Et adonc Cayphas dit aux Juifz : « Que luy donnerons ? Grant bien il nous a faict et à tous ceux qui viendront après nous ; car si Jésus vit , il mettra tout le monde en erreur. » Benjamin , qui estoit Tung des douze Juifz jurés, dit qtl^on luy donnast trente deniers d'argent, mais qu'il fit ce qu'il avoit promis, a Je le feray, dit Judas , mais allons y saigement , car vous estes trop , et s'il sçavoit que le vouliez prendre , il s'enfuyroit ; mais je sçay bien le lieu où il se pourroit fuyr, et se me voulez bien payer, je le vous riendray entre vos mains. » Et Ànnas dit : tt Nous te baillerons trente deniers ^. » Judas dit :

' C'était S. Jacques le Mineur, surnommé le Juste , fils d'ÂLpbée et de Mariç, sœur ou belle-so»ur de la Sainte Vierge^ selon le P. Pezzon et beaucoup d'autres. Il ressemblait, dit-<»n^ beaucoup au Sauveur.

* Quelle était la valeur de ces trente deniers? Ceux qui ont regardé chacune de ces pièces comme un marc ou un talent se sont gravement trompés.. Ce n'était qu'un sîcle composé de quatre drachmes : la drachme valait 77 cent, de notre monnaie, et par conséquent le sicle 3 fr. 8 c. ; ce qui fait 92 fr* pour k somme totale qu'a reçue Judas. Ce prix est désigné dans V Exode, m , 32, pour la valeur d'un esclave.

Dans un roman historique du xv® siècle , intitulé : La desfraction de HUrusalem et vengeance de nostre Saul^eur et Rédempteur JésuchrUt, faicte par F'espasian, empereur de

a Je suis content, et maintenant je le rendray. v Gayphas dit : « Envoyez tost quérir nos gens , et irons avec Judas, affin que Jésus n'eschappe. » Les evesques ^ firent arn^ leurs gens. Jésuchrist vint à ses apostres et les troiîva dormans et dit : « Ne povez-vous veiller une heure avez moy ? ne vous ay-je pas bien dit que Fung de vous me trahira? Levez sus et veillez , car le

Rome , et par Tytus sonfilz ; dans ce roman , dis-je , où toiijt est fiction , hors le siège et la prise de Jérusalem , on trouvé un chapitre ayant pour titre : Comment VEmperetÊtfit vendre tous les Juifz, et en fit donner trente pour ung denier, ( Il faut prévenir d'abord que dans ce roman , S. Clément a converti Yespasien et ses barons , qu'il leur a administré le baptême, et que par conséquent l'empereur est zélé chrétien , va régulièrement à la messe et est outré contre les Juifs , de ce qu'ils ont crucifié le Sauveur. ) Le chapitre en question commence ainsi : tt Quant l'empereur veit qu'il tenoit tant de Juîfz prins et qu'il en pouvoit faire à sa volunté , il dit à ses barons : Seigneurs , puisque Jésuchrist nous a faict tant de grâce qu'il nous a donné victoyre , je vengeray sa mort et veudray tous les Juîfz ; et ainsy qu'ils achetèrent Jésuchrist trente deniers , ainsy en venlx donner trente pour ung denier. Et tantost fit crier que tout homme qui voudroit acheter des Juifz , qu'il s'en vînt à celluy qui estoit commis pour les vendre , et qu'il en donneroît trente pour ung denier, etc. »

< Nous avons déjà parlé, dans la F'ie de Marie, de cette expression dont se servent les écrivains français du xv* siècle, pour désigner les princes des prêtres chez les Juifs. Le Père Maillard , dans sa Passion > non-seulement se sert de ce mot dans le même sens , mais il nomme également éç^ique , Jésus mené à Gayphe. Il est vrai qu'il lui donne là le titre « de souverain évesc[ue duquel seulement le Pape est vicaire. » Ce mot rentre alors dans l'acception qu'on lui donne ordinairement.

filz de l'homme est trahy et Tendu. » Et de rechièf Jésucbrist s'en retourna au jardin prier Dieu le Père ; et quant il eut de rechief prié et qu'il sçavoit biett que sa mort et passion approchoit , il s'en rcfourna encores à ses apostres , et les trouva dormans et leur dit : « Dormez et reposez , car le jour s'approche qu'on Vous esveillera. » Et Jésuchrist à la dernière Fois s'en retourna au jardin, et pria son Père comme devant. Et Judas et les Juifz vindrent au jardin d'Olivet , lesquels portoyênt fallots et lanternes pour le prendre.

Comment Judas UvraJésuchrist aux Juifz çn le baisant^ et comment sainct Pierre couppa F oreille à Mqlchus.

Adonc Judas dist aux Juifz : a Allons au jardin, car il y est. » Et tantost les Juifz allèrent au jardin avec Judas; et quant ilz veirent Jésuchrist, il leur demanda : « Que quérez-vous ■ ? » Adonc ilz tombèrent à terre à la renverse , et puis se levèrent et dirent : « Nous demandons ^ésus de Nazareth, t Et firent ainsi par troys foys ; et à la tierce Jésuchrist leur dit : a Si vous me quérez, me voicy , et laissez aller mes apostres. » Adonc Judas vint baiser Jésuchrist, et tantost les sergens le prinrent et le Uèrent bien fort. Adonc sainct Pierre print son Cousteau et en coupa Toreille à ung qui s'appelloit Malchus. Et Jésuchrist dit à sainct Pierre : <( Mets ton glaive en sa gaine, car qui de glaive frappera, de glaive mourra ; tu scays bien que , se je vouloye , que mon Père, qui a pouvoir sur tout , m'envoyeroit plus de

' Que qiUrez-^w>us? Qui cherchez-vous.

douze mille légioos d^anges pour me délivrer de ces gens^ mais il sera faict de moy comme il a été prophétisé* » Saiuct Pierre dit : « Se tous te renioyeat, je ne te renieray pas. )> Adonc Jésuchrist dist à sainct Pierre : <c Saches que devant que le coq chante y tu me auras renyé trois fois. »

Comment se désespéra Judas voyant Jésuchrist condamné, et comment mistfin à ses jours.

Cependant ces faux et méchans Juifs, après avoir interrogé , frappé et conspué Jésus , le condampnèrent à estre crucifié sur le mont Golgotha entre deux larrons. Alors le traistre Judas, voyant que Jésuchrist estoit condampné, meu ' de pénitence infructueuse, rapporta les trente deniers aux princes des prestres et anciens du peuple, en disant : a J'ai péché en baillant par trahison le sang juste. » Yérité reluist, dit sainct Jehan Grysostome^ le' traistre de soy-mesmes donne tesmoigna^e ^ et clost la bouche à ceulx qui Font condampné , car en ce accuse les Princes de la loy, qui, à sa pénitence, furent plus que luy endurciz, en lui disant : (c Que nous en chault-ii ? Se tu as bict folie , si la prens ^. » Dont il entra en désespoir; et , jettes les deniers au temple ^ , s'en partit et se

« Mu.

* Que nous en chault-il? etc. , etc. Que nous importe? si tu as fait sottise , tant pis pour foi.

3 L'auteur du F'ita Chris ti, et le Père Maillard ont omis la circonstance suivante : après que Judas eut jeté les pièces sur

pendit et creva par le milieu , si que les entrailles qui avoieat conçu la trahison, cheurent toutes dispersées ' .

On trouve quelques détails de plus sur la fin de Judas dans le fameux Mjstère de la Passion , qui a paru au commencement du xv* siècle, puisqu'il a été représenté en i4o2. Gomme cette pièce a été calquée sur Fhistoire

le pavé du temple (ce qui prouve que le Conseil s'y était tenu), les Princes des Prêtres les ayant ramassées, ne crurent pas pouvoir remettre cet argent dans le trésor sacré parce qu'il était le prix du sang. Us délibérèrent d'en acheter le champ d'un potier pour servir de sépulture aux étrangers. Ce champ était au midi de la montagne de Sion , hors des murailles de la ville sainte , et , par un effet de la Providence, il fut appelé communément par les Juifs HacelrDama , c'est-à-dire le champ du sang. Cette acquisition ne se fit qu'après la résurrection du Sauveur»

' Ce ne serait que miraculeusement, d'après le genre de mort de Judas, que ses entrailles eussent pu ainsi se détacher et tomber. lia plupart des commentateurs^, entre autres Casaubon, Gronovius, Heinsius , pensent que cette rupture des entrailles n'a jamais été ni pu étr^, l'effet de la strangulation. Bèze remarque, que, d'après la force du grec* et les scholies, le mot suspendu pourrait être remplacé par celui de précipité» Alors cet accident de Judas aurait pu être naturel , yu l'enflure violente qui survient d'ordinaire à ce genre de mort; c'est l'avis de Scheuchzer, dans sa Physique sacrée. Un théologien a émis cette autre opinion : « Après le morceau de pain ( que Jésus donna à Judas pendant la cène ), dît l'Ecriture , Satan entra en lui ; et il n'est point étonnant qu'il ait mis en pièces un cadavre qui lui fut dévoué avec infamie. » Toutes ces Vaines conjectures prouvent que les savans ont quelquefois du temps à perdre.

de Judas qae nous venons de rapporter, nous alkms en donner une petite notice qui offrira la réApitu* lation de cette histoire et quelques légères additions.

Disons d'abord un mot du titre de ce volumineux drame

religieux -, l'édition que nous citons est bien postérieure à sa première représentation : Mystère de la saincte Passion de Nostre Sauueur J,-C., avec des additions et corrections faites par très-éloquent et scientifique docteur Messire Jehan Michel-^ lequel fut joué à jingiers moull triomphantement et dernièrement à Paris tan i5o7", în-4". Cette pièce, composée de vingt-cinq à trente mille, vers , a un prologue et est divisée en quatre journées. Dans la première figurent 87 acteurs ; dans la seconde, 100; dans la troisième, 80 ^ et dans la quatrième, i,o5 ; total 37^2 acteurs. Il est présumable que plusieurs (ôles étaient remplis par un même personnage. Dès la première journée on fait faire et dire aux diables toutes sortes d'extravagances. Puis pour rendre Judas plus odieux , on lui fait commettre les crimes d'assassinat et d'inceste dont nous avons parlé dans sa vie, et l'on continue ses faits et gestes jusqu'à sa mort, ainsi que va le démontrer la petite récapitulation suivante du mystère.

On voit d'abord Judas jouer aux échecs avec le .fils du roi de Scarioth ; il lui cherche querelle , le tue et se réfugie auprès de Pilate qui en fait son intendant.

Pilate et Judas vont se promener dans le jardin de Ruben et de Giborée •, Judas ignore complètement qu'il est dans la propriété de son père et de sa mère ; ceux-ci, de leur côté , croient que leur fils a été noyé dans son çufance.

Comme les fruits de ce jardin sont beaux , Pilate ordonne à Judas d'en cueillir quelques-uns \ Judas obéit.

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Alors survient Ruben qui en réclame le prix» Judas^ loin de le payer, brise les branches des arbres-, une querelie s^engage entre eux , Judas tue Ruben.

Giborée accourt et demande justice à Pilate, de la mort de son mari. Mais Pilate iqui sent que c'est à son instigation première que Judas a accompli un meurtre, veut le sauver , et pour y parvenir , il propose à Giborée d'épouser Tassassin de son mari. Celle-ci fait d'abord quelque difficulté ; mais Tafiaire s'arrange ^ et séance tenante, le mariage se fait.

Bientôt la Jocaste juive reconnaît son fils dans soa époux , et s'abandonne au plus affreux désespoir. Judas lui-même est effrayé de son double crime et va se jeter aux pieds de Jésus qu'il trouve à table chez S. Mathieu. Les dix apôtres choisis parmi les plus humbles et les plus pauvres pêcheurs , sont autour de lui. Jésus pardonne k Judas et le reçoit au nombre des siens.

Judas 9 dans le repas auquel il assiste avec Jésus ches Simon , murmure quand il voit à la fin Madeleine répandre sur les pieds du Sauveur , des parfums qu^on aurait dû vendre à son profit ; Jésus lui fait quelques observations à cet égard.

Sathan , par ordre dt Lilcifer , ^'adresse à Judas pour qu'il trahisse J.-C. Jtidâs Succombe et vend son maître trente deniers. Le marché conclu , le traître revient joindre les autres disciples, et trouve S. Pierre et S. Jean préparatit le festin. Bientôt Jésus arrive et fiiit la cène avec ses apôtres ' . A peine Iteur a-t-il offert le

« Voilà le troisième repas dont il est question dans ce m jstère ( celui qui a eu lieu cbez S. Mathieu, celui deSîmon et la cène )j bous observelrons qu'à ces tfois repas donnés sur la scène , Jésus «e manque jamais de dire son Benedwite, en semettftnt à table.

pain rompu 9 et Judas en a-t-il pris sa part, qu'un démon entre et saute sur les épaules du traître , sans être vu des autres convives. Judas possédé se lève et court avertir les Jqifs auxquels il doit livrer son maître. La cène finie, on va au jardin des Oliviers; Jésus se inet en prière , les apôtres s^endorment , les soldats s'a vantent, Judas qui les conduit embrasse Jésus , et bientôt i le Sauveur est arrêté et chargé de liens par ces soldats qui le reconnaissent au baiser du traître.

Judas, en voyant paraître Jésus chez Hérode, se )repent; et le Remords (Pun des personnages de la pièce), s'empare aussitôt de lui et le livre aux plus affreux tourments. Le traître a beau rendre Fai^nt qu'il a reçu , rien ne l'apaise ; il ne se possède plus ; il invoque l'enfer 5 et Désespérance (autre personnage), paraît sur le champ et lui propose différents moyens dé terminer son infâme vie par le suicide : il faut, lui dittelle,

n faut que tu passes le pas :

Voici dagues , et coutelas , Forcettes, poînçons, allumettes : Avises , choisis les plus belles , Et celles de meilleure forge , ^

Pour te couper à cop là gorge , Ou si tu aimes mieux te pendre , Voici lacs et cordes à vendre.

Judas ne se le fait pas dire deux fois, il prend uii lacet et se pend. Désespérance remplit à son égard les fonctions de bourreau, puis, avec l'aide des autres diables, elle remporte en enfer. Ainsi finit l'histoire.

nECÏlERGHES HISTORIQUES

SUR l'origine et l'usage

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